l’inspiration pour ton prochain livre ? — Qu’est-ce qui te fait penser ça ? — Mon intuition. Je ne répondis d’abord rien, un peu sonné. Puis je dis : — Mon éditeur m’a proposé d’écrire un livre. Mais je ne le ferai pas. — Mais justement : tu ne peux pas ne pas le faire, Marc ! Parce qu’un livre est probablement la seule façon de prouver à l’Amérique que Harry n’est pas un monstre. Il n’a rien fait, j’en suis certaine. Je le sais au fond de moi. Tu ne peux pas le laisser tomber, il n’a personne d’autre que toi. Tu es célèbre, les gens t’écouteront. Tu dois faire un livre sur Harry, sur vos années ensemble. Raconter combien c’est un homme exceptionnel. Je murmurai : — Tu l’aimes, hein ? Elle baissa les yeux : — Je crois que je ne sais pas ce que signifie aimer. — Je crois au contraire que si. Il n’y a qu’à voir comment tu parles de lui, malgré tous les efforts que tu fais pour le haïr. Elle eut un sourire triste et des larmes dans la voix : — Cela fait plus de trente ans que je pense à lui tous les jours. Que je le vois seul, alors que j’aurais tellement voulu le rendre heureux. Et moi, regarde-moi, Marcus… Je rêvais d’être une vedette de cinéma, mais je ne suis que la vedette de l’huile à frire. Je n’ai pas eu la vie que je voulais. Je sentis qu’elle était prête à se confier et je lui demandai : — Jenny, parle-moi de Nola. S’il te plaît… Elle sourit tristement. — C’était une très gentille fille. Ma mère l’aimait beaucoup, elle en disait beaucoup de bien et moi, ça m’énervait. Parce que jusqu’à Nola, c’était moi la jolie petite princesse de cette ville. Celle que tout le monde regardait. Elle avait neuf ans lorsqu’elle a débarqué ici. À ce moment-là, tout le monde s’en foutait, évidemment. Et puis un été, comme cela arrive souvent aux filles à la puberté, ce même tout le monde a remarqué que la petite Nola était devenue une jolie jeune femme, avec des ravissantes jambes, des seins généreux et un visage d’ange. Et la nouvelle Nola, en maillot de bain, a suscité beaucoup d’envie. — Tu étais jalouse d’elle ? Elle réfléchit un instant avant de répondre. — Bah, aujourd’hui je peux te le dire, ça n’a plus beaucoup d’importance : oui, j’étais un peu jalouse. Les hommes la regardaient et une femme remarque ça. — Mais elle n’avait que quinze ans… — Elle n’avait pas l’air d’une petite fille, crois-moi. C’était une femme. Et une jolie femme. — Tu te doutais pour elle et Harry ? — Pas le moins du monde ! Personne, ici, ne s’est imaginé une chose pareille. Ni avec Harry, ni avec personne. Elle était une très belle fille, soit. Mais elle avait quinze ans, tout le monde le savait. Et elle était la fille du révérend Kellergan. — Donc pas de rivalité entre vous pour Harry ? — Non, mon Dieu ! — Et entre Harry et toi, il y a eu une histoire ? — À peine. Nous nous sommes un peu fréquentés. Il avait beaucoup de succès auprès des femmes ici. Je veux dire, une grande vedette de New York qui débarque dans ce bled… — Jenny, j’ai une question qui va peut-être te surprendre mais… Savais-tu qu’en arrivant ici, Harry n’était personne ? Juste un petit enseignant de lycée qui avait dépensé toutes ses économies pour louer la maison de Goose Cove. — Quoi ? Il était pourtant déjà écrivain… — Il avait publié un roman, mais à compte d’auteur et qui n’avait eu aucun succès. Je crois qu’il y a eu un quiproquo sur sa notoriété et qu’il en a beaucoup joué, pour être à Aurora ce qu’il aurait voulu être à New York. Et comme il a ensuite publié Les Origines du Mal qui l’ont rendu célèbre, l’illusion a été parfaite. Elle en rit, presque amusée. — Ça alors ! Je ne savais pas. Sacré Harry… Je me souviens de notre premier vrai rendez-vous. J’étais tellement excitée, ce jour-là. Je me rappelle de la date parce que c’était la fête nationale. Le 4 juillet 1975. Je fis rapidement le calcul dans ma tête : le 4 juillet était quelques jours après l’escapade de Rockland. C’était le moment où Harry avait décidé de se sortir Nola de la tête. J’encourageai Jenny à poursuivre son récit : — Parle-moi de ce 4 juillet. Elle ferma les yeux, comme si elle y était de nouveau. — C’était une belle journée. Harry était venu au Clark’s le jour même et il m’avait proposé d’aller ensemble voir le feu d’artifice à Concord. Il avait dit qu’il viendrait me chercher chez moi à dix-huit heures. Je finissais mon service à dix-huit heures trente en principe, mais j’avais dit que ça me convenait très bien. Et Maman m’avait laissée partir plus tôt pour aller me préparer. * Vendredi 4 juillet 1975 La maison de la famille Quinn, sur Norfolk Avenue, était en proie à une grande agitation. Il était dix-sept heures quarante-cinq, et Jenny n’était pas prête. Elle montait et descendait les escaliers comme une furie, en sous-vêtements, avec, à chaque fois, une robe différente à la main. — Et celle-là, Maman, qu’est-ce que tu penses de celle-là ? demanda-t-elle en entrant pour la septième fois dans le salon où se tenait sa mère. — Non, pas celle-là, jugea sévèrement Tamara, elle te fait des grosses fesses. Tu ne voudrais pas que Harry Quebert pense que tu t’empiffres ? Essaies-en une autre ! Jenny s’empressa de remonter dans sa chambre, sanglotant qu’elle était une horrible fille, qu’elle n’avait rien à se mettre et qu’elle allait rester seule et laide jusqu’à la fin de sa vie. Tamara était très nerveuse : il fallait que sa fille soit à la hauteur. Harry Quebert, c’était une tout autre catégorie que les jeunes