que j’étais dans le coin et je me suis dit que j’allais faire un saut à Aurora. Quelle ville magnifique. J’ai laissé ma voiture dans la rue principale et je suis allé me promener. Et voilà que j’ai marché jusqu’ici. L’habitude sans doute. — Cette maison, Elijah… Elle est incroyable. C’est un endroit fabuleux. — Je suis si heureux que vous ayez pu rester. — Merci de votre générosité. Je vous dois tout. — Surtout ne me remerciez pas, vous ne me devez rien. — Un jour, j’aurai de l’argent et j’achèterai cette maison. — Tant mieux, Harry, tant mieux. C’est tout le mal que je vous souhaite. Je serai heureux qu’elle revive avec vous. Veuillez m’excuser, je suis en nage, je meurs de soif. Harry, nerveux, regardait en direction de la cuisine, espérant que Nola les avait entendus et qu’elle ne se montrerait pas. Il fallait absolument trouver un moyen de se débarrasser de Stern. — Hormis de l’eau, je n’ai malheureusement rien ici à vous offrir… Stern éclata de rire : — Allons, mon ami, ne vous en faites pas… Je me doutais que vous n’aviez ni à manger ni à boire chez vous. Et c’est bien ce qui m’inquiète : écrire, c’est bien, mais veillez à ne pas dépérir ! Il est grand temps de vous marier, d’avoir quelqu’un qui s’occupe de vous. Vous savez quoi : ramenez-moi donc en ville et je vous invite à déjeuner, ça nous donnera l’occasion de bavarder un peu, si le cœur vous en dit, bien entendu. — Volontiers ! répondit Harry soulagé. Absolument ! Très volontiers. Laissez-moi chercher mes clés de voiture. Il entra dans la maison. Passant devant la cuisine, il trouva Nola, cachée sous la table. Elle lui offrit un sourire magnifique et complice, posant un doigt sur ses lèvres. Il lui sourit en retour et rejoignit Stern dehors. Ils partirent à bord de la Chevrolet et se rendirent au Clark’s. Ils s’installèrent sur la terrasse, où ils se firent servir des œufs, des toasts et des pancakes. Les yeux de Jenny brillèrent en voyant Harry. Il y avait tellement longtemps qu’il n’était pas venu. — C’est fou, dit Stern. J’étais vraiment parti faire quelques pas, et je me suis soudain retrouvé à Goose Cove. C’est comme si j’avais été happé par le paysage. — La côte entre Aurora et Goose Cove est de toute beauté, répondit Harry. Je ne m’en lasse pas. — Vous la parcourez souvent ? — Presque tous les matins. Je fais de la course à pied. C’est une belle façon d’entamer la journée. Je me lève à l’aube, je cours avec le soleil qui se lève. C’est une sensation puissante. — Mon cher, vous êtes un athlète. J’aimerais avoir votre discipline. — Un athlète, ça je n’en sais rien. Avant-hier par exemple, au moment de revenir d’Aurora à Goose Cove, j’ai été pris de crampes terribles. Plus moyen d’avancer. Heureusement, j’ai croisé votre chauffeur. Il m’a très gentiment reconduit à la maison. Stern eut un sourire crispé. — Luther était ici avant-hier matin ? demanda-t-il. Jenny les interrompit pour les resservir de café et s’éclipsa aussitôt. — Oui, reprit Harry. J’étais moi-même étonné de le voir à Aurora de si bonne heure. Est-ce qu’il vit dans la région ? Stern tenta d’éluder la question. — Non, il vit dans ma propriété. J’ai une dépendance pour mes employés. Mais il aime ce coin. Il faut dire qu’Aurora, aux lumières de l’aube, c’est magnifique. — Ne m’aviez-vous pas dit qu’il s’occupait des rosiers à Goose Cove ? Parce que je ne l’ai jamais vu… — Mais les plantes sont toujours aussi belles, non ? Donc il est très discret. — Je suis pourtant très souvent à la maison… Tout le temps presque. — Luther est quelqu’un de discret. — Je me demandais : que lui est-il arrivé ? Sa façon de parler est si étrange… — Un accident. Une vieille histoire. C’est un être de grande qualité, vous savez… Il peut parfois avoir l’air effrayant, mais c’est un bel homme à l’intérieur. — Je n’en doute pas. Jenny revint remplir les tasses de café toujours pleines. Elle arrangea le porte-serviettes, remplit la salière, et changea la bouteille de ketchup. Elle sourit à Stern et fit un petit signe à Harry avant de disparaître à l’intérieur. — Votre livre avance ? demanda Stern. — Il avance très bien. Merci encore de me laisser disposer de la maison. Je suis très inspiré. — Très inspiré par cette fille surtout, sourit Stern. — Je vous demande pardon ? s’étrangla Harry. — Je suis très fort pour deviner ce genre de choses. Vous la sautez, hein ? — Je… Je vous demande pardon ? — Allons ne faites pas cette tête, mon ami. Il n’y a rien de mal à cela. Jenny, la serveuse, vous la sautez, n’est-ce pas ? Parce qu’à voir son comportement depuis que nous sommes arrivés, elle se fait forcément sauter par l’un de nous deux. Or, je sais que ce n’est pas moi. J’en déduis donc que c’est vous. Ha, ha ! Vous avez bien raison. Joli brin de fille. Notez comme je suis perspicace. Quebert se força à rire, soulagé. — Jenny et moi ne sommes pas ensemble, dit-il. Disons que nous avons juste flirté un peu. C’est une gentille fille, mais pour vous faire une confidence, je m’ennuie un peu avec elle… J’aimerais trouver quelqu’un dont je sois très amoureux, quelqu’un de spécial… De différent… — Bah, je ne me fais pas de souci pour vous. Vous finirez par trouver la perle rare, celle qui vous rendra heureux. Pendant que Harry et Stern déjeunaient, sur la route 1 frappée par le soleil, Nola rentrait chez elle, tran sportant sa machine à écrire. Une voiture arriva derrière elle et s’arrêta à sa hauteur. C’était le Chef Pratt, au volant d’un véhicule de la police d’Aurora. — Où vas-tu avec cette machine à écrire ? demanda-t-il un peu amusé. — Je rentre chez moi,