que j’avais enregistrés. Je passai une partie de ma soirée à cogiter, sans savoir que faire. Sur le coup de vingt et une heures, je reçus un appel de ma mère. Apparemment, on avait mentionné l’incendie à la télévision. Elle me dit : — Au nom du Ciel, Markie, vas-tu mourir pour la cause de ce Diable criminel ? — Du calme, Maman. Du calme. — On ne parle que de toi ici, et pas en très bons termes si tu vois ce que je veux dire. Dans le quartier les gens se posent des questions… Ils demandent pourquoi tu t’entêtes à rester avec ce Harry. — Sans Harry, je ne serais jamais devenu le Grand Goldman, Maman. — Tu as raison : sans ce type, tu serais devenu le Très Grand Goldman. Depuis que tu as commencé à fréquenter ce type, à l’université, tu as changé. Tu es le Formidable, Markie. Tu te souviens ? Même la petite Madame Lang, la caissière du supermarché, me demande encore toujours : Comment va le Formidable ? — Maman… Il n’y a jamais eu de Formidable. — Jamais de Formidable ? Jamais de Formidable ? (Elle appela mon père.) Nelson, viens ici, veux-tu ! Markie dit qu’il n’a jamais été le Formidable. (J’entendis mon père marmonner indistinctement en arrière-fond.) Tu vois, ton père dit pareil : au lycée tu étais le Formidable. J’ai rencontré ton ancien proviseur hier. Il m’a dit qu’il gardait un tel souvenir de toi… J’ai bien cru qu’il allait pleurer, tant il était ému. Et après il m’a dit : « Ah, Madame Goldman, je ne sais pas dans quelle galère votre fils s’est embarqué à présent. » Tu vois comme c’est triste : même ton ancien proviseur se pose des questions. Et nous, alors ? Pourquoi tu cours t’occuper d’un vieux professeur au lieu de te chercher une femme ? Tu as trente ans, et tu n’as marié personne encore ! Tu veux qu’on meure sans t’avoir vu marié ? — Tu as cinquante-deux ans, Maman. On a encore un peu de temps. — Cesse d’ergoter ! T’a-t-on appris à ergoter, hein ? Encore des choses que tu tiens de ce maudit Quebert. Pourquoi ne t’occupes-tu pas de nous ramener une belle jeune femme ? Hein ? Hein ? Alors, tu ne réponds plus ? — Je n’ai rencontré personne qui m’ait plu ces derniers temps, Maman. Entre mon livre, ma tournée, le prochain livre… — Des excuses, voilà ce que c’est ! Et le prochain livre ? Ça sera un livre de quoi ? Des histoires de sexe pervers ? Je ne te reconnais plus, Markie… Markie chéri, écoute, je dois te demander : es-tu amoureux de ce Harry ? Fais-tu de l’homosexualité avec lui ? — Non ! Pas du tout ! Je l’entendis dire à mon père : « Il dit que non. Ça veut dire que c’est oui. » Puis elle me demanda en chuchotant : — As-tu la Maladie ? Ta Mama t’aimera même si tu es malade. — Quoi ? Quelle maladie ? — Celle des hommes qui sont allergiques aux femmes. — Tu me demandes si je suis homosexuel ? Non ! Et même si c’était le cas, il n’y aurait rien de mal à ça. Mais j’aime les femmes, Maman. — Les femmes ? Comment ça, les femmes ? Contente-toi d’en aimer une seule et de l’épouser, veux-tu ! Les femmes ! Tu n’es pas capable d’être fidèle, c’est ça que tu essaies de me dire ? Es-tu un obsédé sexuel, Markie ? Veux-tu aller chez un docteur psychiatre pour te faire faire des soins mentaux ? Je finis par raccrocher, dépité. Je me sentais très seul. Je me suis installé dans le bureau de Harry, je mis en marche mon enregistreur et je réécoutai sa voix. J’avais besoin d’un élément nouveau, une preuve tangible qui change le cours de l’enquête, quelque chose qui puisse éclaircir ce puzzle abrutissant que j’essayais de résoudre et qui se limitait jusqu’à présent à Harry, un manuscrit et une gamine morte. À mesure que je réfléchissais, je fus envahi par une sensation étrange que je ne connaissais plus depuis longtemps : j’avais envie d’écrire. Écrire ce que je vivais, ce que je ressentais. Bientôt, des idées se bousculèrent dans ma tête. Plus qu’envie, j’avais besoin d’écrire. Cela ne m’était plus arrivé depuis un an et demi. Comme un volcan qui se réveillait soudain et s’apprêtait à entrer en éruption. Je me précipitai sur mon ordinateur portable, et après m’être demandé un instant comment je devais commencer cette histoire, je me mis à taper les premières lignes de ce qui allait devenir mon prochain livre : Au printemps 2008, environ une année après que je fus devenu la nouvelle vedette de la littérature américaine, il se passa un événement que je décidai d’enfouir profondément dans ma mémoire : je découvris que mon professeur d’université, Harry Quebert, soixante-sept ans, l’un des écrivains les plus respectés du pays, avait entretenu une liaison avec une fille de quinze ans alors que lui-même en avait trente-quatre. Cela s’était passé durant l’été 1975. * Le mardi 24 juin 2008, un Grand Jury populaire confirma le bien-fondé des accusations portées par le bureau du procureur et inculpa formellement Harry d’enlèvement et de double meurtre au premier degré. Lorsque Roth me communiqua la décision du jury, j’explosai au téléphone : « Vous qui avez apparemment étudié le droit, pouvez-vous m’expliquer sur la base de quoi ils fondent leurs âneries ? » La réponse était simple : sur le dossier de police. Et en notre qualité de défendeur, l’inculpation de Harry nous y donnait désormais accès. La matinée passée avec Roth à en étudier les pièces fut tendue, notamment parce qu’à mesure qu’il en égrenait les documents, il répétait : « Hou là là, c’est pas bon. C’est même pas bon du tout. » Je rétorquais : « C’est pas bon, ça veut rien dire : c’est vous qui devez être bon,