surprise, ne put retenir un cri. Puis elle reconnut Luther. — Luther ! Tu m’as fait peur ! Un lampadaire révéla le visage mal aligné et le corps puissant. — Qu’est-fe… Qu’est-fe qu’il te veut ? — Rien, Luther. Il lui attrapa le bras et le serra fort. — Ne… ne… ne… te moque pas de moi ! Qu’est-fe qu’il te veut ? — C’est un ami ! Lâche-moi maintenant, Luther ! Tu me fais mal, bon sang ! Lâche-moi ou je le dirai ! Il desserra son étreinte et demanda : — As-tu réfléchi à ma propovifion ? — C’est non, Luther ! Je ne veux pas que tu me peignes ! Maintenant laisse-moi passer ! Ou je dirai que tu rôdes et tu auras des ennuis. Luther ne demanda pas son reste et disparut en courant dans l’aube, comme un animal fou. Elle avait peur, elle se mit à pleurer. Elle rejoignit le restaurant en toute hâte, et, avant de passer la porte d’entrée, elle s’essuya les yeux pour que sa mère, qui était déjà là, ne remarque rien. Harry avait repris sa course, traversant la ville de part en part pour rejoindre la route 1 et rentrer à Goose Cove. Il pensait à Jenny, il ne devait pas lui donner de faux espoirs. Cette fille lui faisait beaucoup de peine. Lorsqu’il arriva à l’intersection avec la route 1, ses jambes le lâchèrent ; ses muscles avaient refroidi sur la marina, il sentait venir des crampes et il était seul au bord d’une route déserte. Il regrettait d’être allé jusqu’à Aurora, il ne s’imaginait pas rentrer à Goose Cove en courant. À cet instant, une Mustang bleue qu’il n’avait pas remarquée s’arrêta à sa hauteur. Le conducteur baissa la vitre et Harry reconnut Luther Caleb. — Bevoin d’aide ? — J’ai couru trop loin… Je crois que je me suis fait mal. — Montez. Ve vais vous ramener. — Une chance que je vous ai croisé, dit Harry en s’installant à l’avant. Que faites-vous à Aurora de si bonne heure ? Caleb ne répondit pas : il reconduisit son passager à Goose Cove sans qu’ils n’échangent plus la moindre parole. Après avoir déposé Harry chez lui, la Mustang rebroussa chemin, mais au lieu de prendre la route de Concord, elle bifurqua à gauche, en direction d’Aurora, pour aller s’engager sur une petite piste forestière sans issue. Caleb laissa la voiture à l’abri des pins, puis, d’une démarche agile, il traversa les rangées d’arbres et vint se cacher dans les fourrés à proximité de la maison. Il était six heures et quart. Il se cala contre un tronc et il attendit. Vers neuf heures, Nola arriva à Goose Cove pour s’occuper de son bien-aimé. * 13 août 1975 — Vous comprenez, docteur Ashcroft, je fais toujours ça, et après je m’en veux. — Comment est-ce que ça vous vient ? — Je ne sais pas. C’est comme si ça sortait de moi contre mon gré. Une espèce de pulsion, je ne peux pas m’en empêcher. Pourtant ça me rend malheureuse. Ça me rend si malheureuse ! Mais je ne peux pas m’en empêcher. Le docteur Ashcroft dévisagea un instant Tamara Quinn, puis il lui demanda : — Êtes-vous capable de dire aux gens ce que vous ressentez pour eux ? — Je… Non. Je ne le dis jamais. — Pourquoi ? — Parce qu’ils le savent. — En êtes-vous certaine ? — Bien sûr ! — Pourquoi le sauraient-ils si vous ne le dites jamais ? Elle haussa les épaules : — Je ne sais pas, docteur… — Est-ce que votre famille sait que vous venez me voir ? — Non. Non ! Je… Ça ne les regarde pas. Il hocha la tête. — Vous savez, Madame Quinn, vous devriez écrire ce que vous ressentez. Écrire, parfois, apaise. — Je lefais, j’écris tout. Depuis que nous en avons parlé ensemble, j’écris dans un cahier que je garde précieusement. — Et ça vous aide ? — Je ne sais pas. Un peu, oui. Je crois. — Nous en parlerons la semaine prochaine. Il est l’heure. Tamara Quinn se leva et salua le médecin d’une poignée de main. Puis elle quitta le cabinet. * 14 août 1975 Il était aux environs de onze heures. Depuis le début de la matinée, installée sur la terrasse de la maison de Goose Cove, Nola tapait avec application les feuillets manuscrits sur la Remington, tandis que, face à elle, Harry poursuivait son travail d’écriture. « C’est bon ! s’enthousiasmait Nola à mesure qu’elle découvrait les mots. C’est vraiment très bon ! » En guise de réponse, Harry souriait, se sentant rempli d’une éternelle inspiration. Il faisait chaud. Nola remarqua que Harry n’avait plus rien à boire, et elle quitta un instant la terrasse pour aller préparer du thé glacé à la cuisine. À peine eut-elle pénétré à l’intérieur de la maison qu’un visiteur surgit sur la terrasse, passant par l’extérieur : Elijah Stern. — Harry Quebert, vous travaillez trop dur ! s’exclama Stern d’une voix tonnante, faisant sursauter Harry qui ne l’avait pas entendu arriver, et qui fut aussitôt pris d’une violente panique : personne ne devait voir Nola ici. — Elijah Stern ! hurla Harry du plus fort qu’il put pour que Nola l’entendît et reste dans la maison. — Harry Quebert ! répéta encore plus fort Stern qui ne comprenait pas pourquoi Harry criait ainsi. J’ai sonné à la porte mais sans succès. Comme j’ai vu votre voiture, je me suis dit que vous étiez peut-être sur la terrasse, et je me suis permis de faire le tour. — Comme vous avez bien fait ! s’époumona Harry. Stern remarqua les feuillets, puis la Remington de l’autre côté de la table. — Vous écrivez et vous tapez en même temps ? demanda-t-il, curieux. — Oui. Je… J’écris plusieurs pages simultanément. Stern s’affala sur une chaise. Il était en sueur. — Plusieurs pages en même temps ? Vous êtes un écrivain de génie, Harry. Figurez-vous