n’était pas lui, parce qu’il est quelqu’un de chic et que les gens chic ne sont pas en avance. C’est encore plus impoli que d’être en retard. Retiens ça, Bobbo, toi qui as toujours peur d’être en retard à tes rendez-vous. L’horloge du salon sonna six coups et la famille Quinn se mit en rang derrière la porte d’entrée. — Surtout, soyez naturels ! implora Jenny. — Nous sommes très naturels, répondit sa mère. Hein, Bobbo, que nous sommes naturels ? — Oui, Bibichette. Mais je crois que j’ai de nouveau des gaz : je me sens comme une cocotte-minute sur le point d’exploser. Quelques minutes plus tard, Harry sonna à la porte de la maison des Quinn. Il venait de déposer Nola à une rue de chez elle, pour qu’on ne les voie pas ensemble. Il l’avait laissée en pleurs. * Jenny me raconta que cette soirée du 4 juillet fut un moment merveilleux pour elle. Elle me décrivit, émue, la fête foraine, leur dîner, le feu d’artifice au-dessus de Concord. Je compris à sa façon de parler de Harry que, toute sa vie durant, elle n’avait jamais cessé de l’aimer, et que l’aversion qu’elle éprouvait aujourd’hui à son égard était surtout l’expression de la douleur d’avoir été délaissée pour Nola, la petite serveuse du samedi, qui était celle pour laquelle il avait écrit un chef-d’œuvre. Avant de la quitter, je lui demandai encore : — Jenny, selon toi, qui est la personne qui pourrait m’en apprendre le plus à propos de Nola ? — À propos de Nola ? Son père, évidemment. Son père. Évidemment. 23. Ceux qui l’avaient bien connue “Et les personnages ? De qui vous inspirez-vous pour vos personnages ? — De tout le monde. Un ami, la femme de ménage, l’employé au guichet de la banque. Mais attention : ce ne sont pas ces personnes elles-mêmes qui vousinspirent, ce sont leurs actions. Leur façon d’agir vous fait penser à ce que pourrait faire l’un des personnages de votre roman. Les écrivains qui disent qu’ils ne s’inspirent de personne mentent, mais ils ont bien raison de le faire : ils s’épargnent ainsi quantité d’ennuis. — Comment ça ? — Le privilège des écrivains, Marcus, c’est que vous pouvez régler vos comptes avec vos semblables par l’intermédiaire de votre bouquin. La seule règle est de ne pas les citer nommément. Jamais de nom propre : c’est la porte ouverte aux procès et aux tourments. À combien sommes-nous dans la liste ? — 23. — Alors ce sera le 23e, Marcus : n’écrivez que des fictions. Le reste ne vous attirera que des ennuis.” Le dimanche 22 juin 2008, je rencontrai pour la première fois le révérend David Kellergan. C’était un de ces jours d’été grisâtres comme il ne peut y en avoir qu’en Nouvelle-Angleterre, où la brume de l’océan est si épaisse qu’elle reste accrochée à la cime des arbres et aux toits. La maison des Kellergan se trouvait au 245 Terrace Avenue, au cœur d’un joli quartier résidentiel. Elle n’avait, paraît-il, pas changé depuis leur arrivée à Aurora. La même couleur sur les murs et les mêmes buissons tout autour. Les rosiers fraîchement plantés étaient devenus des massifs et le cerisier de devant la maison avait été remplacé par un arbre de la même essence lorsqu’il était mort, dix ans plus tôt. À mon arrivée, une musique assourdissante retentissait depuis la maison. Je sonnai à plusieurs reprises, mais aucune réponse. Finalement, un passant me cria : « Si c’est le père Kellergan que vous cherchez, ça sert à rien de sonner. Il est dans le garage. » J’allai frapper à la porte du garage, d’où provenait effectivement la musique. Après avoir dû longuement insister, la porte s’ouvrit enfin et je trouvai devant moi un tout petit vieillard, d’apparence fragile, gris de cheveux et de peau, en blouse de travail et avec des lunettes de protection sur les yeux. C’était David Kellergan, quatre-vingt-cinq ans. — C’est pour quoi ? hurla-t-il gentiment à cause de la musique dont le volume était à peine supportable. Je dus mettre mes mains en porte-voix pour me faire entendre. — Je m’appelle Marcus Goldman. Vous ne me connaissez pas mais j’enquête sur la mort de Nola. — Vous êtes de la police ? — Non, je suis écrivain. Pourriez-vous couper la musique ou baisser un peu le volume ? — Impossible. Je n’éteins pas la musique. Mais nous pouvons aller au salon si vous voulez. Il me fit entrer par le garage : la pièce avait été entièrement transformée en atelier au milieu duquel trônait un modèle de collection de Harley-Davidson. Dans un coin, un vieux pick-up relié à une chaîne stéréo faisait résonner des standards de jazz. Je m’étais attendu à être mal reçu. J’avais pensé que le père Kellergan, après avoir été harcelé par les journalistes, aspirait à un peu de tranquillité ; il se montra au contraire très aimable. Malgré mes nombreux séjours à Aurora, je ne l’avais jamais vu de ma vie. Il ignorait visiblement mes liens avec Harry et je me gardai bien de les mentionner. Il nous prépara deux verres de thé glacé et nous nous installâmes dans le salon. Il avait gardé ses lunettes de protection vissées sur ses yeux, comme s’il devait être prêt à retourner à sa moto à tout moment, et on entendait toujours cette musique assourdissante en arrière-fond. J’essayai de me représenter cet homme trente-trois ans plus tôt, lorsqu’il était le dynamique pasteur de la paroisse St James. — Qu’est-ce qui vous amène ici, Monsieur Goldman ? me demanda-t-il après m’avoir dévisagé avec curiosité. Un livre ? — Je n’en sais trop rien, révérend. Je cherche surtout à savoir ce qui est arrivé à Nola. — Ne m’appelez pas révérend, je ne suis plus révérend. — Je suis désolé pour votre fille, Monsieur. Il sourit de façon étonnamment chaleureuse. — Merci. Vous êtes la première personne à me présenter vos condoléances, Monsieur Goldman. Toute la ville parle de ma fille