à ne pas respecter ouvertement la note de service : elle badinait avec Harry, lui parlait sans cesse, l’interrompait dans son travail et ne lui apportait jamais tous les accompagnements en même temps. Jenny ne travaillait jamais les week-ends ; le samedi, c’était Nola. Le cuisinier appuya sur la sonnette de service, arrachant Nola à ses réflexions : les toasts de Harry étaient prêts. Elle déposa l’assiette sur son plateau ; avant de retourner en salle, elle arrangea la barrette dorée qui tenait ses cheveux, puis elle poussa la porte, fière. Depuis deux semaines, elle était amoureuse. Elle apporta à Harry sa commande. Le Clark’s se remplissait peu à peu. — Bon appétit, Monsieur Quebert, dit-elle. — Appelle-moi Harry… — Pas ici, murmura-t-elle, Madame Quinn ne voudrait pas. — Elle n’est pas là. Personne ne saura… Elle désigna les autres clients du regard puis se dirigea vers leur table. Il avala une bouchée de ses toasts et griffonna quelques lignes sur son feuillet. Il écrivit la date : samedi 14 juin 1975. Il noircissait des pages sans savoir vraiment ce qu’il écrivait : depuis trois semaines qu’il était là, il n’avait pas réussi à commencer son roman. Les idées qui lui avaient effleuré l’esprit n’avaient abouti à rien et plus il essayait, moins il y parvenait. Il avait l’impression de sombrer lentement, il se sentait atteint par le plus terrible fléau qui puisse toucher les gens de son espèce : il avait contracté la maladie des écrivains. La panique de la page blanche l’envahissait chaque jour un peu plus, au point de le faire douter du bien-fondé de son projet : il venait de sacrifier l’intégralité de ses économies pour louer cette impressionnante maison du bord de mer jusqu’en septembre, une maison d’écrivain comme il en avait toujours rêvé, mais à quoi bon jouer les écrivains s’il ne savait pas quoi écrire ? Au moment de conclure cette location, son plan lui avait pourtant paru infaillible : écrire un fichtrement bon roman, être suffisamment avancé en septembre pour en soumettre les premiers chapitres à de grandes maisons d’édition de New York qui, séduites, se battraient pour obtenir les droits du manuscrit. On lui offrirait une coquette avance pour qu’il termine ce livre ; son avenir financier serait assuré et il deviendrait la vedette qu’il s’était toujours imaginée. Mais à présent, son rêve avait déjà un goût de cendre : il n’avait pas encore écrit la moindre ligne. À ce rythme-là, il devrait retourner à New York à l’automne, sans argent, sans livre, supplier le principal du lycée où il travaillait de le reprendre et oublier la gloire à jamais. Et s’il le fallait, trouver un emploi de veilleur de nuit pour remettre de l’argent de côté. Il regarda Nola qui discutait avec les autres clients. Elle était rayonnante. Il l’entendit rire, et il écrivit : Nola. Nola. Nola. Nola. Nola. N-O-L-A. N-O-L-A. N-O-L-A. Quatre lettres qui avaient bouleversé son monde. Nola, petit bout de femme qui lui faisait tourner la tête depuis qu’il l’avait vue. N-O-L-A. Deux jours après la plage, il l’avait recroisée devant le magasin général ; ils avaient descendu ensemble la rue principale jusqu’à la marina. — Tout le monde raconte que vous êtes venu à Aurora pour écrire un livre, avait-elle dit. — C’est vrai. Elle s’en était enthousiasmée : — Oh, Harry, c’est tellement excitant ! Vous êtes le premier écrivain que je rencontre ! Il y a tellement de questions que j’aimerais vous poser… — Par exemple ? — Comment écrit-on ? — C’est quelque chose qui vient comme ça. Des idées qui tourbillonnent dans votre tête jusqu’à devenir des phrases qui jaillissent sur le papier. — Ce doit être formidable d’être écrivain ! Il l’avait regardée, il en était tombé tout simplement fou amoureux. N-O-L-A. Elle lui avait dit qu’elle travaillait au Clark’s les samedis, et le samedi qui avait suivi, à la première heure, il était venu. Il avait passé la journée à la contempler, il avait admiré chacun de ses gestes. Puis il s’était rappelé qu’elle n’avait que quinze ans et il en avait eu honte : si quelqu’un dans cette ville venaità se douter de ce qu’il ressentait pour la petite serveuse du Clark’s, il aurait des ennuis. Il risquait peut-être même la prison. Alors, pour endormir les soupçons, il s’était mis à venir déjeuner au Clark’s tous les jours. Voilà plus d’une semaine qu’il se bornait à jouer les habitués, à venir travailler quotidiennement, indifféremment, à faire semblant de rien : personne ne devait savoir que le samedi, les battements de son cœur s’accéléraient. Et tous les jours, à sa table de travail, sur la terrasse de Goose Cove, au Clark’s, il ne pouvait écrire que son nom. N-O-L-A. Des pages entières, à la nommer, à la contempler, à la décrire. Des pages qu’il déchirait et qu’il brûlait ensuite dans sa corbeille en fer. Que quelqu’un trouve ces lignes et il était fini. Vers midi, Nola se fit relever par Mindy en plein coup de feu du déjeuner, ce qui était inhabituel. Elle vint poliment prendre congé de Harry, accompagnée par un homme dont Harry avait compris qu’il s’agissait de son père, le révérend David Kellergan. Il était arrivé en fin de matinée et il avait bu un lait grenadine au comptoir. — Au revoir, Monsieur Quebert, dit Nola. J’ai terminé pour aujourd’hui. Je voulais simplement vous présenter mon père, le révérend Kellergan. Harry se leva et les deux hommes échangèrent une poignée de main amicale. — Alors, vous êtes le fameux écrivain, sourit le révérend. — Et vous devez être le révérend Kellergan dont on parle beaucoup ici, répondit Harry. David Kellergan eut un air amusé : — Ne prêtez pas attention à ce que racontent les gens. Ils exagèrent toujours. Nola sortit de sa poche une affichette et la tendit à Harry. — C’est le spectacle de fin d’année du lycée aujourd’hui, Monsieur Quebert. C’est pour ça que je dois partir plus tôt aujourd’hui. C’est à dix-sept