chercher un matin et qu’il l’emmènerait pour une semaine d’amour au soleil. — J’ai eu de l’espoir, me dit-elle, j’ai tellement espéré qu’il me choisisse. Je l’ai attendu tous les jours. Puis, à la toute fin du mois de juillet, il a disparu pendant une semaine, et j’ai compris qu’il était probablement parti pour Martha’s Vineyard sans moi. J’ignore avec qui il y est allé… Je mentis pour la protéger un peu : — Seul, dis-je. Il est parti seul. Elle sourit, comme si elle était soulagée. Puis elle dit : — Depuis que je sais pour Harry et Nola, depuis que je sais qu’il lui a écrit ce livre, je ne me sens plus femme. Pourquoi l’a-t-il choisie elle ? — Ce genre de choses ne se commande pas. Tu ne t’es jamais doutée pour lui et Nola ? — Harry et Nola ? Mais enfin, qui aurait pu s’imaginer une chose pareille ? — Ta mère, non ? Elle affirme qu’elle était au courant depuis toujours. Est-ce qu’elle ne t’en avait jamais parlé auparavant ? — Elle n’a jamais parlé d’une relation entre eux. Mais c’est vrai qu’après la disparition de Nola, elle a dit qu’elle soupçonnait Harry. Je me souviens d’ailleurs que le dimanche, Travis, qui était en train de me courtiser, venait parfois déjeuner à la maison, et que Maman ne cessait de répéter : « Je suis sûre que Harry est lié à la disparition de la petite ! » Et Travis répondait : « Il faut des preuves, Madame Quinn, sinon ça ne tient pas la route. » Et ma mère répétait encore : « J’avais une preuve. Une preuve irréfutable. Mais je l’ai perdue. » Moi je n’y ai jamais cru. Maman lui en voulait surtout à mort à cause de sa garden-party. Gahalowood me rejoignit au Clark’s à dix heures précises. — Vous avez mis le doigt où ça fait mal, l’écrivain, me dit-il en s’installant au comptoir, à côté de moi. — Pourquoi ça ? — J’ai fait mes recherches sur ce Luther Caleb. Ça n’a pas été facile, mais voici ce que j’ai trouvé : il estné en 1940, à Portland, dans le Maine. J’ignore ce qui l’amène dans la région, mais entre 1970 et 1975, il a été fiché par les polices de Concord, de Montburry et d’Aurora pour des comportements déplacés envers des femmes. Il traînait dans les rues, il abordait des femmes. Il y a même eu une plainte déposée contre lui par une certaine Jenny Quinn, devenue Dawn. C’est elle qui tient cet établissement. Plainte pour harcèlement, déposée en août 1975. Voilà pourquoi je voulais que nous nous retrouvions ici. — Jenny a déposé plainte contre Luther Caleb ? — Vous la connaissez ? — Bien sûr. — Faites-la venir ici, voulez-vous. Je demandai à un des serveurs d’aller chercher Jenny, qui était en cuisine. Gahalowood se présenta et lui demanda de parler de Luther. Elle haussa les épaules : — Pas grand-chose à dire, vous savez. C’était un gentil garçon. Très doux malgré son apparence. Il venait de temps en temps ici, au Clark’s. Je lui offrais du café et un sandwich. Je ne le faisais jamais payer, c’était un pauvre bougre. Il me faisait un peu de peine. — Pourtant vous avez porté plainte contre lui, dit Gahalowood. Elle eut l’air étonnée : — Je vois que vous êtes très bien renseigné, sergent. Ça remonte à longtemps en arrière. C’est Travis qui m’a poussée à porter plainte. À l’époque, il disait que Luther était dangereux et qu’il fallait le tenir à l’écart. — Pourquoi dangereux ? — Cet été-là, il rôdait beaucoup à Aurora. Il s’est montré parfois agressif avec moi. — Pour quelle raison Luther Caleb s’est-il montré violent ? — Violent est un grand mot. Disons agressif. Il insistait pour… Enfin, ça va peut-être vous paraître ridicule… — Dites-nous tout, Madame. C’est peut-être un détail important. Je fis un geste de la tête pour encourager Jenny à parler. — Il insistait pour me peindre, dit-elle. — Vous peindre ? — Oui. Il disait que j’étais une belle femme, qu’il me trouvait magnifique et que tout ce qu’il voulait, c’était pouvoir me peindre. — Qu’est-il devenu ? demandai-je. — Un jour, on ne l’a plus revu, me répondit Jenny. À ce qu’on dit, il se serait tué en voiture. Faut demander à Travis, il saura sûrement. Gahalowood me confirma que Luther Caleb était mort dans un accident de la route. Le 26 septembre 1975, soit quatre semaines après la disparition de Nola, sa voiture avait été retrouvée en contrebas d’une falaise, près de Sagamore, dans le Massachusetts, à environ deux cents miles d’Aurora. En outre, Luther avait suivi une école de beaux-arts à Portland, et selon Gahalowood, on pouvait commencer à croire sérieusement que c’était lui qui avait peint le tableau de Nola. — Ce Luther a l’air d’être un drôle de type, me dit-il. Aurait-il essayé de s’en prendre à Nola ? L’aurait-il entraînée dans la forêt de Side Creek ? Dans un accès de violence, il la tue, puis il se débarrasse du corps avant de s’enfuir dans le Massachusetts. Rongé par les remords, se sachant traqué, il se jette avec sa voiture du haut d’une falaise. Il a une sœur à Portland, Maine. J’ai tenté de la joindre mais sans succès. Je la recontacterai. — Pourquoi la police n’a pas fait le lien avec lui à l’époque ? — Pour faire le lien, il aurait fallu considérer Caleb comme un suspect. Or, aucun élément du dossier de l’époque ne conduisait à lui. Je demandai alors : — Pourrions-nous retourner interroger Stern ? Officiellement. Voire perquisitionner sa maison ? Gahalowood eut une moue de vaincu : — Il est très puissant. Pour le moment, on l’a dans l’os. Tant qu’on n’aura rien de plus solide, le procureur ne suivra pas. Il nous faut des éléments plus tangibles. Des preuves, l’écrivain, il nous faut des preuves. — Il y a le tableau.