Une fois encore, elle ne remarqua pas la silhouette qui l’espionnait, tapie dans les fourrés. Il lui fallut trente minutes pour rejoindre Aurora à pied. Elle faisait ce parcours deux fois par jour. Arrivée en ville, elle bifurqua sur la rue principale et continua jusqu’au square où, comme convenu, Nancy Hattaway l’attendait. — Pourquoi le square et pas la plage ? se plaignit Nancy en la voyant. Il fait si chaud ! — J’ai rendez-vous cet après-midi… — Quoi ? Non, ne me dis pas que tu vas encore rejoindre Stern ! — Ne prononce pas son nom ! — Tu m’as encore fait venir pour que je te serve d’alibi ? — Allez, je t’en prie, couvre-moi… — Mais je te couvre tout le temps ! — Encore une fois. Juste une fois. S’il te plaît. — N’y va pas ! supplia Nancy. Ne va pas chez ce type, il faut que ça cesse ! J’ai peur pour toi. Que faites-vous ensemble ? Vous faites du sexe, hein ? C’est ça ? Nola eut un air doux et apaisant : — Ne t’inquiète pas, Nancy. Surtout, ne t’inquiète pas. Tu me couvres, hein ? Promets-moi de me couvrir : tu sais ce qui se passe si on apprend que je mens. Tu sais ce qu’on me fait à la maison… Nancy soupira, résignée : — Très bien. Je vais rester ici jusqu’à ce que tu reviennes. Mais pas après dix-huit heures trente, sinon ma mère va me disputer. — Entendu. Et si on te pose des questions, qu’avons-nous fait ? — Nous avons papoté ici toute l’après-midi, répéta comme un pantin Nancy. Mais j’en ai assez de mentir pour toi ! gémit-elle. Pourquoi fais-tu ça ? Hein ? — Parce que je l’aime ! Je l’aime tellement ! Je ferais n’importe quoi pour lui ! — Beurk, ça me dégoûte. Je ne veux même pas y penser. Une Mustang bleue arriva dans l’une des rues bordant le square et s’arrêta sur le côté. Nola l’avisa. — Le voilà, dit-elle. Il faut que je file. À tout à l’heure, Nancy. Merci, tu es une véritable amie. Elle se dirigea rapidement jusqu’à la voiture et s’y engouffra. « Bonjour, Luther », dit-elle au chauffeur en s’installant sur la banquette arrière. La voiture redémarra aussitôt et disparut, sans que personne, hormis Nancy, n’ait remarqué quoi que ce soit de l’étrange manège qui venait de se tramer. Une heure plus tard, la Mustang arriva dans la cour du manoir d’Elijah Stern, à Concord. Luther conduisit la jeune fille à l’intérieur. Elle connaissait désormais le chemin jusqu’à la chambre. — Déshabille-toi, lui intima gentiment Luther. Je vais prévenir Monsieur Stern que tu es arrivée. * 12 août 1975 Comme tous les matins depuis le séjour à Martha’s Vineyard, depuis qu’il avait retrouvé l’inspiration, Harry se levait à l’aube et partait courir avant de se mettre au travail. Comme tous les matins, il courut jusqu’à Aurora. Et comme tous les matins, il s’arrêta à la marina pour faire des séries d’appuis faciaux. Il n’était même pas six heures. La ville dormait. Il avait évité de passer devant le Clark’s : c’était l’heure d’ouverture et il ne voulait pas risquer de croiser Jenny. Elle était une fille formidable, elle ne méritait pas la façon dont il la traitait. Il resta un instant en contemplation face à l’océan baigné des improbables couleurs du lever du jour. Il sursauta lorsqu’elle prononça son prénom : — Harry ? Alors c’est vrai ? Tu te lèves si tôt pour aller courir ? Il se retourna : c’était Jenny, en uniforme du Clark’s. Elle s’approcha et essaya de l’étreindre, maladroitement. — J’aime juste voir le lever du soleil, dit-il. Elle sourit. Elle se dit que s’il venait jusque-là, c’est qu’il l’aimait un peu finalement. — Veux-tu venir au Clark’s boire un café ? proposa-t-elle. — Merci, mais je ne voudrais pas casser mon rythme… Elle masqua sa déception. — Asseyons-nous un instant au moins. — Je ne veux pas m’arrêter trop longtemps. Elle eut une moue triste : — Mais je n’ai pas eu de tes nouvelles ces derniers jours ! Tu ne viens plus au Clark’s… — Désolé. J’étais pris par mon livre. — Mais il n’y a pas que les livres dans la vie ! Viens me voir de temps en temps, ça me ferait plaisir. Je te promets que Maman ne te disputera pas. Elle n’aurait pas dû te faire payer toute ton ardoise en une fois. — Ce n’est rien. — Je dois aller prendre mon service, on ouvre à six heures. Tu es certain de ne pas vouloir un café ? — Sûr, merci. — Tu viendras peut-être plus tard ? — Non, je ne pense pas. — Si tu viens ici tous les matins, je pourrai t’attendre sur la marina… Enfin, si tu veux. Juste pour te dire bonjour. — Ne prends pas cette peine. — D’accord. En tout cas, je travaille jusqu’à quinze heures aujourd’hui. Si tu veux venir écrire… Je ne te dérangerai pas. Promis. J’espère que tu n’es pas fâché que je sois allée au bal avec Travis… Je ne l’aime pas, tu sais. C’est juste un ami. Je… Je voulais te dire, Harry : je t’aime. Je t’aime comme je n’ai jamais aimé personne. — Ne dis pas ça, Jenny… Le beffroi de l’hôtel de ville sonna six heures du matin : elle était en retard. Elle l’embrassa sur la joue et s’enfuit. Elle n’aurait pas dû lui dire qu’elle l’aimait, elle s’en voulait déjà. Elle se trouvait sotte. En remontant la rue en direction du Clark’s, elle se retourna pour lui faire un signe de la main, mais il avait disparu. Elle se dit que s’il passait au Clark’s, ça voudrait dire qu’il l’aimait un peu, que ce n’était pas perdu. Elle pressa le pas, mais juste avant d’atteindre le haut de la montée, une ombre large et tordue surgit de derrière une palissade et lui bloqua le passage. Jenny,