Peut-être la preuve que le meurtrier de Nola l’aimait. Devrait-on envisager la piste d’un crime passionnel ? Un accès de folie qui, une fois passé, pousse le meurtrier à écrire ce mot pour ne pas laisser le tombeau anonyme ? Quelqu’un qui aimait Nola et n’a pas supporté sa relation avec Harry ? Quelqu’un au courant de sa fuite et qui, incapable de l’en dissuader, a préféré la tuer plutôt que la perdre ? C’est une hypothèse qui tient la route, non ? — Ça tient la route, l’écrivain. Mais comme vous dites, ce n’est qu’une hypothèse et il va maintenant falloir la vérifier. Comme toutes les autres. Bienvenue dans le difficile et méticuleux travail de flic. — Que proposez-vous, sergent ? — Nous avons procédé aux examens graphologiques sur Quebert mais il faudra attendre un peu avant d’obtenir les résultats. Il reste un autre point à éclaircir : pourquoi enterrer Nola à Goose Cove ? C’est à côté de Side Creek : pourquoi prendre la peine de transporter un corps pour l’enterrer à deux miles de là ? — Pas de corps pas de meurtre, suggérai-je. — C’est également ce que je me suis dit. Le meurtrier s’est peut-être senti cerné par la police. Il a dû se contenter d’un endroit proche… Nous contemplâmes le tableau blanc sur lequel j’avais fini d’inscrire ma liste de noms : Harry QUEBERT Tamara QUINN Nancy HATTAWAY NOLA David et Louisa KELLERGAN Elijah STERN Luther CALEB — Tous ces gens ont un lien probable avec Nola ou avec l’affaire, dis-je. Ça pourrait même être une liste de coupables potentiels. — C’est surtout une liste qui nous embrouille la tête, jugea Gahalowood. Je passai outre à ses récriminations et essayai d’étayer ma liste. — Nancy n’avait que quinze ans en 1975 et aucun mobile, je pense qu’on peut l’éliminer. Tamara Quinn, elle, répète à qui veut l’entendre qu’elle était au courant pour Harry et Nola… elle est peut-être l’auteur des lettres anonymes à Harry. — Des femmes, m’interrompit Gahalowood, je n’en sais rien. Il faut énormément de force pour briser un crâne de cette façon. Je pencherais plutôt pour un homme. Surtout que Deborah Cooper a clairement identifié le poursuivant de Nola comme étant un homme. — Et les parents Kellergan ? La mère battait sa fille… — Battre sa fille, c’est pas glorieux, mais c’est très loin de l’agression sauvage qu’a subie Nola. — J’ai lu sur Internet que lors de disparitions d’enfants, le coupable est souvent un membre du cercle familial. Gahalowood leva les yeux au ciel : — J’ai lu sur Internet que vous étiez un grand écrivain. Voyez comme Internet n’est que mensonges. — N’oublions pas Elijah Stern. Je pense qu’on devrait l’interroger sans tarder. Nancy Hattaway dit qu’il envoyait son chauffeur, Luther Caleb, chercher Nola pour l’amener dans sa propriété de Concord. — Du calme, l’écrivain : Elijah Stern est un homme d’influence issu d’une immense famille. Il est très puissant. Le genre de personnes auxquelles le procureur n’ira pas se frotter s’il n’a pas des preuves accablantes sur lesquelles s’appuyer. Qu’avez-vous contre lui, à part votre témoin qui était une fillette à l’époque des faits ? Aujourd’hui, son témoignage ne vaut plus rien. Il faut des éléments solides, des preuves. J’ai épluché les rapports de la police d’Aurora : il n’y est fait mention ni de Harry, ni de Stern, ni de ce Luther Caleb. — Nancy Hattaway m’a pourtant l’air d’être quelqu’un de fiable… — Je ne dis pas le contraire, mais je me méfie simplement des souvenirs qui resurgissent trente ans plus tard, l’écrivain. Je vais essayer de me renseigner sur cette histoire, mais il me faut plus de preuves pour prendre la piste Stern au sérieux. Je ne vais pas jouer mes fesses en allant interroger un type qui joue au golf avec le gouverneur sans avoir un minimum d’éléments à charge. — À cela s’ajoute le fait que les Kellergan sont venus d’Alabama à Aurora pour une raison bien précise mais que tout le monde ignore. Le père dit qu’ils venaient chercher le bon air mais Nancy Hattaway m’a indiqué que Nola avait mentionné un événement qui s’était produit lorsqu’elle et sa famille vivaient à Jackson. — Hum. Il faut donc creuser tout ça, l’écrivain. * Je décidai de ne rien dire à Harry à propos d’Elijah Stern tant que je n’avais pas plus d’éléments solides. En revanche, j’en informai Roth car il me semblait que cet élément pourrait s’avérer primordial pour la défense de Harry. — Nola Kellergan a eu une relation avec Elijah Stern ? s’étrangla-t-il au téléphone. — Comme je vous dis. Je tiens ça de source sûre. — Bon boulot, Marcus. On fera comparaître Stern à la barre, on l’accablera, on renversera la situation. Imaginez la tête des jurés lorsque Stern, après avoir prêté serment sur la sainte Bible, leur racontera les croustillants détails de ses coucheries avec la petite Kellergan. — Ne dites rien à Harry, s’il vous plaît. Pas tant que je n’en sais pas plus à propos de Stern. Je me rendis l’après-midi de ce même jour à la prison, où Harry corrobora les propos de Nancy Hattaway. — Nancy Hattaway m’a parlé de coups que Nola recevait, dis-je. — Oh Marcus, ces coups c’était une histoire terrible… — Elle m’a aussi raconté qu’au début de l’été Nola paraissait très triste et mélancolique. Harry hocha la tête tristement : — Lorsque j’ai essayé de repousser Nola, je l’ai rendue très malheureuse, et il en a résulté des catastrophes épouvantables. Le week-end de la fête nationale, après ma sortie à Concord avec Jenny, j’étais complètement bouleversé par mes sentiments pour Nola. Je devais impérativement m’éloigner d’elle. Alors, le samedi 5 juillet, je décidai de ne pas aller au Clark’s. Et tandis que j’enregistrais Harry qui me racontait le désastreux week-end du 5 et 6 juillet 1975, je compris que Les Origines du mal retraçaient avec précision son histoire avec Nola, mêlant récit et véritables extraits de correspondance. Harry