Chef. — À pied ? D’où diable viens-tu ? Peu importe : monte, je vais te conduire. — Merci, Chef Pratt, mais je préfère marcher. — Ne sois pas ridicule. Il fait une chaleur à crever. — Non merci, Chef. Le Chef Pratt eut soudain un ton de voix agressif. — Pourquoi ne veux-tu pas que je te ramène ? Monte je te dis ! Monte ! Nola finit par accepter et Pratt la fit s’installer sur le siège du passager, à côté de lui. Mais au lieu de continuer en direction de la ville, il effectua un demi-tour et repartit dans l’autre direction. — Où allons-nous, Chef ? Aurora est de l’autre côté. — Ne t’inquiète pas, ma petite. Je veux juste te montrer quelque chose de beau. Tu n’as pas peur, hein ? Je veux te montrer la forêt, c’est un bel endroit. Tu veux voir un bel endroit, non ? Tout le monde aime les beaux endroits. Nola ne dit plus rien. La voiture roula jusqu’à Side Creek, s’engouffra sur un chemin forestier et se rangea à l’abri des arbres. Le Chef défit alors sa ceinture, ouvrit sa braguette, et, saisissant Nola par la nuque, lui ordonna de faire ce qu’elle avait su si bien lui faire dans son bureau. * 15 août 1975 À huit heures du matin, Louisa Kellergan vint chercher sa fille dans sa chambre. Nola l’attendait assise sur son lit, en sous-vêtements. C’était le jour. Elle savait. Louisa eut un sourire plein de tendresse pour sa fille. — Tu sais pourquoi je fais ça, Nola… — Oui, Maman. — C’est pour ton bien. Pour que tu ailles au Paradis. Tu veux être un ange, non ? — Je ne sais pas si je veux être un ange, Maman. — Allons, ne dis pas de bêtises. Viens, ma chérie. Nola se leva et suivit docilement sa mère jusque dans la salle de bains. La grande bassine était prête, posée sur le sol, remplie d’eau. Nola regarda sa mère : c’était une belle femme, avec de magnifiques cheveux blonds et ondulés. Tout le monde disait qu’elles se ressemblaient beaucoup. — Je t’aime, Maman, dit Nola. — Moi aussi je t’aime, ma chérie. — Je regrette d’être une méchante fille. — Tu n’es pas une méchante fille. Nola s’agenouilla devant la bassine ; sa mère lui attrapa la tête et la lui plongea dedans, en la tenant par les cheveux. Elle compta jusqu’à vingt, lentement et sévèrement, puis ressortit de l’eau glacée la tête de Nola, qui laissa échapper un cri de panique. « Allons, ma fille, c’est pour ta pénitence, lui dit Louisa. Encore, encore. » Et elle lui replongea aussitôt la tête sous l’eauglacée. Enfermé dans le garage, le révérend écoutait sa musique. Il était épouvanté par ce qu’il venait d’entendre. — Ta mère te noie ? répéta Harry, bouleversé. Il était midi. Nola venait d’arriver à Goose Cove. Elle avait pleuré toute la matinée, et malgré ses efforts pour sécher ses yeux rougis au moment d’arriver à la grande maison, Harry avait immédiatement remarqué que quelque chose n’allait pas. — Elle me met la tête dans la grande bassine, expliqua Nola. L’eau est glacée ! Elle me met la tête dedans et elle appuie. À chaque fois, j’ai l’impression que je vais mourir… Je n’en peux plus, Harry. Aidez-moi… Elle se blottit contre lui. Harry proposa de descendre sur la plage ; la plage l’égayait toujours. Il se munit de la boîte en fer SOUVENIR DE ROCKLAND, MAINE et ils allèrent distribuer du pain aux mouettes le long des rochers, puis ils s’assirent sur le sable et contemplèrent l’horizon. — Je veux partir, Harry ! s’écria Nola. Je veux que vous m’emmeniez loin d’ici ! — Partir ? — Vous et moi, loin d’ici. Vous aviez dit qu’un jour, nous partirions. Je veux aller à l’abri du monde. Ne voulez-vous pas être loin du monde avec moi ? Partons, je vous en supplie. Partons dès la fin de cet horrible mois. Disons le 30, cela nous laissera exactement quinze jours pour nous préparer. — Le 30 ? Tu veux que le 30 août, nous quittions la ville toi et moi ? Mais c’est de la folie ? — De la folie ? Ce qui est de la folie, Harry, c’est de vivre dans cette ville de misère ! Ce qui est de la folie, c’est de nous aimer comme nous nous aimons et de ne pas en avoir le droit ! Ce qui est de la folie, c’est de devoir nous cacher, comme si nous étions des animaux étranges ! Je n’en peux plus, Harry ! Moi, je partirai. La nuit du 30 août, je quitterai cette ville. Je ne peux plus rester ici. Partez avec moi, je vous en supplie. Ne me laissez pas seule. — Et si on nous arrête ? — Qui nous arrêtera ? En deux heures nous serons au Canada. Et nous arrêter pour quel motif ? Partir n’est pas un crime. Partir, c’est être libre, et qui peut nous empêcher d’être libres ? La liberté, c’est le fondement de l’Amérique ! C’est inscrit dans notre Constitution. Je partirai, Harry, c’est décidé : dans quinze jours, je partirai. La nuit du 30 août, je quitterai cette ville de malheur. Viendrez-vous ? Il répondit sans réfléchir : — Oui ! Bien sûr ! Je ne peux pas imaginer vivre sans toi. Le 30 août, nous partirons ensemble. — Oh, Harry chéri, je suis si heureuse ! Et votre livre ? — Mon livre est presque fini. — Presque fini ? C’est formidable ! Vous avez avancé si vite ! — Le livre ne compte plus, désormais. Si je m’enfuis avec toi, je pense que je ne pourrai plus être écrivain. Et peu importe ! Tout ce qui compte c’est toi ! Tout ce qui compte, c’est nous ! Tout ce qui compte, c’est être heureux. — Bien sûr que vous serez toujours écrivain ! Nous enverrons le manuscrit à