Peut-être. Je ne sais plus. Oh, Maman, je suis si malheureuse ! Jenny, qui faisait jouer une bouteille de ketchup entre ses mains, la laissa maladroitement tomber par terre : la bouteille se brisa et ses tennis blanches immaculées secouvrirent d’éclaboussures rouges. Elle éclata en sanglots. — Ma chérie, mais qu’est-ce qui t’arrive ? s’inquiéta sa mère. — J’attends Harry, Maman ! Il vient toujours le samedi… Alors pourquoi n’est-il pas là aujourd’hui ? Oh, Maman, je ne suis qu’une idiote ! Comment ai-je pu penser qu’il m’aimait ? Un homme comme Harry ne voudra jamais d’une vulgaire petite serveuse de hamburgers comme moi ! Je ne suis qu’une imbécile ! — Allons, ne dis pas ça, la consola Tamara en l’enlaçant. Va t’amuser, prends ta journée. Je vais te remplacer. Je ne veux pas que tu pleures. Tu es une fille merveilleuse et je suis sûre que Harry en pince pour toi. — Mais alors pourquoi n’est-il pas là ? La mère Quinn réfléchit un instant : — Savait-il que tu travaillais aujourd’hui ? Tu ne travailles jamais le samedi, pourquoi viendrait-il si tu n’es pas là ? Tu sais ce que je pense, ma chérie : Harry doit être très malheureux le samedi, parce que c’est le jour où il ne te voit pas. Le visage de Jenny s’illumina. — Oh, Maman, pourquoi n’y avais-je pas songé ! — Tu devrais aller le trouver chez lui. Je suis sûre qu’il sera très heureux de te voir. Le visage de Jenny s’illumina : quelle idée merveilleuse venait d’avoir sa mère ! Aller trouver Harry à Goose Cove, lui apporter un bon pique-nique : le pauvre devait être en train de travailler dur, il avait sûrement oublié de déjeuner. Et elle se précipita en cuisine pour aller chercher des provisions. Au même moment, à cent vingt miles de là, dans la petite ville de Rockland, Maine, Harry et Nola pique-niquaient sur une promenade du bord de l’océan. Nola jetait des morceaux de pain à d’énormes mouettes qui poussaient des cris rauques. — J’aime les mouettes ! s’écria Nola. Ce sont mes oiseaux préférés. Peut-être parce que j’aime l’océan, et que là où il y a des mouettes, il y a l’océan. C’est vrai : même lorsque l’horizon est bouché par des arbres, les vols de mouettes dans le ciel nous rappellent que l’océan est juste derrière. Parlerez-vous des mouettes dans votre livre, Harry ? — Si tu veux. Je mettrai tout ce que tu veux dans ce livre. — De quoi parle-t-il ? — J’aimerais te le dire mais je ne le peux pas. — C’est une histoire d’amour ? — En quelque sorte. Il la regardait, amusé. Il avait un carnet en main et il essaya de dessiner la scène au crayon. — Qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-elle. — Un croquis. — Vous dessinez aussi ? Décidément, vous avez tous les dons. Montrez-moi, je veux voir ! Elle s’approcha et s’enthousiasma à la vue du dessin. — C’est si beau, Harry ! Vous avez tellement de talent ! Dans un élan de tendresse, elle se blottit contre lui, mais il la repoussa, presque par réflexe, et regarda autour de lui comme pour s’assurer qu’on ne les avait pas vus. — Pourquoi faites-vous ça ? se fâcha Nola. Vous avez honte de moi ? — Nola, tu as quinze ans… J’en ai trente-quatre. Les gens désapprouveraient. — Les gens sont des imbéciles ! Il rit et il esquissa son air furieux en quelques traits. Elle vint se remettre contre lui et il la laissa faire. Ils regardèrent ensemble les mouettes se disputer les morceaux de pain. Ils avaient décidé de cette escapade quelques jours plus tôt. Il l’avait attendue près de chez elle, après l’école. Près de l’arrêt du bus scolaire. Elle avait été tout heureuse et étonnée à la fois de le voir. — Harry ? Qu’est-ce que vous faites là ? avait-elle demandé. — En fait, je n’en sais rien. Mais j’avais envie de te voir. Je… Tu sais, Nola, j’ai repensé à ton idée… — Être rien que tous les deux ? — Oui. Je me suis dit qu’on pourrait partir ce week-end. Pas loin. À Rockland, par exemple. Là où personne ne nous connaît. Pour nous sentir plus libres. Si tu en as envie, bien sûr. — Oh, Harry, ce serait formidable ! Mais il faudrait que ce soit samedi, je ne peux pas manquer l’office du dimanche. — Alors ce sera samedi. Peux-tu t’arranger pour être libre ? — Bien sûr ! Je prendrai congé auprès de Madame Quinn. Et je saurai quoi dire à mes parents. Ne vous inquiétez pas. Elle saurait quoi dire à ses parents. Lorsqu’elle avait prononcé ces mots, il s’était demandé ce qui lui prenait de vouloir s’amouracher d’une adolescente. Et sur cette plage de Rockland, il songea à eux. — À quoi pensez-vous, Harry ? demanda Nola, toujours blottie contre lui. — À ce que nous sommes en train de faire. — Qu’y a-t-il de mal à ce que nous sommes en train de faire ? — Tu le sais très bien. Ou peut-être pas. Qu’as-tu dit à tes parents ? — Ils pensent que je suis avec mon amie Nancy Hattaway et que nous sommes parties très tôt ce matin pour aller passer une longue journée sur le bateau du père de Teddy Bapst, son petit copain. — Et où est Nancy ? — Sur le bateau avec Teddy. Seuls. Elle a dit que j’étais avec elle pour que les parents de Teddy les laissent aller naviguer seuls. — Donc sa mère la croit avec toi, la tienne avec Nancy, et donc si elles se téléphonent, elles confirmeront. — Absolument. C’est un plan infaillible. Je dois être rentrée pour vingt heures, aurons-nous le temps de danser ? J’ai tellement envie que nous dansions ensemble. Il était quinze heures lorsque Jenny arriva à Goose Cove. En garant sa voiture devant la maison, elle constata que la Chevrolet noire