pour le bal. Ce n’était pas sorcier. Mais à cet instant, la porte de la maison s’ouvrit à grand fracas. C’était Tamara, en robe de chambre et bigoudis. — Jenny chérie ? Mais qu’est-ce que tu fais dehors ? Il me semblait bien avoir entendu des voix… Oh, mais c’est ce gentil Travis. Comment vas-tu, mon garçon ? — Bonsoir, M’dame Quinn. — Jenny, tu tombes bien. Rentre m’aider, veux-tu ? Je dois enlever ces machins de ma tête et ton père est complètement incapable. À croire que le Seigneur lui a collé des pieds à la place des mains. Jenny se leva et salua Travis d’un signe de la main ; elle disparut dans la maison et il resta un long moment assis seul sous la marquise. À minuit ce même soir, Nola passa par la fenêtre de sa chambre et s’enfuit de chez elle pour aller retrouver Harry. Elle devait savoir pourquoi il ne voulait plus d’elle. Pourquoi n’avait-il même pas répondu à sa lettre ? Pourquoi ne lui écrivait-il pas ? Il lui fallut une bonne demi-heure de marche pour arriver à Goose Cove. Elle vit de la lumière sur la terrasse : Harry était installé devant sa grande table en bois, à regarder l’océan. Il sursauta lorsqu’elle l’appela par son prénom. — Bon sang, Nola ! Tu m’as fait une de ces peurs ! — Voilà donc ce que je vous inspire ? De la peur ? — Tu sais que ce n’est pas vrai… Qu’est-ce que tu fais là ? Elle se mit à pleurer. — Je n’en sais rien… Je vous aime tellement. Je n’ai jamais ressenti ça… — Tu t’es enfuie de chez toi ? — Oui. Je vous aime, Harry. M’entendez-vous ? Je vousaime comme je n’ai jamais aimé et comme je n’aimerai plus jamais. — Ne dis pas ça, Nola… — Pourquoi ? Il avait des nœuds dans le ventre. Devant lui, la feuille qu’il cachait était le premier chapitre de son roman. Il avait enfin réussi à le commencer. C’était un livre à propos d’elle. Il lui écrivait un livre. Il l’aimait tellement qu’il lui écrivait un livre. Pourtant il n’osa pas le lui dire. Il avait trop peur de ce qui pourrait se passer s’il l’aimait. — Je ne peux pas t’aimer, dit-il d’un ton faussement détaché. Elle laissa les larmes déborder de ses yeux : — Vous mentez ! Vous êtes un salaud et vous mentez ! Pourquoi Rockland, alors ? Pourquoi tout ça ? Il se força à être méchant. — C’était une erreur. — Non ! Non ! Je pensais que vous et moi, c’était spécial ! C’est à cause de Jenny ? Vous l’aimez, hein ? Qu’est-ce qu’elle a que je n’ai pas, hein ? Et Harry, incapable de dire quoi que ce soit, regarda Nola, en pleurs, qui s’enfuyait à toutes jambes dans la nuit. * « Ce fut une nuit atroce, me raconta Harry dans la salle de visite de la prison d’État. Nola et moi, c’était très fort. Très fort, vous comprenez ? C’était complètement fou ! De l’amour comme on n’en a qu’une fois dans une vie ! Je la vois encore partir en courant, cette nuit-là, sur la plage. Et moi qui me demande ce que je devais faire : dois-je lui courir après ? Ou dois-je rester terré chez moi ? Dois-je avoir le courage de quitter cette ville ? Je passai les jours suivants au lac de Montburry, juste pour ne pas être à Goose Cove, pour qu’elle ne vienne pas me trouver. Quant à mon livre, la raison de ma venue à Aurora, ce pourquoi j’avais sacrifié mes économies, il n’avançait pas. Ou plus. J’avais écrit les premières pages mais j’étais de nouveau bloqué. C’était un livre sur Nola, mais comment écrire sans elle ? Comment écrire une histoire d’amour qui était vouée à l’échec ? Je restais des heures entières devant mes feuilles, des heures pour quelques mots, trois lignes. Trois lignes mauvaises, des banalités insipides. Ce stade navrant où vous vous mettez à haïr tout ce qui est livre et écriture parce que tout est mieux que vous, au point que même le menu d’un restaurant vous semble avoir été rédigé avec un talent démesuré, T-bone steak : 8 dollars, quelle maestria, il fallait y penser ! C’était l’horreur absolue, Marcus : j’étais malheureux, et à cause de moi, Nola était malheureuse aussi. Pendant presque toute une semaine, je l’ai évitée autant que possible. Elle revint pourtant plusieurs fois à Goose Cove, le soir. Elle venait avec des fleurs sauvages qu’elle avait cueillies pour moi. Elle tapait à la porte, elle suppliait : “Harry, Harry chéri, j’ai besoin de vous. Laissez-moi entrer, s’il vous plaît. Laissez-moi au moins vous parler.” Et moi je faisais le mort. Je l’entendais s’effondrer contre la porte et taper encore, en sanglotant. Et moi je restais de l’autre côté, sans bouger. J’attendais. Parfois elle restait ainsi plus d’une heure. Puis, je l’entendais déposer ses fleurs contre la porte et s’en aller : je me précipitais à la fenêtre de la cuisine et je la regardais qui repartait sur le chemin en gravier. J’avais envie de m’arracher le cœur tant je l’aimais. Mais elle avait quinze ans. Celle qui me rendait fou d’amour avait quinze ans ! Alors j’allais ramasser les fleurs, et comme tous les autres bouquets qu’elle m’avait apportés, je les mettais dans un vase, dans le salon. Et je contemplais ces fleurs pendant des heures. J’étais tellement seul, et tellement triste. Et puis, le dimanche suivant, le 13 juillet 1975, il y eut cet événement terrible. » * Dimanche 13 juillet 1975 Une foule compacte se tenait devant le 245 Terrace Avenue. La nouvelle avait déjà fait le tour de la ville. Elle était partie du Chef Pratt, ou plutôt de sa femme, Amy, après que son mari avait été appelé en urgence chez les Kellergan. Amy Pratt avait aussitôt prévenu sa voisine qui avait téléphoné à une