Автор : Бенцони Жюльетта Название книги: Belle Catherine Читать на сайте: https://mir-knigi.org/author/benconi-zhyuletta/belle-catherine Juliette Benzoni Belle Catherine Catherine entrouvrit les yeux. A travers ses paupieres mi-closes, un rayon de soleil filtra. Elle se hata de les refermer, se pelotonna plus etroitement dans sa couverture avec un gemissement de satisfaction. Elle avait chaud, elle etait bien, et il lui restait encore un peu de sommeil. Mais, avant de se rendormir, instinctivement, elle tendit une main pour toucher le corps d'Arnaud qui devait dormir aupres d'elle. Sa main ne rencontra que le vide et retomba sur le bois. Alors, elle ouvrit les yeux, se dressa sur son seant. La barque etait toujours amarree la ou Arnaud l'avait cachee, quand l'aube s'etait annoncee par une trainee plus claire du cote de l'orient. Elle etait embossee au milieu des roseaux, dans une sorte de crique etroite au-dessus de laquelle des aulnes et des saules faisaient un berceau vert. Sa corde s'enroulait au tronc grisatre d'un vieil arbre penche. C'etait une etonnante cachette ou l'on n'etait apercu ni du fleuve ni de la campagne. A travers les longues fleches vert pale des roseaux, Catherine pouvait voir l'eau scintiller sous le soleil. Mais Arnaud n'etait pas dans la barque... Catherine ne s'en emut pas autrement. Apres l'effort de la nuit et le court repos qui avait suivi, Montsalvy avait du eprouver le besoin de se degourdir un peu les jambes. Peu a peu, l'esprit de la jeune femme .emergeait des brumes du sommeil et lui restituait les derniers evenements dans toute leur realite. ; Avec ce soleil, avec ce ciel, il etait difficile de croire a la guerre, au danger, a la mort. Pourtant, c'etait hier... hier 31 mai 1431 que, sur le bucher de la place du Vieux-Marche, a Rouen, Jehanne d'Arc avait paye de sa vie son devouement a son roi et a sa patrie. Hier encore que, du haut du Grand-Pont, le bourreau de Rouen les avait jetes, Arnaud et elle, cousus dans un sac de cuir ; qu'ils avaient vu la mort de si pres avant que le brave Jean Son, le maitre macon, les sauvat et leur donnat cette barque pour regagner Louviers et y retrouver les troupes francaises. En fait, se retrouver au fond d'un bateau, en pleine campagne envahie par les Anglais, etait le digne aboutissement d'une existence particulierement chaotique. Aussi loin qu'elle put remonter dans son souvenir, Catherine cherchait en vain une periode paisible depuis qu'a treize ans, au c?ur de la revolte cabochienne, elle avait du fuir Paris insurge pour se refugier a Dijon, chez son oncle Mathieu. Mais, dans le royaume en guerre, et meme pour les sujets du fastueux duc de Bourgogne, il n'y avait pas de tranquillite possible. Etait venu ensuite ce deplorable mariage avec le Grand Argentier de Philippe le Bon, mariage impose par le duc pour en arriver plus aisement a faire d'elle sa maitresse. En songeant a son epoux, a ce Garin de Brazey dont Philippe avait exploite la terrible infirmite, Catherine, souvent, eprouvait un regret. Elle avait ete pour lui une souffrance, une torture de tous les instants et, si la folie, finalement, avait emporte Garin jusqu'au crime et jusqu'a la peine capitale, qui donc pouvait l'en blamer ? Le seul fautif, en cette triste histoire, c'etait le destin. Et c'etait aussi l'amour eperdu, l'amour invincible qui, des le premier regard echange, l'avait liee a Arnaud de Montsalvy, capitaine ; de Charles VII et ennemi du duc de Bourgogne. Tant de choses les avaient separes : la guerre, l'honneur, la naissance et jusqu'aux liens du sang... Mais maintenant, tout etait bien : le chemin etait aplani, la route du bonheur etait grande ouverte... En se redressant, la jeune femme apercut sa robe et sa chemise sur le bord du bateau. Elle realisa alors que, seule, la couverture l'habillait et elle se mit a rire toute seule. Le souvenir de leur arrivee nocturne la fit rougir. Elle n'aurait jamais suppose qu'apres les epreuves de la journee precedente, apres le violent effort fourni en ramant toute la nuit, Arnaud put desirer autre chose que le repos. Pourtant, c'etait ainsi. A peine la barque amarree, il s'etait glisse pres de Catherine et, l'enveloppant de ses bras, l'avait entrainee avec lui au fond du bateau. — Depuis qu'on nous a jetes dans cet ignoble trou, je reve d'un moment comme celui-la ! avait-il murmure mi-serieux mi-moqueur... Et meme avant ! — A qui la faute ? Ce n'est pas moi qui aurais dit non si tu avais daigne me traiter reellement comme ta femme, dans le grenier de Nicole Son. D'ailleurs... Elle n'avait pas pu finir sa phrase parce que Arnaud s'etait mis a l'embrasser. Ensuite, ils n'avaient plus rien dit, attentifs seulement a retrouver la plenitude des moments d'amour deja vecus. Cette fois, il n'y avait plus de haine, plus de mefiance. Rien d'autre qu'un grand amour qui osait enfin s'avouer... Lorsque Catherine s'etait endormie la tete nichee au creux de l'epaule d'Arnaud, elle etait envahie d'une profonde et delicieuse lassitude. Jamais elle n'avait reve instant plus merveilleux et la realite avait depasse ses plus cheres esperances. Le soleil chauffait doucement a travers les branches des aulnes et, avant de se rhabiller, Catherine ne resista pas a l'envie de se laisser glisser dans l'eau. Elle etait fraiche et, tout d'abord, la jeune femme frissonna, mais la reaction vint tres vite. Elle s'abandonna alors sans restriction au plaisir de barboter dans les vaguelettes brillantes. Une couleuvre d'eau, derangee, fila dans les roseaux. Soudain, le profond silence qui l'environnait frappa Catherine. On n'entendait rien, a part le friselis leger de l'eau. Toute la campagne alentour semblait inerte. Pas un chant d'oiseau, pas un aboiement de chien, pas j un son de cloches. Vaguement inquiete, Catherine se hata de sortir de l'eau. Elle enfila sa chemise, sa robe dont elle noua les lacets d'une main devenue nerveuse, j Puis elle appela : — Arnaud !... Arnaud, ou es-tu ? Rien ne repondit. Catherine s'etait figee sur place, ecoutant de toute son ame, guettant un bruit de pas j derriere le rideau d'arbres... Mais rien ne vint. Seulement l'envol d'un oiseau qui, agitant les branches, la fit sursauter. Un desagreable frisson glace lui glissa le 1 long de l'echine tandis que, d'un geste machinal, elle tordait ses cheveux mouilles et les relevait en couronne sur le sommet de sa tete. Ou donc etait Arnaud ? ; Quittant l'abri des arbres, Catherine ecarta quelques j buissons et deboucha dans un champ, ou ce qui avait j ete un champ, car l'herbe, foulee, ecrasee et rabougrie, ; evoquait le passage des charrois de guerre. Pourtant, j a l'est, le toit d'une maisonnette fumait paisiblement aupres d'un bosquet... Au loin, le clocher et les piles ' massives du Pont-de-1'Arche qu'ils avaient depasse j pendant la nuit. Hormis ces points ou s'accrochait le regard, le paysage s'etendait morne, malgre le printemps, etrangement vide et solitaire... Nulle part ne se voyait une silhouette d'homme. L'imagination de Catherine, travaillant a toute vitesse, lui suggera l'idee qu'Arnaud s'etait peut-etre rendu a cette petite ferme isolee, soit pour chercher quelque chose, encore qu'ils eussent a peu pres tout ce qu'il leur fallait grace aux vivres de Jean Son, soit pour demander un renseignement, peut-etre sur la surete actuelle de la campagne. Elle decida de s'y rendre a son tour puisqu'elle ne voyait rien venir. Retournant au bateau, elle y prit, par prudence, le petit sac d'or que Jean Son leur avait remis en s'excusant de ne pas rapporter a Catherine ses bijoux. « J'ai pense qu'il valait mieux, pour votre surete, ne pas vous charger de choses pareilles. Frere Etienne Chariot vous les portera chez la reine Yolande a la premiere occasion. » C'etait la sagesse meme et Catherine avait remercie le brave macon de sa prevoyance. Elle savait que, tant qu'ils demeureraient chez les Son, ses joyaux seraient en surete. Avant de s'eloigner, Catherine songea qu'elle avait faim. Elle prit un morceau de pain et de fromage, glissa l'or dans sa robe et se mit en route. La maisonnette n'etait pas loin et si Arnaud revenait entretemps il ferait comme elle-meme : il attendrait un peu. Tout en marchant, la jeune femme devora a belles dents son petit repas, songeant qu'il y avait une bonne chance pour qu'elle retrouvat Arnaud dans la petite ferme. Peut-etre, voyant fumer la cheminee, avait-il eu envie d'un peu de soupe chaude pour lui et sa compagne ? Il devait attendre, aupres de l'atre, que le repas fut pret... Mais, quand elle arriva en vue de l'entree du batiment, Catherine vit avec surprise que la porte pendait, attachee seulement a l'un de ses gonds. On n'entendait, la non plus, aucun bruit. Prise d'un brusque pressentiment, Catherine ralentit le pas. Ce fut presque precautionneusement qu'elle s'approcha de l'ouverture beante, entra dans la maison. Ce qu'elle vit, du seuil, lui arracha un cri d'horreur et la plaqua contre le mur, le c?ur fou. Dans la maison, il y avait deux cadavres : un homme et une femme. Les jambes de l'homme, lie a un banc de bois, plongeaient encore dans le feu de la cheminee et achevaient de se consumer. C'etait cela, le joli panache de fumee. Le visage etait abominablement convulse. Une large tache de sang, a la hauteur de la poitrine, indiquait qu'il avait ete poignarde a la fin de son supplice. Quant a la femme, c'etait pire. Elle gisait sur la table de bois grossier, entierement nue et ecartelee, bras et jambes attaches aux quatre pieds qui baignaient dans une enorme mare de sang ou se coagulaient de longs cheveux noirs. Elle avait du etre violee, sans doute plusieurs fois, puis eventree. Les entrailles pendaient de l'ouverture beante... Revulsee, Catherine se rejeta au-dehors, s'appuya au mur de la maisonnette et la vomit tout ce qu'elle venait d'avaler... puis la panique l'emporta. Butant sur les mottes inegales du champ, elle se mit a courir vers le fleuve appelant Arnaud de toute la force de sa voix decuplee par la peur... Elle se jeta dans la barque comme dans un refuge, s'y pelotonna tout au fond en un reflexe enfantin, tremblant de voir surgir les brutes, qui avaient martyrise les malheureux paysans. Au bout d'un moment, elle se calma. Le silence environnant permit aux battements desordonnes de son c?ur de s'apaiser. Bientot, elle put reflechir a l'enigme qui se posait a elle : ou etait passe Arnaud ? L'idee qu'il ait pu l'abandonner ne lui vint pas. Meme s'il avait voulu se debarrasser de Catherine, il ne l'eut pas fait ainsi, en rase campagne et exposee a tous les dangers. Il eut attendu pour cela qu'elle fut en surete. D'ailleurs, la nuit qui venait de s'ecouler rendait impossible une telle eventualite. Arnaud l'aimait. De cela, Catherine ne doutait pas... Elle pensa que, peut-etre, il etait tombe sur les brigands de la ferme, qu'il avait ete attaque comme le malheureux couple. Elle se rassura en se souvenant qu'il n'y avait que deux cadavres dans la maisonnette... Peut-etre avait-il du fuir devant l'ennemi et, dans ce cas, il avait evite de revenir vers le fleuve pour que Catherine ne fut pas decouverte... Mais toutes ces questions demeuraient sans reponse... Desemparee, Catherine resta un long moment prostree au fond de sa barque, esperant toujours qu'il allait revenir, ne sachant plus a quel parti se resoudre. Mais des heures passerent sans ramener Arnaud, sans que le silence fut trouble par autre chose que par le cri d'un oiseau ou le clapotis d'un poisson qui mouchait. La peur de la jeune femme etait telle qu'elle osait a peine bouger... Pourtant, quand le jour commenca a decliner, que la lumiere se fit plus rouge et le soleil moins ardent, elle secoua sa torpeur. Il n'etait pas possible d'attendre plus longtemps. Deja, toutes ces heures perdues etaient de la folie, mais Catherine ne pouvait se resigner a s'eloigner de ce lieu, le seul ou Arnaud put la retrouver immediatement. Pourtant, elle reflechit : sa seule chance, maintenant, de le rejoindre etait de gagner Louviers. La Hire, s'il y etait encore, et rien, ces temps derniers, n'avait indique qu'il n'y fut plus, pourrait sans doute lui dire ou etait Arnaud. La Hire n'etait-il pas, avec Xaintrailles, le plus sur, le meilleur ami d'Arnaud, son frere d'armes ? Depuis si longtemps, les trois capitaines avaient combattu cote a cote, contre l'Anglais et son allie le Bourguignon, qu'il s'etait tisse entre eux un de ces liens puissants, indestructibles, nes des heures difficiles, des equipees glorieuses, du danger allegrement partage. Des trois, c'etait La Hire le plus age, de beaucoup, mais ils eussent ete de meme age que leur intimite n'eut pas ete plus complete. Et, puisque La Hire tenait Louviers, Louviers etait le lieu ou, en cas de danger, Arnaud devait chercher secours. Galvanisee par cette pensee, Catherine se redressa, devora un gros morceau de pain et le reste du fromage. Elle se sentit mieux tout de suite, but un peu d'eau prise a la riviere. Toute sa combativite revenue, elle decida de se mettre en marche. La nuit la protegerait mieux que la lumiere du jour contre les mauvaises rencontres et elle etait assez claire pour permettre de se diriger aisement. Arnaud lui avait montre, au petit matin, la direction de Louviers et lui avait dit qu'il n'y avait guere que deux lieues et demie. Emportant le sac d'or et ce qu'elle put prendre des provisions pour n'etre pas trop lourdement chargee, elle s'enveloppa dans le manteau que Jean Son lui avait apporte et quitta le bateau. Elle suivit un moment la courbe du fleuve, a l'ombre de la ligne des aulnes, puis, comme il semblait s'enfoncer vers le levant, prit resolument au sud. Elle se mit a marcher d'un bon pas a travers champs, faisant un crochet pour eviter la sinistre maisonnette ou la cheminee avait cesse de fumer, et s'efforcant de ne plus penser a Arnaud. Elle avait trop besoin de son courage pour se laisser aller a l'angoisse que lui infligeait sa disparition. Quelques heures plus tard, recrue de fatigue mais pleine d'espoir, elle arrivait en vue de Louviers. Il etait trop tot pour qu'elle put esperer entrer et, en attendant l'ouverture des portes, elle se coucha sur un talus et s'endormit, enroulee dans son manteau, jusqu'a ce que le chant d'une alouette vint l'eveiller. Au moment d'aborder la porte fortifiee de la ville, le regard de Catherine chercha instinctivement la banniere, sur la plus haute tour, et elle poussa un soupir de soulagement. Voltigeant mollement sur le chapeau pointu d'une grosse tour a bec, il y avait une oriflamme noire marquee d'une vigne d'argent et les soldats de garde ne portaient point le hoqueton vert anglais. La Hire n'avait pas encore ete deloge !... Joyeuse, Catherine retroussa sa jupe a deux mains, s'engouffra sous la voute noire, bouscula un archer qui grogna, mais renonca a la poursuivre avec un sourire et un haussement d'epaules. Elle se mit a courir comme une folle le long de la rue etroite qui se tordait comme une couleuvre entre les maisons biscornues. En haut, a gauche, il y avait la vieille et severe maison des Templiers ou logeait l'actuel maitre de la ville. L'elan de Catherine etait tel qu'elle passa comme une bombe devant les soldats de garde, si surpris qu'ils n'eurent meme pas le reflexe de croiser leurs guisarmes. — He !... la femme !... Arrete !... Tu entends ? Viens ici !... Mais Catherine n'ecoutait pas. Elle deboucha dans la cour juste comme La Hire, d'un pas pesant, se dirigeait vers son cheval auquel un palefrenier donnait a boire. Le capitaine semblait de mauvaise humeur. Tout en marchant il faisait des plies pour s'assurer que les jointures de ses cuissards et de ses genouilleres jouaient bien. Catherine se rua sur lui avec un cri de joie et tant de violence qu'elle faillit le jeter a terre. Il s'emporta aussitot et, ne la reconnaissant pas, l'envoya rouler dans la poussiere d'un revers de main. — La peste soit de la ribaude !... Tu es folle, la fille ? Hola, vous autres, chassez-moi cette drolesse !... Assise par terre, Catherine riait sans retenue, soulagee de retrouver l'irascible capitaine. Vous recevez bien mal vos amis, messire de Vignolles. Ou bien ne me reconnaissez-vous pas ? Au son de sa voix, il se retourna, un pied en l'air parce qu'il s'appretait a enfourcher son cheval, la regarda. Une expression de stupeur incredule se peignit sur son visage couture. — Vous ?... Vous ici ? Vous etes vivante ? Et Jehanne... et Montsalvy ? — Il courait a elle, l'empoignait pour la remettre de force sur ses pieds, la secouait comme prunier en aout, saisi d'une frenesie faite a la fois de joie et de colere. La colere, c'etait son etat normal. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, La Hire etouffait de rage, fulminait d'exasperation, trepignait de fureur. Sa voix dominait les grondements des bombardes, son courroux faisait trembler les murailles. Il etait la tempete, l'ouragan, la force brutale la plus pure, mais, pour ceux qu'il aimait, La Hire, le redoutable, avait une ame d'enfant. Il ecumait deja, toute bile dehors, parce que Catherine ne repondait pas assez vite a ses questions. Mais, entre ses mains, la jeune femme s'abandonnait, videe de force comme une poupee de son. Deux mots du capitaine l'avaient foudroyee : « Et Montsalvy ?... » Ainsi, lui non plus ne savait pas ou etait Arnaud... Une vague de douleur monta des entrailles de Catherine, s'enfla dans sa gorge, l'etrangla a demi. La Hire hurlait, hors de lui : Bon Dieu !... Allez-vous repondre ? Vous voyez bien que j'en creve... Ce fut son c?ur, a elle, qui creva. Avec un cri de douleur, elle s'abattit sur la cotte d'acier du capitaine et se mit a sangloter si violemment qu'il demeura tout bete. La Hire, desempare, ne savait plus que faire de cette femme en larmes. Tout autour de lui, ses hommes regardaient, certains en dissimulant mal un sourire. La Hire consolant une femme, voila qui etait nouveau ! Renoncant a poursuivre le dialogue au grand jour, le capitaine entoura Catherine d'un bras et l'entraina vers son logis, mais, avant d'en franchir le seuil, il lanca, par-dessus son epaule : — He, Ferrant ! Va-t'en jusqu'au couvent des Bernardines et dis a la touriere qu'elle m'envoie la femme nommee Sara... Un sergent se detacha de la compagnie deja rangee en ordre et disparut sous l'ogive de la voute. Pendant ce temps, La Hire refermait sur lui et sa compagne l'epaisse porte herissee de clous, conduisait Catherine a un banc garni de coussins et la faisait asseoir. — Je vais vous faire donner a manger, dit-il avec une douceur parfaitement inusitee chez lui. Il me semble que vous en avez besoin. Mais, pour l'amour de Dieu, parlez ! Qu'est-il arrive ? Que s'est-il passe ? On a dit, ici, que Jehanne avait ete condamnee a la prison perpetuelle, que... Catherine fit un violent effort sur elle-meme, essuya ses yeux a sa manche et, sans regarder La Hire, murmura : — Jehanne est morte ! Avant-hier, les Anglais l'ont brulee et ses cendres ont ete jetees a la Seine... Juste avant que l'on nous y jetat nous-memes, Arnaud et moi, cousus dans le meme sac de cuir ! La peau tannee de La Hire verdit brusquement sous le chaume gris et ras de ses cheveux. — Brulee !... comme une sorciere ! Les miserables ! Et Arnaud est au fond de l'eau... — Non, puisque j'en suis sortie, comme vous voyez. En quelques mots, Catherine raconta les derniers jours de leur sejour a Rouen, la tentative d'enlevement de Jehanne, leur arrestation et leur emprisonnement au chateau de Rouen, enfin leur execution et comment le courage de Jean Son les avait arraches a la mort. Elle dit aussi la fuite dans la nuit, a bord de la barque, son reveil et l'inexplicable disparition d'Arnaud. — Nulle part, je n'ai trouve trace de lui, pas meme dans cette maison ravagee. C'est comme s'il s'etait, soudainement, evanoui dans l'air. — Un Montsalvy ne s'evanouit pas dans l'air comme une simple fumee, grogna La Hire. S'il etait mort, vous auriez trouve son cadavre... et d'ailleurs, il n'est pas mort. Je le sens, acheva-t-il en frappant sa poitrine d'un enorme poing gante de fer. — Pourquoi ? fit Catherine avec un peu d'aigreur. Je ne vous aurais pas cru aussi sensitif, Messire. — Arnaud est mon frere d'armes, repliqua le capitaine non sans grandeur. S'il ne respirait plus sous notre ciel, il y a quelque chose en moi qui me l'aurait dit. De meme pour Xaintrailles. Montsalvy est vivant, j'en jurerais. — Vous voulez dire, en ce cas, qu'il m'a abandonnee froidement ? Que c'est de son plein gre qu'il est parti ? La patience de La Hire avait ete, jusque-la, beaucoup trop longue. Sa figure s'empourpra en meme temps que son caractere emporte reprenait le dessus. — Vous etes idiote ou quoi ? Qui a dit qu'il vous avait abandonnee ? C'est un chevalier, espece de dinde bornee ! Il n'abandonnerait pas une femme seule au milieu d'une campagne ravagee et sillonnee par l'ennemi. Il lui est arrive quelque chose, c'est sur ! S'agit de trouver quoi. C'est ce que je vais faire, et tout de suite. Quant a vous, au lieu de rester la comme une souche... Une voix nonchalante et froide, venue du fond de la salle, interrompit la furieuse diatribe du capitaine. — Est-ce que vous n'oubliez pas un peu que vous parlez a- une dame, messire de Vignolles ? Quel langage, en verite ! Le nouveau venu avait un aspect etrange qui residait moins dans la somptuosite de son costume, insolite pourtant dans ce decor guerrier, que dans son visage. Une courte barbe, bleue a force d'etre noire, cernait etroitement une face aux traits nobles mais au teint pale, presque cireux, et qui eut ete belle sans le pli cruel de la bouche sensuelle et sans l'eclat froid d'un regard charbonneux. Les yeux du personnage ne cillaient jamais, ce qui leur conferait une fixite inquietante, et Catherine frissonna sous leur poids. Elle avait immediatement reconnu l'arrivant ; c'etait Gilles de Rais, marechal de France depuis le sacre royal. C'etait l'homme qui, une nuit, avait tente d'escalader sa fenetre, a Orleans, et avec qui Arnaud s'etait battu. Elle repondit d'un signe de tete au profond salut qu'il lui adressait et qui fit trainer dans la poussiere les longues manches de ses huques de soie violette brodees d'or. — Messire de Vignolles a toutes les excuses du monde, dit-elle doucement. J'ai si peu l'air d'une dame, faite comme me voila ! Bien plutot d'une paysanne, ou d'une fugitive. L'arrivee de Gilles de Rais avait fait tomber la colere de La Hire. — Je me suis laisse emporter, bougonna-t-il. Pardonnez-moi, dame Catherine. Je n'ai pas voulu vous offenser. Voyez-vous, j'aime Montsalvy comme s'il etait mon fils. — Alors, s'ecria Catherine passionnement, aidez- moi a le retrouver. Envoyez a sa recherche, a son secours peut-etre... — Qu'est-il arrive au valeureux Montsalvy ? demanda negligemment Gilles de Rais sans quitter des yeux Catherine que ce regard insistant commencait a mettre mal a l'aise. Il fallut bien que La Hire s'executat et mit le haut seigneur au courant du drame de Rouen ainsi que de la disparition d'Arnaud. Comme Catherine, tout a l'heure, il raconta le proces de Jehanne d'Arc, sa condamnation, pour sorcellerie, par le tribunal ecclesiastique de l'eveque Cauchon vendu au comte de Warwick et au cardinal de Winchester, sa mort enfin dans les flammes du bucher. Il le fit de mauvaise grace car aucune amitie n'existait entre les deux hommes. La Hire etait beaucoup plus age que Gilles de Rais, mais, surtout, une insurmontable aversion l'eloignait du fastueux Angevin. Il se mefiait, instinctivement, de ce cousin du tortueux La Tremoille auquel il ne pardonnait pas l'inertie, apparemment inexplicable, avec laquelle Charles VII avait laisse mourir la Pucelle. Le capitaine en attribuait tout le merite aux mauvais conseils et a la jalousie de Georges de La Tremoille et, en cela, il ne se trompait pas. — Ainsi, Jehanne est morte ! fit sombrement Gilles de Rais. Celle que nous avions crue un ange n'etait tout compte fait qu'une fille comme les autres ! On l'a brulee comme sorciere et sorciere, sans doute, elle etait ! Dieu ne nous maudira-t-il pas d'avoir suivi cette mauvaise bergere ?... A mesure qu'il parlait, son visage se transformait et Catherine, stupefaite, put voir la peur s'y inscrire peu a peu, une peur superstitieuse et amollissante, s?ur jumelle de celle qu'elle avait lue sur le visage de Philippe de Bourgogne, devant Compiegne, lorsqu'elle lui avait demande de liberer Jehanne. La terreur de la damnation, l'antique effroi de Satan et du sorcier, son serviteur ! Le grand seigneur, le guerrier sans peur disparaissaient, d'un seul coup, laissant seulement, a nu, l'homme aux prises avec la vieille peur ancestrale venue du fond des ages, l'angoisse de l'incomprehensible, nee de l'humus des noires forets druidiques sous l'eternelle menace des barbares dieux du sang. Cependant, La Hire, les yeux retrecis, avait ecoute Gilles de Rais avec une fureur grandissante. Avant que Catherine ait eu le temps d'intervenir, il eclatait : — Une sorciere ? Jehanne ? A qui d'autre que ce damne truand de La Tremoille comptez-vous faire croire ca, messire Gilles ? Etes-vous donc si peu chretien qu'il vous suffise d'un jugement ennemi, d'un eveque pourri pour changer votre maniere de voir ? — Les gens d'Eglise ne se peuvent tromper, repliqua Rais d'une voix blanche. — C'est vous qui le dites ! En tout cas, retenez ceci, Seigneur marechal : ne repetez jamais, vous entendez, jamais ce que vous venez de dire. Sinon, j'en jure Dieu, moi, La Hire, je vous ferai rentrer vos paroles dans la gorge au moyen de ceci. Et La Hire, fou de colere, tirait deja son epee. Catherine vit les yeux du sire de Rais s'injecter de sang. Elle avait toujours eprouve, devant lui, un malaise instinctif, mais, cette fois, sa repugnance s'affirmait. Ce qu'il avait ose dire de Jehanne la revoltait autant que la facilite avec laquelle il s'etait range du cote du tribunal ecclesiastique. Comment Gilles de Rais pouvait-il oublier la fraternite des armes et les fulgurants combats dans le sillage de la Pucelle ? Il porta, vers sa propre ceinture ou pendait la dague, une main qui tremblait et les ailes de son nez, pincees par la colere, se teintaient de bleu. On entendit grincer ses dents. — C'est un defi ? Je n'en accepte de personne !... sans en demander raison. Lentement, sans le quitter des yeux, La Hire repoussa son epee au fourreau, haussa ses lourdes epaules. Non ! Un simple avertissement que vous pourrez transmettre, selon votre gre, a votre cousin La Tremoille qui a toujours voulu la perte de la Pucelle. Pour moi, comme pour beaucoup d'autres, Messire, Jehanne est venue de Dieu ! Il lui a plu de la rappeler comme jadis, sur un autre gibet, il a rappele son Fils. Le Seigneur Jesus etait venu sauver les hommes et les hommes ne l'ont point reconnu... comme ceux d'ici ne reconnaissent point la Pucelle. Mais moi, j'y crois... oui, je crois en elle ! Une ferveur s'etait etendue sur le visage burine du chef de guerre et son regard s'en allait chercher, dans la poussiere de soleil qui tombait d'une fenetre, le reflet eblouissant d'une armure blanche. Mais ce ne fut qu'un bref instant. La seconde suivante, La Hire abattait son poing sur la table et achevait sa phrase : — ... et je defends a qui que ce soit de dire le contraire ! Peut-etre Gilles de Rais allait-il repliquer quelque chose, mais la porte de la salle venait de cogner contre le mur avec un claquement sec, poussee par une main vigoureuse. Sara, la coiffe en desordre, venait d'entrer comme une bombe, un soldat essouffle sur les talons et, moitie riant, moitie pleurant, tombait dans les bras de Catherine. — Ma petite... ma petite ! C'est donc toi... C'est bien vrai que c'est toi... que tu es revenue ? Les yeux de la bohemienne, qui avait pratiquement eleve Catherine, brillaient comme des etoiles, mais de grosses larmes inondaient ses joues tandis qu'elle serrait la jeune femme, a l'etouffer, contre sa poitrine plantureuse, couvrant son visage de baisers et ne s'arretant que pour la regarder et s'assurer que c'etait bien elle. Gagnee par l'emotion, Catherine pleurait avec elle et il etait impossible de demeler quoi que ce soit de coherent dans les paroles des deux femmes. La Hire, en tout cas, en eut vite assez. Sa voix de stentor tonna et les fit sursauter. — Assez de mignardises ! Vous avez tout le temps pour ca !... Rentrez au couvent avec votre servante, dame Catherine ! Moi, j'ai mieux a faire. Aussitot, Catherine s'arracha des bras de Sara, les yeux luisant d'espoir. — Vous allez chercher Arnaud ? Bien entendu. Expliquez-moi ou se trouve au juste cette ferme aupres de laquelle vous etiez arretes... et priez Dieu pour que je trouve quelque chose. Si je ne trouve rien... alors c'est pour ceux qui me tomberont sous la main qu'il faudra prier ! Catherine s'expliqua du mieux qu'elle put, fouillant sa memoire pour y trouver le plus de details possible, susceptibles d'aider le capitaine. Quand elle eut fini, il se contenta d'un bref « Merci », prit son casque et se l'enfonca sur la tete d'un coup de poing, enfila ses gantelets et, aussi allegrement que si sa pesante carapace de fer eut ete un vetement de soie, degringola dans la cour en faisant autant de bruit qu'un bourdon de cathedrale. Catherine l'entendit hurler : — A cheval, vous autres !... Une trompette sonna. Quelques instants plus tard, la voute de la maison renvoyait l'echo, en forme de tonnerre, du lourd escadron de gens d'armes qui, au grand trot, se dirigeait vers la porte de la ville. Quand le silence fut revenu, Gilles de Rais, qui avait jusque-la conserve une complete immobilite, s'approcha de Catherine, s'inclina. — Vous reconduirai-je, belle dame, jusqu'au couvent ? Elle secoua la tete, sans le regarder, alla prendre le bras de Sara. — Grand merci, Seigneur, mais je prefere rentrer seulement avec Sara. Nous avons a parler. Le soir vint sans ramener La Hire, et Catherine, ravagee d'angoisse, demeura des heures au plus haut du clocher du couvent des Bernardines, se tirant les yeux tant qu'il resta au ciel un peu de lumiere pour guetter la poussiere d'une troupe a cheval. — Ils ne rentreront pas cette nuit, lui dit Sara quand le grincement des massives portes de la ville, que l'on fermait a l'appel des guetteurs, parvint jusqu'a elles. Tu ferais mieux d'aller te coucher. Tu es si lasse... la jeune femme tourna vers elle un regard de somnambule qui traversait le corps vigoureux de la fidele servante. — Je suis lasse mais je ne pourrais dormir. Alors, a quoi bon ? — A quoi bon ? s'insurgea Sara, mais a te reposer ! Va au moins t'etendre. Tu sais bien que, si monseigneur La Hire rentre cette nuit, tu entendras l'appel des cors pour obtenir l'ouverture des portes. Et puis, il te fera prevenir immediatement. Enfin, moi je veillerai. Fais-moi plaisir. Va dormir un peu... Pour lui faire plaisir, effectivement, apres un dernier regard a la campagne brulee dont la nuit cachait les blessures sous son epais manteau noir, Catherine se laissa guider jusqu'a la cellule qui avait ete la sienne avant la folle equipee de Rouen. Sara la devetit, la coucha, la borda comme un bebe, puis, tout en pliant soigneusement les vetements que Catherine venait de quitter, en posant la coiffe de lin blanc sur une tete en bois a cet effet, annonca d'un ton bourru : — Le seigneur de Rais est venu, un peu avant le salut, pour prendre de tes nouvelles. La mere Marie- Beatrice m'a fait prevenir et j'ai dit que tu dormais. La sainte abbesse ne pouvait pas mentir, mais moi je peux tres bien... et je n'aime pas du tout la tete de cet homme-la ! — Tu as bien fait... Sara posa un baiser devotieux sur le front de Catherine et se retira sur la pointe des pieds, fermant la porte derriere elle. Catherine demeura seule dans l'etroite piece aux murs de laquelle la flamme hesitante de la chandelle mettait des ombres fugitives. Tout son etre etait concentre dans ses oreilles, qui cherchaient a demeler, dans le silence exterieur, le bruit lointain d'une troupe en marche. Mais, peu a peu, les besoins de son organisme extenue prirent le dessus, dominant son inquietude et sa peine et, apres de longues heures de veille, au moment meme ou les religieuses quittaient leur dure couche pour chanter matines a la chapelle, Catherine s'endormit. Mais le sommeil ne lui apporta pas la paix. Au fond de son inconscience, elle retrouva, intactes, les heures de terreur et de joie des derniers jours. En un effrayant kaleidoscope elle revit l'infect trou de sa prison ou s'allumaient, d'un seul coup, les flammes immenses du bucher. Puis c'etait le sac de cuir, ouvert devant elle et dans lequel des hommes noirs voulaient la jeter. Mais, cette fois, elle etait seule. La silhouette d'Arnaud, entrevue un instant, se dissolvait dans l'ombre, malgre ses cris, malgre les efforts qu'elle faisait pour l'atteindre, pour l'etreindre... Les mains des bourreaux s'abattaient sur elle et, dans son reve, elle tentait de crier, d'appeler celui qui, inexorablement, s'eloignait d'elle. Mais ses mains etaient liees et une force irresistible la courbait vers la terre, vers le sac ouvert qui grandissait, grandissait au point d'atteindre les dimensions d'un tunnel gluant ou elle s'engloutissait. Elle voulait appeler, sa voix n'etait qu'un souffle impuissant, vaguement ridicule, et la terreur paralysait ses membres. Elle se sentit lancee dans un vide enorme et soudain, avec un grand cri, se reveilla, trempee de sueur. Sara, en chemise, une chandelle a la main, se penchait sur elle et la secouait, d'une main posee sur son epaule. — Tu revais... Un mauvais reve... Je t'ai entendue crier... — Oui... Oh ! Sara, c'etait horrible, je... — Non, ne dis rien ! Il est inutile que les paroles recreent des images qui t'ont fait peur. Tu vas te rendormir et, moi, je vais rester aupres de toi. Les mauvais reves ne reviendront plus. — Il faudrait pour cela que je retrouve Arnaud, fit Catherine prete a pleurer. Sinon... sinon ils ne me quitteront plus. La nuit se termina sans autre incident. Le jour revint sans que La Hire et ses hommes eussent regagne Louviers. L'impatience rongeait Catherine dont, en meme temps, l'espoir s'amenuisait a mesure que les heures coulaient. — S'il avait rejoint Arnaud, il serait deja rentre. — Pas sur ! disait Sara pour la calmer. L'expedition a pu l'entrainer plus loin qu'il ne voulait. Mais, malgre les paroles apaisantes et les encouragements de Sara, il fut impossible d'arracher Catherine du clocher. Peut-etre y fut-elle demeuree toute la nuit cette fois si, a l'heure ou le soleil plonge derriere le moutonnement verdatre des champs, un nuage de poussiere ne s'etait leve sur le chemin de l'ouest. Bientot, les reflets fauves arraches par les dernieres fleches de lumiere a l'acier des armes furent visibles parmi les vagues poudreuses. Quand elle put distinguer le pennon noir a la vigne d'argent, Catherine degringola le raide escalier en colimacon. — Les voila ! Ils reviennent ! cria-t-elle, insoucieuse de la saintete du lieu. Elle passa comme un boulet sous le nez de la mere Marie-Beatrice eberluee, bouscula la touriere et se retrouva dehors, Sara sur ses talons, devalant la ruelle vers la porte de la ville, ses jupes retroussees a deux mains pour courir plus vite. Elle arriva en vue des tours de garde juste comme le destrier de La Hire franchissait la herse relevee et se jeta presque dans les jambes du cheval. — Alors ? Vous l'avez retrouve ? A grand-peine, le capitaine maintint la bete pour l'empecher de heurter Catherine, mais jura effroyablement. Sous la ventaille relevee du casque, son visage soucieux etait gris de poussiere, chaque pli de la peau marque en noir. — Non, jeta-t-il durement, il n'est pas avec nous. Mais, voyant Catherine, devenue blanche jusqu'aux levres, chanceler, il eut honte de sa brutalite, sauta a bas de sa monture et bondit vers elle juste a temps pour la retenir, defaillante, dans ses bras et l'empecher de glisser a terre. Allons, vous n'allez pas encore me choir dans les bras ! Je ne l'ai pas retrouve, mais je sais qu'il est vivant. C'est deja ca, non ? Allez, venez ; on ne va pas s'expliquer ici, devant ces croquants. Vivant ! Le mot ranima Catherine mieux qu'une paire de gifles. Elle regarda La Hire avec des yeux brillants d'espoir, se laissa entrainer jusqu'a la maison du Temple. Derriere eux s'etira la file lasse et sale des soldats. Le tout s'engouffra sous le porche noirci, emplit la cour. C'est seulement quand les hommes mirent pied a terre que Catherine s'apercut qu'ils ramenaient un prisonnier. La troupe serree des chevaux avait empeche qu'elle le vit jusque-la. Pourtant, c'etait un homme gigantesque, un de ces Normands blonds presque roux, charpentes comme une machine de siege et en qui se retrouvait, presque intact, l'heritage des vieux Vikings. Ses mains, liees de grosses cordes qui le reliaient a l'arcon du sergent Ferrant, etaient epaisses et rudes avec des poils frises qui les poudraient d'or, mais on devinait que c'etaient la des mains habiles et intelligentes. Une mauvaise souquenille de toile dechiree couvrait mal un torse digne d'un ours, des epaules de bouvier sur lesquelles s'erigeait un visage couleur de brique aux traits incertains, mais sur le ton accentue duquel eclatait un regard gris clair, abrite d'epais sourcils broussailleux qui faisait irresistiblement penser a une source vive cachee dans les herbes folles. Le captif ne semblait pas autrement emu de sa situation critique. Il laissait reposer sur les choses et les gens un ?il paisible et debonnaire, plus curieux qu'inquiet, mais qui s'alluma d'une flamme chaude en se posant sur Catherine. — Qui est-ce ? demanda la jeune femme tandis que les gens d'armes poussaient l'homme entrave dans la grande salle. Est-ce que je sais ? fit La Hire avec un haussement d'epaules. Nous l'avons trouve assomme dans le cellier de votre fameuse maisonnette. Il avait un tonnelet d'eau-de-vie sous un bras. Quelque pillard anglais sans doute ! Depuis que nous sommes revenus en Normandie, les Godons ont de plus en plus de mal a se faire payer les redevances par les paysans, et ils se payent comme ils peuvent. La voix de l'homme retentit, si puissante que la paix de la grande salle en vola en eclats et resonna comme une voute de cathedrale. — Je ne suis pas anglais mais bon normand et fidele sujet du roi Charles. — Hum ! grogna La Hire. Tu parles notre langue, c'est deja ca. Comment t'appelles-tu ? — Gauthier ! Gauthier le Bucheron, mais on m'appelle Gauthier Malencontre. — Pourquoi donc ? L'homme des forets eut un rire brusque. — Parce que, quand j'ai en main la bonne cognee que vous ne m'avez pas laisse loisir de reprendre, il ne fait pas bon me rencontrer au coin d'un bois. J'en vaux dix, Sire capitaine, sans me faire honneur excessif ! — Explique-toi. Que faisais-tu dans cette maison ? Qui t'avait assomme ? — Moi tout seul ! Jusqu'ici vous ne m'avez pas laisse parler. Maintenant, je veux bien vous dire ce que je sais... puisque vous etes capitaine du Roi. Je vous avais pris pour un routier. C'est pour ca que je me mefiais. La Hire haussa les epaules, mais ne put reprimer une grimace. Routier, il l'etait bien un peu, quand la guerre chomait. Il faut bien faire son metier quand on est taille pour ca ! Mais les etats d'ame de La Hire n'interessaient pas Catherine qui bouillait d'impatience. Elle attaqua elle-meme le prisonnier : — Que faisiez-vous dans cette maison ? Savez- vous ce qui s'est passe ? — Oui, fit l'homme sombrement. Il jeta sur Catherine un vif coup d'?il, puis continua : Magloire et Guillemette, les malheureux qui habitaient la chaumiere, etaient mes cousins. Je venais quelquefois chez eux, quand la faim se faisait trop dure, dans les bois. Ils etaient bons et secourables et jamais un pauvre ne s'adressait a eux en vain. J'etais chez eux, ou j'avais dormi, quand un homme est venu, l'autre matin. Il etait mal vetu, mais il avait l'air d'un chevalier. Un de ces airs... qui ne trompent pas. Il a tendu une piece d'or a Guillemette en demandant si elle avait un peu de lait. Cet or anglais, ca lui a paru bizarre a Guillemette, elle a pose des questions. Mais il ne voulait rien dire, le voyageur. Il a seulement dit qu'il n'etait pas d'ici, qu'il avait travaille a Rouen et qu'il repartait dans son pays. Il y avait quelque chose dans sa voix qui disait qu'il ne mentait pas. Pourtant, cette hauteur instinctive qu'il avait en lui, c'etait bizarre. Guillemette s'est laisse convaincre. L'or, c'est si rare ! Elle allait sortir pour aller a l'etable chercher le lait quand ils sont entres... les autres... les puants, les loups ecorcheurs ! En causant, on ne les avait pas entendus approcher. La Hire empoigna l'homme par sa souquenille et se mit a le secouer avec rage. — Qui etaient-ils ? Est-ce que tu les connais ? Mais, malgre sa force et les mains attachees du prisonnier, La Hire n'etait pas de taille contre le geant. D'un brusque mouvement d'epaules Gauthier Malencontre se debarrassa de lui. — Sur que je les connais ! J'ai vu la banniere. Celle de Richard Venables, l'ecorcheur anglais, un charognard pire que Satan son maitre. Il tient son repaire aux caves crayeuses d'Orival et dans les vieilles ruines de Robert le Diable. Ah, ca n'a pas ete beau a voir... Pauvre Guillemette !... pauvre Magloire ! — Parce que tu les as regarde egorger sans broncher ? Non mais, gronda l'autre, une lueur mauvaise au fond des yeux. Faudrait voir a ne pas m'insulter ! Il a quatre hommes en moins, le Venables, a l'heure qu'il est, grace a moi tout seul. Seulement, ils se sont mis a dix pour m'avoir. Ils m'ont a demi assomme, ligote... et j'ai fait le mort, ca valait mieux puisque je ne pouvais servir a rien. Je fais ca tres bien... Seulement, ce que j'ai endure, vous n'avez pas idee. Ficele comme un saucisson et les yeux presque fermes par les coups, j'ai quand meme tout vu... et tout entendu. Ce qui etait pire ! Oh, il a aussi fait du bon travail, l'homme a la piece d'or. Il avait empoigne un banc et il tapait sur les routiers a tour de bras. Ca n'a pas empeche qu'ils l'ont eu, lui aussi. Il s'est retrouve ficele a cote de moi, mais bien evanoui, lui, avec au front une bosse qui enflait a vue d'?il et tournait au noir. C'etait une bonne chose au fond... Il ne les a pas entendus hurler, lui, la petite Guillemette et le pauvre Magloire... Moi, j'ai cru devenir fou et j'ai remercie Dieu quand ils se sont tus et que j'ai compris qu'ils etaient morts. Il s'arreta un instant, eut un mouvement d'epaules comme s'il cherchait a essuyer la sueur qui ruisselait sur son visage. Sans un mot Catherine s'approcha et, d'un pan de son voile, epongea le malheureux qui la regarda avec une expression de gratitude infinie. — Merci, belle dame !... — Je vous en prie, coupa Catherine en reculant, continuez ! Qu'est-il advenu de messire de Montsalvy... Je veux dire : celui que vous appelez l'homme a la piece d'or ? — Ah, je savais bien que c'etait un seigneur ! s'ecria Gauthier d'un air de triomphe. Venables aussi, d'ailleurs, l'a su tout de suite. Quand... tout a ete fini, je l'ai entendu ordonner a deux de ses hommes de l'emmener pour tacher d'en tirer rancon. — Comment se fait-il qu'ils t'aient laisse, toi ? fit La Hire goguenard ; un gaillard comme toi, ca vaut de l'or. Je vous l'ai dit, ils m'ont cru mort. En partant ils ont enflamme une botte de paille sous la table, pensant que tout allait griller, moi avec, mais des qu'ils ont eu le dos tourne j'ai brule les cordes qui me liaient, j'ai eteint le feu... et puis, je me suis sauve. — Sauve ? s'etonna Catherine, mais pourquoi ? De .nouveau, il se tourna vers elle, avec des yeux ou brillaient des larmes. — Faut comprendre, dame ! Je les aimais bien, tous les deux... et de les voir comme ca... c'etait plus que je n'en pouvais endurer. J'ai couru droit devant moi, jusqu'a mon bois, les deux mains sur mes oreilles parce que je croyais toujours entendre leurs cris d'agonie. Toute la journee, je suis reste sous les branches, a pleurer, a trembler... Mais, apres, j'ai eu honte... J'y suis retourne parce que j'avais encore quelque chose a faire. Pauvres ! Ils avaient bien droit a un coin de terre benie apres leur martyre. Alors je les ai emballes de mon mieux dans deux couvertures, je les ai charges sur mes epaules quand la nuit a ete la et je suis alle les enterrer dans l'enclos des morts, au chevet de l'eglise du village. — ... et tu es revenu pour voir si les routiers de Venables n'avaient pas laisse quelque chose, fit La Hire sarcastique. Malencontre tourna vers lui un visage si congestionne par la fureur qu'il etait presque violet. — Un capitaine du Roi, ca devrait comprendre certaines choses ! Oui, je suis revenu parce que je savais ou Magloire cachait son tonnelet d'eau-de-vie et que je voulais me saouler, vous entendez ? me saouler a en crever pour ne plus entendre les cris de Guillemette... c'est meme comme ca que je me suis assomme a une poutre ! Un silence suivit. La Hire, les mains nouees au dos, arpentait la salle basse dont les dalles claquaient sous ses semelles de fer. Pendant ce temps, Catherine continuait d'examiner l'etrange bucheron. Une instinctive sympathie l'entrainait vers cet homme qui lui avait parle d'Arnaud. Mais, brusquement, La Hire s'arretait devant Gauthier. Tu es sur que tu as tout dit... et que tu as dit la verite ? Ton histoire me parait louche. J'ai bonne envie de te faire mettre a la torture. Le bucheron haussa ses massives epaules et lui eclata de rire au nez. — Si ca vous amuse, faut pas vous gener, Messire. Mais j'aime autant vous dire que le bourreau qui fera dire a Gauthier Malencontre autre chose que la verite vraie, il n'est pas encore ne ! On ne narguait pas La Hire sans inconvenient. Le capitaine devint pourpre et hurla : — Maudit maraud, nous verrons bien si tu te moqueras de moi au bout d'une corde. Qu'on le pende ! — Non ! Instinctivement, Catherine s'etait jetee devant l'homme ligote et, les bras ecartes, lui faisait de son corps un rempart. Elle avait crie, mais, plus doucement, elle repeta : — Non, Messire... Ce serait une cruaute inutile. Moi, je crois ce qu'il dit. On ne ment pas avec le regard de cet homme. Pourquoi d'ailleurs mentirait- il ? Il n'a rien fait qui merite la potence et il peut nous etre tellement utile ! Ne disiez-vous pas tout a l'heure qu'il valait son pesant d'or ? — Je n'aime pas que l'on se moque de moi. — Il ne s'est pas moque de vous. Je vous en supplie, seigneur La Hire, au nom de l'amitie que vous avez pour Arnaud, ne tuez pas cet homme. Laissez- le-moi... je vous le demande. Pas plus que les autres, La Hire n'avait la force d'ame necessaire pour resister a Catherine quand elle demandait quelque chose d'une certaine maniere. Il lui jeta un coup d'?il vif, puis un autre regard, plein de rancune celui-la, a son prisonnier et, finalement, haussant les epaules, sortit de la salle a grands pas en criant : — Faites-en ce que vous voulez et grand bien vous fasse ! Il est a vous. Quelques instants plus tard, delivre de ses liens, le gigantesque bucheron mettait humblement genou a terre devant Catherine. — Dame... je vous dois la vie. Faites-en ce que vous voudrez, mais laissez-moi vous servir. Meme une belle dame a toujours besoin d'un chien fidele. Cette nuit-la, Catherine dormit d'un sommeil assez calme. Elle etait plus tranquille pour Arnaud, savait que, meme si son sort actuel n'etait guere enviable, sa vie ne risquerait rien tant que le bandit qui le retenait captif espererait en tirer quelque chose. Et puis, des l'aube sonnee, La Hire partirait avec une partie des troupes de Louviers pour aller enfumer le renard dans sa taniere et lui arracher son prisonnier. En qui mieux qu'en l'irascible capitaine pouvait-elle placer sa confiance et remettre la vie d'Arnaud ? Avant de se retirer pour la nuit, Catherine avait confie Gauthier au jardinier du couvent, non sans s'attirer quelques remarques acerbes de Sara. — Qu'est-ce que nous allons faire de ce grand sauvage ? avait ronchonne la digne femme. Il est un peu grand pour un page, un peu malodorant pour un valet, un peu rustre pour servir une dame de qualite et, de toute facon, beaucoup trop encombrant ! — Mais il constitue une serieuse protection et j'ai le pressentiment que nous en aurons besoin. Quant a etre sauvage... c'est bien la premiere fois, depuis que je te connais, que je t'entends prononcer ce mot-la avec reprobation. Nous renions nos origines, ma bonne Sara? — Je ne renie pas mes origines, mais j'ai le droit de ne pas danser de joie a l'idee d'avoir desormais ce grand escogriffe a nos trousses. — Par les temps ou nous vivons, un homme comme lui peut etre utile, fit Catherine d'un ton si tranchant que Sara n'insista pas et se contenta de marmonner : Apres tout, ca te regarde !... La nuit, donc, avait ete paisible, mais des les premieres lueurs de l'aube une agitation insolite s'empara de la petite cite. Une rumeur, des bruits de course, des cris vinrent bientot eveiller les calmes echos du couvent au moment ou la longue theorie blanche des nonnes sortait de la chapelle et se rendait au refectoire. Catherine et Sara, portant toutes deux un voile sur la tete, un missel dans les mains, venaient derriere avec la mere superieure. Jamais Catherine n'avait suivi plus distraitement la messe. Depuis l'Evangile, depuis que les premiers bruits avaient eclate, son esprit avait ete tendu vers l'exterieur et elle avait du faire appel a tout son sang-froid pour ne pas quitter sa place et courir au-dehors. Un monde de pensees s'agitait dans sa tete et elle se demandait si, d'aventure, La Hire n'avait pas tente une expedition nocturne contre Venables... Si c'etait lui qui revenait et causait ce tintamarre !... S'il ramenait Arnaud ?... _Vite Missa Est_avait fait a la jeune femme l'effet d'une liberation et c'etait avec soulagement qu'elle avait franchi les portes de la chapelle, tout en deplorant la solennite hors de saison de cette marche processionnelle vers le refectoire. Les nonnes etaient-elles a ce point detachees du monde que ce qui se passait hors de leurs murailles ne les interessait pas ? Pourtant, tout en suivant la galerie aux minces colonnettes de pierre du cloitre, la mere Marie- Beatrice tendait l'oreille. Le vacarme enflait autour de l'ilot silencieux de l'abbaye. On pouvait distinguer maintenant des clameurs : « Aux remparts !... Aux armes ! » L'abbesse se tourna vers la prieure : — Allez jusqu'a la porterie, mere Agnes des Anges, et voyez d'ou vient ce tintamarre. Je gage que nous allons etre attaques... La religieuse s'inclina et courut vers l'autre extremite du jardin. Mais elle n'eut pas le temps d'atteindre la porterie. La touriere, de son cote, accourait par les allees tracees entre les massifs de petit buis et de plan tes medicinales. Elle etait rouge d'emotion et sa cornette etait de travers. — Messire de Vignolles est la, ma Mere, dit-elle precipitamment apres une courte reverence. Il dit que l'Anglais approche et qu'il desire parler d'urgence a Mme de Brazey. Mere Marie-Beatrice fronca les sourcils. Elle n'aimait guere ces perpetuelles incursions des soldats dans son couvent ou elles entretenaient une atmosphere de fievre tres peu compatible avec le recueillement. Catherine allait intervenir, se jeter vers le visiteur, mais la superieure, d'un geste ferme, la retint par le bras et la rejeta derriere elle. — Messire de Vignolles ne peut-il nous laisser prier en paix, au moins le dimanche ? fit-elle avec humeur. C'est un couvent ici, et non pas la grande salle de quelque chateau feodal. Il semblerait que... Elle n'eut pas le loisir d'en dire davantage. Un pas rapide et ferre faisait sonner les dalles du cloitre et la voix forte de La Hire eclatait tandis que les nonnes fuyaient de tous cotes en poussant des cris effarouches. Le capitaine marcha droit a la superieure dont le visage devenait ecarlate dans l'etroite ouverture de sa guimpe de toile. — Ma Mere, je n'ai pas beaucoup de temps pour discuter, encore moins pour les delicatesses. L'ennemi approche. Si vous n'entendez pas le vacarme que fait le peuple de cette ville en courant aux remparts, c'est que vos murs sont solides ou bien que vous etes dure d'oreille. Il faut que je parle sur l'heure a la dame de Brazey. Veuillez la faire prevenir et dire en meme temps a sa servante de preparer ses bagages. Il faut qu'avant un quart d'heure elle ait quitte cette ville ! J'attends! Mere Marie-Beatrice allait sans doute discuter, mais, juste a cet instant, Catherine, incapable de se contenir plus longtemps, se glissa entre elle et le capitaine. — Me voici, Messire ! Ne criez pas si fort et d'abord sachez ceci : je ne partirai pas d'ici avant d'avoir retrouve Arnaud. — Alors, Madame, s'emporta immediatement La Hire, vous avez une bonne chance de ne jamais le retrouver et de terminer votre vie ici. Ecoutez-moi car je n'ai pas de temps a perdre ! J'ai cette ville a defendre et je ne peux pas ergoter pendant des heures pour vous convaincre. J'ai reconnu la banniere du chef qui approche de cette cite. C'est celle de John Fitz-Allan Maltravers, comte d'Arundel, un rude homme de guerre, croyez-m'en, et je ne suis aucunement sur d'en avoir raison. J'ai peu de troupes, lui semble en avoir et, si vous montez sur le rempart, vous pourrez voir a l'horizon une fumee noire. C'est Pont-de-1'Arche qui brule. Peut-etre nous faudra-t-il evacuer Louviers en la laissant a la merci du vainqueur... — Comment osez-vous dire cela ? s'ecria Catherine en saisissant le bras de l'abbesse. Vous abandonneriez la ville ? Mais les habitants, les religieuses ? — C'est la fortune de la guerre, ma fille, dit doucement mere Marie-Beatrice. Nous autres, epouses du Seigneur, avons peu a craindre des Anglais qui, comme nous, sont chretiens. La soumission opportune de la ville pourra peut-etre lui eviter le pire. L'Anglais manque d'argent et de vivres. Il ne peut s'offrir le luxe de nous reduire en cendres ! — Il s'est gene pour Pont-de-1'Arche, peut-etre ? — Assez discute ! coupa La Hire avec impatience. Vous allez partir, dame Catherine, parce que je ne peux plus assurer votre securite et que vous seriez une charge pour moi... je suis soldat, pas dame de compagnie. La colere et l'angoisse conjuguees emporterent Catherine. — Vraiment ? Vous etes soldat et vous voulez m'envoyer sur les routes ? Et pour aller ou, je vous prie ? Et Arnaud, Arnaud aux mains de Venables ? Vous l'oubliez ? — Je n'oublie rien. Pour lui, je me separe de vingt hommes, ce qui est enorme quand l'ennemi avance. Le marechal de Rais va profiter de ce que Maltravers immobilisera devant nos murs un fort contingent d'Anglais pour l'arracher a ce brigand. Quant a vous, votre place est aupres de la reine Yolande dont vous etes dame de parage. La Reine est au chateau de Champtoce, chez messire de Rais, ou elle a de fort importants entretiens avec le duc de Bretagne. Vous allez la rejoindre en Anjou. C'est la que Rais conduira Montsalvy, des qu'il l'aura repris, par l'or ou par les armes, a Richard Venables. Cette fois, Catherine avait ecoute La Hire sans l'interrompre, s'assombrissant a mesure qu'il parlait. Finalement, elle secoua la tete. — Je regrette. Je reste ! Je n'ai pas confiance en messire de Rais. La patience de La Hire etait a bout. L'appel d'une trompette au-dehors avait acheve d'user le peu qui lui en restait. Sans souci du saint lieu, il se mit a hurler : — Moi non plus ! Mais il est de notre bord, il n'a aucun interet a nous trahir ; d'ailleurs il ne l'oserait pas ! De plus, ni vous ni moi n'avons le choix. C'est la guerre, Madame, et Montsalvy, s'il etait la, serait le premier a vous le dire et a vous vouloir en surete. — En surete ? Sur les routes ? fit Catherine avec amertume. — Vous avez un bon defenseur. Ce grand escogriffe mal peigne que vous avez sauve de la corde. On va lui rendre une bonne cognee, puisque c'est l'arme qu'il prefere. Allez attendre Arnaud a Champtoce. Je le veux ! — C'est un ordre ? La Hire hesita, puis, fermement : — Oui. C'est un ordre. Soyez partie avant un quart d'heure, par la riviere, avant que la ville soit investie. Sinon... — Sinon ? Sinon vous partirez demain, avec les bouches inutiles. Nous n'avons de vivres que pour vingt-quatre heures. Il s'inclinait, reculait, se perdant deja dans l'ombre des ogives grises. Une panique saisit Catherine comme si le chevalier en s'eloignant l'abandonnait, nue et sans forces, au milieu des loups. Mais ce ne fut qu'une passagere impression. Elle etait trop accoutumee a la vie dure, au danger, a la peur pour discuter. Deja, elle songeait a ce chemin qu'il allait falloir executer. Champtoce ? Comment tracer une route sure vers ce chateau ou, enfin, elle trouverait la Reine ? Aupres de Yolande, elle ne craindrait rien. Elle pourrait attendre dans une relative tranquillite que revienne l'homme qu'elle aimait. Encore quelques jours, quelques jours seulement de separation ! Ensuite, tout serait facile. Certes, elle pouvait bien accepter encore ce supplement de paiement pour son bonheur. Il lui avait deja coute si cher ! Un peu plus un peu moins ! Monseigneur Jesus et Madame la Vierge sauraient bien veiller sur sa route et la mener au port du salut que representait la reine des Quatre Royaumes 1. Elle se redressa. Sa voix alla atteindre La Hire qui, sans se retourner, se dirigeait vers le portail. Une voix claire et decidee. — Je vous obeirai, messire de Vignolles. Dans un moment, j'aurai quitte cette ville. Dieu veuille que vous n'ayez jamais a regretter de m'en avoir chassee ! — Je ne vous chasse pas, grommela La Hire sur le seuil avec une sorte de lassitude, je vous mets a l'abri ! Ce que je ne saurais faire si l'Anglais s'emparait de vous. Et je n'aurai rien a regretter. Dieu vous garde, dame Catherine ! 1 Yolande d'Aragon, duchesse d'Anjou, reine de Naples, Sicile et Jerusalem, belle-mere de Charles VII. Une heure plus tard, une petite barque glissait a l'ombre des remparts sud de Louviers, emportant Catherine, Sara et leur gigantesque compagnon, ce Gauthier « Malencontre » dont la rencontre, cependant, s'averait providentielle. Entre les mains du vigoureux Normand, la longue perche de chene qui faisait mouvoir le bateau semblait aussi legere qu'une baguette de coudrier. Debout a l'arriere, il enfoncait le bois dans l'eau puis, d'une puissante poussee, faisait glisser rapidement l'esquif. Bientot les murailles furent invisibles, cachees par l'epaisse vegetation. Les aulnes aux feuilles gaufrees, aux chatons rougeatres, et les saules argentes formaient comme un berceau par-dessus l'eau moiree d'or. La chaleur du jour s'annoncait lourde quand on avait franchi la petite poterne sur la riviere, mais au fil de l'eau il faisait presque frais. — Comme j'aimerais me baigner, murmura Catherine en laissant sa main pendre le long du bordage. — Quelle bonne idee ! maugrea Sara qui, depuis le depart, n'avait pas sonne mot. Les Anglais n'auraient qu'a te cueillir toute ruisselante quand ils arriveront par ici. — Ils ne viendront pas, affirma Gauthier. A cause des marecages ! C'est dangereux. On peut s'enliser. Sara dedaigna de repondre au geant, mais Catherine lui sourit. Elle se felicitait de plus en plus du sauvetage qu'elle avait accompli. Gauthier etait de ceux qui ne s'etonnent de rien, qui s'accommodent de tout et agissent en tout avec une grande economie de gestes et de paroles. Tout a l'heure, quand on etait venu le chercher chez le jardinier du couvent, quand on lui avait annonce qu'il fallait partir, il n'avait rien dit. Il avait seulement tendu la main pour saisir la hache qu'un homme d'armes lui apportait, en avait essaye le fil sur son pouce et l'avait glissee sous son epaisse ceinture de cuir. — Je suis pret, avait-il dit seulement. Sur l'ordre de Catherine, le jardinier lui avait decouvert des vetements a peu pres convenables pour remplacer ceux, dechires et hors d'usage, qu'il portait en arrivant. Une courte tunique de futaine noire, des chausses brunes collantes, prises dans d'epais souliers de cuir l'habillaient en paysan aise. Ces chaussures avaient ete le plus difficile a trouver. Un savetier les avait fabriquees hativement en partant d'une paire de sandales appartenant au superieur des Freres Precheurs de Saint-Francois dont le couvent etait proche de celui des Bernardines. Encore Gauthier avait-il fait la grimace en les passant et s'etait-il hate de les oter sitot arrive dans la barque. Une chose avait frappe Catherine. Avant de quitter le couvent, elle avait voulu entrer un instant a la chapelle pour une courte priere. Sara etait entree, bien entendu, avec elle, mais Gauthier s'y etait refuse. Et, comme elle s'etonnait : — Je ne suis pas chretien ! avait-il dit sechement sans paraitre prendre garde a la mine scandalisee de ceux qui l'entouraient. — Mais, reprit Catherine, tu nous as dit que, l'autre nuit, tu avais ete enterrer tes amis dans l'enclos de l'eglise ?... — Bien sur. Ils y avaient droit. Eux croyaient, ils avaient recu le bapteme. Pas moi ! — Je verrai plus tard a te faire instruire, avait alors repondu Catherine sans insister davantage. Mais, maintenant, tandis que la barque glissait sans bruit sur l'eau calme, elle songeait a tout cela tout en regardant le grand Normand a travers ses cils baisses. Gauthier lui inspirait de curieux sentiments. Elle le trouvait sympathique, mais il lui faisait un peu peur, moins a cause de sa force qu'a cause de son clair et indechiffrable regard. Il semblait ne penser a rien, en ce moment ; pourtant la jeune femme avait la sensation presque physique qu'il ecoutait de toutes ses forces les bruits decroissants de la ville. Les cris, le tohu-bohu des bourgeois et des petites gens claquant leurs volets, courant aux remparts pour colmater hativement quelques breches anciennes, entassant des fagots, des buches, apportant des pierres et de la poix pour la defense de leur cite ou sortant leurs armes de leurs greniers, le chant liturgique des moines de Saint-Francois sortis en procession pour une derniere benediction avant le combat et, dominant le tout, la voix tonnante de La Hire, tout cela s'estompait peu a peu. Le tintamarre de la guerre reculait pour faire place au bruissement de l'eau contre la coque, a la fuite d'un lapin dans les herbes folles, au sifflement d'un merle sur une branche et Catherine se laissait insensiblement gagner par ce calme qui grandissait autour d'elle, par la beaute de ce jour d'un printemps a son declin. La riviere, d'une belle largeur a cet endroit, fuyait entre deux berges couvertes d'un fouillis de ronces, de pommiers sauvages, de merisiers et de petits chenes encore enfantins. Tout cela, sous le soleil, degageait une bonne odeur saine de jeune vegetation et d'humus plein de seve. Si chaque poussee de la perche n'eut accentue la distance qui la separait d'Arnaud, si son ame n'eut ete tellement ravagee d'angoisse et si desesperement attachee a l'homme qu'elle aimait, Catherine eut trouve plaisir et repos dans cette silencieuse glissade sous les verts rameaux a travers lesquels se montraient de grands lambeaux de ciel indigo. La Hire avait trace, pour Catherine et son escorte, la route a suivre. Elle etait facile, bien que jalonnee de dangers, car le pays que l'on allait traverser etait encore en grande partie anglais. On devait remonter la riviere d'Eure jusqu'a Chartres. La grande cite de Notre-Dame, la haute cite de foi ou affluaient toujours les pelerins, malgre la guerre, ou a cause d'elle, etait une sure etape avant la traversee des terres ravagees, incendiees, affamees et sans merci qui separaient Chartres d'Orleans-la-Delivree. Ce serait la le plus dur, le plus dangereux. Ensuite, il n'y aurait plus qu'a prendre la grande route liquide de la Loire et laisser filer le grand fleuve jusqu'aux tours de Champtoce. La Loire !... Que de souvenirs d'espoirs et de souffrances son seul nom rappelait a Catherine ! Une fois deja, a grand-peine et grande misere, le large ruban d'eau l'avait menee aupres d'Arnaud et c'etait a lui qu'une fois encore elle allait demander de les reunir. Bien sur, Catherine n'aimait guere l'idee d'etre l'hote de l'inquietant seigneur de Rais. Mais la ou etait la reine Yolande, danger ou felonie se pouvaient-ils craindre, ou seulement concevoir ? Non. Il fallait aller droit son chemin, le faire aussi bref que possible. C'etait la derniere epreuve, la derniere ! Ensuite rien ne la separerait plus d'Arnaud. Elle serait bientot sa femme... Sa femme ! Le mot seul la faisait defaillir de bonheur... Cette pensee lui fit chaud au c?ur et lui montra soudain la vie sous d'autres couleurs. Elle sourit aux rives fraiches, a Sara qui la regarda avec etonnement, puis envoya a Gauthier la fin de son sourire. — Quelle belle journee ! dit-elle presque joyeusement. Mais le grand Normand ne sourit pas. Sourcils fronces, il regardait quelque chose au loin vers l'amont de la riviere. Ne louez la journee que lorsqu'elle est finie, marmotta-t-il entre ses dents, l'epee que lorsqu'elle a frappe, la f... — Pourquoi t'arretes-tu ? fit Catherine. Qu'allais- tu dire : la femme ? — En effet, Dame. Mais la fin de ce vieil adage danois ne vous plairait sans doute pas. Au surplus, l'heure n'est pas a la discussion. Catherine se retourna, suivant la direction de sa main tendue, et retint une exclamation. Au meme instant, des cris s'eleverent sur la riviere. Des femmes surgirent des fourres et se mirent a courir de toutes leurs forces. C'etaient des lavandieres que les hautes herbes avaient cachees jusque-la et qui, maintenant, fuyaient devant un ennemi invisible. Leurs robes de toile bleue, relevees dans la ceinture, montraient leurs jambes nues, roses encore au sortir de l'eau fraiche dans laquelle, sur des pierres, elles avaient foule le linge, et deja, dans l'ardeur de la course, les chevelures croulaient sur les epaules, echappees des beguins de toile. — Mais pourquoi courent-elles ? demanda Catherine. Personne ne lui repondit. Trois soldats en hoquetons verts venaient d'apparaitre, lances a leur poursuite, au detour d'un chemin forestier. Gauthier, d'un mouvement brusque, fit virer le bateau qui s'enfonca profondement dans la vase et les roseaux de la berge. — Des Anglais ! souffla-t-il tandis que, deja, sa main pesait sur le dos de Catherine l'obligeant a s'aplatir au fond de la barque. Cachez-vous... Et vous aussi, jeta-t-il hargneusement a Sara qui avait feint de ne pas l'entendre, vous n'etes pas assez vieille pour ne pas risquer... Il n'en dit pas plus. Sara grogna mais se coucha aupres de Catherine. Cependant, le Normand, au lieu de les rejoindre, enjambait le bordage, se coulait dans l'eau sans le moindre clapotis, aussi souplement qu'une loutre qui plonge. Sara releva la tete, le vit dans l'eau jusqu'a !a taille, la main sur sa hache. — Ah ca !... mais ou allez-vous ? — Voir si je peux quelque chose pour ces femmes. Elles sont normandes comme moi. — Ouais ! repliqua la tsigane. Et vous croyez qu'on va rester la, nous deux, dans ce trou de musaraigne ? Nagez, je vous suis de loin ! Et aussitot redressee, la grande femme avait saisi la perche, l'enfoncait dans l'eau et d'une vigoureuse poussee au fond arrachait le bateau a la vase. Gauthier n'avait pas insiste. Il s'etait mis a la nage, le fond ne permettant pas de marcher, et se dirigeait rapidement vers une petite crique d'ou venaient maintenant des cris aigus et des jurons. Le geant nageait comme un poisson. Son corps puissant fendait l'eau avec la surete, la rapidite d'une couleuvre d'eau et Sara avait du mal a le suivre. Agenouillee a l'avant, le cou tendu, Catherine regardait passionnement. Son sejour a Rouen l'avait familiarisee avec les uniformes anglais et elle n'avait meme pas peur. Simplement, elle etait curieuse de voir ce que son etrange garde du corps allait faire. Bientot, la crique fut en vue, une anse d'eau vert sombre sous l'ombrage de grands pins dont les branches s'etendaient, raides et noires, au-dessus de la riviere. Sara abrita la barque dans un buisson de lys d'eau d'ou il etait possible de voir sans etre vu. Les Anglais etaient la, tournant le dos au courant. Quatre hommes qui tentaient de maitriser deux filles dont les cris d'angoisse emplissaient l'air. L'une d'elles, deja immobilisee, hurlait sous un gigantesque archer roux qui, d'une main appliquee brutalement sur son visage, lui plaquait la tete au sol et de l'autre arrachait sa robe. Les trois autres etaient occupes a ficeler les mains de sa compagne a deux troncs de pins et riaient si fort que leurs eclats couvraient presque les cris de leur victime. Catherine vit Gauthier prendre pied a la berge, se dresser dans l'eau, lentement, pour ne pas reveler sa presence. Sa main descendit jusqu'a sa ceinture, empoigna la hache, fit un geste rapide tandis qu'un veritable hurlement s'arrachait de sa gorge. La hache fila avec un sifflement sinistre et alla se planter juste entre les deux epaules de l'archer roux. Le rugissement de douleur de l'homme et le cri de Gauthier firent retourner les trois autres, mais deja le geant avait pris pied sur l'herbe courte de la berge et, tirant vivement une dague dissimulee sous sa tunique, faisait face, attendant le choc. D'ou elles etaient, les deux femmes pouvaient voir les faces rouges et sauvages des trois soldats. Ils avaient tire leur glaive et marchaient a petits pas sur l'homme seul, comptant visiblement en avoir raison sans peine. Lui, accule a la riviere, semblait un sanglier en face des chasseurs. Brusquement, le choc eut lieu. Les soldats, d'un meme mouvement, bondirent sur Gauthier l'epee haute, et Sara reprit sa perche. — S'il a le dessous, nous fuirons aussi vite que nous pourrons, souffla-t-elle. — Il n'aura pas le dessous, repondit Catherine avec un geste d'impatience. Tiens-toi tranquille ! Regarde ! En effet, le grand Normand, comme un b?uf secoue des mouches, se debarrassait de ses agresseurs avec une rapidite qui tenait du miracle. Il en avait desequilibre un en l'attirant brusquement a lui, et, profitant de la surprise des deux autres, l'avait vivement poignarde avant de le jeter comme un projectile dans les jambes des deux autres qui, atteints, roulerent a terre. Gauthier ne perdit pas une seconde. Rapide comme l'eclair, il sauta sur l'un d'eux. De nouveau, la dague disparut dans une gorge. Tout de suite redresse, il voulut s'attaquer au dernier, mais celui-ci n'avait pas demande son reste. A peine sur pied, il avait pris la fuite et courait maintenant a travers champs, sautant les talus comme un cabri. Autour du Normand, il y avait trois cadavres. Le grand archer roux agonisait. Une large tache rouge s'etendait sur sa tunique verte. Mais la fille qu'il tenait ne criait plus. Les mains convulsives de l'Anglais, nouees a sa gorge, achevaient de l'etrangler. En revanche, l'autre etait vivante. Toujours attachee, elle attendait calmement qu'on vint la delivrer. Catherine entendit qu'elle disait quelque chose, mais ne comprit pas le sens des paroles. Gauthier se pencha, coupa les cordes et la femme se redressa. Sa robe avait ete tellement malmenee qu'elle pendait, en longues bandes dechirees, autour de ses hanches. Seuls, ses longs cheveux couleur de ble mur couvraient ses epaules et sa gorge pleine, mais elle semblait n'avoir cure de sa nudite. Stupefaite, Catherine la vit s'avancer vers le Normand, se glisser contre lui et se hausser sur la pointe des pieds jusqu'a ce que leurs levres se touchassent. — Oh ! fit Sara suffoquee. C'est trop fort ! — Pourquoi ? repondit Catherine. Chacun remercie comme il peut ! — C'est entendu, mais regarde-les... regarde cette fille : elle s'offre, ma parole ! C'etait vrai, et Catherine, malgre elle, fronca les sourcils. La fille blonde etait belle ; son corps rose avait la purete, la plenitude d'un marbre et, en voyant les mains de l'homme se poser sur ses hanches, la jeune femme sentit une boule se nouer dans sa gorge. Mais elle s'etait meprise sur le geste. Le geant, simplement, ecartait de lui celle qu'il avait sauvee, posait un baiser rapide sur le bout de son nez et, sans se retourner, revenait a la riviere dans laquelle, sans une hesitation, il se jeta. Catherine entendit l'appel de celle qu'il avait quittee, vit le geste derisoire de ses bras pour retenir l'homme. Mais les bras retomberent, la paysanne haussa les epaules et disparut bientot sous le couvert des arbres. — Allons-y ! fit Sara en lancant le bateau dans le courant. Quelques secondes plus tard, Gauthier se hissait sur le plat-bord, ruisselant, haletant. Il adressa a Catherine un sourire qui decouvrit ses fortes dents blanches. — Voila ! c'est fini. Nous pouvons repartir. Mais la langue de Sara la demangeait. Elle ne pouvait plus retenir ce qu'elle avait envie de dire. — Bravo ! dit-elle ironiquement. Mais pourquoi donc n'avoir pas accepte le beau cadeau qu'on vous offrait ? L'homme regardait toujours Catherine et ce fut a elle, qui ne demandait rien, qu'il repondit : — Pour ne pas vous faire attendre. — Sinon ? demanda la jeune femme. — Sinon... pourquoi pas ? Il faut prendre de la vie ce qu'elle offre, quand elle l'offre. — A merveille ! s'ecria Sara outree. Et les quatre cadavres ne vous auraient pas genes, j'imagine. Cette fois, Gauthier Malencontre daigna s'adresser a elle. Il laissa peser sur la bohemienne un regard lourd et grave. — L'amour est frere de la mort. Dans les temps cruels qui sont les notres, ils sont les seules choses qui comptent. Il avait repris la conduite de l'embarcation et, de nouveau, le bateau glissait sous le treillage vert des arbres. Pendant un long moment, on voyagea en silence. Serrees l'une contre l'autre, a l'avant du bateau, les deux femmes semblaient plongees dans leurs pensees profondes. Mais Catherine voulait encore savoir quelque chose. Elle se retourna. — Tout a l'heure, dit-elle, quand les Anglais ont saute sur toi, tu as pousse un cri... on aurait dit un appel, un nom !... — C'en etait un. Les vieux guerriers venus du Nord par la route des cygnes et dont je porte le sang dans mes veines poussaient ce cri au moment du combat. — Tu n'es pas chevalier pourtant, pas meme soldat !... remarqua la jeune femme avec un inconscient dedain qui n'echappa pas-a l'ancien bucheron. Mon sang en est-il moins pur ? Les fils des anciens rois de la mer ne sont pas tous dans des chateaux et je sais plus d'un noble dont les ancetres peinaient sous le fouet des Vikings. Moi je descends d'un grand chef qui se nommait Bjorn-Cotes-de-Fer, ajouta- t-il en frappant du poing sa poitrine qui resonna comme un tambour, et j'ai le droit d'invoquer Odin a l'heure de la bataille ! — Odin ? — Le dieu des combats ! Je vous ai dit que je n'etais pas chretien. Et, pour bien marquer qu'il n'avait pas envie d'en dire davantage, le grand Normand se mit a fredonner. Catherine se detourna. Son regard rencontra celui de Sara. Elles n'echangerent pas une parole, mais, dans les yeux sombres de son amie, la jeune femme n'avait pas lu, cette fois, la colere ou l'indignation. Rien que de l'etonnement et une sorte d'admiration. Un martin-pecheur fila en criant au-dessus d'eux et piqua dans une flaque de soleil. Le bateau continua de glisser en paix. Quand le jour baissa, Gauthier se mit a la recherche d'un coin pour passer la nuit. Les emotions de la journee avaient rompu les deux femmes et lui-meme sentait la lassitude venir. Il finit par decouvrir une petite greve non loin d'un moulin en ruine, qu'une veritable vague de vegetation couvrait presque completement. — La, dit-il, nous serons a l'abri. Personne ne repondit tant il semblait normal qu'il prit la direction des operations. Pourtant, depuis que la lumiere s'etait mise a decliner, l'humeur de Sara semblait, elle aussi, s'assombrir. Durant toute la derniere heure de navigation, elle avait tenu son regard fixe sur la pointe avant de la barque et n'avait sonne mot. Une fois que l'on eut pris pied sur le sable et que Gauthier les eut quittees pour une rapide reconnaissance autour du moulin ruine, Catherine en fit l'observation a la gitane. — Qu'est-ce que tu as ? Pourquoi fais-tu cette mine ? — Je ne suis pas tranquille, repliqua Sara, et, maintenant que la nuit vient, mon absence de tranquillite n'est pas loin de la peur toute simple. — Et pourquoi donc ? Que crains-tu ? Avec un homme comme Gauthier, je crois bien que nous ne risquons rien. Sara haussa nerveusement les epaules et vint s'asseoir-sur le sable aupres de Catherine, ses bras retenant ses jupes autour de ses genoux. — C'est justement de lui que j'ai peur. Catherine sursauta et regarda son amie avec stupeur. — Pour le coup, tu es folle. — Crois-tu ? riposta Sara avec une violence contenue. Que sais-tu de cet homme, de son passe ? Exactement ce qu'il t'a dit et que tu as cru comme article de foi. Mais s'il etait autre ? On dirait bien des choses pour sauver sa peau. Apres tout, c'est peut-etre lui qui avait massacre, pour les voler, ces malheureux paysans. — Je ne crois pas ca ! s'ecria Catherine violemment. — Moins haut, veux-tu, il peut revenir et il est inutile de l'exciter. Nous ne sommes pas riches, mais le peu d'or que tu possedes et nos quelques hardes representent une fortune pour un homme de cette sorte. Nous sommes livrees a lui comme des agneaux a l'ecorcherie. Il peut profiter de la nuit pour nous voler, nous tuer... ou pire encore ! — Pire ? fit Catherine les yeux ronds. Je ne vois pas ce qui pourrait nous arriver de pire que la mort. — A moi non, mais a toi, si... Tu ne sais pas comme ce sauvage te regarde quand tu ne le vois pas. Moi je l'ai vu, et l'expression de son visage ne m'a pas rassuree. Je n'ai jamais vu le desir aussi clairement exprime. Malgre son empire sur elle-meme, Catherine se sentit rougir. Peut-etre, parce qu'elle se sentait vaguement coupable. En effet, elle n'avait pas ete sans surprendre certains regards, mais elle avait refuse d'y ajouter d'importance. Son orgueil se rebellait a l'idee qu'un rustre comme Gauthier put voir en elle une simple femme. Et si sa voix vibra d'une colere contenue en repondant, c'etait moins contre Sara que contre elle- meme. — Et quand cela serait ? Je sais me defendre, Sara, je ne suis plus une enfant. — Il y a des moments ou je me le demande. Sara eut le dernier mot. Le bruit d'un pas lourd ecrasant des broussailles fit taire les deux femmes. Gauthier revenait. Il ne parut pas s'apercevoir de leur air gene et alla s'etendre un peu plus loin. — Tout est tranquille ! dit-il. Mais je vais quand meme veiller une partie de la nuit. Vous, la femme noire, je vous reveillerai pour me relayer deux ou trois heures avant le jour... La « femme noire » faillit se rebiffer, mais une envie de rire froncait le nez de Catherine, et elle ravala les paroles acerbes. Apres tout, le temps n'etait pas si eloigne ou, pour le cercle pouilleux du roi de Thune, le sinistre chef des cours des miracles parisiennes, elle etait Sara-la-Noire. Gauthier avait vu juste. En silence, on mangea un peu de pain et de fromage, don des religieuses de Louviers, puis les deux femmes s'etendirent sur le sable, enroulees dans leurs manteaux, tandis que Gauthier allait s'asseoir un peu plus loin sur une grosse pierre. De sa place, Catherine pouvait voir sa silhouette accroupie se detachant sur le bleu sombre du ciel, semblable a quelque lion meditatif. Il ne bougeait pas plus qu'une souche ; pourtant la jeune femme sentit un frisson parcourir sa peau. En se rappelant le bref combat de l'apres-midi, elle se dit que Sara avait peut-etre raison, que l'homme, avec sa force terrible et sa science du combat, pouvait etre dangereux. Mais, peu a peu, sa peur s'apaisa. La-bas, a mi-voix, le Normand chantait. La langue qu'il employait etait inconnue de Catherine et elle ne comprenait rien de ce qu'il disait, mais il y avait une sorte de grandeur sauvage et rude dans ce chant dont les couplets s'achevaient comme une plainte. Elle etait si bien envoutee par la bizarre melodie que le cri desagreable d'un oiseau nocturne eclatant pres d'elle ne rompit pas l'enchantement. D'ailleurs, peu a peu, le sommeil appesantissait ses paupieres. Bercee par la chanson monotone du geant, elle rejoignit dans le sommeil Sara, que ses inquietudes n'empechaient pas de ronfler avec ardeur. Et la nuit s'ecoula sans incident... Au matin, pourtant, comme ils allaient se remettre en route et que Sara, un peu plus loin, baignait sa figure dans la riviere, Catherine s'approcha de Gauthier. — Je t'ai entendu chanter, hier soir, mais je n'ai pas compris une parole. — C'etait la langue des vieux Normands, vous ne pouviez pas comprendre. On appelait ce chant la Saga d'Harald le Vaillant. — Et que disaient ces paroles ? Gauthier se detourna pour detacher la corde du bateau du tronc ou il l'avait nouee, puis, sans regarder Catherine, repondit : — Elles disent : « Je suis ne dans le haut pays, la ou retentissent les arcs ; mes vaisseaux sont l'effroi des peuples, j'ai fait craquer leurs quilles sur la cime cachee des ecueils, loin de la derniere habitation des hommes ; j'ai creuse de larges sillons dans les mers... et cependant une fille de Russie me dedaigne. » Quand la voix lente du Normand s'eteignit, Catherine ne repliqua rien. Elle s'enveloppa de son manteau et, les joues en feu, alla s'asseoir au fond du bateau. Decidement, il lui faudrait surveiller plus etroitement les gestes de Gauthier ! Apres quatre jours de voyage, un soir, a l'heure ou le soleil se couchait dans son lit moire d'or, les tours de Chartres creverent l'horizon de leurs fleches noires. L'Eure, sous le bateau, courait plus gonflee, plus bleue et plus blanche, plus resserree aussi entre des talus jaillissant de folle vegetation qui tranchaient comme une fourrure sur le velours ocre de la grande plaine brulee. Le grand chemin liquide s'etait fait sentier et le voyage au fil de l'eau s'achevait. Sans grand-peine, il faut le dire. La fatigue avait ete minime pour les deux femmes et l'on avait mange a sa faim. La terrible hache de Malencontre savait aussi atteindre le gibier a la course et le forestier connaissait la vie des bois et des champs comme personne. Sous les murailles brunes de la vieille cite des Carnutes, l'Eure se divisait en plusieurs bras dont l'un se glissait sous les courtines par une voute fortement grillee pour alimenter les tanneries et les moulins, et l'autre emplissait le large fosse ceinturant la ville. Gauthier tira la barque au sec sur une petite greve de terre brune, a l'a-pic d'une des grosses tours qui defendaient la porte Drouaise. — Je vais tacher de la vendre ou de la troquer contre une mule, dit-il tandis que les deux femmes mettaient pied a terre. Catherine leva la tete, abritant ses yeux de sa main contre la lumiere violente, pour regarder, brillantes et pointues sur le bleu dur du ciel, les poivrieres d'ardoise et aussi, accrochee a la muraille au-dessus de la herse de vieux chene noirci, la statue doree de la Vierge, son enfant dans les bras. Mais, plus haut encore, sur le mur, claquait l'etendard rouge ou rampaient les leopards d'Angleterre. D'un geste de la tete, elle designa la grande etoffe pourpre et or a son compagnon. — Que faisons-nous ? La ville est anglaise, mais nous avons besoin de manger... de nous reposer un peu, de trouver des montures. Je sais bien que nous n'avons guere d'apparence, mais nous n'avons pas non plus de sauf-conduit. Mais le grand Normand ne l'ecoutait pas. Un gros pli creuse entre ses sourcils couleur de paille, les prunelles retrecies, il examinait attentivement la muraille et, d'instant en instant, son expression se faisait plus grave. Tellement que la jeune femme prit peur. Depuis le debut de leur voyage, elle avait appris a respecter les avis autant que la force, l'adresse et la rapidite de decision de cet etrange garcon qu'elle s'etait attache, mais sans cesser de le surveiller. — Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle, baissant instinctivement la voix. — Rien, apparemment. Mais ce silence etrange, ces murailles vides, cette porte sans gardes. On dirait que la ville est abandonnee. Et, regardez ! Sa main se tendait vers le sommet de la colline, vers le jet de pierre, formidable et pur de la cathedrale aux tours jumelles aupres duquel se tassait, comme un gros chien, le donjon carre du vieux chateau comtal. Plantee entre les merlons uses du couronnement, une etamine noire s'agitait, sinistre, au bout de sa hampe. — Quelqu'un est mort, dit Sara qui les avait rejoints. Quelqu'un d'important. Gauthier ne repondit pas. Il marchait deja, a grands pas, vers le pont-levis. Les deux femmes le suivirent. Ils atteignirent le pont, le franchirent et, devant eux, grimpant vers le palais episcopal, la vieille rue Porte- Drouaise s'etendit, avec ses gros paves inegaux, ses enseignes de fer decoupe peintes de couleurs vives, ses maisons de bois penchees et comme agenouillees sous le poids des grands toits bruns, mais vide... d'un vide tragique et inquietant. Les trois voyageurs s'avancerent, plus lentement. Cette rue privee de vie les impressionnait malgre eux et ils marchaient presque sur la pointe des pieds. Toutes les portes etaient fermees, tous les volets clos, aucune forme humaine ne se montrait, meme les deux auberges semblaient abandonnees. A mi-chemin de la pente, pres d'un puits qui arrondissait sa margelle moussue sous trois volutes de fer forge, on voyait mieux encore : deux portes enclouees, barrees de fortes planches que de gros clous maintenaient de chaque cote. Ces deux portes firent palir en meme temps Sara et Gauthier tandis que Catherine les contemplait sans comprendre. Soudain, le silence se peupla. De quelque part sur la colline, sanctifiee par les pelerinages de dix siecles, jaillit un chant religieux psalmodie par des voix rudes et profondes, des moines sans doute, qui marchaient en procession car le chant voyageait. Ce fut Catherine la premiere qui l'identifia. — Le _Dies lrae..._fit-elle d'une voix qui s'etranglait. — Continuons, fit Gauthier entre ses dents, il faut savoir ! Un peu plus haut, la rue faisait un coude marque par l'enseigne, ornee de trois etriers et d'une mollette, d'un maitre eperonner. De ce coin, la vue portait jusqu'au palais episcopal devant lequel il se passait quelque chose d'insolite. Quelques soldats en cuirasses et chapeaux de fer, armes de longues piques, etaient occupes a attiser un bucher qui degageait une fumee epaisse et noire. Ces soldats avaient le bas du visage masque d'un linge. Aupres d'eux, surveillant leur travail, se tenait un personnage bizarre, tout vetu de cuir et dont la tete ornee d'un masque a long bec pointu semblait celle d'un oiseau. L'homme au bec d'oiseau, qui n'etait rien d'autre qu'un medecin, tenait d'une main une baguette de coudrier et de l'autre un sac de toile. Il en tirait de grosses poignees d'une poudre verdatre qu'il jetait dans les flammes. La fumee de cette poudre avait une odeur piquante, aromatique, qui luttait contre l'odeur atroce du bucher dans lequel plusieurs cadavres entasses se consumaient. D'autres corps gisaient sur la place, attendant leur tour. Des prisonniers enchaines et masques comme les soldats, des ribauds en guenilles les apportaient et, de temps en temps, en jetaient un dans les flammes. Le bucher venait d'etre allume, sans doute, et crachait d'epaisses volutes noires, ec?urantes. Mais le spectacle fit dresser les cheveux sur la tete des trois arrivants. Ils avaient compris pourquoi la ville etait deserte, pourquoi les murailles etaient vides, pourquoi les portes n'etaient pas gardees et pourquoi un drapeau noir flottait sur le palais des anciens comtes de Chartres : la pire des calamites s'etait abattue sur la cite de Dieu. La mort noire regnait dans les rues. Chartres avait la peste ! D'une maison-Dieu toute proche, transformee en lazaret, une nouvelle troupe de ribauds sortait, trainant au bout de crochets des corps gonfles et noircis par le terrible mal. Cette vue emporta ce qui restait du courage de Catherine. La panique lui serra le ventre, mais galvanisa ses jambes. Tournant les talons, avec un cri de terreur, elle se mit a courir vers la porte Drouaise, retroussant sa robe a deux mains, aiguillonnee par une peur qui la depassait, la jetait en avant, sourde, aveugle a tout, en proie a l'idee fixe d'echapper a cette enceinte, a ces murs qui retenaient prisonnier le mal mortel. Sortir, sortir vite, retrouver l'herbe verte, l'eau claire, un soleil que la fumee ne fit pas noir ! Derriere elle, Sara et Gauthier faisaient de leur mieux pour la rejoindre, butant comme elle aux paves que la riviere, seule, avait arrondis. Mais la lumiere doree qui, tout a l'heure, passait sous l'arc de pierre bruni et cire par le temps, avait ete chassee. A la place, bouchant le chemin de l'espace libre, apparaissait le bois rugueux du pont releve. Et la course eperdue de Catherine vint se briser sur la herse baissee aux barreaux de laquelle elle accrocha ses mains tremblantes, appuya son visage en pleurs. — La porte ! hoqueta-t-elle, ils ont ferme la porte ! A ses cris, un soldat au visage invisible sortit du corps de garde bien clos, vint a elle et tenta de l'arracher de la grille. — Defendu de sortir ! Ordre du gouverneur ! Plus personne ! Ordre aussi de l'eveque, sire Jean de Fetigny Il s'exprimait lentement, cherchant ses mots, gene par son accent d'outre-manche. Mais Catherine exasperee tenta de secouer la herse, ecorchant ses mains aux ais de bois qui la formaient. — Mais je veux sortir ! Je vous dis que je veux sortir ! Je ne veux pas rester la... Je ne veux pas ! — Il faut pourtant, fit le soldat patiemment. Le gouverneur l'a dit : plus personne, sous peine de la corde ! Gauthier et Sara avaient rejoint Catherine et la tsigane detacha doucement Catherine et l'enveloppa de ses bras. Le geant reflechissait en caressant son menton orne d'un epais chaume rougeoyant car, bien entendu, ce menton n'avait pas vu le rasoir depuis la maison du jardinier. — Qu'allons-nous faire ? demanda Sara. — Chercher un moyen d'en sortir, repondit-il en haussant les epaules. Je n'ai pas envie d'attendre que la mort noire fasse de moi un cadavre pourrissant qu'on jettera au feu avec un croc de boucher. Et vous ? — Cette question ! fit Sara avec un regard meurtrier. Mais comment sortir ? — Il faut y reflechir, repliqua Gauthier en assurant sur son epaule le ballot dans lequel se trouvait la plus grande partie des possessions des deux femmes. Sara, elle, portait un autre paquet, plus petit, qui contenait un peu de linge. L'or que l'on possedait etait dans une poche cousue a l'envers de la chemise de Catherine. De sa main libre, le geant saisit le bras de Catherine pour l'aider a marcher. — Venez ! Et ne pleurez plus, dame Catherine. Je trouverai bien un trou dans ces murailles pour vous faire quitter la ville. Pour l'instant, il faut manger, car vous ne tiendrez pas longtemps sans nourriture, vous reposer quelque part et puis attendre la nuit. Pendant ce temps, je ferai le tour des remparts. La jeune femme se laissa emmener sans resistance. On remonta la rue en pente ou la fumee acre se faisait de plus en plus dense et, bientot, on retrouva le medecin masque qui poursuivait sa funebre besogne. En les voyant approcher, celui-ci eut un geste de protestation. — Allez-vous-en ! Que faites-vous dans la rue ? Rentrez ! — Ou ? fit Gauthier. Nous ne sommes pas d'ici. Nous venions juste d'entrer dans la ville pour trouver de quoi. Manger, et, maintenant, les portes sont fermees, personne ne peut plus sortir. De sous le masque aux gros yeux de verre, la voix du moine-medecin leur parvint, assourdie mais irritee : — Vous ne pouvez rester la. Je vais vous indiquer un refuge... Ici, nous sommes a la limite du cloitre Notre-Dame. Cette porte mene aux maisons des chanoines, fit-il, designant l'ogive de pierre qui enjambait la ruelle. Au-dela, a main droite, vous verrez une longue maison avec des pilastres de pierre sous un haut toit d'ardoises. C'est le Loens. — La Grange-aux-Dimes, coupa Gauthier. — Tu es normand, l'ami. Ce mot-la est venu de la mer avec les bateaux-serpents. — Je suis normand, affirma l'autre avec orgueil. Je parle encore le vieux langage. — C'est bien. Allez au Loens !... Les pauvres de la ville, qui n'ont plus le loisir d'aller chercher leur pitance dans la campagne interdite ou dans les riches maisons barricadees sur leur terreur, s'y reunissent et les moines de Saint-Pierre leur portent a manger. Peu de chose, helas, car les reserves sont epuisees et la Grange est vide. Mais dites au frere Jerome qui dirige la distribution que frere Thomas vous envoie. Quand vous aurez mange, allez vous joindre a ceux qui, dans la cathedrale, prient nuit et jour Notre Sauveur de detourner de nous le terrible fleau. Silencieusement, les trois compagnons suivirent le chemin qu'on leur avait indique. Catherine se sentait la tete vide, le corps mou, la volonte absente. Cette ville lui faisait l'effet d'un enorme piege etroitement referme sur elle. Appuyee au bras de Sara, elle avancait en trainant les pieds, incroyablement lasse tout a coup. Quand vous aurez mange, ca ira mieux ! grommela Gauthier. J'ai remarque que, dans les grandes contrarietes, il faut manger. Ca remonte ! Ils trouverent sans peine la Grange-aux-Dimes. Elle etait pleine de monde. Une humanite miserable et grise s'y pressait autour de la robe blanche d'un grand moine maigre qui distribuait du pain. La lumiere incertaine d'une torche jouait sur son crane tonsure, sur les meplats parchemines de son visage austere. Gauthier se fraya un chemin jusqu'a lui, laissant les deux femmes pres de la porte. — Frere Thomas nous envoie, dit-il. Nous sommes trois, nous passions et la ville s'est refermee sur nous. Et nous avons faim ! Dans une corbeille, le moine prit trois morceaux de pain noir, les tendit au Normand. — Mangez ! dit-il. Puis, soulevant une lourde cruche d'eau, il en emplit un pichet qu'il offrit : « Buvez ! » Ensuite, il se detourna vers d'autres qui imploraient. Les trois refugies s'assirent pour manger, a meme le sol de terre battue. Catherine devora son pain a belles dents, but une grande rasade d'eau claire et se sentit mieux. Il n'y avait plus ce creux ni ces tiraillements dans son estomac. Les forces revenaient, animant chaque fibre de son corps sain et vigoureux. Sara, assise pres d'elle, somnolait deja. Elle avait mange trop vite, en affamee, et, envahie d'une torpeur, laissait dodeliner sa tete. Quant a Gauthier, installe un peu plus loin aupres d'un maigre personnage dont la silhouette se drapait d'oripeaux d'un rouge passe, il mangeait methodiquement, lentement, en homme pour lequel chaque bouchee compte. De temps en temps, il echangeait quelques mots avec son voisin. — De sa place, Catherine pouvait entendre chacune de leurs paroles. Le gigantesque Normand semblait fasciner l'homme en rouge qui le regardait avec une admiration non deguisee. Au debut, Gauthier n'avait repondu a ses questions que mollement, mais, tout a coup, l'homme avait dit : Je ne t'ai jamais vu dans la ville. D'ou viens- tu ? Moi, je suis de Chazay, un village pres d'ici. Gauthier, alors, avait paru secouer sa nonchalance. Il avait regarde son compagnon avec un interet subit. — De Chazay ? Pres de Saint-Aubin-des-Bois ? — Tu connais ? — Moi, non ! Mais, la-bas, en Normandie, j'ai connu une fillette. Elle venait de ton pays. Les Anglais l'avaient prise au moment du sac du village parce qu'elle etait jolie. Depuis, elle les suivait avec les autres ribaudes, mais elle avait peur, tellement peur qu'elle avait fini par devenir un peu folle. Elle voulait retourner chez elle, c'etait une idee fixe... Une nuit, elle a tente de s'echapper. Elle voulait fuir dans les bois, mais un archer a tire sur elle. Je l'ai trouvee a l'aube, au pied d'un gros chene, une fleche dans l'epaule. Bien sur, je l'ai emportee dans ma cabane et j'ai essaye de la soigner, mais c'etait trop tard. Elle est morte dans mes bras, la nuit suivante. Elle s'appelait Colombe... Pauvrette ! Durant tout ce jour d'agonie, tant qu'il est demeure au ciel un rayon de lumiere, elle m'a parle de Chazay... « Quelques maisons sous un grand ciel vide, disait-elle, et rien autour, rien qu'une grande plaine qui n'en finit pas. » — Il n'y a plus, a cette heure, que la plaine et le ciel vide, murmura l'homme rouge avec amertume ; et aussi quelques murs noircis. Les Anglais ont brule ce minuscule village qui osait demeurer fidele au roi Charles et qui disait que Jehanne la Pucelle etait sainte. Mes parents sont morts dans l'incendie, mais je sais que le village renaitra et qu'un jour j'y retournerai. Catherine avait ecoute avec une attention croissante. Depuis leur depart de Louviers, elle s'etait pose une foule de questions sur la vie passee de Gauthier. Le mince episode qu'il venait de conter levait un petit coin du voile dont s'enveloppait son etrange personnalite et renforcait la sympathie instinctive qu'il lui inspirait. Elle devinait en lui une noblesse naturelle, une vraie generosite. Il en avait donne la preuve en volant au secours des lavandieres et, maintenant, elle l'imaginait assez bien soignant de son mieux la fillette moribonde, adoucissant ses derniers instants. Sara pouvait dire ce qu'elle voulait ; l'homme etait bizarre, bien sur. Cela ne l'empechait pas, cependant, d'etre attachant. Mais la chaleur du jour se faisait sentir lourdement maintenant que le soleil approchait du zenith. Malgre l'epaisseur des voutes, il faisait etouffant sous les vieilles arches du Loens. Tous ces corps en mouvement soulevaient une poussiere, doree dans les rais du soleil, mais qui montait a la gorge. Ils degageaient aussi une insupportable odeur de crasse, de sueur et d'immondices, mais la peur les tenait plus fort encore que le degout et l'etouffement. Sans doute pensaient- ils que hors de cet asile ou evoluaient les hommes de Dieu la mort les guettait, embusquee dans chacune des ruelles incendiees de soleil. Catherine, si elle craignait aussi la peste, trouva bientot intolerable cette senteur d'humanite surchauffee. Elle etouffait et, comme les moines, la distribution terminee, se retiraient, qu'un peu partout des ronflements se faisaient entendre, elle se leva. Le regard attentif de Gauthier la rattrapa comme elle allait franchir le seuil. Elle lui sourit. — J'etouffe, chuchota-t-elle. Je vais respirer un peu au-dehors. Rassure, il reprit sa conversation avec le grand homme maigre. Sara dormait profondement, chassant parfois, d'un geste instinctif, une mouche qui s'obstinait a se poser sur son nez. Au-dehors, la chaleur enveloppa Catherine comme un manteau, plus pesante encore que dans le Loens. Elle tombait d'aplomb du ciel incandescent, mais, du moins, il y avait un peu d'air et cela ne sentait pas mauvais. Dans la rue, Catherine fit quelques pas, prenant bien soin de demeurer a l'ombre des auvents et des toits. Elle s'assit sur un montoir a chevaux a la porte close d'un drapier et respira profondement plusieurs fois de suite. L'avancee du grand toit s'interposait entre sa tete et le ciel presque blanc a force de lumiere. Peut- etre se fut-elle endormie, le dos a la pierre chaude du mur, si quelque chose n'avait attire son attention. La- bas, au coin de la rue, a quelques pas, un homme faisait des signes d'appel dans sa direction. Elle se redressa, tendit le cou, regarda autour d'elle. Mais l'homme continuait a gesticuler. C'etait bien a elle, apparemment, qu'il s'adressait. Il etait poste au coin de la ruelle, sous une statue de la Vierge. D'un doigt pose sur sa poitrine, Catherine l'interrogea. L'homme secoua la tete de haut en bas, energique- ment. Intriguee, la jeune femme se leva et marcha jusqu'a l'inconnu, un petit bonhomme grimacant et loqueteux, sale a faire peur de surcroit. Ses bras et ses jambes, noirs de poussiere collee, sortaient de vetements informes qui montraient la peau par de nombreux trous. Il grimaca un sourire quand la jeune femme s'approcha. — C'est a moi que vous en avez ? demanda celle- ci. Que me voulez-vous ? Le sourire de l'homme s'accentua. — J'ai entendu, tout a l'heure, quand vous parliez a frere Thomas. Je sais que vous cherchez a quitter la ville. Je crois que je peux vous y aider. — C'est dangereux. Pourquoi feriez-vous cela ? — Peut-etre bien que vous auriez un peu d'argent pour un malheureux ? Voila au moins deux ans que je n'ai pas vu un denier d'argent. — Dans ce cas, attendez un moment, je vais prevenir mes compagnons... Mais l'homme la retint par le bras. — Non. Je risque gros en vous montrant ca, je vous indiquerai comment faire et ensuite vous viendrez chercher vos compagnons. D'ailleurs, vaudrait mieux attendre la nuit ! Catherine hesita. Il lui repugnait de s'eloigner de Gauthier et de Sara, mais, d'autre part, l'homme avait raison. Trop de monde pourrait attirer l'attention. enfin, s'il y avait une chance de s'evader, c'etait folie de la negliger. Avec un regard en arriere, elle dit : — C'est loin ? — Non... Tout pres. La muraille est proche. Venez ! Il avait saisi la main de Catherine dans sa griffe noire en l'entrainant, irresistiblement. Elle avait trop hate de poursuivre son voyage ; elle le suivit. Il tourna dans une ruelle tout juste assez large pour le passage d'une personne. C'etait une impasse aboutissant a un amas informe de masures derriere lesquelles s'elevait le haut mur gris de la courtine nord. Le guide de Catherine se dirigeait droit vers les masures, mais, comme il se courbait deja pour passer sous une porte basse, elle resista, d'instinct. Il la regarda, les yeux plisses, eut de nouveau son bizarre sourire. — Si l'issue se trouvait au milieu de la rue, grommela-t-il, il y a longtemps que les soldats l'auraient bouchee ! Venez. Il faut entrer la... Catherine songea que, sans doute, il s'agissait de quelque cave passant sous la muraille et communiquant avec les champs. Elle se decida, baissa la tete et s'engagea dans un etroit boyau gluant et noir qui ne meritait que tres peu le nom de couloir. Cela semblait s'enfoncer dans la terre, mais, au bout, la jeune femme distingua une porte de planches mal jointes. L'homme poussa cette porte, tirant Catherine apres lui avec une soudaine violence. La porte claqua derriere eux en meme temps que l'homme s'ecriait, triomphalement : — J'ai tenu ma promesse, les gars ! Regardez ce que je vous amene. A peine Catherine eut-elle jete un coup d'?il sur l'endroit ou elle se trouvait que la peur s'empara d'elle. Son guide l'avait menee dans une cave parcimonieusement eclairee par un soupirail et la, couches ou assis, il y avait une vingtaine d'hommes en guenilles. La jeune femme, terrifiee, entendit des rires horribles, des grondements de joie, vit se lever vers elle des faces de loups humains ou brasillaient des yeux luisants. Un instant, la colere de s'etre laisse entrainer dans un guet-apens surmonta sa peur. Elle se retourna vers l'homme qui l'avait amenee. — Qu'est-ce que cela ? Ou m'avez-vous conduite ? L'autre ricana. Il n'avait pas lache sa main, qu'il tenait avec une force etonnante chez un etre aussi chetif. — Chez de braves garcons qui n'ont pas touche une femme depuis bien longtemps. On nous a sortis des prisons pour bruler les cadavres et on nous a donne cette cave pour nous y reposer pendant la grosse chaleur. On a eu du vin et du pain, mais on n'a pas eu de filles ! Celles qu'on pouvait avoir sont mortes ou malades, a moins qu'elles ne soient cachees. Une sorte de monstre a la face couturee, cahotant sur des jambes inegales, s'etait approche d'eux tandis que les autres se levaient et faisaient cercle. — Elle est belle, croassa-t-il d'une horrible voix grincante, mais ou l'as-tu trouvee, la Fouine ? Tu sais ce qu'on risque a prendre une femme de la ville ? — Justement. Elle n'est pas de la ville. Elle venait d'arriver quand le gouverneur a fait fermer les portes. On ne risque rien. C'est pour ca que je l'avais reperee, tout a l'heure, pres du bucher. Je l'ai guettee au Loens. Et regarde ca, si c'est une belle fille ! — Un morceau de roi ! apprecia le bancal. Tu as bien merite ton quartier de viande, la Fouine... Catherine voulut reculer quand la main noire du bancal la prit au menton, mais elle se heurta a deux autres bandits qui se tenaient derriere elle. Dans un eclair, elle avait compris, elle etait tombee aux mains des ribauds, ces hommes terrifiants qu'elle avait vus tout a l'heure, sur la place, trainant les cadavres au bout de leurs crocs de fer. Une terreur animale la submergea soudain, la vidant momentanement de ses forces. Ses jambes tremblaient sous elle. Il lui semblait que le cercle infernal se resserrait. Ses oreilles etaient pleines des souffles courts de ces hommes sur les faces crasseuses desquels elle pouvait lire une revoltante concupiscence. La main du bancal s'attardait sur sa joue tandis que des mains invisibles immobilisaient ses bras. L'homme s'approcha, si pres qu'elle recut en plein visage son odeur de pourriture. La jeune femme tremblait de rage, de honte et de degout tandis que, posement, il ouvrait sa gorgerette, defaisait les lacets de sa robe. Les ribauds, les yeux ecarquilles, regardaient, retenant leur souffle, comme des fideles devant l'officiant de quelque etrange rite. Mais quand, dans la lumiere pauvre de la cave, jaillirent les epaules rondes, la gorge ferme de la jeune femme, quand sa peau satinee se mit a luire doucement, ce fut comme un signal. Tous en meme temps, ils se dechainerent. Catherine, revulsee de degout, sentit que des mains innombrables la depouillaient du reste de ses vetements, parcouraient son corps. Ils s'ecrasaient les uns les autres, a qui la toucherait. Mais la voix du bancal grinca : — Chacun son tour ! Il y en aura pour tout le monde. Mais c'est moi le chef, c'est a moi de passer le premier. Maintenez-la ! En un clin d'?il, Catherine fut etendue a terre sur une litiere de paille pourrie, maintenue par les poignets et par les chevilles. La terreur l'avait un instant rendue muette, mais, tout a coup, elle eut un sursaut d'energie et retrouva la voix. Se tordant entre les mains qui la tenaient, elle cria : — Vous n'avez pas le droit... Laissez-moi ! Au sec... Une main brutale s'abattit sur sa bouche. Elle la mordit. L'homme jura, la gifla si fort qu'elle faillit perdre connaissance, mais, avant qu'il ait pu de nouveau lui fermer la bouche, elle avait hurle, de toutes ses forces. La main, cependant, l'ecrasait de nouveau. Elle etouffait sous la paume sale, souhaitant eperdu- ment perdre conscience. Revulsee d'horreur, elle dut se laisser palper par le bancal et subir les commentai res de ses compagnons. Des larmes brulantes roulerent sur ses joues. L'idee d'etre violee par ces monstres la submergeait d'horreur. Mais, tout a coup, elle eut la sensation de se trouver brusquement en pleine tempete. Le cercle infernal avait eclate comme par enchantement et des formes confuses s'agitaient. Il y avait des cris de douleur, des gemissements et quelque chose qui grondait, comme le tonnerre. Une voix explosa au-dessus de la tete de Catherine. — Tas d'ordures ! Je vais vous faire passer l'envie de recommencer. Catherine avait subi un tel choc qu'elle fut a peine surprise en reconnaissant Gauthier. Il etait tombe comme un quartier de roc sur les truands et, maintenant, il faisait de la bonne besogne. Les poings enormes du geant frappaient sans relache, ecrasant un visage, faisant sauter des dents, envoyant un corps s'aplatir contre les pierres du mur. Etendue a terre, et sans plus de forces qu'un enfant nouveau-ne, Catherine pensait qu'il avait assez l'air d'un moissonneur dans un champ de ble. Elle avait aussi conscience d'une longue silhouette rougeatre qui, pres de la porte, empoignait methodiquement, l'une apres l'autre, les victimes du Normand et les jetait dehors. Bientot, Gauthier n'eut plus comme adversaire que le bancal. L'homme etait peut-etre moins fort, mais il etait certainement hargneux. Il tentait de sauter a la figure du Normand pour lui crever les yeux. Mais le geant leva une jambe. Son pied partit comme une catapulte, atteignit le bancal en pleine figure avec tant de violence que Catherine entendit craquer les os. Le ribaud, la figure en bouillie, s'ecroula dans un coin et ne bougea plus. Il etait mort. Jetant les yeux autour d'elle, Catherine vit que la cave etait vide, qu'il n'y avait plus que Gauthier. Elle prit alors conscience de sa nudite, chercha ses vetements autour d'elle, les apercut dans un coin et voulut se lever, mais deja le Normand s'etait agenouille aupres d'elle. Sa poitrine faisait le bruit d'un soufflet de forge, mais ce n'etait pas uniquement a cause de l'effort qu'il avait fourni. Les yeux pales devoraient le corps de la jeune femme avec une expression tellement affamee que la peur lui revint. Son defenseur la regardait presque de la meme facon que, tout a l'heure, les betes humaines qu'il venait de mettre en fuite. Elle tendit vers lui une main tremblante qui repoussait, mais il ne bougeait pas plus qu'une pierre. Il n'avait plus l'air vivant tout a coup et, ainsi agenouille, il semblait si formidable que le desespoir envahit Catherine. Les mises en garde de Sara lui revinrent et, interieurement, elle se traita de sotte. Elle ne connaissait pas cet homme, apres tout, et, maintenant, elle etait en son pouvoir. Dans un instant, il assouvirait sur elle ce desir qu'elle voyait si clairement sur son visage contracte. Et sa defense ne servirait a rien contre une telle force. Et puis, elle etait trop fatiguee pour lutter. Avec un petit gemissement, elle se laissa retomber a terre, attendant ce qui allait suivre. Le contact d'une main sur sa hanche lui restitua l'instinct combatif. C'etait une main timide, hesitante, etrangement douce malgre ses callosites, et Catherine sentit qu'elle faisait naitre en elle un trouble bizarre. Pourtant, elle gemit, d'une voix qu'elle ne reconnut pas pour sienne : — Non !... Je t'en prie, Gauthier ! Non... Instantanement, la main se retira. Le Normand eut un frisson qui secoua ses larges epaules. Il tourna la tete, regarda Catherine avec des yeux qui, peu a peu, revenaient a la conscience. Elle y vit passer un regret, mais, deja, il s'etait courbe jusqu'a terre, avait pris dans ses mains les pieds nus de la jeune femme et y posait ses levres, devotement. — Pardon ! murmura-t-il. L'instant suivant, il etait debout, redevenu completement lui-meme. — Je vais vous donner vos vetements, dame Catherine, dit-il de sa voix la plus naturelle. Et puis, j'attendrai dehors que vous soyez prete. Il lui jeta ses affaires, sans douceur, et sortit sans se retourner, rejoignant a la porte la silhouette rouge qui y reparaissait. — Viens ! dit-il. Laissons-la. En un tournemain, Catherine fut prete. Elle retrouva, dehors, les deux hommes et reconnut dans le compagnon de Gauthier l'homme aux guenilles rouges du Loens. Sous leur regard, elle se sentit genee. — Je voudrais de l'eau, murmura-t-elle. Je me sens si sale, si souillee. Ce fut l'homme rouge qui lui repondit. Il se mit a rire, d'un rire un peu niais mais qui n'etait pas desagreable. — De l'eau, ma belle dame, vous en aurez tout a l'heure plus que votre content. Et puis, ce qui vous est arrive peut arriver a n'importe quelle jolie femme, dans notre aimable siecle. L'important etait que nous soyons arrives a temps. — Comment m'avez-vous retrouvee ? — C'est grace a lui, intervint Gauthier. Quand on ne vous a plus vue, il a eu des soupcons. Il parait qu'une histoire de ce genre est arrivee, il y a huit jours, a une bergere refugiee... — Il m'avait bien semble reconnaitre la Fouine, coupa l'homme rouge. Il n'en est pas a son coup d'essai. Les ribauds font un peu ce qu'ils veulent par ces temps de misere. Et puis, on vous a entendue crier. Le nouvel ami de Gauthier n'avait pas l'air d'attacher d'importance ni a ce qu'il disait, ni a ce qui venait de se passer. Il avait arrache, a l'anfractuosite d'un mur, une fleur de giroflee et la machonnait distraitement tout en marchant. — Qu'allons-nous faire ? demanda Catherine. — Reveiller Sara, repondit Gauthier. Et puis vous irez attendre la nuit dans la cathedrale avec elle. — Et toi ? — Moi ? D'abord, je n'ai rien a faire dans une eglise, ensuite, je vais aller voir avec Anselme l'Argotier s'il est possible de sortir de cette maudite cite. — Ah ? fit Catherine avec rancune. Lui aussi, il connait une issue, ou du moins il le dit... Anselme ne parut pas se formaliser du ton agressif de la jeune femme. Il lui sourit avec beaucoup d'urbanite et inclina, avec la grace d'un page, sa silhouette degingandee. — Oui, dit-il aimablement. Seulement, moi, c'est vrai ! De cet apres-midi passe sous les nobles voutes de la cathedrale, Catherine devait conserver un souvenir vivace et cependant voile de brume comme en laissent les reves du petit matin. Le choc emotionnel que lui avait donne la recente epreuve subie l'avait rendue plus vulnerable, plus sensible au contraste saisissant entre le moutonnement grisatre et miserable de la foule entassee au pied du grand jube et la gloire triomphante des hautes verrieres dont les rayons du soleil faisaient chanter si haut les bleus et les pourpres. Ils etaient nombreux ceux qui, en une incessante imploration, suppliaient le Ciel de les epargner et d'accorder merci a leur cite menacee. Certains, pour etre mieux proteges du fleau, campaient dans l'eglise, comme cela se faisait au temps du grand pelerinage. La chose etait possible car la cathedrale, contrairement aux autres eglises, ne comportait aucun tombeau. Vouee a Notre- Dame en sa glorieuse assomption, protegee de la mort, elle ne devait etre souillee d'aucun cadavre. Apres les horreurs de la cave aux ribauds, Catherine trouva douceur et reconfort a contempler tant de beaute. Elle pria longtemps avant de s'asseoir dans un coin, pour attendre la nuit, implorant Dieu de lui rendre bien vite Arnaud. De la crypte, ou les malades s'entassaient autour du puits miraculeux et dont la porte etait barricadee, montaient des gemissements, des plaintes. Et, cependant, la jeune femme, vaincue par ses emotions, finit par trouver le sommeil. Elle reva qu'elle se trouvait seule, sur une route nue et inondee de soleil. La route etait rouge comme un fer passe au feu, mais elle s'y jetait a corps perdu parce que, loin devant elle, cheminait la silhouette d'Arnaud. Il portait -son armure noire et marchait d'un pas qui semblait lent et regulier. Pour le rattraper Catherine courait, courait, mais, inexorablement, le chemin s'allongeait toujours, la silhouette diminuait, diminuait. Catherine essayait de crier, mais sa voix ne pouvait franchir ses levres... Elle s'eveilla en sursaut, vit qu'il faisait nuit maintenant, mais que des centaines de cierges brulaient devant l'autel qu'ils enveloppaient d'une gloire doree. La-haut, dans la tribune, des voix profondes chantaient le _Miserere._La foule reprenait en ch?ur. Sara, qui priait aupres de Catherine, tourna les yeux vers elle. Mais son regard franchit la tete de la jeune femme et brilla soudain. Elle se leva. — Viens, dit-elle. On nous attend... Sur le parvis, Catherine et Sara retrouverent Gauthier et Anselme l'Argotier qui les attendaient. Le ciel bleu de la journee s'etait charge avec le crepuscule de lourds nuages d'orage. Hors des murs de la cathedrale, la chaleur etait accablante. S'y melait l'odeur lourde des fumees. Un peu partout, on brulait des herbes aromatiques et meme des parfums en meme temps que les cadavres. Toute la ville sentait l'encens et la mort, mais un silence de tombeau l'enveloppait comme un suaire, si profond que Catherine, impressionnee, n'osa parler. Elle souffla : — Ou allons-nous ? — Au quartier des tanneries, repondit Gauthier de la meme facon. Notre seule chance est de franchir la grille qui ferme la riviere. Anselme, et moi, nous sommes assures qu'elle n'est pas gardee. La petite troupe quitta l'ombre blanche de la cathedrale pour s'enfoncer dans le dedale des vieilles rues. Parfois, en passant devant une porte, on surprenait au vol des bribes de priere ou bien l'echo d'un sanglot. Bientot, on fut en bas de la colline, pres de la riviere le long de laquelle s'alignaient les tanneries et les fou- leries. Anselme, qui marchait en tete, l'oreille au guet, s'arreta aupres d'un petit pont en dos d'ane et designa, un peu plus loin, la porte etroite creusee dans la muraille de la ville, et, bien entendu, soigneusement fermee. — La poterne Tire-Veau ! chuchota-t-il. La grille est en dessous ! En effet, sous la poterne, un bras de la riviere traversait une grille epaisse pour gagner le fosse. — Il faut descendre dans l'eau, dit Gauthier. Je vais desceller un barreau pour que nous puissions passer. Heureusement, la poterne n'est pas gardee. La muraille est trop haute a cet endroit. Anselme sortit quelque chose de long de ses vetements et le lui tendit. — Voila la lime. Maintenant, bonne chance et que Dieu vous protege ! — Vous ne venez pas avec nous ? s'etonna Catherine. Elle devina plus qu'elle ne vit le sourire et la pirouette de l'etrange bonhomme. — Non, belle dame, encore que j'en aie eu envie. Mais j'ai mes habitudes ici. — Mais... La peste ? — Bah ! La peste passera ! Et j'espere bien etre au nombre des survivants. Un salut profond et deja il s'eloignait, remontant la ruelle a grands pas silencieux. Gauthier etait descendu dans l'eau et Catherine pouvait entendre le bruit leger de la lime attaquant le barreau. Heureusement, une petite chute d'eau, tout aupres, en couvrait la majeure partie, mais elle ne put s'empecher de frissonner. Ces barreaux semblaient enormes et Gauthier, accroche a la grille a cause de la profondeur d'eau, travaillait dans des conditions difficiles. Mais il y mettait une sorte de rage froide. Catherine n'avait rien dit a Sara de son aventure de l'apres-midi. Elle en eprouvait une gene, comme d'une action honteuse, et puis, pour rien au monde, elle n'aurait voulu lui raconter ce qui s'etait passe entre elle et le Normand. Sara aurait pousse les hauts cris, jure qu'elle s'y attendait et que Catherine avait eu une fiere chance d'etre respectee par lui. Pourtant, de cette experience, la jeune femme sortait reconfortee, rassuree meme. Elle avait acquis la certitude que Gauthier l'aimait. Mais elle avait egalement mesure l'etendue de son pouvoir sur lui et la scene de tout a l'heure demeurait entre eux comme un secret commun. Jamais elle n'en parlerait a quiconque ! Peut-etre, parce qu'un instant elle avait eprouve la fugitive tentation de s'abandonner a cette passion qu'elle devinait. Au bout d'une heure, Gauthier, haletant et trempe, remonta sur la berge. Un barreau, coupe et tordu, laissait un passage suffisant. Son regard fit le tour du petit quai, toujours aussi desert, revint aux deux femmes. — Vous savez nager ? Toutes deux hocherent affirmativement la tete, encore qu'il y eut bien des annees qu'elles ne se fussent livrees a cet exercice. Il faisait par ailleurs trop chaud pour que l'idee d'un bain fut desagreable. Prenant une brusque decision, Catherine ota sa robe. — Que fais-tu ? chuchota Sara scandalisee. Tu ne penses pas... — Me deshabiller ? Si. Je vais faire un paquet de mes vetements et les porter sur ma tete. C'est la seule facon de ne pas les mouiller. — Mais... Cet homme ? ajouta la gitane avec un regard inquiet en direction de Gauthier qui etait deja redescendu dans l'eau. Catherine haussa les epaules. — Il a mieux a faire qu'a me regarder ! repliqua-t-elle. Tu devrais bien en faire autant. — Moi ? Plutot mourir... Et Sara, dignement, se laissa glisser a l'eau tout habillee. L'instant suivant, Catherine s'y coulait a son tour. Son corps n'avait brille que le temps d'un eclair sur la berge et elle avait fait de ses vetements un gros paquet retenu sur sa tete grace aux lacets de la robe. La fraicheur de l'eau lui parut delicieuse. Elle s'y etendit avec bonheur et se laissa porter vers la grille ou attendait Gauthier. La forme mince de la jeune femme s'insinua sans peine dans la breche ouverte. Dans l'eau, elle faisait une grande tache claire, confuse mais pleine de grace que l'onde un peu trouble habillait a peine. C'etait peut- etre pour eviter de subir son charme que Gauthier, quand Catherine passa pres de lui, avait ferme les yeux. Il ne les rouvrit que lorsqu'un leger bruit de roseaux froisses lui apprit que la jeune femme avait trouve un abri contre les regards indiscrets. Une semaine plus tard, peu avant le coucher du soleil, Catherine, Sara et Gauthier Malencontre arrivaient en vue du chateau de Champtoce et s'arretaient un moment pour contempler le spectacle. C'est qu'aussi la plus puissante forteresse de l'Anjou valait la peine d'etre regardee. Onze tours formidables sur lesquelles flottait une longue banniere doree timbree d'une croix noire et de fleurs de lys, des courtines de granit refletees par les eaux verdatres d'un etang calme, puis, jusqu'a l'horizon, le moutonnement vert sombre d'une foret. Un peu en retrait, tasse au pied de la motte seigneuriale, l'habituel rassemblement de toits bleus ou roux du village. Mais Catherine trouva qu'il y avait, dans le ramassis peureux du petit bourg, moins de confiance que de crainte. C'etait autour du mince clocher de son eglise que se serrait Champtoce, comme pour se garer de l'ombre ecrasante du fort chateau. De ces tours, muettes et noires, erigees sur le bleu fonce du ciel, Catherine sentait suinter la tristesse, ainsi qu'une imprecise menace. Une brusque envie de fuir s'empara d'elle et sans doute Sara, avec ses sens aiguises de fille des grands chemins, ressentit-elle la meme impression desagreable. — Allons-nous-en ! souffla-t-elle comme si meme le son de sa propre voix l'effrayait. — Non, dit Catherine doucement mais fermement. C'est ici que je dois retrouver Arnaud, c'est ici que je dois aller. — Tu vois bien que la reine Yolande n'est pas la. Son etendard serait sur le chateau et je n'y vois pas la moindre banniere royale, insista Sara. — Pourtant, intervint Gauthier, j'y vois des fleurs de lys. Mais Catherine, qui fixait le chateau d'un air preoccupe, hocha la tete. — Quand il l'a nomme marechal de France, le roi Charles a accorde permission a messire de Rais de porter a ses armes une bordure fleurdelysee. Les autres bannieres doivent etre celles du sire de Craon, son grand-pere. De toute facon, que la Reine soit ou non a Champtoce, il nous faut y entrer. Et, resolument, la jeune femme poussa sa mule en direction de la grosse barbacane qui defendait le grand pont de la forteresse. Les autres durent suivre, bon gre, mal gre. Ces mules etaient, comme une bonne partie des bagages qui chargeaient la mule de bat, un don de maitre Jacques Boucher, le riche bourgeois d'Orleans chez qui Jehanne d'Arc avait pris logis et ou Catherine avait ete recueillie. Lui et les siens avaient voue a la jeune femme une vraie et franche amitie. Lorsque, apres une epuisante course a travers la plaine de Beauce, ravagee et brulee par le passage des armees, Catherine et ses deux compagnons avaient atteint Orleans, ils etaient extenues, parvenus a ce point de fatigue et d'accablement, de misere aussi, ou les betes se couchent au bord du chemin pour mourir. Encore, Gauthier avait-il trouve dans sa force herculeenne celle de porter Catherine qui n'en pouvait plus. Sara, elle, se trainait de son mieux accrochee d'une main a la ceinture du geant. Les Boucher les avaient accueillis a bras ouverts, avec cette belle et grande hospitalite qui, jadis, etait l'honneur des gens de bien. Dame Mathilde, la mere de l'echevin, et Marguerite, sa femme, avaient ete heureuses de revoir la jeune femme, mais Mathilde n'avait pu s'empecher de remarquer : — Ma chere comtesse, je n'ai encore jamais va une grande dame mener une vie telle que la votre. Aimez- vous a ce point les grands chemins ? — J'aime, tout simplement, un homme, avait souri la jeune femme sans paraitre s'apercevoir de l'expression soudain figee de Gauthier. Les trois errants s'etaient arretes deux jours a ce foyer amical : les veillees, on les avait employees a parler interminablement de Jehanne. Catherine avait dit son proces, son martyre et la gloire aussi qui en rayonnait, sanglante et rouge au niveau du bucher, mais s'irradiant de soleil en montant vers le ciel. Et tous, maitres et serviteurs, masses autour de la haute cheminee, avaient pleure de bon c?ur au recit de tant de douleur. A leur tour, pour le grand Normand inconnu, les gens d'Orleans avaient raconte les merveilles de la Delivrance, les jours de bataille, la grande peur des Anglais et la splendeur de la Pucelle dans ses armes d'argent. L'homme des forets ecoutait avec attention, ouvrant de grands yeux qui, malgre lui, s'etonnaient et s'emerveillaient a cette histoire de sang, de gloire et d'amour ou son esprit sauvage retrouvait le reflet des vieilles sagas nordiques, l'echo des chevauchees des vierges guerrieres galopant vers les nuages, avec, a leur selle couleur de mer, la moisson d'ames des guerriers morts au combat. Mais, quand Catherine avait dit son desir de se rendre a Champtoce, un silence avait suivi. Et, quand les serviteurs, apres la priere, s'etaient retires dans leurs soupentes, dame Mathilde s'etait retournee vers son invitee. Il ne faut point y aller, ma mie. L'endroit a mauvais renom et le baron de Rais n'est pas un homme a frequenter pour une femme belle et riche. Encore moins peut-etre son vieux brigand d'aieul. Savez-vous qu'apres avoir contraint la petite Catherine de Thouars a fuir avec lui et a l'epouser, pour s'emparer de ses grands biens, Gilles de Rais, ensuite, a fait enlever sa belle-mere, la dame Beatrice de Montjean, et, sous menace d'etre cousue en un sac et jetee en Loire, l'a contrainte a lui abandonner ses deux chateaux forts de Tiffauges et de Pouzauges. Ce sont des choses que l'on sait, dans nos pays. — La Reine, pourtant, s'y est rendue. — Quelque peu contrainte et forcee ! Ces gens n'ont point craint d'arreter son cortege, de malmener ses gens. Croyez-moi, mon amie, ils ne craignent ni Dieu ni Diable. L'interet seul les mene, et leur bon plaisir... Catherine, alors, avait souri gentiment a sa vieille amie. Elle lui avait jete les bras autour du cou et l'avait embrassee chaleureusement. — Je ne suis plus une jouvencelle, dame Mathilde, et riche ne le suis plus guere. Toute ma fortune tient, pour le moment, dans ce petit sac d'ecus cousu a mon jupon, car mes joyaux sont demeures a Rouen, a la garde de Jean Son, jusqu'a ce que frere Etienne ait le moyen de me les rapporter. Je ne serai pas d'une bien interessante prise pour des seigneurs pirates... et je crois en la parole de monseigneur de Rais. Il a jure d'arracher Arnaud de Montsalvy a Richard Venables. Je gage qu'il le fera. Jacques Boucher, alors, avait soupire, le front soucieux. — Il est cousin de La Tremoille, qui gouverne entierement notre sire le Roi, et tout devoue a sa cause, si ce que l'on dit est vrai. — Mais il est avant tout capitaine du Roi, s'enteta Catherine. Et je n'ai pas le choix si je veux rejoindre messire de Montsalvy. Rien, les Boucher l'avaient compris, n'empecherait Catherine de se rendre chez l'inquietant Angevin. Ils n'avaient pas insiste, mais, en embrassant Catherine au moment des adieux, dame Mathilde avait glisse a son cou une belle medaille d'or representant sa sainte patronne et, dans sa main, un petit reliquaire d'email ou reposait un infime fragment d'os de saint Jacques. En recevant ce present, Catherine avait failli sourire car il avait ramene a sa memoire tout un monde de souvenirs. Elle revoyait la masure de Barnabe, dans la grande Cour des Miracles de Paris, et aussi le Coquil- lard avec son grand nez, ses longues jambes et ses doigts souples, eclaires par un feu de branches mortes. Combien de fois l'avait-elle regarde, avec de grands yeux ronds, enfermer de semblables fragments dans des boites toutes pareilles ? Elle entendait encore la voix goguenarde de Machefer, le roi des Truands, qui disait : « Depuis le temps que tu le mets en boite, il devrait etre aussi gros que l'elephant du grand Charlemagne, ton saint Jacques... » Peut-etre ce reliquaire-la etait-il sorti, lui aussi, des mains industrieuses de Barnabe et, dans ce cas, la saintete de la relique etait plus que douteuse, mais il n'en fut que plus cher a Catherine. Ces quelques onces de cuivre dore formaient un pont avec les jours d'autrefois. C'etait comme une main amie, tendue hors du tombeau et par-dela les annees evanouies... Serrant la boite au creux de sa main, elle avait embrasse Mathilde avec des larmes dans les yeux. C'etait a tout cela que pensait Catherine en avancant vers le rebarbatif et superbe chateau. Instinctivement, sa main gantee de daim fauve chercha sur son corsage l'infime renflement qui marquait la place du petit reliquaire, s'y crispa un instant, comme pour demander a l'ombre de Barnabe le courage necessaire. Mais, au moment ou elle allait engager sa monture sous la voute de la barbacane, une petite troupe de soldats en sortit, trainant dans la poussiere leurs longues piques et leurs pieds chausses de gros cuir. Trainant aussi un homme en loques, aux mains liees derriere le dos et dont les yeux clignaient dans le soleil couchant. Un autre homme en robe de drap noir a gros plis serres dans une ceinture qui supportait un encrier, transpirant sous un lourd chaperon de meme etoffe, suivait, un rouleau de parchemin scelle de rouge a la main. La troupe prit le chemin qui suivait le bord de l'etang et se perdit sous les branches pendantes. Comprenant que le prisonnier allait a la mort, les deux femmes, d'un meme mouvement, se signerent et Catherine frissonna car, au passage, le regard du condamne s'etait pose sur le sien et elle y avait lu une angoisse affreuse, une souffrance a peine humaine. — Pas le moindre moine pour assister un homme a son heure derniere, marmotta Sara. Chez quelle sorte de mecreants allons-nous tomber ? La main de Catherine se serra plus fort sur sa poitrine et la tentation lui vint, irresistible, de rebrousser chemin. Ne pourrait-elle plutot prendre logis en quelque auberge de ce village ou meme chez l'un des habitants et guetter le retour de Gilles de Rais ? Mais elle songea aussitot que, si des nouvelles arrivaient au chateau, elle n'en saurait rien. Elle songea aussi que Gilles de Rais n'etait sans doute point encore arrive, qu'il etait indigne d'elle d'avoir peur d'un vieillard et que, peut-etre, Arnaud ne viendrait point jusque-la, mais lui ferait savoir ou le rejoindre. D'ailleurs, a cet instant precis, la corne d'un guetteur mugit au-dessus de sa tete, haut dans le ciel, tandis qu'une voix rude demandait : — Que voulez-vous, etrangers, et pourquoi vous approchez-vous de ce chateau ? Sans laisser a Catherine le temps de repondre, Gauthier poussa sa mule et se dressa sur ses etriers, les mains en porte-voix. La tres noble et tres puissante dame - la formule rituelle fit interieurement sourire Catherine dont la puissance n'etait plus que souvenir Catherine de Brazey, priee par monseigneur de Rais, demande l'entree, l'ami. Previens ton maitre et fais vite. Nous n'avons point coutume d'attendre. Sara, saisie par la hauteur du ton, dedia au geant un regard stupefait. Il etait ecrit que ce garcon la surprendrait toujours. Ou avait-il pris, soudain, ces manieres que n'eut point desavouees un authentique heraut ? Mais cette hauteur avait ete efficace. Le chapeau de fer du soldat disparut du creneau couvert par le haut toit pointu de la tour. Tandis qu'il s'en allait aux ordres, courant sans doute de toute la vitesse de ses jambes, la petite troupe franchit la barbacane et s'avanca sur le pont dormant, coupe net au-dessus des eaux de l'etang qui emplissaient les douves verdies de roseaux et de cresson. Devant eux, plaque contre les hauts murs noircis, le pont-levis releve montrait son formidable tissu d'enormes madriers en c?ur de chene et de gigantesques ferrures. Les murailles s'elevaient, vertigineuses, au-dessus de leur tete, a peine crevees de place en place par de minces meurtrieres, si hautes que les rugosites des pierres disparaissaient pour se perdre dans l'ombre des hourds en surplomb. Sous les machicoulis, de longues degoulinures epaisses et noires, presque vernies, parlaient d'anciens assauts et de vigoureuses defenses. Champtoce etait semblable a ces vieux guerriers raidis dans leur carapace de fer que rien ne peut abattre ni courber et qui savent mourir debout, soutenus par leur orgueil et le sentiment de leur invulnerabilite. Sur la tour de guette, une trompe sonna longuement. Le soleil disparu, le ciel verdissait raye par le vol croassant des corbeaux. Avec une solennelle lenteur et un grondement apocalyptique, le grand pont- levis s'abaissa... L'incroyable somptuosite de la grande salle de Champtoce impressionna Catherine, cependant habituee aux splendeurs de Bruges et de Dijon, aux accumulations de richesses et d'elegance du palais de Bourges ou du chateau de Mehun-sur-Yevre, ou le roi Charles aimait a tenir sa cour. Sur des dressoirs et des credences s'etalait une fortune de plats massifs, constelles de gemmes, de coupes scintillantes, de statuettes aux emaux precieux et, pose sur une table, entre deux tabourets couverts de velours bleu, un merveilleux echiquier de cristal vert et d'or attendait les joueurs. Quant au banc seigneurial, il etait tout drape d'or frise et brillait autant qu'une chape d'eveque sous la lumiere d'une foret de longues chandelles de cire rouge. En y penetrant, Catherine pensa que cette piece fulgurante, bleu, rouge et or, etait un peu trop ostentatoire. Elle lui rappelait les costumes delirants du gros Georges de La Tremoille qui ne se croyait habille que s'il ruisselait d'or. Aussi, ses yeux, d'abord aveugles, eurent-ils quelque peine a distinguer, dans cet amas de splendeur, deux silhouettes infiniment plus simples : celle d'un vieux seigneur tout en noir, celle d'une jeune femme vetue de gris clair. Mais, deja, le premier des deux personnages quittait son fauteuil et s'avancait vers elle. — La bienvenue a vous dans notre maison, noble dame ! Je suis Jean de Craon et je commande ici, en l'absence de mon petit-fils, Gilles de Rais. Voici plusieurs jours deja qu'un emissaire nous a fait part de votre arrivee. Nous etions en peine de vous. — Le voyage a ete penible et j'ai perdu beaucoup de temps. Mais je vous rends grace, Messire, pour votre sollicitude. Tout en parlant, son regard s'attardait sur la jeune femme vers laquelle, maintenant, le sire de Craon se tournait. — Voici ma petite-fille qui, comme vous, se prenomme Catherine. Elle est de la noble maison de Thouars et l'epouse de Gilles. Les deux jeunes femmes echangerent une ceremonieuse reverence, s'observant mutuellement, se detaillant sous leurs paupieres modestement baissees. La dame de Rais pouvait avoir vingt-six ou vingt-sept ans et elle eut ete jolie si une perpetuelle inquietude n'eut donne a ses doux yeux bruns l'expression que l'on voit aux biches traquees lorsque la meute les accule en quelque impasse. Elle etait grande et souple mais presque maigre et son visage offrait les couleurs palies d'un pastel ancien dont les teintes s'estompent. Sa tete, petite et casquee de nattes roulees sur les oreilles, d'un blond leger, etait portee par un cou long et souple dont les mouvements avaient beaucoup de grace. L'allure aristocratique en plus, elle rappelait vaguement a Catherine sa s?ur Loyse, la benedictine du couvent de Tart, en Bourgogne. Mais Loyse n'avait jamais eu cette expression resignee, cette douceur triste et que l'on devinait craintive. Devant elle, Catherine se sentait etrangement forte et vigoureuse bien que l'autre Catherine fut plus grande qu'elle, et une envie de defendre cette melancolique jeune femme la prenait. La voix douce de la jeune chatelaine la tira de son examen silencieux. Elle s'apercut que Catherine de Rais lui souriait et elle lui rendit, franchement, son sourire. Tout compte fait, cette jeune femme lui etait tres sympathique, infiniment plus que le vieil homme qui les observait. Celui-la avait assez la mine de sa reputation : un vieux rapace. Grand, droit, sec comme un vieil arbre en son hiver, ce qu'il avait de plus caracteristique, outre ses autoritaires yeux noirs, c'etait le nez busque, trop grand pour son visage maigre et qui semblait en absorber tout l'espace. Ses levres minces, rasees, avaient un pli sarcastique et son regard s'abritait sous les profondes cavernes de ses orbites au bord desquelles croissait un poil sec et gris. Et Catherine n'avait nul besoin de se rappeler les objurgations de frere Thomas ou de Mathilde Boucher pour sentir instinctivement qu'en face de Jean de Craon la mefiance devait etre de regle. Cependant, la voix douce de la dame de Rais s'elevait, proposant de mener Catherine a sa chambre. — Faites, ma fille, faites, repondit Craon qui ajouta, en se tournant vers Catherine : Ma femme chasse. C'est un exercice que je peux seulement lui envier et que m'interdit cette jambe raide. Avant de quitter la salle, Catherine posa enfin la question qui lui brulait les levres. — Monseigneur Gilles m'avait laisse entendre que je trouverais ici la reine Yolande dont je suis dame de parage. N'y est-elle plus ? Il parut a la jeune femme que Catherine de Rais avait rougi et detournait les yeux, mais, deja, le vieux seigneur repondait. — La Reine nous a quittes voici quelques jours. Les negociations qu'elle menait ici avec le duc de Bretagne se sont heureusement terminees puisque, a cette heure, Madame Yolande se trouve a Amboise ou elle prepare les fetes du mariage de sa plus jeune fille avec l'heritier de Bretagne. — Dans ce cas, fit Catherine, il est inutile que je vous impose ma presence plus longtemps qu'une nuit, Seigneur. Des demain, je repartirai pour rejoindre ma reine. Un bref eclair traversa le regard de Craon, mais ses levres seches s'entrouvrirent en un sourire presque aimable. — Quelle hate ! Votre presence rejouirait ma petite-fille qui se sent bien seule ici, en l'absence de son epoux ! Ne nous ferez-vous pas la faveur d'un sejour de quelques jours ? Indecise, Catherine hesita. Il etait difficile de refuser sans grossierete. Or, pour rien au monde, elle n'eut voulu offenser le marechal de Rais dont la sauvegarde d'Arnaud dependait. Elle esquissa une reverence. — Grand merci de votre accueil et de votre invitation, Seigneur. Je m'attarderai donc, et tres volontiers, quelques jours en votre compagnie. Au sortir de l'eblouissante piece, Catherine eut l'impression de plonger dans un tunnel obscur. Pourtant, le bel escalier a vis, pris dans l'epaisseur du mur, qui montait a l'etage superieur, etait peint a fresque representant des scenes de l'Exode et eclaire de loin en loin par des bouquets de trois torches prises dans des griffes de bronze armorie. Mais ses yeux etaient las de tant de dorures. Devant elle, sur les marches de pierre, usees en leur milieu par des centaines de pas, la traine de velours gris pale de la dame de Rais ondulait doucement en se cassant aux angles vifs de la pierre. Intimidee sans doute, la jeune femme ne soufflait mot. Elle montait lentement, son long cou blanc incline, relevant a deux mains sa lourde jupe, et Catherine, prise d'une subite gene, n'osait pas lui adresser la parole. L'une derriere l'autre, elles monterent a l'etage superieur ou s'ouvrait une galerie. La chatelaine s'y engagea, poussa une porte basse profondement enfoncee sous l'arc d'une porte, s'effaca contre le chambranle. — Voici votre chambre, dit-elle. Votre servante vous y attend deja. La lumiere douce d'un bouquet de chandelles rouges posees dans un haut candelabre de fer coula jusqu'au milieu de la galerie. Mais, avant de franchir cette porte qu'on lui ouvrait, Catherine s'arreta devant son hotesse. — Pardonnez ma curiosite, dame Catherine, dit- elle doucement, mais pourquoi etes-vous si triste ? Vous etes jeune, belle, riche, noble, votre epoux est seduisant et glorieux et... La femme de Gilles releva brusquement ses paupieres transparentes, regardant bien en face la nouvelle venue. — Mon epoux ? fit-elle sourdement ; etes-vous bien sure que j'aie un epoux, madame de Brazey ? Reposez-vous bien jusqu'a l'heure du souper. On corne l'eau dans un peu plus d'une heure. Catherine entra dans la chambre sans plus insister, tandis que son hotesse refermait silencieusement la porte et disparaissait. Elle s'avanca de quelques pas, regardant autour d'elle. C'etait une belle chambre toute vetue de tapisseries a personnages et percee de deux fenetres a meneaux. Dans une encoignure, une cheminee a colonnettes et a hotte conique ornee d'ecus peints et de trophees de chasse. Un immense lit a courtines de velours vert sombre, une chaire a haut dossier, une grande armoire de chene a decor de fenestrages, deux tabourets portant des coussins de velours vert et un coffre de cuivre sur lequel s'alignaient des bassins et des aiguieres d'argent en formaient tout le mobilier. Une petite porte s'ouvrait au chevet du lit et Catherine vit soudain s'y encadrer la silhouette vigoureuse de Sara. Celle-ci portait encore sa cape de voyage et son visage, sous le hale dont aucun lait de beaute n'avait jamais pu la debarrasser, etait presque aussi pale que sa guimpe de toile blanche. — Est-ce que nous restons ici ? demanda-t-elle avant que Catherine ait pu ouvrir la bouche. J'ai appris que la Reine est a Amboise. — Je le sais aussi, repondit Catherine en denouant les cordons de son ample manteau, et je voulais repartir demain. Mais nos hotes ont insiste pour que nous demeurions quelques jours. Il eut ete grossier de refuser. — Quelques jours ? fit Sara d'un ton soupconneux. Combien ? — Je ne sais pas au juste, quatre ou cinq, peut-etre une semaine au plus. Mais, loin de s'eclairer, le visage de Sara parut se rembrunir. Elle hocha la tete. — Mieux vaudrait partir immediatement ! Cette maison ne me dit rien qui vaille. Il s'y passe des choses bizarres. — Tu as vraiment trop d'imagination, soupira Catherine, qui, assise sur l'un des tabourets, denouait ses nattes, et tu ferais bien mieux de m'aider a enlever toute cette poussiere. Elle finissait a peine de parler que la porte de sa chambre s'ouvrait brusquement. Gauthier fit irruption. Il etait pale et ses vetements en desordre denoncaient une bagarre recente. Il ne laissa pas le temps aux deux femmes d'ouvrir la bouche. — Il faut fuir, dame Catherine ! Il faut fuir immediatement si vous en avez le pouvoir ! Ce chateau n'est pas pour vous un asile, mais une prison. Catherine se sentit blemir. Elle se leva, repoussant doucement Sara qui, de saisissement, laissait tomber le peigne qu'elle avait pris. — Que veux-tu dire ? As-tu perdu la raison ? — Je le voudrais bien, fit le geant avec amertume. Malheureusement, le doute n'est pas possible. Je ne sais si l'on vous a accueillie avec honneur, mais, devant moi, les hommes d'armes ne se sont guere genes. Quand j'ai demande le chemin des ecuries pour y conduire nos montures, un sergent tout arme m'a pris les brides des mains et m'a dit que cela ne me concernait plus parce que ces mules appartenaient desormais au seigneur de ce lieu. Bien entendu, j'ai proteste. Alors, le sergent a hausse les epaules et m'a dit : « Tu es bien naif, l'homme, si tu t'imagines que ta maitresse pourra sortir de Champtoce avant que monseigneur Gilles l'y autorise. On a des ordres en ce qui la concerne et je te conseille de te faire aussi petit que tu pourras si tu ne veux pas avoir d'ennuis. » La, je vous l'avoue, dame Catherine, la colere m'a emporte. J'ai empoigne l'homme a la gorge ! Des soldats sont arrives et l'ont degage. J'ai pu leur fausser compagnie, mais... Mais une veritable compagnie d'hommes d'armes envahissait a ce moment precis la chambre de Catherine. En un clin d'?il, Gauthier, malgre sa force, fut maitrise, d'autant plus aisement que trois arcs etaient bandes dans sa direction et qu'une plus longue resistance lui eut seulement valu quelques fleches dans le corps. Ce spectacle eut le don de dechainer la colere de Catherine. Elle marcha droit a l'officier qui commandait le detachement et, les dents serrees, les narines pincees, les yeux fulgurants, ordonna : — Lachez cet homme et sortez d'ici ! Comment osez-vous... — Desole, noble dame, fit l'officier en portant gauchement la main a son casque, mais votre serviteur a frappe un sergent. Il depend maintenant de la justice de ce chateau et je dois le conduire a la prison. — S'il l'a frappe, il a bien fait ! Sang du Christ ! Il semble que vous entendiez l'hospitalite d'etrange facon, ici ! Comment ? Vous vous emparez de mes mules, vous rudoyez mon serviteur et vous eussiez voulu qu'il se laissat faire ? Relachez-le, vous dis-je ! — Je regrette, Madame, j'ai des ordres. Cet homme doit etre incarcere... Moi, j'obeis seulement a la consigne. — Et vous aviez, deja, pour consigne d'arreter mes gens ? fit Catherine avec amertume. Pourquoi pas moi, dans ce cas? Pourquoi ne me jette-t-on pas en prison puisqu'il parait que je n'aurai pas loisir de sortir de sitot ? — Demandez-le a messire de Craon, noble dame... Tres raide, l'officier salua, fit signe a ses hommes d'emmener le prisonnier et sortit. Au seuil, Gauthier se retourna. — Ne vous tourmentez pas pour moi, dame Catherine. Oubliez-moi et suivez mon conseil : fuyez si vous le pouvez ! Figees sur place, Catherine et Sara le regarderent disparaitre. La porte se referma. Les yeux de Catherine, que la colere faisait presque noirs, tournerent et rencontrerent ceux de Sara. — Voici donc l'homme dont tu me conseillais de me mefier ! dit-elle amerement. Puis-je encore douter de sa loyaute ? — Je reconnais qu'il vient d'agir en fidele serviteurs... pour quelque raison sentimentale que ce soit, fit Sara qui tenait a ses opinions. Mais que vas-tu faire maintenant ? Savoir tout ce que cela veut dire ! s'ecria-t-elle. Et je te jure que je n'attendrai pas une minute de plus pour essayer d'apprendre ce que l'on me reserve dans cette maison. Febrilement, avec des doigts qui s'enervaient, elle essayait de refaire les nattes qu'elle avait denouees, mais elle n'y arrivait pas. La colere la faisait trembler. — Laisse-moi faire ! coupa Sara en s'emparant des cheveux de la jeune femme. Je vais te coiffer puis tu changeras de robe. Autant te presenter avec le maximum de dignite... et non pas faite comme une zin- gara ! Catherine n'avait pas envie de sourire. Elle s'assit, tres raide, pour permettre a Sara de refaire l'edifice de sa coiffure et de lui oter la poussiere du voyage. Mais tout le temps que dura l'operation Sara put voir les doigts minces de Catherine se croiser et se decroiser nerveusement sur ses genoux. — Il faut que j'en aie le c?ur net ! repetait-elle. Il faut que j'en aie le c?ur net ! Quand les trompes du chateau cornerent l'eau, Catherine etait prete. Sara l'avait vetue d'une robe de velours, coiffee de deux cornes de dentelle. Elle etait, ainsi, tres belle et un peu imposante. Elle s'echappa des mains habiles de Sara comme on se sauve et marcha vers la porte avec tant de decision que Sara ne put retenir un sourire. — Tu as l'air d'un petit coq de combat, lui lanca-t-elle. — Et toi, gronda la jeune femme, tu as bien de la chance de pouvoir plaisanter en ce moment. L'entree de Catherine dans la grande salle ou l'on avait dresse la table du souper interrompit le recit, a la fois cynegetique et passionne, qu'avec force gestes effectuait, pour Jean de Craon et Catherine de Rais, une grande femme maigre et grisonnante, au nez imperieux et qui offrait avec le vieux seigneur une incontestable ressemblance. Vetue d'une robe de satin feuille-morte doublee d'or dont les manches trainaient a terre, elle mimait le vol d'un faucon de chasse et, en apercevant Catherine, demeura un instant les bras ecartes. — Bonjour, ma chere ! lanca-t-elle aimablement. Heureuse de vous voir arrivee ! Apres quoi elle reprit de plus belle le recit de sa chasse qui s'etait soldee par deux herons et six lievres. Elle conclut enfin : — Tout ceci pour vous dire qu'apres une pareille journee je meurs de faim. Passons a table ! — Un moment ! coupa sechement Catherine. Avant de passer a table, je desire savoir a quelle table je vais m'asseoir; celle de mes hotes ou celle de mes geoliers ? L'intrepide chasseresse qui n'etait autre qu'Anne de Sille, la grand-mere de Catherine de Rais que le vieux Craon avait epousee un an apres le mariage de Gilles, considera la jeune femme avec une veritable stupeur teintee d'une vague admiration. — Par le ventre de ma mere ! commenca-t-elle. Mais le vieux Craon avait fronce les sourcils tandis que sa levre inferieure s'allongeait en une lippe de mauvais augure. — Des geoliers ? fit-il. Ou diable avez-vous pris cela ? Le ton etait sec et la mine peu rassurante, mais Catherine etait trop en colere pour se laisser intimider. Froidement, elle considera le vieux seigneur. — J'ai pris cela dans le simple fait qu'une heure a peine apres mon arrivee j'ai vu arreter sous mes yeux mon ecuyer, au mepris de toutes les lois de l'hospitalite. — Cet homme a frappe un sergent de la garnison. C'est, il me semble, un geste suffisamment discourtois pour meriter une sanction. Je l'eusse prise moi-meme si son geste n'eut ete motive par de bien etranges paroles. On l'a empeche de s'occuper de nos montures sous pretexte qu'elles etaient desormais votre propriete et que, d'ailleurs, je ne risquais pas d'en avoir besoin, etant ici pour beaucoup plus longtemps que je ne l'imaginais. N'importe quel serviteur un peu devoue se fut rebelle devant pareille pretention, Messire, et, si vous voulez mon sentiment, votre sergent n'a eu que ce qu'il meritait... Jean de Craon haussa les epaules. — Les hommes d'armes ne sont pas toujours tres intelligents, fit-il maussade. Il ne faut pas attacher d'importance a ce qu'ils disent. — Dans ce cas, il y a pour vous un moyen bien simple, Messire, de me prouver votre bonne volonte. Faites relacher mon ecuyer, faites preparer mes mules ; je vous ferai ensuite toutes les excuses que vous voudrez... et je partirai des ce soir avec mes serviteurs. — Non ! Le mot claqua dans le silence tendu qui avait suivi les derniers mots de Catherine. La jeune femme etait consciente des respirations retenues des deux femmes, de leurs yeux inquiets allant d'elle-meme au vieux sire. Sa gorge se contracta sous le choc. Elle avala peniblement sa salive mais ne broncha pas. Elle parvint meme a sourire dedaigneusement. — Comment dites-vous cela, Messire ? Vous avez, en verite, une bien curieuse facon de concevoir l'hospitalite ! C'est donc que je suis prisonniere ? Claudiquant legerement, Jean de Craon s'avanca vers la jeune femme, demeuree toute droite, dans sa robe noire, au seuil de la porte. Quand il parla, sa voix s'etait adoucie considerablement. Comprenez-moi bien, dame Catherine, puisque aussi bien il faut parler net et mettre les choses au point. Ce chateau appartient a mon petit-fils. Il en est le maitre et pour tous ceux qui vivent entre ses murs... meme pour moi, c'est sa volonte, et sa volonte seule, qui fait ici la loi. J'ai recu, vous concernant, des ordres precis : sous aucun pretexte, vous ne devez quitter Champtoce avant son retour. Non, ne me demandez pas pourquoi, je l'ignore ! Tout ce que je sais, c'est que Gilles compte vous trouver ici lorsqu'il reviendra de la guerre et je ne le decevrai pas. Au surplus, rassurez-vous, votre attente, sans doute, sera courte. Les combats qui se deroulent actuellement au nord de Paris sont trop violents pour qu'une treve n'intervienne pas avant l'hiver. L'Anglais, plus que nous-memes encore, a besoin de souffler. Gilles reviendra bientot. Et... ne doit-il pas ramener quelqu'un de particulierement cher a votre c?ur ? Une soudaine bouffee de chaleur monta au visage de Catherine. Sa colere devant l'injuste emprisonnement de Gauthier lui avait, un court instant, fait oublier Arnaud et elle s'en voulait comme d'une profanation. Mais la pensee de l'homme qu'elle aimait la detendit un peu. Il etait bien vrai qu'Arnaud devait venir ici tout droit et son c?ur s'affolait de joie a la seule idee de le revoir, d'entendre sa voix. Si elle partait, ce revoir serait eloigne du temps qu'il faudrait au jeune homme pour la rejoindre. Sans qu'elle s'en doutat, Jean de Craon suivait sur son visage le cheminement de la pensee. Quand elle releva les yeux vers lui, il offrit son poing ferme avec une galanterie surannee. — Vous voyez bien qu'il vous faut etre raisonnable. Venez-vous a table ? Mais elle ne posa pas sa main sur celle qu'on lui offrait. — C'est bien, dit-elle enfin avec peine. Je resterai. Mais, au moins, faites-moi rendre Gauthier... Pour etre attenue, le refus de Craon n'en fut pas moins categorique. — Je ne puis, dame Catherine ! Les lois de ce chateau sont severes et formelles. Quiconque frappe un homme de sa garde doit passer en jugement... en jugement equitable, rassurez-vous ! Quand Gilles est ici, il tient chaque semaine son banc seigneurial et lui seul peut juger d'un fait qui concerne ses hommes d'armes. Tout ce que je peux vous promettre, c'est que ce Gauthier ne sera pas maltraite, qu'il sera nourri convenablement et detenu en prison honnete. Pour lui aussi, l'attente sera breve. Il n'y avait rien a ajouter a cela. Catherine le comprit. Elle etait momentanement vaincue et decida d'en accepter l'apparence. Mais la revolte grondait en elle et, ramassant gracieusement, a deux mains, les longs plis de velours de sa robe, elle se dirigea vers la table servie, passant, hautaine et fiere, devant Craon qui, lentement, laissa retomber sa main. Des ecuyers s'avancaient, portant des bassins pleins d'eau et des serviettes de lin blanc. Les convives prirent place en silence sur un seul cote de la longue table et se livrerent aux ablutions rituelles. Puis le chapelain qui venait d'entrer marmotta un rapide benedicite ; apres quoi les premiers plats firent leur apparition. Anne de Craon devorait litteralement, en femme que le grand air a creusee, mais, de temps en temps, elle coulait vers Catherine un regard intrigue, non depourvu de sympathie. Elle devait aimer les caracteres bien trempes. La jeune femme, cependant, touchait a peine aux mets qui lui etaient servis. Bien droite sur son siege, les yeux au loin, elle roulait machinalement entre ses doigts une boulette de pain, essayant, de toute sa volonte, de lutter contre l'angoisse insidieuse qui se glissait en elle. C'etait au souvenir d'Arnaud qu'elle se raccrochait eperdument. Arnaud et sa force, Arnaud et son invincible courage, Arnaud, la meilleure lame de France avec le connetable de Richemont, Arnaud... et son caractere impossible, son rire eclatant, son orgueil intraitable, mais aussi ses baisers fous, ses mains tendres et les mots passionnes qu'il savait si bien lui dire. Lui saurait la defendre, la proteger lorsqu'il serait la. Les murs, si fort soient-ils, ne sauraient la retenir quand Arnaud serait aupres d'elle. Qui oserait s'opposer a la volonte d'un Montsalvy ? Cependant, Anne de Craon s'etirait et baillait sans retenue. — Eh bien, moi, je vais dormir. Je veux, a l'aube, courir le sanglier. Barthelemy a releve des traces de solitaire de l'autre cote de la Rosne. La vieille dame trempa ses mains dans le bassin d'or que lui tendait un page, les essuya a une serviette rouge puis, sans plus s'occuper de son invitee forcee, prit le bras de son epoux et se dirigea vers la porte. Sa petite-fille la suivit et Catherine leur emboita le pas. Mais, comme elles quittaient la zone tres eclairee de la longue table et marchaient cote a cote, Catherine sentit qu'une main effleurait la sienne dans les plis epais de sa robe et glissait entre ses doigts un petit billet etroitement plie. Elle eut un coup au c?ur, une soudaine bouffee de joie et se hata de refermer la main sur le message. Au seuil de la salle, on echangea gravement des reverences, des souhaits de bonne nuit. Puis, precede de porteurs de flambeaux, chacun des convives de cet etrange diner rentra chez soi. A peine la porte de sa chambre refermee sur elle, Catherine se precipita vers le candelabre ou brulaient des bougies neuves, deplia le billet et se pencha pour lire. Le billet etait court, sans signature, mais Catherine n'en avait pas besoin. _« Demain, venez a la chapelle vers l'heure de tierce Vous etes en danger. Brulez ce billet. »_ Une sueur froide glissa brusquement le long du dos de la jeune femme. Elle eut la sensation aigue d'une menace et tout, autour d'elle, lui parut subitement hostile. Son regard effraye se porta tout naturellement sur le mur de sa chambre et s'agrandit tandis qu'elle sursautait. Dans la lumiere mouvante des chandelles, les personnages de la tapisserie avaient l'air de prendre vie. Le mur grouillait d'hommes en armes, de glaives brandis sous lesquels tombaient des enfants au maillot. Dans les pas des tueurs, des femmes agenouillees tendaient des bras desesperes. 1. Neuf heures du matin. L'une d'elles, la gorge ouverte d'un coup de glaive, basculait en arriere, les yeux revulses. Partout du sang, des bouches ouvertes sur des cris silencieux, mais que Catherine crut entendre. Toute la tapisserie s'etait mise a vivre ! Sara, qui dormait sur un escabeau dans l'ombre du lit, s'eveilla tout a coup et s'effraya de la paleur de Catherine, de ses levres tremblantes, de son maintien rigide et de son regard hallucine. Elle poussa une exclamation. — Seigneur ! Qu'est-ce que tu as ? Catherine frissonna. Son regard s'arracha de la scene de meurtre pour revenir a Sara. Elle lui tendit le billet qu'elle avait garde dans sa main. — Tiens, lis ! dit-elle d'un ton morne. C'est toi qui avais raison, nous n'aurions jamais du venir ici. J'ai bien peur que nous ne soyons tombees dans un affreux guepier. La bohemienne lut avec application, epelant chaque mot a mi-voix, puis elle rendit le morceau de parchemin. — Nous en sortirons peut-etre plus aisement que tu ne crois. Si je ne me trompe, il y a la quelqu'un qui songe a nous aider. Qui est-ce ? — La dame de Rais. Elle est timide, silencieuse, et parait terrorisee. Mais il est difficile de savoir ce qu'elle pense. Si seulement je pouvais savoir de quoi elle a peur... Une voix craintive qui semblait venir des profondeurs de la cheminee fit retourner les deux femmes. — Elle a peur de son mari, comme nous tous ici. Elle a peur de monseigneur Gilles. Une tres jeune fille, mince et rougissante, vetue comme une servante, surgit de l'ombre creee par le large manteau de pierre. Son bonnet retenait difficilement une epaisse chevelure blond fonce et elle tordait entre ses doigts son tablier bleu. Catherine vit que ses yeux etaient pleins de larmes... Soudain, avant qu'elle ait pu prevenir son geste, la petite servante s'etait jetee a ses pieds et avait noue les bras autour de ses jambes. — Pardonnez-moi, Madame... mais j'ai trop peur, voila des jours que j'ai peur ! Je me suis cachee ici pour vous supplier de m'emmener avec vous. Car vous allez partir, n'est-ce pas, vous n'allez pas rester dans ce chateau de malheur ? — Je voudrais bien partir, fit Catherine en essayant de detacher les mains crispees de la petite, mais je crains d'etre prisonniere. Allons, releve-toi, calme-toi ! De quoi as-tu si peur puisque monseigneur Gilles n'est pas ici ? — Il n'est pas ici mais il va revenir ! Vous ne savez pas quel homme c'est que le seigneur a la Barbe Bleue ! C'est un monstre ! — Le seigneur a la Barbe Bleue ? coupa Sara. Quel drole de nom !... — Il lui va si bien ! fit la jeune fille toujours agenouillee. Sur ses terres, nous sommes nombreux a l'appeler ainsi quand les hommes d'armes ne peuvent pas nous entendre. Il est dur, cruel et faux... Il prend ce qui lui plait, sans souci des souffrances qu'il cause. Doucement mais fermement, Catherine avait releve la petite servante et l'avait fait asseoir sur un coffre. Elle s'assit aupres d'elle. — Comment t'appelles-tu ? Comment es-tu venue ici ? — Je m'appelle Guillemette, Madame, et je suis de Villemoisan, un gros village au nord de ce chateau. Les hommes de monseigneur Gilles m'ont enlevee l'an passe pour me conduire ici, avec deux autres fillettes du village. Nous devions servir la dame de Rais, mais j'ai vite compris que c'etait son epoux que nous devions servir. Il etait revenu au chateau pour quelques jours. Jeannette et Denise, mes deux compagnes, sont mortes toutes les deux peu apres notre arrivee... — Mais... de quoi ? demanda Catherine en baissant le ton instinctivement. Monseigneur Gilles et ses hommes se sont amuses d'elles. On a retrouve Jeannette dans la paille de l'ecurie... etranglee. Quant a Denise, c'est au pied du donjon que les lavandieres l'ont decouverte un matin, les reins brises. — Et toi ? Comment as-tu echappe ? Guillemette eut un sourire tremblant et se mit a pleurer." — Moi, on m'a trouvee trop maigre... et puis le maitre est parti avant d'avoir eu le temps. Mais il a promis de s'occuper de moi quand il reviendrait. Vous voyez bien qu'il faut m'emmener... Si je reste ici, moi aussi, je mourrai. Et je voudrais tant rentrer chez nous ! Je vous en conjure, Madame, si vous fuyez, laissez-moi vous suivre. Vous etes ma seule chance... — Mais, pauvrette, je ne sais meme pas si je pourrai fuir moi-meme. Je suis prisonniere autant que toi... — Je sais bien. Pourtant, vous avez une chance, vous... dans ce billet que vous venez de lire ! Catherine se leva et fit quelques pas dans la chambre, tournant et retournant entre ses doigts le morceau de parchemin. Son visage etait sombre, mais, au fond d'elle-meme, la voix tenace de l'espoir s'etait levee. La dame de Rais devait connaitre a fond ce chateau, savoir comment il etait possible d'y entrer ou d'en sortir. Il y avait certainement des souterrains, des passages caches... Elle revint a Guillemette et posa la main sur son epaule. — Ecoute, dit-elle gentiment, je te promets de t'emmener si je trouve un moyen de fuir. Viens demain vers le milieu du jour. Je te dirai si quelque chose a ete decide... mais il ne faut pas nourrir trop grand espoir, tu sais ? Le visage de la petite servante s'illumina. Les yeux avaient seche comme par enchantement. Elle adressa a Catherine un rayonnant sourire puis, se baissant vivement, posa ses levres sur la main de la jeune femme. — Merci ! Oh, merci, gracieuse dame ! Toute ma vie je vous benirai et je prierai pour vous ! Je vous servirai, si vous voulez de moi, je vous suivrai partout comme un chien si c'est votre bon plaisir. — Mon bon plaisir, pour le moment, coupa Catherine avec un sourire, c'est que tu te calmes et que tu t'en ailles bien vite d'ici ! On pourrait te chercher... Mais deja, avec une rapide reverence, Guillemette, legere comme un oiseau delivre, s'etait glissee hors de la chambre. Sara et Catherine, demeurees seules, se regarderent. Lentement, Catherine alla tendre a la flamme d'une chandelle le billet de la dame de Rais. Sara haussa les epaules. — Que vas-tu faire de cette gamine epouvantee ? — Comment veux-tu que je le sache ? Je lui ai donne un peu d'espoir, elle est plus calme. Demain, peut-etre, je repondrai a ta question. Viens m'aider a me deshabiller. Autant essayer de dormir. Catherine proceda en silence a sa toilette de nuit, s'enfermant dans ses pensees comme le faisait Sara elle-meme. Manie par les mains expertes de la bohemienne, le peigne d'argent passait et repassait dans les longues meches dorees. Sara adorait s'occuper des cheveux de Catherine. Elle avait pour les soigner des gestes doux et presque devotieux. Elle etait fiere de cette royale parure, infiniment plus que sa proprietaire qui, parfois, trouvait un peu longues les seances de coiffure. — La dame a la Toison d'Or... murmura Sara. Tes cheveux sont chaque jour plus beaux ! Monseigneur Philippe, sans doute, penserait comme moi. — Voila un nom que je ne veux plus entendre, coupa Catherine sechement. Le duc de Bourgogne n'est plus pour moi que le duc de Bourgogne ; un ennemi ! Et je ne veux pas porter le nom de cette Toison d'Or dont il est si fier... Elle s'interrompit. Au-dehors, un cri horrible venait d'eclater, un veritable hurlement d'agonie. Petrifiees, les deux femmes se regarderent, palissantes. — Qu'est-ce que cela? chuchota Catherine d'une voix enrouee. Va voir... Sara prit une chandelle, courut vers la porte et s'engouffra dans le couloir. Des bruits de voix se faisaient entendre au-dehors, des appels, des ordres brefs et les echos de pieds lourdement chausses qui couraient. Catherine, le c?ur battant encore au souvenir de l'horrible cri, etait demeuree clouee sur son tabouret, ecoutant intensement. Au bout de quelques minutes, Sara revint. Elle etait blanche jusqu'aux levres et semblait sur le point de defaillir. Catherine la vit s'appuyer au chambranle de la porte et vaciller comme si elle allait s'evanouir. Ses levres s'agitaient sans qu'un son en sortit. La jeune femme bondit, prit Sara par la taille et l'amena doucement jusqu'au tabouret qu'elle venait de quitter. Puis elle alla remplir un gobelet a une aiguiere d'etain posee pres d'une cuvette. Les dents de la bohemienne claquaient et ses yeux semblaient avoir double de volume. De grands plis verdatres s'etaient creuses le long de ses levres. Elle but quelques gorgees d'eau, eut un long frisson... — Mon Dieu ! souffla Catherine, tu me fais peur ! Qu'as-tu vu ? Que s'est-il passe ? Ce cri... — Guillemette ! balbutia Sara. On vient de trouver son corps disloque dans la cour. Elle... elle est tombee du chemin de ronde ! Le gobelet d'etain echappa des mains de Catherine et roula jusqu'a la cheminee. Un certain remue-menage dans le chateau tira Catherine du sommeil fievreux dans lequel elle avait fini par sombrer aux dernieres heures de la nuit. Durant des heures, elle etait restee blottie aupres de Sara, dans le grand lit, osant a peine respirer, l'oreille tendue vers les moindres bruits du dehors, les nerfs tellement crispes que le simple cri des grenouilles dans les roseaux de l'etang proche les ecorchait comme une rape. Jamais, de toute sa vie, elle n'avait eu si peur !... Mais, finalement, la fatigue avait eu raison de sa frayeur. Le bruit augmentant dans la cour, Catherine sauta a bas du lit en escaladant Sara qui dormait, effondree plutot que couchee en plein travers. Pieds nus, elle courut a la fenetre. Comme toutes celles du logis, elle donnait sur la grande cour d'honneur. Catherine tira le volet de bois plein, cligna des yeux dans le jour levant, poussa l'un des quatre petits vitraux armories et se pencha. Des cavaliers, des mules de bat et une nuee de serviteurs entouraient une grande litiere dans laquelle une imposante nourrice en robe ecarlate, bonnet et tablier blancs, portant dans ses bras une petite fille d'environ dix-huit mois, etait en train de s'installer. Quelques instants plus tard, Catherine de Rais apparut sur le perron. Elle portait la meme robe grise que la veille sous une longue cape assortie. Un double bourrelet de velours bleu d'ou pendait un voile leger la coiffait. Elle avait les yeux rouges et les traits tires. Sans jeter un regard aux fenetres du chateau, elle prit place dans la litiere dont un valet releva le marchepied et referma la portiere. Aussitot, le cortege s'ebranla. De son observatoire, Catherine, le c?ur serre, vit la troupe franchir la voute basse qui faisait communiquer la cour d'honneur avec la basse-cour. En quelques instants, tout disparut. Il n'y eut plus que trois valets qui balayaient les dalles... Lentement, Catherine referma la fenetre. En revenant vers son lit, elle vit que Sara etait eveillee et la regardait, appuyee sur un coude. — Qu'est-ce que c'etait ? demanda-t-elle en etouffant un baillement. La jeune femme se laissa tomber lourdement sur le lit. — C'etait, dit-elle, notre dernier espoir qui s'en allait ! Je viens de voir la dame de Rais quitter le chateau avec armes et bagages. Mais certainement pas de son plein gre ! Quand vint le temps de la moisson, Catherine cherchait toujours un moyen de quitter Champtoce avant le retour de Gilles de Rais. Mais a mesure que les jours passaient, son espoir s'amincissait et, peu a peu, elle se resignait a l'affrontement inevitable. Aucun messager n'avait franchi le pont-levis depuis qu'elle etait arrivee et elle demeurait dans une ignorance complete des evenements exterieurs. Gilles avait-il pu enlever Arnaud de Montsalvy a Richard Venables ou bien le capitaine etait-il toujours prisonnier de l'Anglais ? Sara pretendait que, si les combats continuaient, il etait impossible qu'Arnaud rejoignit Catherine avant la treve que l'on esperait. Si grand que fut son amour pour elle, il avait trop la guerre dans le sang et aussi le souci de son devoir pour n'avoir pas demande a reprendre aussitot sa place parmi les capitaines de Charles VII. — De toute facon, par messire de Rais, quand il reviendra, tu sauras a quoi t'en tenir, disait la bohemienne pour calmer les angoisses de Catherine, angoisses qui grandissaient avec le temps et avec un fait nouveau qui etait advenu dans les derniers jours de juillet, le dimanche qui marquait la fete de la Gerbe. Ce jour-la, on celebrait la fin des moissons et, traditionnellement, les paysans en cortege etaient venus au chateau, portant le Javelot, la derniere gerbe, enrubannee et fleurie afin de l'offrir a la chatelaine. Catherine de Rais etant dans sa terre de Pouzauges, c'etait l'intrepide Anne de Sille qui avait recu la javelle fleurie et offert, dans la basse-cour, le repas traditionnel. Pour la circonstance, elle avait invite Catherine a presider avec elle la fete champetre. — Il faut vous distraire un peu, lui avait-elle dit, et puisque mon noble epoux ne vous accorde pas le plaisir de la chasse, prenez au moins celui-la qui vous vient trouver dans l'enceinte meme du chateau. Sous ses airs tres peu feminins, Anne de Craon n'avait pas une ame mechante. Pour rien au monde elle ne se fut opposee a son redoutable epoux. L'idee ne lui en serait meme pas venue, mais les joues palies de Catherine, ses yeux que marquait, depuis quelques jours, un large cerne violet, l'inquietaient. Elle aimait trop, pour son compte personnel, les folles chevauchees au grand air et par tous les temps pour ne pas plaindre une jeune femme contrainte a la claustration entre les murs d'une forteresse. Aussi, quand elle ne rentrait pas de ses perpetuelles chasses trop epuisee pour avoir meme le courage de lever le petit doigt, faisait-elle de son mieux pour distraire son invitee forcee. — Je ne me sens guere le c?ur a me rejouir, Madame, avait repondu Catherine. Mais la chatelaine n'avait rien voulu entendre. Corbleu, ma chere, secouez-vous un peu ! Vous ne passerez pas votre vie dans ce vieux castel. J'ignore ce que vous veut Gilles, mais il est trop preoccupe de lui-meme pour se soucier longtemps d'une femme... si belle soit-elle. Venez voir s'empiffrer, chanter et danser nos paysans. Ces gaillards braillent comme des gorets ce qu'ils prennent pour des melodies, mais ils dansent les caroles avec beaucoup de conviction et boivent comme des trous. Par certains cotes, la chasseresse rappelait a Catherine sa vieille amie Ermengarde de Chateauvillain ; meme energie epuisante, meme autoritarisme intransigeant, meme outrecuidante sante physique et meme appetit de vivre. C'etait peut- etre pour cela qu'elle avait accepte de l'accompagner au banquet, flanquee de Sara. Peut-etre aussi parce que, depuis la mort etrange de Guillemette, la petite servante, aucun fait aussi inquietant n'etait intervenu dans la vie quotidienne du chateau. Mais, au moment ou elle penetrait dans l'immense basse-cour delimitee par la premiere enceinte de murailles, la ou de longues tables avaient ete dressees sur des treteaux couverts de nappes blanches et de fleurs des champs, ou des cochons et des moutons entiers cuisaient sur des feux de branchages, elle avait du s'agripper soudainement au bras de Sara. Etait-ce l'odeur des viandes fortement epicees ou celle des tonneaux de vin et de cidre que les sommeliers mettaient en perce, ou encore les relents, toujours presents, des porcheries, etables et ecuries proches ? Elle vit soudain le decor tournoyer autour d'elle, le sol se derober sous ses pieds tandis qu'une nausee la secouait tout entiere. Son visage blanchit, vira au vert... Sara poussa un cri. — Qu'est-ce que tu as, Catherine ? Mais elle se trouve mal... a l'aide ! Deja Anne de Craon qui les precedait avec plusieurs de ses dames d'atour revenait pour aider Sara a soutenir la jeune femme et s'ecriait, en passant un bras autour de sa taille : — Il faut l'etendre... tenez, sur cette banquette d'herbe. Dame Alienor, allez me querir de l'eau fraiche et vous, Marie, courez au chateau. Dites que l'on apporte une civiere. Mais courez donc ! empotee que vous etes ! Les deux dames d'atour partirent comme des fleches pour executer les ordres de la chatelaine. Celle-ci, cependant, se penchait sur Catherine, etendue dans l'herbe, et scrutait son visage immobile et cireux. Elle braqua soudain sur Sara son regard imperieux. — Pourquoi ne m'avez-vous pas dit qu'elle etait enceinte ? — Enceinte ? fit Sara ahurie. Mais je ne vois pas... Sara, en effet, ne savait pas ce qui s'etait passe dans la barque apres la nuit de la fuite. — De qui ? fit Anne en riant. C'est ca que vous voulez dire ? Sur ce sujet, ma fille, votre maitresse doit en savoir plus long. Et ne me regardez pas avec ces yeux ronds. Voici Alienor qui revient, inutile de lui mettre la puce a l'oreille. C'est la pire bavarde de toute la province ! C'est meme pour cela que je la garde, ajouta la vieille dame en riant. Elle me distrait ! Peu a peu, Catherine reprenait ses esprits sous les compresses d'eau fraiche qu'Anne de Craon lui appliquait sur le front. Elle respirait plus librement et la vague nauseeuse se retirait, la laissant etrangement faible. Et soudain, elle comprit ce qui lui arrivait. Elle rougit et, tout d'abord, eprouva une sorte de crainte. Se trouver amoindrie physiquement quand elle avait tellement besoin de toutes ses forces l'inquietait, mais ce ne fut qu'un instant. Une subite bouffee de joie l'envahit quand elle realisa que l'enfant qu'elle portait etait aussi celui d'Arnaud. Le FILS D'ARNAUD ! Car ce ne pouvait etre qu'un fils, aussi beau, aussi vaillant que son pere... et peut-etre d'aussi mauvais caractere, mais cette idee la fit sourire. Ainsi, l'elan d'amour qui les avait jetes l'un vers l'autre, au fond de la petite barque ou ils avaient trouve refuge apres avoir fausse compagnie a la mort, ce premier instant de liberte vraie et de bonheur sans alliage allait avoir un prolongement de chair et de sang ? Rien de plus merveilleux pouvait-il arriver pour l'unir plus etroitement a celui qu'elle aimait si passionnement : un petit enfant ? Un instant, sa pensee retourna vers l'enfant qu'elle avait perdu, le petit Philippe, qui etait mort loin d'elle, dans les bras d'Ermengarde de Chateauvillain. Le remords, longtemps, l'avait poursuivie. Elle s'etait reproche durement de n'avoir pas suffisamment veille sur lui, de l'avoir delaisse pour une existence fastueuse, encore qu'il eut trouve aupres d'Ermengarde tout l'amour dont il avait pu avoir besoin. Et elle s'etait demande pourquoi elle put demeurer si longtemps loin de lui. Peut-etre parce qu'elle n'eprouvait pas d'amour vrai pour le pere... Le petit Philippe, par droit de naissance, portait dans ses veines enfantines le sang royal de France. C'etait trop haut pour elle, trop imposant, et elle comprenait maintenant que, pour elle, l'enfant etait surtout, avant tout, le fils du duc de Bourgogne. Mais celui qui allait venir, celui qui deja bouleversait son corps, reclamait sa part de sa propre vie, celui-la serait vraiment la chair de sa chair, son amour incarne. Quelque chose que lui avait dit, jadis, au temps ou elle attendait le petit Philippe, son ami Abou-al-Khayr, le medecin maure, lui revint. « Maintenant que tu suis la lumiere que l'enfant trace, toute autre voie serait le chemin de la nuit... » — Comme Arnaud sera content quand il saura... murmura pour elle-meme Catherine transfiguree de joie. — A condition que nous arrivions a le lui dire, bougonna Sara qui avait entendu. Mais Catherine refusait de laisser ternir, si peu que ce fut, son bonheur present. Toute la journee, et toute la nuit, au son des violes et des tambourins qui enfilaient rondes et caroles pour faire danser les bonnes gens de Champtoce, elle berca son reve sous la garde d'une Sara a la fois reticente et attendrie. Pendant le mois d'aout, Catherine fut si malade qu'elle crut mourir cent fois. Des nausees la secouaient continuellement. Son estomac revolte ne tolerait aucune nourriture et des vomissements incoercibles la vidaient regulierement du peu de force qu'elle pouvait tenter de recuperer. Une chaleur accablante, qui traversait meme les murs enormes de Champtoce, incendiait dans la campagne les meules de paille trop seche, abattait les betes dans les champs et assechait les fontaines, acheva de l'eprouver. Tout le jour, un implacable soleil brillait dans un ciel blanc. les puits tarissaient et l'eau potable devenait aussi precieuse que l'or. Il n'etait pas jusqu'a la Loire qui ne s'assechat en grande partie, montrant ses fonds sableux comme un tissu usage montre sa trame. Pourtant, Catherine ne se plaignait pas. Si accablee qu'elle fut par ses malaises, elle les supportait stoiquement parce que c'etait l'enfant d'Arnaud qui les lui infligeait. Seulement, quand elle se sentait trop epuisee, elle craignait que les choses ne tournassent mal et qu'elle en vint a perdre son fruit. Tout le jour, elle demeurait etendue dans son lit, couverte seulement d'un drap mince, derriere l'abri des volets clos que l'on n'ouvrait pas avant que le soleil baissat. Sara lui tenait compagnie et, souvent aussi, la dame de Craon dont la canicule avait interrompu les galopades. L'intrepide chasseresse s'en consolait en passant aupres de Catherine d'interminables heures a lui conter ses exploits des annees precedentes. Seul, Jean de Craon ne franchissait jamais le seuil de la chambre. Chaque matin, il faisait prendre, correctement, des nouvelles de sa prisonniere par un page, mais n'en relachait pas pour autant sa surveillance. A travers ce que lui racontait la chatelaine, Catherine arrivait a comprendre assez clairement la mentalite du vieux seigneur. Elle tenait en peu de mots : l'amour exclusif, passionne et aveugle qu'il portait a son petit-fils. Gilles, pour Jean de Craon, c'etait sa race incarnee, son dieu, l'etre pour la puissance et la gloire duquel il etait pret a tous les crimes. — Gilles n'etait encore qu'un enfant, disait Anne, que mon epoux, afin de lui donner une idee exacte de sa puissance, l'encourageait a tuer, piller, bruler ses propres villages. Il faisait trainer devant lui les coffres pleins d'or en lui disant que c'etait son bien, qu'il pouvait en faire ce qu'il voulait, que l'or etait le souverain pouvoir, la clef de toute jouissance. — Il n'est pas difficile de deviner quelle peut etre la mentalite profonde du marechal, repondait Catherine. Il n'aime que lui-meme, je pense ? — C'est exact et, souvent, je l'ai deplore, mais jamais autant que lorsqu'il a enleve Catherine, ma petite-fille. J'ai pressenti qu'elle ne pourrait qu'etre malheureuse. C'est pourquoi j'ai accepte d'epouser mon seigneur... Tant que je serai vivante, je pourrai proteger Catherine. — Pourtant, il ne vous viendrait pas a l'idee de vous elever contre les decisions de votre epoux ? — Non. Il est mon epoux, justement. C'est lui le maitre et, moi, je dois obeir. Le mot etait curieux dans la bouche de cette femme orgueilleuse, mais Catherine etait trop faible pour s'en etonner longtemps. Ce qui lui manquait le plus, c'etait de n'avoir pas revu Gauthier. Elle savait qu'il etait detenu dans la tour de l'est, et qu'il prenait son mal en patience, voire avec une certaine philosophie. Sa prison etait propre, relativement saine, et il y faisait somme toute plus frais que dans le reste du chateau. On le nourrissait convenablement et il n'ignorait pas que son sort faisait partie d'un mysterieux marche qui devait se debattre entre Catherine et Gilles de Rais. Il se reservait seulement le droit de vendre cherement sa vie si jamais on la lui demandait. Pour le moment, seule l'inaction lui pesait et ses geoliers visitaient chaque matin, soigneusement, sa cellule, afin de s'assurer qu'il n'avait pas commence a demolir le chateau pierre par pierre. Cette visite etait d'ailleurs faite regulierement par une escouade de dix hommes tant la force du geant imposait le respect a ses gardiens. Ceremonie qui avait le don de dechainer l'hilarite du prisonnier et qu'il suivait toujours en riant aux eclats. Certes, Gauthier ne se tourmentait aucunement pour son propre sort. Seul, l'etat de Catherine parvenait a l'assombrir. C'etait, bien entendu, Anne de Craon qui avait raconte tout cela a la jeune femme. Pourtant, quand vinrent les premiers jours de septembre et que la chaleur, enfin, cessa, les malaises, aussi subitement qu'ils etaient venus, quitterent Catherine. Elle put manger sans reclamer aussitot une cuvette et, peu a peu, les forces revinrent. Le matin ou le chateau se reveilla sous la premiere pluie, elle reussit a se lever, s'habiller et aller jusqu'a son miroir. Il lui offrit le reflet d'un visage amenuise, presque tragique dans sa minceur, mais ou les yeux, enormes, prenaient plus de valeur que jamais. — Tu n'as plus que ca, des yeux !... grogna Sara qui lacait la robe de Catherine. Il faut reprendre des joues... et du reste, sinon ce bebe sera maigre comme un clou. On ne dirait pas que tu attends un enfant. Ta taille est demeuree celle d'une jeune fille. — Sois tranquille, ca ne durera pas. Je me sens seulement encore un peu faible. Mais que cette pluie est donc agreable! La pluie bienfaisante qui succedait a l'accablante chaleur allait se montrer aussi obstinee. Durant des jours et des jours, un rideau liquide enveloppa tout le pays, gonflant les ruisseaux ressuscites, reverdissant les champs roussis, transformant en fleuve de boue toutes les poussieres de tous les chemins. Mais c'etaient de veritables trombes d'eau que deversait le ciel le soir ou, sur la tour, le guetteur hurlant, soufflant dans sa corne a s'arracher les poumons, annonca a tous les echos que Gilles de Rais approchait de son chateau ancestral. Aux appels de la trompe, le c?ur de Catherine avait bondi dans sa poitrine. Malgre le jour tombant et les rafales de pluie, elle s'enveloppa dans une epaisse cape et grimpa sur le chemin de ronde. Nul ne pretait attention a elle. Dans le chateau, brusquement reveille de sa torpeur monotone, tout etait en ebullition. Les soldats trainant leurs armes, les servantes portant des vetements de gala et les valets se ruant, dans toutes les pieces avec des brassees de chandelles neuves, encombraient les couloirs, courant en tous sens. On ne s'occupait pas de Catherine qui, d'ailleurs, dans l'enceinte du chateau, pouvait aller ou bon lui semblait. Sur la tour de guet, le vent faisait claquer les bannieres. Il s'engouffra dans la cape de Catherine quand elle sortit de l'etroit escalier. Hormis le guetteur penche au creneau, il n'y avait personne. — Sont-ils encore loin ? demanda Catherine. L'homme d'armes sursauta parce qu'il ne l'avait pas entendue venir. La pluie degoulinait de son chapeau de fer a l'ombre duquel disparaissaient ses yeux et son epaisse moustache. De son gantelet mouille, il ebaucha un salut puis tendit le bras vers le fleuve. — Voyez vous-meme, Dame ! Les premieres bannieres arrivent le long de l'eau. A son tour, Catherine se pencha entre les enormes merlons. L'avant-garde d'une puissante troupe serpentait, en effet, sur le chemin. Elle ne vit d'abord que des ombres confuses qui se confondaient avec celles de la nuit tombante et avec les brouillards du fleuve. Avec aussi les hachures noires des arbres. Elle distingua ensuite les bannieres alourdies par l'eau qui les mettait en berne, l'eclat sourd des armes, et, plus loin, par-dessus les tetes de la pietaille, le moutonnement des chevaux et des cavaliers. Un appel de trompettes domina un instant le crepitement de la pluie dans les flaques d'eau et sur les ardoises des poivrieres. Tendue de tout son etre vers ces hommes qui approchaient, Catherine essayait desesperement de distinguer parmi eux une armure noire, la forme d'un epervier sur un casque, l'armure et l'embleme d'Arnaud... Mais la nuit tombait vite et, comme pour repondre a son angoisse, un corbeau survola la tour en jetant son cri desagreable. — Dame, murmura le soldat, ne vous penchez pas tant ! Vous risquez de tomber. Elle le rassura d'un sourire mais ne se redressa pas. Autour d'elle, sa cape claquait dans le vent comme une voile mouillee. Bientot, le pas des chevaux resonna, les appels de trompettes se firent plus clairs, les hommes plus nets. Catherine eut la sensation que, pour faire leur entree, les soldats epuises fournissaient un dernier effort, se redressaient. Les torses se bombaient, les echines courbees sous leur charge de fer reprenaient fiere allure. — Voila monseigneur Gilles ! s'ecria derriere elle le guetteur. Voyez, Dame, on reconnait bien ses huques violettes. Il monte Casse-noix, son grand destrier noir. Une fierte vibrait dans la voix de l'homme. Au meme instant, le pont-levis s'abattit a grand fracas, liberant a la fois une enorme ovation et une troupe de soldats et de serviteurs qui, avec des torches et des cris de joie, couraient a la rencontre des arrivants. La cour interieure du chateau etait comme un immense puits de feu dont le rayonnement repoussait la nuit, rejetait la pluie. Le guetteur avait fini par s'accouder aupres de Catherine, les yeux brillants d'enthousiasme. — Ah ! Il va y en avoir du bon temps, maintenant que monseigneur Gilles est rentre ! Il est dur mais il est genereux, lui, et il aime la vie joyeuse ! Dans ce « lui » il y avait un monde de rancune envers le vieux Craon. Catherine, pourtant, n'y preta pas attention. Elle continuait a scruter les ombres. Mais les gouttes d'eau entraient dans ses yeux, les brouillant comme des larmes. — Vous qui voyez si clair, dit-elle, pouvez-vous distinguer ceux qui entourent votre maitre ? Pouvez- vous les reconnaitre ? — Certes, repondit le guetteur tout fier. Je vois messire Gilles de Sille, le cousin de Monseigneur, et le sire de Martigne. Voici le frere de notre maitre, Rene de la Suze, et voici messire de Broqueville... — Ne voyez-vous point un seigneur en armure noire, avec un epervier au cimier de son casque ? L'homme scruta la troupe, qui approchait, pendant de longues minutes puis secoua la tete. — Non, Dame... je ne vois rien de semblable ! D'ailleurs, ils sont assez pres maintenant pour que vous les distinguiez... En effet, elle pouvait voir, nettement, Gilles de Rais. Malgre la pluie, il chevauchait avec arrogance sous le panache violet trempe d'eau de son casque, en tete de sa cavalerie. Derriere lui, un groupe de seigneurs qu'eclairait maintenant la lueur dansante des torches aux mains des paysans et des valets. Les cris de joie montaient avec l'odeur de la terre mouillee, mais sans trouver d'echo dans le c?ur de Catherine. Elle se laissa aller contre la pierre rugueuse, videe de ses forces mais envahie d'une douleur amere. Arnaud n'etait pas avec ces hommes... Elle comprenait maintenant que, jusqu'a l'instant ultime et malgre la crainte vague qu'elle avait ressentie de le voir aux mains de Rais, elle avait espere de tout son c?ur le retrouver, retrouver son sourire un peu moqueur, cette facon qu'il avait de plisser les yeux quand il la regardait, retrouver surtout le sur refuge de ses bras... Le guetteur, inquiet de sa paleur, la regardait. — Dame, murmura-t-il, la pluie redouble et vous etes transie. Voila que vous tremblez. Il faut rentrer. Il lui tendait une main hesitante tout en decrochant de l'autre une torche pour la guider jusqu'a l'escalier. Elle lui jeta un regard incertain accompagne d'un pale sourire, se redressa. — Merci... vous avez raison, je vais rentrer. Aussi bien... je n'ai plus rien a faire ici ! Sous le vent qui soufflait en rafales plus dures, elle chancela. Il fallut que le guetteur la soutint jusqu'a l'abri de l'escalier. Les cris de joie semblaient gonfler tout le chateau, jaillir des murs, eveillant en Catherine la colere en meme temps que le chagrin. Elle ne resterait pas une minute de plus chez cet homme qui avait trompe sa bonne foi. Elle allait le sommer de lui rendre Gauthier, d'ouvrir devant elle les portes de son chateau maudit, de la laisser partir enfin. Et, dut-elle retourner en Normandie, dut-elle affronter Richard Venables avec ses seules mains nues, dut-elle enfin traverser la mer et chercher Arnaud jusque chez l'Anglais, elle etait prete a le faire... A mesure qu'enflait sa fureur, son pas se raffermissait, elle retrouvait le courage, la combativite. Ce fut presque en courant qu'elle devala les dernieres marches de la tour. En rentrant dans sa chambre, Catherine trouva Sara aux prises avec un page inconnu dont les vetements humides proclamaient qu'il venait d'arriver. A la vue de Catherine, il se tourna vers elle, esquissant un salut un peu trop raide pour etre respectueux. — Je suis Poitou, page de monseigneur Gilles. Il m'envoie vous dire, Dame, qu'il desire vous voir dans l'instant. Catherine fronca les sourcils. Le garcon, qui pouvait avoir quatorze ans, etait d'une grande beaute : brun, les traits fins, un corps vigoureux et delie tout a la fois, mais, apparemment, il le savait trop et son attitude insolente deplut a la jeune femme. Elle passa devant lui, tendit sa cape mouillee a Sara et, sans le regarder remarqua dedaigneusement : — J'ignore ou tu as ete eduque, mon garcon, mais etant donne le rang du marechal de Rais, je supposais que ses gens auraient d'autres manieres. Aussi bien a la cour du roi Charles qu'a celle du duc Philippe de Bourgogne, les pages etaient gens courtois. Les joues mates du garcon s'empourprerent. Un eclair de colere brilla dans ses yeux noirs. Il n'etait pas habitue, sans doute, a etre traite avec ce dedain. Mais Catherine, maintenant, braquait son regard violet sur lui et il baissa la tete. Elle put voir qu'il serrait les poings, mais, lentement, il plia le genou. — Monseigneur Gilles, reprit-il d'une voix assourdie, m'envoie prier dame Catherine de Brazey de vouloir bien se rendre aupres de lui avant le festin qui doit avoir lieu dans la grande salle. Un instant, Catherine considera le garcon a ses pieds. Elle eut un bref sourire puis declara sechement : — Voila qui est mieux ! Je te remercie de ta docilite. Quant a me rendre aupres de ton maitre, il ne saurait en etre question. Pas plus que d'assister au festin. Va dire a Gilles de Rais que la dame de Brazey attend ici les explications qu'il lui doit. Cette fois, Poitou releva la tete et la considera avec une stupefaction non dissimulee. — Que j'aille... commenca-t-il. — Oui, coupa Catherine, et dans l'instant ! J'attends ton maitre ici. Il est temps, je pense, que lui aussi apprenne a me connaitre. Le page se releva, mate, et sortit sans rien ajouter. En se detournant, le regard de Catherine croisa celui de Sara. — Tu t'es fait un ennemi, remarqua la gitane. Ce garcon est petri d'orgueil. Il doit etre le favori du maitre. — Que m'importe? Je n'ai plus l'intention de menager qui que ce soit ici. Gilles de Rais a manque a sa parole. Arnaud n'est pas avec lui. — Alors, tu as raison. Il te doit des explications... Mais, crois-tu qu'il viendra ? — Oui, fit Catherine, je le crois. Un quart d'heure plus tard, en effet, Sara ouvrait la porte a Gilles de Rais. En si peu de temps, il avait pris celui de se changer. Il portait maintenant une longue houppelande de velours bleu sombre dont le bas et les larges manches dechiquetees trainaient a terre. Les signes du zodiaque, brodes en or, en argent et en soie rouge, decoraient cette robe et donnaient au sombre seigneur l'air d'un necromant. Un enorme rubis jetait des feux sanglants a l'index de sa main gauche. Il etait tout a la fois splendide et majestueux, mais Catherine etait bien decidee a ne pas se laisser impressionner. Assise tres droite dans l'unique chaise a haut dossier de sa chambre ce qui ne laissait au visiteur qu'un tabouret comme siege possible - elle s'etait vetue de velours noir, avec une austerite voulue. Un voile de mousseline noire, pose sur ses cheveux tresses en couronne, accentuait le cote endeuille de sa toilette sans parvenir a eteindre l'eclat lumineux de ses tresses dorees. Sara, les mains croisees sur son ventre et les yeux baisses, se tenait debout aupres d'elle, legerement en retrait, dans l'attitude discrete d'une suivante de bonne maison. Un peu surpris, peut-etre, par l'attitude hautaine de la jeune femme, Gilles de Rais salua, profondement, tandis qu'un sourire faisait luire l'eclat de ses dents blanches dans sa barbe bleue. — Vous m'avez demande, belle Catherine ? Me voici a vos ordres. Dedaignant a la fois le salut et les paroles aimables, elle attaqua aussitot. — Ou est Arnaud de Montsalvy ? — Que voila une etrange bienvenue ! Quoi, ma chere, pas un sourire ? Pas un mot aimable ? Pourquoi ces yeux durs, cette bouche serree pour accueillir le plus devoue de vos serviteurs ? — Repondez d'abord a ma question, Seigneur, la bienvenue viendra ensuite ! D'ou vient que je ne voie pas aupres de vous celui que vous deviez delivrer et me ramener comme vous m'en aviez fait la promesse ? — J'ai delivre Arnaud de Montsalvy. Il n'est plus aux mains de Richard Venables. Un brusque soulagement envahit Catherine. Dieu soit loue, il n'etait plus au pouvoir de l'Anglais ! Mais l'inquietude suivit immediatement. — Ou est-il alors ? — En lieu sur... Puis-je m'asseoir ? Cette longue chevauchee sous la pluie m'a rompu. Tout en parlant, il tirait l'un des tabourets aupres du fauteuil de Catherine et s'y installait en prenant grand soin des plis lourds de sa robe. Il semblait parfaitement a son aise et le sourire s'attardait sur son visage comme un masque. Les yeux noirs, profondement enfonces sous leur orbite, demeuraient cependant froids et scrutateurs. — Qu'appelez-vous en lieu sur ? Aupres du Roi notre sire ? Gilles de Rais secoua la tete et son sourire s'accentua avec, en outre, une nuance d'ironie qui n'echappa pas a la jeune femme. — J'appelle lieu sur le chateau de Sully-sur-Loire ou j'ai eu le privilege de le conduire et ou il se trouve a cette heure. Malgre son empire sur elle-meme, Catherine ne parvint pas a masquer sa surprise. — Chez La Tremoille ? Mais pourquoi ? Qu'y fait- il ? Gilles de Rais etendit ses longues jambes et offrit vers le feu ses mains, des mains tres blanches et dont, malgre elle, Catherine remarqua la finesse presque feminine. Il devait en prendre un soin extreme... Avec un soupir, il declara, sans regarder son interlocutrice, mais tres doucement : — Ce qu'il y fait ? Je ne saurais vous le dire... Ce que font d'ordinaire, j'imagine, les prisonniers d'Etat ! Le mot atteignit la jeune femme comme une balle. Elle bondit sur ses pieds, serrant de ses mains crispees les accoudoirs de son siege. Elle etait devenue rouge jusqu'a la racine de ses cheveux et, sous l'effet de la colere, ses yeux lancaient des eclairs. Une envie la prenait de tuer cet homme nonchalant qui, elle s'en rendait compte maintenant, jouait avec elle depuis dix minutes, comme un chat avec une souris. Prisonnier d'Etat ? Le plus fidele des capitaines du Roi ? Quel est ce conte et quelle espece de sotte croyez-vous que je sois ? Assez de faux-fuyants, Messire, et parlons clair, je vous prie, car, en verite, je crois bien que vous vous moquez de moi. J'avais votre parole et j'y croyais, malgre la violence qui m'a ete faite en cette maison. Ce n'est pas a Sully que vous deviez conduire Arnaud, vous le savez bien ! C'est ici ! Avec un nouveau soupir qui trahissait un profond ennui, Gilles se leva, lui aussi, ce qui lui permit de dominer la jeune femme de toute la tete. — Les temps ont change depuis Louviers, ma chere. Et il semble que vous ignoriez tout de la politique actuelle... Comme je l'ignorais moi-meme a Louviers. Le temps des songes creux, des illusions et des fariboles est termine, celui des gens senses est venu ! Mon cousin La Tremoille est desormais le seul habilite a porter la parole du Roi. Et il a decide... d'ecarter de sa route tous ceux qui auraient par trop tendance a gener sa politique et a revenir aux vues fumeuses de cette malheureuse fille, brulee par ordre de la Sainte Eglise. Il est temps que le pouvoir revienne a ceux qui, par droit de naissance, doivent l'exercer, et non pas a quelque bergere en folie ! Hors d'elle, Catherine cria : — Ce qui veut dire que votre cousin La Tremoille fait place nette afin de s'engraisser tout a son aise, que notre lamentable Roi est retombe plus que jamais sous sa coupe et que ce gras ruffian s'attaque maintenant a tous les fideles de Jehanne... cette malheureuse fille que vous serviez a genoux, il n'y a pas un an, monsieur le marechal ! Malgre la colere qui s'etait emparee d'elle, Catherine reflechissait a toute vitesse et observait son adversaire. Elle l'avait vu palir quand elle avait prononce le nom de La Tremoille. Elle en conclut qu'elle avait touche juste. Toute a son amour, elle s'etait peu souciee de la politique et des repercussions que pouvait avoir, sur la Cour et sur le Roi, la mort de Jehanne. Il y avait trop longtemps que Georges de La Tremoille et sa clique luttaient contre l'envoyee de Dieu. Jehanne genait ces grands seigneurs rapaces, avides de s'engraisser a n'importe quel prix et aux depens de n'importe quelle bourse. Ils avaient combattu sournoisement la jeune fille, n'avaient rien fait pour la delivrer et, maintenant qu'elle n'etait plus, ces gens sans scrupules reprenaient tout leur pouvoir sur le faible Charles VII qui, dans les mains habiles de La Tremoille, n'etait qu'un jouet. Le gros chambellan savait trop les points faibles de son maitre ; avec des plaisirs et des femmes, on en faisait ce que l'on voulait... Mais Gilles n'avait rien repondu. Et, comme ses yeux noirs guettaient la jeune femme, elle ajouta sechement : — En tout cas, j'aimerais savoir quel chef d'accusation La Tremoille a pu trouver contre Arnaud, la droiture, la loyaute faites homme ! — Ah ! que l'amour est donc une belle chose et que j'envie Montsalvy de vous en avoir inspire un semblable ! Cela aveugle ! Ma chere, votre bel ami s'est mis hors la loi en s'introduisant dans Rouen sans permission de notre Roi, qui, dans sa sagesse, avait juge bon d'abandonner la fameuse Pucelle a son sort. Tenter de la delivrer, c'etait s'elever contre la volonte du Roi. — J'ai, moi aussi, tente de la delivrer. — Aussi etes-vous egalement hors la loi, chere Catherine, et confiee a mes soins comme Arnaud de Montsalvy est confie a La Tremoille. Vous n'avez pas le droit de quitter ce domaine... sous peine de vous retrouver tres vite au fond de quelque forteresse bien noire, fit le marechal avec un aimable sourire. Sous le coup, Catherine chancela, mais son orgueil la maintint debout presque malgre elle, repoussant la main de Sara qui se tendait pour la soutenir. Elle parvint meme a sourire avec une intraduisible expression de mepris. A merveille ! Et moi, sotte, qui vous prenais pour un gentilhomme, qui ai cru en la parole d'un marechal de France ! Alors que vous n'etes rien, rien que le plat valet de La Tremoille, pret a vendre ses amis au plus offrant. Vous oubliez seulement que d'autres savent la verite sur Arnaud et sur moi. La Hire... — La Hire est prisonnier dans Louviers que l'Anglais a repris. Et votre ami Xaintrailles a, lui aussi, ete pris sur l'Oise. Ne me parlez pas davantage du connetable de Richemont que le Roi a eloigne de sa personne et qui risque sa tete s'il ose reparaitre a la Cour. Quant a la reine Yolande, l'envahissante belle- mere de Sa Majeste, qui se melait de regenter le royaume, le Roi lui a fait comprendre, apres les fetes du mariage de sa fille, que ses terres de Provence la reclamaient. Elle doit etre, a cette heure, a Tarascon... C'est loin, Tarascon ! Cette fois, Catherine demeura muette. Un vertige s'empara d'elle devant l'abime que Gilles, avec une cruaute calculee, ouvrait sous ses pieds. Elle comprenait maintenant toute l'etendue de la machination ourdie par La Tremoille. Il avait savamment mene sa barque, circonvenu le Roi jusqu'a lui faire eloigner, exiler ses plus fideles serviteurs, les plus surs soutiens du royaume contre l'Anglais : le connetable de Riche- mont et la reine Yolande, mere de sa femme. Et le triste Charles VII, oublieux des services rendus, de ses villes reconquises, du sacre de Reims, etait retombe, avec joie sans doute, dans le piege de la vie facile et des plaisirs douteux. — Ainsi donc, fit-elle douloureusement, le sang verse ne sert a rien ! Le vrai roi de France, c'est La Tremoille, et il ne vous repugne pas de le servir, vous qui avez rang de prince ? — La Tremoille est mon cousin, belle dame, et un pacte, dument signe, me lie a lui pour le meilleur et pour le pire. Mais le pire n'est pas a craindre. — Alors, remettez-moi entre ses mains, comme vous avez fait d'Arnaud. Nous etions unis a Rouen, vous devez nous unir egalement dans le chatiment puisque vous estimez que nous en meritons un. Conduisez-moi a Sully... Brusquement, Gilles de Rais se mit a rire, avec tant de violence et de ferocite que la jeune femme, tremblante, pensa que les loups, s'il leur arrivait de rire, devaient ainsi faire. — Je sers mon cousin, mais je protege egalement mon avantage, ma chere. Peut-etre vous ferai-je... plus tard, conduire a Sully, mais seulement lorsque j'aurai obtenu de vous ce que je veux. — Que voulez-vous ? — Deux choses inestimables pour un homme de ma sorte qui a la passion des objets de pure beaute : vous d'abord... et ensuite certain diamant noir dont la possession vous a rendue presque aussi celebre que vos admirables cheveux... Voila donc la raison de ces menees tortueuses ? Voila ce que voulait Gilles de Rais ? La fureur, la haine et le degout envahirent d'un seul coup l'ame de Catherine, la sauvant du chagrin et des larmes. Elle lui eclata de rire au nez. — Vous etes fou ! Je ne saurais, monsieur le marechal, vous remettre l'un ni l'autre de ces deux objets. Le diamant n'est plus entre mes mains et ma personne ne m'appartient plus : j'attends un enfant... Le desappointement se peignit sur le visage de Rais. Il fit trois pas vers Catherine, la prit par le poignet et F ecarta legerement pour considerer sa silhouette, sa taille deja legerement epaissie. — C'est ma foi vrai ! dit-il d'une voix qui tremblait. Mais, au prix d'un effort sur lui-meme, il parvint a se ressaisir et, de nouveau, il sourit. — Eh bien... mais je saurai attendre, aussi bien la femme que le diamant ! Je sais que vous n'avez plus ce bijou sans pareil, mais je sais aussi qu'il est toujours votre. Et, des qu'il vous sera possible de toucher certain messager... ce moine qui a le pouvoir d'entrer si aisement chez nos ennemis et, notamment, dans la bonne ville de Rouen, n'est-ce pas ? Allons, il savait tout ! Catherine etait dans sa main, sans plus de force qu'un oiseau sorti de l'?uf. Mais sa propre situation l'angoissait moins que celle d'Arnaud, livre sans defense a son pire ennemi. Qu'allait faire de lui La Tremoille, au fond de son chateau cerne par la Loire ? Videe de son courage, elle se laissa tomber sur son siege, luttant contre l'evanouissement qui venait. Elle avait envie de mourir, tout de suite, de cesser une bonne fois de se battre contre des montagnes. Quand elle atteignait un sommet, pensant que, sur l'autre versant, la route serait plus facile, elle s'apercevait qu'une autre montagne, plus haute et plus rude, etait derriere la premiere. Il y en aurait sans doute, comme cela, jusqu'a la fin des temps, jusqu'au bout de ses forces... — A quoi bon ? fit-elle pour elle-meme sans se rendre compte qu'elle parlait tout haut. Tout est inutile ! A cette heure, sans doute, Arnaud a cesse de vivre... — S'il n'y avait eu que ce cher La Tremoille, repondit Gilles avec desinvolture, ce serait, en effet, chose faite. Mais notre Arnaud a tant de seduction !... et ma belle cousine Catherine a toujours montre pour lui la plus grande faiblesse. Soyez sans inquietude, ma chere, la dame La Tremoille veille sur lui avec autant... et peut-etre plus de sollicitude que vous ne sauriez le faire vous-meme ! Vous savez bien qu'elle a toujours eu un faible pour Montsalvy ! Cette derniere cruaute et tout ce qu'elle sous-entendait vinrent enfin a bout de la resistance de Catherine. Avec un cri de douleur, elle s'effondra dans les bras de Sara et se mit a sangloter, blessee au plus profond. Et le spectacle de sa souffrance eut raison de la reserve de Sara. — Allez-vous-en, Monseigneur ! fit-elle rudement. Vous avez fait assez de mal comme cela ! Il haussa les epaules et se dirigea vers la porte, puis, se retournant, il lanca a Sara : Du mal ? Allons donc ! Il suffit de voir les choses sous leur vrai jour. Apres tout, rien n'oblige dame Catherine a quitter cette maison ou elle sera toujours traitee selon ses merites... C'est-a-dire en reine ! Je ne vois pas qu'il y ait la rien de si tragique. Vous devriez lui dire, ma fille, qu'il y a, pour une femme intelligente, tout interet a hurler avec les loups. La partie est jouee... et gagnee. Rien ne peut plus atteindre la puissance de mon cousin... ni la mienne ! — Rien ?... Sara, brusquement, venait de lacher Catherine qui faillit s'effondrer a terre. La zingara etait devenue bleme tandis que ses yeux se dilataient, devenaient enormes et fixes. Elle etendit un bras et marcha vers le marechal d'un pas saccade d'automate, si semblable a une somnambule qu'il fronca les sourcils et recula... Comprenant que Sara etait prise d'une de ces etranges crises de clairvoyance au cours desquelles le voile de l'avenir se dechirait devant elle, Catherine avait cesse de pleurer et retenait sa respiration. La voix de la bohemienne s'eleva, monocorde : — Ta puissance a des pieds d'argile et de cendre, Gilles de Rais... Il y a du sang, des flots de sang autour de toi, tellement de sang qu'il t'engloutit et te submerge... Il y a des hurlements de douleur, des bouches qui crient vengeance, des mains qui appellent la justice. Et la justice viendra... en son temps... Je vois une grande ville pres de la mer... une foule enorme... un triple gibet ! J'entends le son des cloches et des prieres... Tu seras pendu, Gilles de Rais... et le feu devorera ton corps ! La voix prophetique s'eteignit. Alors, avec un cri de terreur, le seigneur de Rais s'enfuit en courant... Toute la nuit, les echos du chateau retentirent du bruit du banquet et de la fete. Dans la grande salle, Gilles, sa famille et ses capitaines festoyaient, mais, dans les cuisines, les salles de gardes et les dependances, les hommes d'armes menaient joyeuse vie avec les servantes. Les cris, les rires et les chansons a boire parvenaient a percer meme l'epaisseur des murs de Champtoce montaient des cours, des escaliers jusqu'a la chambre ou les yeux secs mais le c?ur serre, Catherine cherchait en vain un moyen d'echapper a sa prison. — Pourquoi ne t'ai-je pas ecoutee, repetait-elle inlassablement a Sara, pourquoi suis-je venue dans ce guepier ? J'aurais du courir a Bourges, voir la Reine a tout prix... — Tu ignorais le traquenard tendu. Tout etait bien combine. Le premier corps de garde t'aurait arretee, jetee dans quelque basse-fosse. — En suis je plus avancee entre les murs de ce chateau ? Je suis prise et bien prise. Jusqu'a mon corps, deja alourdi, qui me tient captive. Comment faire, comment sortir ? — Calme-toi, murmura Sara en caressant doucement les cheveux denoues de la jeune femme, calme- toi, je t'en supplie. Dieu t'enverra un secours, j'en suis certaine. Il faut esperer, prier... et guetter l'occasion favorable. La premiere chose, vois-tu, est de sortir d'ici. Ensuite... — Ensuite courir au secours d'Arnaud et... — Tu veux dire courir a Sully ? Risquer de tomber entre les mains de La Tremoille pour le seul plaisir d'etre dans les memes prisons que lui ? Que non pas ! Chercher un refuge, oui ; et ensuite celui qui saura vous defendre et faire entendre raison au Roi... meme s'il faut courir jusqu'en Provence pour demander justice a Madame Yolande. Essaie de te reposer, ma mignonne, l'esprit est plus clair quand il est plus dispos. Je suis la, pres de toi. Je veillerai sur toi. A nous deux, nous en sortirons... Bercee par la voix de sa vieille amie, Catherine, peu a peu, s'apaisa, reprit courage. Mais, au lever du jour, un poing ferre ebranla la porte. Comme dans un cauchemar, Catherine vit des hommes d'armes envahir sa chambre. Le cri qu'elle poussa fut sans echo. Avant qu'elle ait pu seulement protester, Sara avait ete arrachee de ses bras, malgre les efforts qu'elle faisait pour la retenir, entrainee dans le couloir... — Monseigneur Gilles m'a donne l'ordre d'arreter la sorciere ! cria le sergent en laissant retomber derriere lui la lourde porte de chene. Catherine, alors, comprit qu'elle etait seule, definitivement abandonnee de tous et du Ciel meme. Secouee de sanglots, desesperee, elle s'ecroula parmi ses oreillers. La crise de desespoir ne fut que passagere. Catherine ne s'y etait abandonnee que parce que cette nuit d'angoisse lui avait fait toucher le fond de son courage. Mais l'instinct combatif etait trop solidement ancre en elle pour qu'elle ne relevat pas la tete et ne se jetat pas a corps perdu dans la bataille. Une colere folle bouillonnait dans sa tete, rechauffant ses muscles epuises, renvoyant au c?ur le sang qui se glacait dans ses veines, jouant le role salutaire d'un revulsif. Elle sauta de son lit comme on s'evade, fit une toilette rapide et assez sommaire, se contentant de baigner d'eau son visage gonfle par les larmes et de savonner ses mains. Mais elle prit son temps pour se coiffer, lustrant et relustrant ses cheveux, surtout pour laisser a ses traits le temps de redevenir normaux. Catherine savait depuis longtemps que sa beaute etait sa meilleure arme et que, si elle voulait gagner cette nouvelle bataille, il ne s'agissait pas de l'affronter avec le visage ravage d'une victime. Son instinct lui disait qu'avec un homme tel que Gilles de Rais la faiblesse etait le plus lourd desavantage ! Rafraichie, coiffee, elle mit un peu de parfum, une robe de velours brun doublee de satin blanc et ourlee d'une mince bande d'hermine et, renoncant aux trop solennelles coiffures a cornes, a bourrelets ou au hennin, se contenta d'entourer sa tete d'un voile blanc. Elle prit-des gants, un missel et, pour commencer, s'en alla a la chapelle ou, a cette heure, l'aumonier du chateau avait coutume de dire, pour les serviteurs, une messe du lever du jour. Le secours de Dieu lui paraissait indispensable dans sa solitude et sa faiblesse. Les suites de la fete se faisaient sentir, la aussi. Hormis le chapelain et un enfant de ch?ur, la petite chapelle etait vide et Catherine eut l'impression d'avoir Dieu pour elle toute seule. C'etait, en verite, une toute petite chapelle, mais ravissante. La passion de Gilles de Rais pour la perfection en avait fait une chose de beaute, un ecrin bleu pour un autel de precieuse orfevrerie et pour un immense crucifix d'or massif sur croix d'ebene comme Catherine n'en avait jamais vu. Bleues etaient les voutes angevines dont les caissons s'etoilaient d'or, bleus les vitraux teintes de grisailles qui faisaient chanter plus haut leur profondeur, bleus les coussins qui parsemaient les bancs seigneuriaux, bleus enfin les tapis dont l'epaisseur donnait a cette chapelle quelque chose de trop luxueux et de trop sensuel. C'etait un hymne a la puissance de Gilles plus qu'a la gloire de Dieu. Il devait venir la pour y rever d'un ciel fastueux ou, comme ici, il aurait la premiere place et regnerait en maitre sur les foules a genoux. Mais, pour le moment, l'esprit de Catherine etait ferme a la splendeur de l'oratoire. Les yeux clos, les mains jointes, elle pria de toute son ame pour obtenir la force necessaire et pour que s'eloignat d'elle cette peur qui l'affaiblissait. Elle recut la communion avec ferveur puis, durant de longues minutes encore, elle implora la Sainte Mere de Dieu pour tous ceux qu'elle aimait et qui, comme elle-meme, etaient en grand peril. Enfin, un peu reconfortee, elle quitta la chapelle au moment ou le guetteur, mal reveille, se decidait a corner l'ouverture des portes. Le temps etait clair, ce matin, et l'aurore rosissait les flaques d'eau dans la cour. Les rustauds de cuisine, baillant eperdument, transportaient avec nonchalance les bassines de detritus que des marmitons expulsaient des cuisines. Le chateau s'appretait a balayer les dernieres vapeurs de l'enorme ripaille et a commencer une nouvelle journee. Catherine songea un instant qu'a cette heure Gilles devait dormir, mais elle se dirigea tout de meme d'un pas ferme vers ses appartements. Elle s'apercut bientot que c'etait une entreprise ardue. Sur chaque marche de l'escalier, il y avait au moins un homme endormi. Roules en boule ou etendus de tout leur long, les soldats sommeillaient la ou l'alcool les avait abattus, certains serrant encore contre leur poitrine un tonnelet ou un hanap. Partout, il y avait des flaques de vin d'ou emanait une odeur si ec?urante que Catherine dut chercher dans son corsage un sachet de parfum pour le tenir contre ses narines. Tout cela ronflait effroyablement, evoquant irresistiblement les grandes orgues dereglees d'un organiste fou. Quelques femmes se melaient aux hommes, ronflant elles aussi, la bouche grande ouverte, les cheveux colles par le vin. La lumiere, encore incertaine dans la haute vis de pierre, violacait les trognes enluminees tandis que la fraicheur de l'aube bleuissait la peau des filles. Certaines cherchaient instinctivement, du fond de leur sommeil, leurs vetements epars pour s'en proteger. Avec une grimace de degout, Catherine escalada tous ces corps affales, sans trop se soucier de l'endroit ou elle posait le pied. Dans la grande salle, le meme desordre regnait, encore aggrave par les reliefs du festin qui avaient roule un peu partout. Quelques seigneurs dormaient la, dans les hauts fauteuils ou ils avaient festoye. Catherine passa outre, gagnant l'autre aile. Enfin, elle parvint a la porte de la chambre de Gilles. Elle la connaissait parce que la vieille dame de Craon la lui avait montree en lui faisant visiter le chateau. De cha que cote du vantail, une torche achevait de se consumer et brasillait faiblement. Mais, en travers du seuil, un corps etait etendu. La lumiere d'un vitrail tombait d'aplomb sur le visage du dormeur et la jeune femme reconnut-Poitou, le page. Du pied, elle secoua le corps du garcon jusqu'a ce qu'avec un juron il s'eveillat. — Qui va la ? Il reconnut pourtant Catherine et fut debout en un clin d'?il. Lui aussi avait du abuser des vins. Sa figure aux traits amollis etait grise, ses yeux ternes et des plis de lassitude marquaient les coins de sa bouche. — Dame, que voulez-vous ? demanda-t-il d'une voix enrouee. — Voir ton maitre. Et sur l'heure ! Poitou haussa les epaules et entreprit maladroitement de refermer son pourpoint que, seule, la ceinture retenait. — Il dort et je crains qu'il ne puisse vous entendre. — Si tu veux dire par la qu'il est trop ivre pour comprendre ce que j'ai a lui dire, je n'en crois rien. Il ne l'etait pas trop, voici une heure, quand il fit arreter ma servante. J'entends qu'il s'explique. Va me le chercher ! Le garcon secoua la tete tandis que son visage s'assombrissait. — Dame, je ne desire pas vous offenser et je vous supplie de me croire. Il y va de la vie pour quiconque oserait entrer dans la chambre de monseigneur Gilles. — Que m'importe ta vie ? Je veux le voir, te dis- je ! cria Catherine exasperee. — Il ne s'agit pas de ma vie, Dame, mais de la votre. Il me tuera, certes, si j'entre... mais le deuxieme coup de dague sera pour vous. Malgre sa determination, Catherine hesita. Poitou etait sincere, visiblement, et il devait bien connaitre son maitre. D'un ton suppliant, le jeune page ajoutait, baissant la voix : Croyez-moi, dame Catherine, je ne plaisante pas. Mieux vaut pour vous remettre a plus tard. Je dirai que vous etes venue, que vous voulez lui parler, mais partez, par pitie, partez ! A cette heure, Monseigneur n'est plus qu'un fauve dechaine. Il n'a... Il n'en dit pas plus. La porte venait de s'ouvrir, livrant passage a Gilles de Rais en personne. Impressionnee peut-etre par la peur qui habitait la voix du page, Catherine, a sa vue, eut un mouvement de recul. Il etait seulement vetu de chausses rouges, lacees etroitement a la taille. Son torse epais, couvert de poils noirs et frises, etait nu. Sous la peau brune roulaient des muscles lourds. Son aspect et l'odeur forte qui emanait de lui evoquaient vraiment ce fauve dont Poitou avait parle, tandis que le reflet rouge d'un vitrail, ou passait le soleil levant, accentuait l'expression demoniaque du visage. Les yeux injectes de sang eurent un eclair en reconnaissant Catherine. D'une bourrade, il repoussa le page qui allait dire quelque chose, puis sa main s'abattit sur le bras de la jeune femme qui eut l'impression d'etre prise dans un etau. — Viens ! dit-il seulement. En franchissant, trainee par lui, le seuil de la chambre, Catherine sentit la peur l'envahir. Les volets etaient clos, les rideaux tires et il regnait dans cette chambre une obscurite presque totale. Seule une vacillante lampe a huile posee sur un coffre repandait une lumiere incertaine. La chaleur etait etouffante et l'odeur du vin, de relents humains revulsa de nouveau la jeune femme. Elle tenta de degager son bras mais Gilles la tenait bien. — Lachez-moi ! cria-t-elle d'une voix etranglee par la peur. Il ne parut pas entendre. Il l'entraina ainsi jusque vers le grand lit defait dont les draps trainaient a terre. Dans la lueur rougeatre de la lampe, la jeune femme vit une forme humaine bouger parmi les coussins et les couvertures. Le bras de Gilles plongea dans cette direction et ramena une fille gemissante, vetue seulement de ses longs cheveux noirs. — Va-t'en ! fit-il, toujours du meme ton monocorde et comme absent. La fille balbutia quelque chose. Catherine, eberluee, vit que son corps adolescent etait marque de curieuses raies sombres... et aussi qu'elle semblait au comble de la terreur. Elle devait etre tres jeune, a peine quinze ans, et, pour se proteger, elle tenta de chercher refuge derriere l'une des colonnes du lit. Mal lui en prit. Gilles saisit un fouet a chiens qui trainait sur les marches du lit et l'en cingla par trois fois. — J'ai dit, va-t'en ! aboya-t-il. La fillette hurla, mais courut en trebuchant vers la porte. Un instant, Catherine vit luire l'eclair blanc de son corps dans la clarte du dehors. La stupeur qui l'avait saisie devant l'etrange tournure que prenait sa demarche fit place a une terreur folle. Elle comprit que Poitou n'avait rien exagere et qu'a cette heure le maitre de Champtoce n'avait plus rien d'humain. Elle voulut, elle aussi, courir vers la porte et vers le jour, mais, de nouveau, la terrible main s'abattit sur elle. — Pas toi, grogna-t-il. Toi, tu restes ! Il jeta le fouet et, sans plus d'explications, la prit dans ses bras. Du coup, le souffle coupe, Catherine crut etouffer. Elle etait ecrasee contre une poitrine dure et velue. Elle eut la sensation d'etre prise entre les pattes d'un de ces ours qu'elle avait vus, a Hesdin, dans la menagerie de Philippe de Bourgogne. Celui-la sentait la sueur et le vin. Ec?uree, Catherine se debattit, frappant de ses poings, le repoussant de toutes ses forces. Ce n'etait pas facile. L'ivresse qui le tenait decuplait ses forces qui, en temps normal, etaient respectables. La jeune femme sentit la chaleur humide de sa bouche sur son cou et perdit l'equilibre. Il la soulevait de terre pour la jeter sur le lit. Il geignait contre elle, prononcant des paroles qu'elle ne pouvait comprendre. Il etait au-dela de tout entendement. Pour lui echapper, il fallait ruser... Cessant brusquement de lutter, elle se laissa porter sur le lit, mais, a peine son dos eut-il touche le matelas que, profitant du desequilibre momentane que le geste de la poser avait occasionne a Gilles, elle roula sur elle-meme et glissa dans la ruelle avec la rapidite d'un eclair. Aussitot, le lit cria sous le poids de Gilles qui, pensant se jeter sur Catherine, s'abattit de toute sa hauteur. Il ne rencontra que le vide et poussa un hurlement de rage. Mais deja la jeune femme avait couru a une fenetre, tire les rideaux, claque le volet. Un flot de soleil inonda la chambre et aveugla un instant l'homme encore etendu sur le lit. Il bondit sur ses pieds et Catherine, terrifiee, le vit tirer une dague. Son visage convulse de fureur etait celui d'un fou. Elle avait cru que le jour le degriserait, qu'en chassant l'obscurite elle chasserait aussi les demons, mais elle comprit qu'elle avait fait un mauvais calcul, qu'elle avait seulement dechaine les pires instincts de Gilles. Les dents grincantes, les yeux flambants, il marcha vers elle. Affolee, car elle pouvait lire sa mort dans le regard de cet homme, elle chercha desesperement une arme, quelque chose pour se defendre... Sur un coffre, elle apercut une cuvette pleine d'eau sale posee aupres d'une aiguiere. C'etait sa seule chance... Glissant vivement derriere un haut fauteuil, elle saisit la cuvette et, de toutes ses forces, la jeta a la tete de Gilles. La cuvette d'argent etait lourde. Elle resonna en roulant a terre tandis que l'homme, suffoque par cette douche imprevue, se laissait tomber sur le sol, a demi aveugle. Catherine, alors, ne perdit pas son temps a attendre ses reactions. Elle courut a la porte, tira le verrou et se jeta au-dehors. Dans la galerie, elle se trouva nez a nez avec Poitou. — Tu avais raison. Il est fou ! souffla-t-elle encore a demi etranglee par la peur qu'elle avait eue. — Fou non ! Mais bizarre ! Rentrez chez vous, dame Catherine, je vais le calmer. Je sais ce qu'il faut faire. Mais, par Notre Dame, vous avez de la chance. Je n'aurais pas cru que vous en sortiriez vivante ! Ce fut au tour de Catherine de froler la folie dans les mornes heures qui suivirent. Les machoires du piege refermees sur elle lui semblaient monstrueusement terrifiantes : Que pouvaient son courage et sa logique saine contre un etre de la sorte de Gilles ? Elle se heurtait au pire obstacle jamais rencontre, l'anomalie mentale, et elle s'effrayait de cet inconnu sinistre qu'elle venait de decouvrir en Gilles. Aussi quand, vers le milieu du jour, Anne de Craon franchit le seuil de sa chambre, fut-elle presque soulagee. Tous les habitants de ce chateau maudit lui paraissaient tellement inquietants, vus a travers le prisme de sa peur, que la vieille dame lui sembla extraordinairement normale et sympathique. Pourtant, elle etait, elle aussi, tres inquiete. — Pourquoi avez-vous fait cela ? Pourquoi etes- vous allee chez Gilles, malheureuse enfant ? Ignoriez- vous donc que nul, pas meme son grand-pere, n'a le droit de franchir, quand il s'y est retire, le seuil de ses appartements ? — Comment l'aurais-je su ? s'insurgea Catherine. Et comment aurais-je pu deviner que cet homme n'etait qu'a moitie normal ? — Il n'est pas anormal, ou du moins je ne le crois pas. Seulement, il semble que les heures noires de la nuit dechainent en lui certaines forces mauvaises, incontrolables. Les filles qu'il entraine avec lui ou ses pages ont trop peur pour se plaindre. Il n'est pas bon, voyez-vous, de chercher a connaitre la nature profonde des etres, meme ceux de sa propre famille. — Mais... sa femme ? La vieille chatelaine haussa les epaules. Depuis la naissance de la petite Marie, Gilles n'a plus jamais franchi le seuil de sa chambre. Il passe ses nuits, quand il est au chateau, avec ses habituels compagnons Sille, Briqueville et ce page maudit qu'il couvre de faveurs et de presents. Ma petite-fille et l'enfant sont aussi bien a Pouzauges ou nous les avons envoyees. Mais laissons cela ! Je suis venue vous supplier de paraitre au souper, Gilles l'exige ! — Je n'ai pas a lui obeir ! Je n'irai pas ! Je veux seulement qu'il me rende mes serviteurs. C'etait cela que j'etais allee lui demander ce matin. — Et vous n'avez reussi qu'a declencher une fureur terrible. Sans mentir, Catherine, vous devez la vie a mon epoux. Aussi, je vous en conjure, venez au souper. Ne le poussez pas a bout... surtout si vous tenez a la vie de vos serviteurs ! La jeune femme, accablee soudain sous le poids du chagrin, se laissa tomber sur le lit et leva sur la dame de Craon un regard noye de larmes. — Ne pouvez-vous comprendre la repugnance que j'eprouve, vous qui semblez bonne et clairvoyante ? Je suis retenue ici, contre mon gre, prisonniere pour des crimes illusoires, on me separe de ceux qui me sont fideles et, par-dessus le marche, il me faut faire bon visage a leur bourreau ? N'est-ce pas trop demander ? Une extraordinaire expression de douceur se repandit sur le visage aigu de la vieille dame. Elle se pencha et, brusquement, embrassa Catherine. — Ma mie, au cours de mon existence deja longue, j'ai appris que les femmes de ce siecle, et cela quel que soit leur rang, doivent se battre tout au long de leur vie. Et aussi que, plus encore que la guerre, la peste, la mort ou la ruine, c'est l'homme qui est leur pire ennemi ! On se bat avec les armes que l'on possede. Et parfois mieux vaut plier la rage au c?ur que s'opposer a la tempete au risque d'etre brisee. Croyez- moi. Paraissez au diner de ce soir. Et soyez aussi belle que vous pourrez ! Je n'ai aucune envie que messire Gilles s'imagine que je cherche a lui plaire, s'insurgea Catherine. — Il ne s'agit pas de cela. La beaute a un etrange pouvoir sur Gilles. Il a pour elle un tel culte que l'on peut dire, sans crainte d'exagerer, qu'elle l'impressionne. Tout au moins quand il est a jeun ! Je le connais bien. Suivez mon conseil. Je vais vous envoyer des chambrieres. Quand les trompes du chateau cornerent l'eau et que les valets apporterent dans la grande salle les bassins parfumes ou les convives allaient tremper leurs doigts avant de passer a table, Catherine fit son apparition sur le seuil de la haute porte. Apparition etait bien le terme qui lui convenait car jamais elle n'avait ete aussi pale... ni peut-etre aussi belle ! D'une beaute a la fois tragique et saisissante ! Le velours pourpre de sa robe cernait ses epaules et sa gorge dont aucun bijou ne venait trancher l'eclat. Le hennin, assorti, laissait trainer jusqu'a terre, derriere elle, le nuage rouge d'un long voile de mousseline. Elle avait l'air d'une flamme, mais, dans son etroit visage immobile, seuls les yeux immenses et la bouche tendre semblaient vivre. Un silence l'accueillit tandis qu'elle s'avancait lentement entre la double haie de valets en livree, comme si un charme avait soudain fige tous les assistants. Gilles de Rais, le premier, secoua le sortilege. Quittant son dais seigneurial, il vint au-devant d'elle a longues enjambees rapides et, sans un mot, lui tendit son poing ferme pour qu'elle y posat sa main. Cote a cote, ils traverserent la salle jusqu'a la table ou avaient deja pris place Jean de Craon, sa femme et les capitaines de la maison. Gilles conduisit Catherine a la place voisine de la sienne propre et, en la saluant, declara brievement : — Vous etes tres belle, ce soir ! Je vous remercie d'etre venue... et vous prie d'excuser l'incident de ce matin. — Je n'y songeais deja plus, Monseigneur, murmura Catherine. Pendant tout le repas, ils n'echangerent pas d'autres paroles. De temps en temps, Catherine sentait, sur elle, le regard de Gilles, mais elle ne levait les yeux de son assiette que pour repondre au vieux Craon qui faisait de visibles efforts pour soutenir une conversation plus que languissante. Elle touchait a peine aux poissons et aux venaisons qui lui etaient servis, mais le seigneur de Rais, lui, ne perdait pas un coup de dents et devorait avec un appetit de loup, engloutissant tranches de pate, poulets entiers et cuissot de chevreuil. Il faisait glisser le tout avec de larges rasades d'un vin d'Anjou dont l'echanson, debout derriere lui, emplissait continuellement sa coupe. Peu a peu, le vin faisait son effet et son visage s'empourprait. Comme on apportait les bassins de confitures, il se tourna brusquement vers Catherine. — Poitou m'a dit que vous desiriez me parler ce matin. Que vouliez-vous ? A son tour, la jeune femme se detourna legerement pour lui faire face. Le moment etait venu et elle toussota afin de s'eclaircir la gorge. Mais elle planta son regard bien droit dans les yeux sombres de Gilles. — Ce matin, a l'aube, au mepris de tout droit, vous avez fait arracher de ma chambre Sara, ma servante. Que dis-je ? Bien plus qu'une servante ! Elle m'a elevee et je la considere comme ma plus fidele amie. Apres ma mere, elle est l'etre qui m'est le plus cher au monde. A l'evocation de sa tendresse pour Sara, sa voix trembla legerement, mais elle s'obligea a continuer, serrant ses doigts entrelaces pour maitriser cette emotion. — De plus, mon ecuyer, Gauthier Malencontre, a ete jete en prison le soir meme de mon arrivee. On a toujours refuse de me le rendre en alleguant que c'etait a vous d'en decider. C'est donc a vous, Monseigneur... - le mot eut du mal a passer - que je m'adresse pour que me soient rendus mes serviteurs. La main brune de Gilles s'abattit sur la table faisant sauter la vaisselle. Votre ecuyer s'est mele d'affaires qui ne le concernaient pas. Il a blesse l'un de mes hommes et, normalement, il devrait etre pendu depuis longtemps. Pourtant, afin de vous etre agreable, j'ai decide de lui donner une chance de conserver sa miserable vie et d'aller se faire pendre ailleurs. — Une chance ? Laquelle ? — Demain, il sera mene hors de ce chateau. On le laissera prendre de la distance. Mais ensuite, je me lancerai a sa poursuite avec mes hommes et mes chiens. Si nous le reprenons, il sera pendu. S'il nous echappe, il pourra, bien entendu, aller ou bon lui semblera. Catherine s'etait levee d'un mouvement si brusque que la chaise a haut dossier ou elle etait assise bascula et tomba a terre avec fracas. Pale jusqu'aux levres, elle darda sur Gilles des yeux fulgurants. — Une chasse a l'homme, hein ? Divertissement raffine pour un seigneur qui s'ennuie ! Voila donc comment vous faites droit a ma requete ? Voila comment vous respectez la justice seigneuriale qui fait dependre mes gens de moi seule ? — Vous etes en mon pouvoir. Je suis encore tres bon de vous accorder cette chance. Je vous rappelle que je pourrais brancher haut et court votre ribaud... et vous livrer vous-meme aux gens du Roi. — Ne confondez pas ; aux gens de messire de La Tremoille ! Je ne crains rien des gens du roi Charles. A son tour, Gilles s'etait leve. Son visage etait convulse de fureur et sa main, sur la table, cherchait un couteau. — Vous changerez sans doute d'avis avant longtemps, belle dame ! Quant a moi, ma decision est formelle. Ce Gauthier jouera sa vie demain devant mes limiers. Si vous refusez, je le ferai pendre des ce soir. Quant a votre sorciere, elle peut remercier Satan, son maitre, que j'aie a savoir d'elle certaines choses car, sans cela, elle serait deja liee a quelque bon poteau avec des fagots autour d'elle. J'ai besoin d'elle, je la garde ! Plus tard, je verrai a decider de son sort. Les dents serrees, pale de colere, Catherine toisa le sire de Rais. Sa voix sonna avec une incroyable durete tandis qu'elle lui lancait : — Et vous osez porter les eperons d'or de chevalier ? Et vous osez vous dire marechal de France, porter les fleurs de lys dans vos armes ? Mais le dernier de vos valets a plus de loyaute et d'honneur que vous ! Pendez, brulez mes gens, faites-moi tuer, moi aussi, apres avoir livre a votre cousin votre compagnon d'armes, Arnaud de Montsalvy. Ma derniere parole sera pour prendre le ciel a temoin que Gilles de Rais est un traitre et un felon ! Au milieu de l'enorme silence qui s'etait abattu sur la grande salle ou les valets memes retenaient leur souffle, elle saisit sur la table la grande coupe d'or de Gilles, pleine de vin, et la lui jeta au visage. — Buvez, monsieur le marechal, ceci est le sang des faibles ! Dedaignant la rumeur scandalisee que son geste avait soulevee, Catherine tourna le dos et, tete haute, le voile rouge de son hennin voltigeant derriere elle comme une oriflamme au combat, elle sortit de la salle. Lentement, Gilles de Rais essuya du revers de la main les gouttes rouges qui coulaient sur son visage et jusque dans sa barbe aux reflets bleus. A peine hors de la salle, Catherine s'arreta un instant pour respirer profondement deux ou trois fois. De si violentes emotions etaient mauvaises pour son etat et elle etouffait dans sa robe. Un peu calmee, elle se dirigea lentement vers l'escalier pour regagner sa chambre. Elle avait deja monte quelques marches quand un bruit de course retentit derriere elle. L'instant suivant, elle se plaquait contre le mur de pierre avec un cri de frayeur. Le visage convulse de fureur, Gilles de Rais venait de bondir sur elle et l'empoignait a la gorge si brutalement qu'elle ne put retenir un gemissement. Ses doigts durs lui faisaient mal... Il s'en apercut sans doute car il serra plus fort. Ecoutez-moi bien, Catherine ! Ne recommencez jamais ce que vous venez de faire ; ni rien de semblable si vous tenez a la vie. Quand on me bafoue, surtout publiquement, je ne me possede plus. Encore un geste comme celui-la et je pourrais vous etrangler. Chose etrange, elle sentit qu'elle n'avait plus peur du tout. Il etait affreux pourtant, dans ce paroxysme de colere qui deformait chaque trait de son visage, et elle etait sure qu'il allait la tuer, mais ce fut d'une voix tres calme qu'elle repondit : — Si vous saviez a quel point cela me serait egal... — Comment ? — Mais oui, cela me serait tout a fait egal, messire Gilles. Reflechissez. Arnaud, a cette heure, a peut-etre cesse de vivre ; demain vous ferez sans doute dechirer Gauthier par vos chiens, ensuite, j'imagine que ce sera le tour de ma bonne Sara. Comment voulez-vous, dans ce cas, que la vie m'interesse encore ? Tuez-moi, Messire, tuez-moi tout de suite si le c?ur vous en dit. Vous me rendrez grand service... Ce n'etait pas la vaine bravade, mais absolue sincerite, verite si claire qu'elle traversa la fureur de Gilles. Peu a peu, sous le regard resigne de Catherine, sa figure se detendit. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais aucun son n'en sortit. Alors, il laissa retomber ses mains, se detourna et, secouant la tete, redescendit lourdement les quelques marches. Toujours collee au mur, Catherine n'avait pas bouge. Quand les pas de Gilles se furent eteints dans les profondeurs des salles, elle poussa un profond soupir et, massant d'une main sa gorge douloureuse, continua de monter l'escalier. Quand l'aube revint, Catherine, qui n'avait pas ferme l'?il de la nuit, n'eut aucune peine a quitter son lit. Elle savait que la chasse partirait aux premieres lueurs du jour et elle voulait monter sur la tour de guette pour essayer de suivre, du mieux qu'elle pourrait, la curee tragique. Le feu etait eteint dans la che minee et, sous la morsure du froid de l'aube, elle frissonna. Mais, dans la cour, on s'agitait et, dans sa hate, elle prit seulement le temps de s'envelopper, par-dessus sa chemise, d'une grande cape a capuchon qu'une agrafe d'argent en forme de feuille de lierre fermait au cou. Elle allait sortir quand, glisse sous la porte, quelque chose de blanc attira son attention. C'etait un morceau de parchemin fin, plie, sur lequel on avait trace quelques mots. La lumiere etait si grise et si pauvre que Catherine dut revenir vers la fenetre pour dechiffrer le texte. Sept mots en tout, et une initiale : « Je ferai ce que je pourrai. Priez ! A. » L'angoisse de Catherine s'allegea un peu, le poids se fit moins lourd dans sa poitrine. Si la vieille chatelaine etait pour elle, peut- etre Gauthier avait-il une chance de sortir vivant de cette effroyable aventure. Alors, brusquement, son parti fut pris : cette chasse, elle la suivrait, dut-elle y laisser la vie ! Arrachant la cape, elle se hata d'enfiler une robe d'epais lainage, des bas, des souliers de cuir solide. Elle tressa ses cheveux serre sur ses oreilles, passa par-dessus un camail a capuchon qui encadrait juste l'ovale du visage et, sur le tout, remit sa grande cape. Elle n'oublia pas le petit reliquaire de saint Jacques et le fourra dans son corsage apres lui avoir adresse une bien etrange priere. — Si vous etes vraiment saint Jacques, aidez-moi, car vous etes tout-puissant, mais si c'est toi, Barnabe, qui as fait ce reliquaire, alors c'est a toi que je demande secours pour un frere que tu aurais aime. C'est mon ami, lui aussi ! Sauve-le ! Elle deboucha dans la cour du chateau au moment precis ou les soldats faisaient sortir le prisonnier. Gauthier etait sale, couvert d'une boue brune et une epaisse barbe roussatre mangeait son visage. Il frissonnait sous le froid du petit matin parce qu'il etait seulement vetu de ses chausses et d'une chemise lacee sur la poitrine, mais il ne semblait pas en mauvais etat. Des chaines aux mains et aux pieds, il s'arreta au seuil des prisons pour gonfler sa poitrine d'air pur. — Par Odin ! Ca fait du bien ! Un coup de bois de lance dans les reins l'empecha d'en dire plus, mais, malgre la douleur, il sourit parce qu'il venait d'apercevoir Catherine. Elle voulut aller vers lui. Un sergent lui barra le passage. — Monseigneur Gilles interdit que l'on parle au prisonnier. — Je me moque des ordres de monseigneur Gilles... — Vous peut-etre, Dame, mais pas moi ! Allons, au large... — N'ayez pas peur, cria Gauthier au prix d'un nouveau coup de bois de lance, je ne suis pas encore transforme en patee pour les chiens ! Des chenils et des ecuries on amenait des chevaux et aussi, attaches par couples a de fortes laisses et retenus a pleins poings par les valets, une veritable meute de molosses enormes, hurlant comme des demons en tentant d'echapper a leurs entraves. C'etaient de lourds matins aux muscles epais, de veritables fauves dont les babines noires montraient, en se retroussant, des crocs etincelants. — Ils n'ont pas mange depuis hier matin, declara derriere Catherine la voix froide de Gilles de Rais. Ils n'en seront que plus ardents a la poursuite ! Souriant, vetu de daim noir, il se tenait debout au seuil de la tourelle d'escalier, enfilant tranquillement ses gants, les yeux sur les chiens. Derriere lui venait la dame de Craon, habillee de vert a son habitude, et aussi, appuye sur sa canne, le vieux sire qui assistait au depart. Il vieillissait beaucoup depuis quelque temps et semblait se courber de plus en plus. — Lachez l'homme ! cria Gilles. Aussitot, les sergents firent tomber les chaines de Gauthier qui etira ses longs membres avec une visible satisfaction. Les hommes d'armes, du bout de leurs piques, le pousserent sur le pont-levis. Avec un geste d'adieu pour Catherine, il detala vers l'air libre tandis que Gilles criait : — Nous te donnons une demi-heure d'avance, manant ! Tache de t'en arranger ! Puis, se tournant vers Catherine, sur le ton de la conversation de salon : — Voyez comme les chiens tirent sur leurs laisses dans leur impatience. J'ai pris soin de faire frotter votre ami, ce matin, avec le sang d'un sanglier abattu depuis quelque temps deja. Il pue comme charogne et les chiens auront moins de peine a trouver sa trace. — S'il sait la chasse, bougonna la vieille Anne en haussant les epaules, il vous echappera, beau-fils ! Vos chiens sont bons et ardents a l'attaque, mais ils ne sont pas infaillibles. — Et que dites-vous de celui-la ? C'est le plus recent cadeau de mon beau cousin La Tremoille. Les yeux de Catherine s'agrandirent de terreur. Un gigantesque valet de chiens, tout caparaconne de cuir epais, debouchait d'une basse-fosse. Au bout d'une chaine, il tirait apres lui une longue forme souple, dont le pelage jaune et noir semblait onduler a ras de terre : un superbe leopard dont l'inquietant regard oblique dardait des feux verts. A sa vue, les servantes se tasserent dans un coin avec des glapissements de poules effarees. Mais la bete les dedaigna, de meme que les chiens qui, devant le beau felin, gronderent de colere. Le leopard les regarda, plissant les paupieres, cracha en montrant ses crocs aigus, puis, tranquillement, se coucha sur le sol. — Qu'en dites-vous ? fit Gilles, qui observait Catherine. Pensez-vous qu'un homme, si habile soit-il, puisse echapper a un chasseur comme celui-la ? Elle s'obligea a lever la tete et le brava du regard. — Faites-moi donner un cheval ! Je veux suivre cette chasse ! — Il eut un haut-le-corps. Visiblement, il ne s'attendait pas a cette requete. Que veut dire cela ? Cherchez-vous a vous enfuir a la faveur de la poursuite ? — En laissant Sara entre vos mains ? Vous me connaissez mal, fit-elle en haussant dedaigneusement les epaules. — Alors, dois-je vous rappeler que vous etes enceinte... de pres de cinq mois ? — Les femmes de ma race montent a cheval jusqu'au moment de se mettre au lit ! — Et..., les yeux de Gilles se retrecirent jusqu'a n'etre plus que de minces fentes luisantes et noires, et si vous perdez votre enfant ? Le precieux enfant de ce cher Montsalvy ? — Il m'en fera d'autres ! lanca Catherine. Elle avait mis tant d'orgueil dans la brutale impudeur de sa replique que Gilles de Rais detourna la tete, appela Sille d'un signe. — Un cheval pour dame Catherine. Une haquenee plutot. Donne-lui Morgane. Ainsi, je serai sur qu'elle ne me quittera pas. Morgane a l'habitude de suivre Casse-noix comme son ombre ! Une petite jument blanche, aux pattes fines et dont la longue queue neigeuse tombait jusqu'a terre, fut amenee et vint se ranger d'elle-meme pres du grand destrier noir de Gilles. Celui-ci offrit la main a Catherine pour l'aider a se mettre en selle, puis enfourcha sa propre monture. Les autres etaient deja a cheval et Catherine remarqua l'attitude etrange d'Anne de Craon. Elle semblait indifferente a tous ces details et se tenait assez a l'ecart. De la main, elle flattait distraitement l'encolure de son cheval qui dansait sur place, impatient de galoper. Elle n'avait meme pas effleure Catherine du regard et n'avait pas paru remarquer qu'elle se joignait a la chasse. Le cou tendu, le regard fixe, elle regardait seulement l'ogive claire de la porterie, ouverte sur la campagne. Catherine chercha en vain a rencontrer son regard. Elle eprouvait un besoin imperieux de se sentir moins seule, de trouver un appui. Faute de mieux, elle caressa l'encolure de Morgane. Mais il fallait attendre encore. Les yeux sur le cadran solaire de la tour nord, Gilles surveillait la progression du temps. Derriere lui, ranges sur une seule ligne et tous vetus de cuir sous les tabards armories a leurs couleurs, ses capitaines attendaient avec la discipline des troupes d'elite. Soudain, Gilles leva sa main gantee. — La demi-heure est passee. En chasse ! Chevaux et cavaliers s'ebranlerent. Les chiens, trainant presque leurs gardiens qui n'avaient pas trop de tous leurs muscles pour les retenir, partirent en tete. L'air s'emplit de leurs aboiements. Derriere eux, la dame de Craon lanca son cheval. — Qu'importe le gibier a ma noble grand-mere, ironisa Gilles a l'usage de Catherine, pourvu qu'elle chasse ! Soyez certaine qu'elle traquera votre Normand aussi ardemment qu'un vieux solitaire ! Cote a cote, le grand cheval noir et la petite jument blanche franchirent le pont-levis. En sortant du chateau, Catherine vit que le chemin vers le village et vers la Loire avait ete barre par un cordon de soldats. On craignait sans doute que le gibier, pousse par le desespoir, n'eut l'idee de se jeter au fleuve pour tenter de le franchir et mettre ainsi entre ses poursuivants et lui un infranchissable rempart. Les hommes, choisis pour leur taille, tranchaient vigoureusement, jambes ecartees, visages immobiles sous les chapeaux de fer, sur le paysage d'iles sableuses et d'eau au-dela duquel s'erigeaient, fantomatiques, les tours de Montjean et les mats des navires qui, de Nantes, remontaient jusque-la. — Vous ne laissez vraiment rien au hasard, fit Catherine, les levres serrees. — Je ne tiens pas a ce que la chasse tourne court, repondit Gilles avec un sourire aimable. Les chiens, deja, se lancaient vers le bord de l'etang. Les traces de pas, profondement enfoncees dans la boue, montraient que l'homme avait du courir pour gagner la foret. La foret ! Son royaume a lui, le bucheron des grandes futaies normandes ! Malgre les pluies recentes, l'herbe jaunissait, ne gardant sa verdure que dans les profondeurs. Au-dela de l'etang, la foret rousse brillait comme une enorme fourrure fauve et dore,-rouge aussi par endroits, commencant deja a repandre sur la terre sa parure bruissante. Haut dans le ciel passait le vol rapide des oiseaux migrateurs, en route vers le sud. Catherine envia leur liberte et ce don merveilleux qu'ils avaient de pouvoir rompre avec la terre et partir ainsi, dans la lumiere bleue, a la poursuite du soleil, de la chaleur... Elle avait, plus cruellement que jamais, conscience de son impuissance et du danger que courait Gauthier. Le nez a terre, reniflant la boue, les chiens suivaient la trace en bons limiers. Infiniment plus indolent etait le leopard. Le grand fauve semblait effectuer la une ennuyeuse promenade et son regard, lourd d'indifference, tournait autour de lui, ignorant la troupe hurlante et fretillante des molosses qui paraissaient l'avant-garde desordonnee de quelque prince flegmatique. Sous le couvert du bois, les arbres avaient allege leur feuillage, eclairci leur ombre. Parfois, la meute s'arretait, flairant le vent. Un valet embouchait alors une corne, lancant au ciel un appel rauque, puis le train repartait. — Decouplez les chiens ! cria Gilles. Les betes liberees partirent comme des boulets. Les chevaux prirent le galop. Devant elle, Catherine voyait sauter la croupe noire de Casse-noix et danser la longue queue de l'animal. La petite jument le suivait comme son ombre. Un peu en avant, elle pouvait voir voltiger le voile vert d'Anne de Craon, entre les branches rousses. Il y avait longtemps qu'elle n'avait suivi de chasse, mais elle retrouvait, instinctivement, au galop de sa bete, toutes ses qualites d'excellente cavaliere. Philippe de Bourgogne etait un maitre exigeant en matiere d'equitation et il adorait la chasse comme tous les Valois. A son ecole, Catherine avait appris a la fois les finesses de la venerie et ce qu'il etait possible de tirer d'un cheval. Aucune femme et fort peu d'hommes montaient aussi habilement, aussi elegamment qu'elle. Le duc Philippe, au temps de leurs amours, en etait extremement fier. Mais, ces particularites, elle s'etait bien gardee d'en faire part a son geolier, se bornant a une attitude sans relief ni eclat. Elle s'etait contentee d'etudier sa monture. Certes, Morgane semblait eprouver un vif attrait pour le grand etalon noir, mais elle etait d'encolure trop fine pour n'etre pas delicate et sa bouche etait sensible. Elle ne resisterait pas aux impulsions d'une main vigoureuse. Si la vie de Gauthier n'eut ete suspendue a cette chasse inhumaine, Catherine eut pris plaisir a galoper ainsi dans l'air vif du matin. Les aboiements des chiens et les appels de trompe emplissaient la foret d'un tintamarre joyeux. Dans une petite clairiere ou, solitaire, s'elevait un chene venerable, la meute parut hesiter. Sous les enormes branches tordues, un des matins leva le nez, renifla, puis fila sur la droite de l'arbre dont le vent faisait frissonner le dome enorme. Tous les autres s'engouffrerent sur sa trace dans un epais fourre. Gilles ricana. — Il ne leur echappera pas ! Avant peu nous trouverons ce croquant, tremblant de peur en quelque coin, tete aux chiens. J'espere seulement qu'ils en laisseront quelques bribes... A cet instant, un terrifiant rugissement emplit le bois, effrayant les oiseaux qui s'envolerent et faisant courir un frisson le long de l'echine de Catherine. Elle sentit couler sa sueur. Le leopard avait gronde et d'un puissant coup de reins s'etait arrache a la main de son gardien. Catherine vit un eclair jaune et noir filer dans le fourre, dans une direction opposee a celle suivie par les chiens. Anne de Craon, surprise d'abord, s'etait arretee tandis que Gilles, avec un affreux juron, s'arretait aussi. Le regard de Catherine croisa celui de la vieille femme. Celle-ci fit un geste imperieux qui, dans un eclair, fut saisi. Prestement, Catherine, arrachant une epingle de son corsage, l'enfonca ferocement dans la croupe de Casse-noix. Le cheval hennit de douleur, puis partit a un train d'enfer sur la trace des chiens. Catherine, de toutes ses forces, tira sur ses renes, obligeant, bon gre mal gre, la petite jument furieuse a demeurer sur place. Deja Anne de Craon etait pres d'elle. — Vite ! Il faut suivre le leopard... J'avais compte sans cette maudite bete ! Tout en piquant des deux sur la trace du fauve, Catherine demanda, la figure fouettee d'une branche morte : — Qu'aviez-vous donc fait ? — Un de mes serviteurs attendait la meute ici avec un jeune sanglier, un ragot de deux ans capture il y a deux jours. J'avais fait dire a votre paysan de foncer par ici, puis de grimper dans le chene dont les branches l'auraient cache et lui auraient permis de s'eloigner sans laisser de traces a terre tandis que le ragot serait lache. Mais ce damne felin a evente la ruse et ne s'est pas laisse prendre. Il a suivi la bonne piste. Il faut le rattraper avant qu'il ne trouve l'homme. Le vent de la course folle, a travers fourres et taillis, coupait la voix de Catherine. Pourtant, elle parvint a crier : — Mais Gilles et les autres ? — Vont galoper un bon moment sur les traces de mon sanglier, repondit Anne, avant de s'apercevoir de leur erreur. Cela nous laisse un peu de temps. — Et comment... empecherez-vous le leopard d'attaquer ? — Avec ceci ! Et, de l'arcon de sa selle, Anne de Craon detacha un epieu de frene a pointe d'acier. Les arbres, dans un craquement de branches, defilaient comme un mur roux. Les deux chevaux fuyaient, l'ecume aux dents, a travers un tunnel chatoyant, tout crissant de feuilles froissees. Devant elles, Anne et Catherine pouvaient entendre les feulements du fauve en chasse. Soudain, chevaux et cavalieres deboucherent dans une petite clairiere tapissee de mousse, encerclee par les arbres aussi etroitement que par une muraille et qui se fermait par un cul-de-sac rocheux. Des fleches de soleil pale percaient la voute de feuillage, irisant les brins d'herbe ou la rosee n'avait pas encore seche. L'endroit etait paisible et charmant, mais Catherine n'y trouva qu'horreur et angoisse. Tout au fond, Gauthier et le leopard etaient face a face... Le grand Normand, adosse aux roches verdies, se tenait ramasse, jambes ecartees, mains demi ouvertes, pretes a crocher. Penche en avant, sa poitrine epaisse soulevee a un rythme rapide par la course qu'il venait de fournir, il haletait, les yeux rives a ceux du fauve, surveillant le moindre de ses mouvements. La bete etait tapie dans les feuilles, gueule beante, montrant des crocs terribles et blancs, ses griffes puissantes plantees dans la terre, grondant doucement et dardant sur l'homme sans armes son vert regard etincelant de fureur. L'epieu a la main, Anne allait eperonner son cheval tremblant de frayeur. Deja, elle appuyait son talon quand Gauthier hurla : — Ne bougez pas ! La detente du fauve suivit immediatement le cri. Le long corps souple du leopard s'etira dans l'air pour retomber sur Gauthier. La bete et l'homme roulerent dans la mousse. Le Normand avait reussi a empoigner, a deux mains, la gorge de l'animal et, les bras tendus, tous ses muscles tremblant sous l'effort, il maintenait la gueule beante a l'ecart de son visage. Il grimacait de douleur car les griffes du leopard avaient laboure ses epaules et tentaient de l'atteindre encore. Les grondements du fauve furieux se melaient a la respiration en soufflet de forge de l'homme. Un peu plus loin, les deux femmes, hypnotisees par la peur, maintenaient du mieux qu'elles pouvaient leurs montures epouvantees. — Mon Dieu !... priait Catherine, machinalement, a mi-voix... Mon Dieu ! Elle ne savait rien dire de plus. Dans un pareil danger, seule la toute-puissance divine pouvait quelque chose... Les bras de Gauthier semblaient deux colonnes de chair massive, saillantes de muscles et de veines bleues tordues comme des cordes, qui retenaient la bete au-dessus de lui. D'un irresistible coup de reins, il parvint a retourner la situation, coucha le leopard sous lui, non sans essuyer encore quelques coups de griffes. L'animal s'essoufflait, tentait furieusement de liberer sa gorge de l'etau meurtrier. L'odeur du sang le rendait fou, mais Gauthier tenait bon. Ses mains enormes serraient, serraient, prenant bien garde de ne pas glisser sur la fourrure... Le visage du grand Normand etait ecarlate, crispe et grimacant comme un masque demoniaque. Le sang coulait de son torse lacere, mais aucune plainte ne lui echappait. Soudain, il y eut un craquement suivi d'un feulement plaintif. Et Gauthier se releva, titubant. A ses pieds, le felin noir et jaune demeura immobile, l'echine rompue. Le grand corps ocelle s'etendit, les pattes retomberent. Un soupir de soulagement s'echappa de la poitrine des deux femmes. Anne de Craon eut un petit rire nerveux. — Sang du Christ ! Mon garcon, vous eussiez fait un veneur redoutable ! Comment vous sentez-vous ? Elle sauta a bas de son cheval, lancant les renes a Catherine, et courut vers Gauthier. A son tour, Catherine mit pied a terre et vint les rejoindre. Tandis que la vieille chatelaine palpait les epaules blessees du forestier, il regarda Catherine et murmura avec une immense surprise : — Vous pleurez, dame Catherine, vous pleurez... pour moi ? — J'ai eu si peur, mon ami ! fit la jeune femme en essayant bravement de sourire. Jamais je n'aurais cru que tu viendrais a bout de ce fauve ! Bah ! Si l'on oublie les griffes, il n'est guere plus fort qu'un gros solitaire. Il m'est arrive bien sou vent de lutter a mains nues avec les sangliers de la foret d'Ecouves. Tirant son mouchoir, Catherine entreprit d'etancher le sang et de laver les blessures a l'eau d'une petite source qui coulait entre les rochers. — Qu'allons-nous faire de lui ? demanda-t-elle a Anne qui sacrifiait bravement son voile et son mouchoir pour faire un pansement. Il est loin d'etre sauve. Ecoutez ! En effet, dans les profondeurs de la foret, les echos de la chasse semblaient plus proches. Les piqueurs sonnaient de la trompe a s'arracher la gorge. — On dirait qu'ils se rapprochent ! dit Anne, l'oreille au guet. Nous n'avons plus une seconde a perdre. Sautez en croupe derriere moi, mon ami. La haquenee de dame Catherine est trop fragile pour votre poids... En selle, et vite ! Vos epreuves ne sont pas terminees, mais, du moins, nous allons essayer de vous arracher aux chiens. Vous ne pourriez pas soutenir, dans cet etat, la lutte contre une meute feroce. Catherine remonta en selle sans aide tandis qu'Anne enfourchait de nouveau son grand alezan sur la croupe duquel Gauthier sauta a son tour. — Allons ! fit joyeusement la vieille dame. Suivez- moi de pres, Catherine... Malgre sa double charge, l'alezan dore s'enleva comme une plume. La petite jument blanche le suivit docilement. Il y avait beau temps que Morgane avait cesse de resister a Catherine. La race, en elle, avait senti une main souveraine et ne se rebellait plus. La course folle reprit. On franchit un ruisseau a l'eau claire comme du cristal qui avait des reflets ambres au soleil, brun rouge a l'ombre. Derriere, on trouva des rochers peu eleves que les chevaux escaladerent aisement. — Pas de trace possible sur la pierre, cria Anne. Ne me serrez pas tant, mon ami, vous m'etouffez. Je ne suis pas le leopard, moi ! En effet, Gauthier avait ceinture l'intrepide chasseresse et ne mesurait pas suffisamment ses forces. Sous sa coiffure verte, elle etait tres rouge. Catherine l'entendit marmonner : — Il y a bougrement longtemps qu'on ne m'a pas pince la taille ! Mais les cavaliers ne ralentissaient pas pour autant. Le bruit de la chasse s'estompait dans le lointain et, bientot, une etendue d'eau aux eclats de mercure brilla entre les arbres clairsemes. Naseaux fumants, les deux betes jaillirent de la foret. — C'est seulement un petit bras de la Loire, dit Anne. Il faut traverser. Ce n'est pas profond... Elle lanca son cheval dans l'eau, la franchit aisement et reprit pied sur une grande prairie ou paissaient des moutons. La silhouette noire d'un vieux berger en houppelande se dessinait sur les nuages d'un ciel qui s'obscurcissait. On parvint bientot au fleuve proprement dit. Il s'etalait, large, jaune et tumultueux, grossi des dernieres pluies. De l'autre cote se dressaient des maisonnettes, un chateau et un petit port avec des navires ronds, tasses dedans comme des ?ufs dans une couveuse. Anne de Craon arreta son cheval au bord de l'eau, designa le village de sa houssine. — La-bas, c'est Montjean, le fief de ma fille Beatrice, la mere de la dame de Rais. Elle n'a jamais eu a se louer de son gendre. Les hommes de Gilles ne s'aventurent jamais sur ses terres depuis qu'il a tente de les arracher a Beatrice en menacant de la noyer en Loire. Savez-vous nager, mon garcon ? — Comme un saumon, noble dame ! Il ferait beau voir qu'un Normand ne sut pas nager. — Peut-etre, mais vous avez perdu beaucoup de sang. Aurez-vous la force de traverser ? La Loire est rude a cet endroit. Malheureusement, votre salut est a ce prix. — J'aurai la force, repondit le Normand, les yeux sur Catherine qui lui souriait. Et, une fois a Montjean, que ferai-je ? — Allez au castel. Dites au senechal Martin Berlot que je vous envoie et attendez. — Quoi ? Ne puis-je demander du secours pour dame Catherine ? Anne de Craon haussa les epaules. — Il n'y a pas dix soldats a Montjean et le seul nom de Gilles les fait rentrer sous terre. Ce sera deja beaucoup que Berlot vous recoive sans histoire. S'il se fait tirer l'oreille, dites-lui que je le ferai pendre a la premiere occasion ; cela le decidera. Quant au reste, mieux vaudra voir venir et attendre que votre maitresse parvienne a sortir du guepier ou elle est tombee. A moins, ajouta-t-elle avec hauteur, que vous ne preferiez rentrer chez vous... — La ou est dame Catherine, la est mon chez-moi ! affirma Gauthier avec un orgueil qui contrebalancait celui d'Anne. Celle-ci eut un mince sourire. — Tete dure, hein ? Tu n'es pas normand pour rien, l'ami ! Fais vite maintenant, il faut que nous rentrions. Pour toute reponse, Gauthier glissa a terre, se tourna vers Catherine qui, les larmes aux yeux, le regardait du haut de sa selle. — Dame, fit-il ardemment, je suis toujours votre serviteur et je vous attendrai autant qu'il vous plaira. Prenez soin de vous. — Prends soin de toi ! repondit la jeune femme, enrouee par l'emotion. J'aurais peine a te perdre, Gauthier. Spontanement, elle lui tendit sa main sur laquelle, avec une brusquerie maladroite, il appuya ses levres. Puis, sans se retourner, il courut au bord de la petite greve, plongea dans le fleuve. Les deux femmes le virent fendre l'eau d'une nage puissante. Ses immenses bras frappaient le flot jaunatre comme un forgeron son enclume et, tracant un sillon ecumeux, Gauthier se dirigea vers le milieu du fleuve. Catherine, lentement, se signa. — Dieu le protege... murmura-t-elle, bien qu'il ne croie pas en lui. Anne de Craon eut un bref eclat de rire. Ses yeux vifs se poserent sur la jeune femme avec amusement. — J'aimerais bien savoir, ma chere, ou diable vous recrutez vos serviteurs. Vous n'en avez que deux, mais ils sont pittoresques ; une fille de Boheme et un paien nordique. Peste ! — Oh, fit Catherine avec un sourire melancolique, j'avais mieux encore, un medecin maure... un homme merveilleux ! Une echarpe de brume qui trainait a ras de l'eau engloutit bientot la grosse tete rousse du Normand. Anne de Craon fit volter son cheval. — Il est temps de rentrer, dit-elle. Songez que nous avons encore a galoper. Il nous faut retrouver la chasse avant qu'elle ait quitte la foret. Durement eperonnes, les chevaux filerent a travers la prairie ou le vent couchait les herbes folles. Le vieux berger, aussi immobile qu'une statue brune, les regarda passer. Au-dela du petit bras, le soleil, percant un nuage, lanca une fleche lumineuse qui incendia le sommet rouge d'un grand hetre. Anne se retourna pour sourire a Catherine. — J'ai faim ! dit-elle... et aussi, j'ai hate de retrouver Gilles pour voir quelle figure il fait ! Sans repondre, Catherine lui rendit son sourire. Elle se sentait soulagee d'un poids immense. Sur sa gauche, le cri d'un canard sauvage eclata comme la trompette de la victoire. Gauthier etait hors de portee de Gilles de Rais. Restaient Sara et elle-meme. Mais ce premier succes n'etait-il pas profondement encourageant ? Cherchant sur sa poitrine l'emplacement du petit reliquaire, elle le serra doucement. — Merci, chuchota-t-elle. Merci, Barnabe... Apres un grand detour destine a donner le change sur l'endroit d'ou elles venaient, les deux femmes rejoignirent la chasse dans la clairiere ou Gauthier avait livre au leopard son courageux combat. Elles tomberent comme la foudre au plein milieu d'une scene de violence. Gilles de Rais, debout aupres du cadavre du fauve, faisait pleuvoir sur ses chiens une grele de coups de fouet. Une colere folle le possedait et les betes, terrifiees, se couchaient a ses pieds, gemissant faiblement sous les coups cinglants de la laniere. Autour, immobiles comme des statues equestres, les compagnons de Rais regardaient, impassibles. En voyant surgir les deux femmes, Gilles fit volte-face et les apostropha violemment. — D'ou sortez-vous, toutes deux ? Ou etiez-vous ? Etes-vous aussi incapables que ces corniauds ? Anne de Craon leva un sourcil dedaigneux et haussa les epaules, tout en flattant, pour le calmer, l'encolure mouillee de sueur de son cheval. En fait d'incapacite, je crois, Gilles, que vous n'avez rien a nous envier. J'ai vu votre cheval prendre le mors aux dents et filer sur la trace des chiens. Le mien a prefere pister le leopard et celui de dame Catherine a suivi. Les prunelles de Gilles se retrecirent tandis qu'il s'approchait de Catherine et posait la main sur l'encolure de Morgane. — Il est etrange, ne trouvez-vous pas, que Morgane ait suivi Korrigan plutot que Casse-noix ? Ou bien ai-je meconnu vos qualites de cavaliere ? — Je ne suis pas maitresse des fantaisies d'une haquenee, repondit Catherine du bout des levres. Morgane a suivi qui lui a plu et moi j'ai suivi Morgane... par force. Je ne vous ai meme pas vu partir. Et je pensais que vous nous suiviez. Mais les betes semblaient folles et filaient sur la piste du felin... — Dont, en general, elles ont une peur bleue ? Vous m'etonnez. Puis-je vous demander si vous avez trouve le fugitif? La voix de Gilles etait devenue un miracle de douceur et contrastait fortement avec le fouet tache de sang que sa main crispee tenait encore. Ce fut sa grand-mere qui se chargea de repondre. — Nous en sommes venues la ou vous en etes vous-meme, beau-fils, dit-elle avec quelque hauteur. Quand nous avons debouche dans cette clairiere, nous avons trouve le fauve mort, mais encore tout chaud. Du prisonnier il n'y avait pas trace, sinon celles de son combat avec la bete qu'il avait tuee. Mais pour le reste, on jurerait qu'il s'est evanoui dans les airs. Nous avons battu la region tout autour et suivi le ruisseau pendant un bon moment, mais nous n'avons rien trouve. — Vous, non, mais elle ? grinca Gilles, un doigt tremblant tendu vers Catherine. Anne de Craon ne broncha pas. — Dame Catherine ne m'a pas quittee d'une semelle, dit-elle calmement. Il fallait bien que je la surveille puisque vous aviez disparu. Que s'est-il passe, au juste ? Gilles haussa les epaules avec emportement et jeta son fouet a un valet. — Ces idiots de chiens, Satan seul sait pourquoi, ont pris le change sur un ragot qui nous a fait voir du pays jusqu'au-dela de l'abbaye ! Maintenant, ils sont fourbus et mon leopard est mort ! Il vous faudra payer aussi pour cette mort, belle Catherine. Un fauve de chasse est une bete sans prix. — Quand vous m'aurez depouillee de tout ce que je possede, riposta Catherine sechement, je ne vois pas ce que vous pourriez encore m'enlever de surcroit... hormis la peau ! Elle s'efforcait de ne pas regarder les yeux dangereux qui la devisageaient cruellement et de faire bonne contenance. Elle s'efforcait surtout de cacher la joie de savoir son ami hors de danger, car il ne pouvait pas avoir succombe dans le fleuve. Il l'avait vaincu comme il avait vaincu le fauve, elle en etait certaine. — Qui sait ? murmura Gilles doucement. J'y songerai peut-etre. Vous avez gagne cette _partie,_mais tout n'ira pas toujours a votre plaisir. J'ai encore votre sorciere et si elle ne marche pas au mien, elle paiera pour deux. Hola, Poitou, mon cheval ! Le page aux yeux baisses amena Casse-noix qu'un valet avait bouchonne de son mieux. Le grand etalon noir etait encore luisant de sueur et encensait, les yeux fous. Gilles s'enleva en selle lourdement, brocha des eperons et fonca au plein de la foret sans plus s'occuper du reste des chasseurs. Anne de Craon rapprocha Korrigan de Morgane que Catherine caressait doucement. — Il faudra vous tenir sur vos gardes, murmura-t-elle sans bouger les levres parce que Roger de Briqueville la suivait de pres. Cette nuit, Catherine, fermez votre porte au verrou et n'ouvrez a personne. — Pourquoi ? — Parce que, cette nuit, le Diable sera le maitre a Champtoce. Gilles a essuye une defaite, il faudra qu'il l'efface... Pendant trois jours, Catherine demeura enfermee dans sa chambre sans en sortir. Gilles de Rais lui avait fait savoir qu'il ne souhaitait pas sa presence. Elle ne vit meme pas Anne de Craon qu'une mauvaise fievre tenait au fond de son lit. Chose etrange, durant tout ce temps, le chateau sembla plonge dans le sommeil. Un profond silence l'enveloppait. On ne baissait meme pas le pont-levis et, si les serviteurs faisaient leur service, ils le faisaient sans plus de bruit que des ombres. A la petite servante qui lui apportait ses repas, Catherine demanda ce qui se passait. — Je ne pourrais vous le dire, gracieuse Dame. Monseigneur Gilles est enferme dans ses appartements avec ses familiers et il est interdit, sous peine de mort, de les deranger de quelque maniere que ce soit... La fille, une petite Bretonne ronde et rose, osait a peine ouvrir la bouche. Elle avait l'air de craindre que l'echo de ses paroles ne percat les murs et n'allat frapper les oreilles susceptibles du maitre. — Et dame Anne ? demanda Catherine, comment va-t-elle ? — Je ne sais. Elle aussi est enfermee chez elle et seule dame Alienor, sa dame de parage, est autorisee a penetrer dans sa chambre. Excusez-moi, gracieuse Dame, je ne dois pas m'attarder... La petite servante avait hate de s'esquiver et Catherine n'osa pas lui poser d'autres questions. Le sort de Sara la tourmentait et elle se desesperait de n'en rien savoir. Mais comment faire quand sa porte etait barricadee et que, parfois, le pas ferre d'un soldat lui faisait comprendre qu'elle etait gardee ? Au soir du quatrieme jour, cependant, les verrous jouerent pour quelqu'un d'autre que la cameriste. La porte s'ouvrit livrant passage a Gilles de Sille, le cousin du sire de Rais et son ame damnee. Il avait le meme age que Gilles mais aucunement son allure. Courtaud, trapu, les epaules massives et le ventre plat, sa figure rouge brique s'ornait d'un nez camard et d'une paire d'yeux bleu pale, etonnamment froids et depourvus d'expression. Des chausses violettes, un pourpoint sang-de-b?uf brode d'un lion d'or l'habillaient sans elegance, mais une dague de taille impressionnante etait accrochee a sa ceinture. Les pouces passes dans ladite ceinture, les jambes ecartees, il resta un moment au seuil de la porte de Catherine, sa tete brune relevee avec arrogance. Puis, comme la jeune femme lui tournait le dos avec un haussement d'epaules, il se mit a rire. — J'ai quelque chose a vous montrer, dit-il au bout d'un moment. Jetez donc un coup d'?il dans la cour... Comme la nuit, depuis longtemps, etait venue, Catherine avait ferme les volets interieurs de sa chambre. La journee, celle de la Toussaint, avait ete si triste ! Pleine de brume qui penetrait en longues echarpes jaunes des qu'une fenetre s'ouvrait, un brouillard dense portant des relents d'eaux mortes et d'herbe pourrie ! Catherine, qui n'avait meme pas eu le droit d'entendre la messe a la chapelle, s'etait recroquevillee chez elle, s'y calfeutrant comme un animal frileux. Lentement, elle alla vers la fenetre, rabattit le volet. Les lueurs de torches qui s'agitaient en bas danserent sur son visage a travers les petits carreaux en losange sertis de plomb. Elle ouvrit la fenetre, se pencha. Eclaires par les torches que portaient des soldats, des ribauds allaient et venaient, maniant des buches et des fagots qu'ils entassaient autour d'un poteau de bois noir d'ou pendaient des chaines. Avec une exclamation d'horreur, Catherine se rejeta en arriere, pale jusqu'aux levres. Son regard affole croisa celui, narquois, de Sille. — Eh oui ! Gilles a decide que, demain, jour des Trepasses, il y aurait un mort de plus et que votre demon familier s'en irait en fumee... Ce n'est pas possible ! chuchota Catherine plus pour elle-meme que pour son deplaisant visiteur. Ce n'est pas possible ! Il ne peut pas faire ca ! — Il va se gener ! retorqua l'autre avec un gros rire. Elle s'est conduite comme une sotte, votre sorciere, ma belle. Si elle avait ete plus maligne, elle n'en serait pas la. Mais vous aurez au moins la consolation d'assister a la chose... Sur la table ou refroidissait le souper auquel Catherine n'avait qu'a peine touche, il prit une perdrix et mordit dedans aussi simplement que s'il se fut agi d'une pomme. Il se versa un gobelet de vin, l'avala d'un trait et s'essuya la bouche au revers de sa manche de velours, puis se dirigea vers la porte. — Faites de beaux reves, belle Dame ! Dommage que vous soyez en cet etat et que mon beau cousin ait defendu qu'on vous touche ! J'aurais aime vous tenir compagnie plus longtemps. La tete tournee vers la fenetre d'ou venaient les bruits sinistres de la cour, Catherine demeura immobile jusqu'a ce qu'elle eut entendu la porte se refermer sur Sille. Alors seulement, elle flechit les genoux jusqu'a ce qu'ils touchassent terre, enfouit son visage dans ses mains. — Sara ! sanglotait-elle tout bas. Ma pauvre Sara ! Les bruits de la cour s'eteignirent, le reflet des torches disparut et meme la chandelle se consuma presque entierement dans son bougeoir de fer noir sans que Catherine eut quitte sa position prostree. Ecrasee de chagrin, elle priait et pleurait alternativement, ne sachant plus vers qui se tourner, qui implorer pour obtenir secours. Il lui semblait etre au fond d'un puits profond, aux murailles lisses qui ne permettaient pas de s'agripper. Le puits, lentement, s'emplissait d'eau et elle savait que cette eau, a certain moment, finirait par l'etouffer, mais elle n'avait aucun moyen d'y echapper... Ce fut la froide humidite venue de la fenetre ouverte qui la tira de son desespoir. Cela l'enveloppait comme une chape glacee et, dans la chambre, on n'y voyait presque plus. Peniblement, elle se releva, prit une chandelle neuve sur un dressoir, l'alluma a la flamme mourante de sa devanciere. Puis elle ferma la fenetre. Dans la cheminee, le feu, lui aussi, agonisait. Elle prit quelques buches dans le renfoncement de l'atre, les placa sur les braises et actionna le soufflet de cuir pour ranimer la flamme. C'etaient des gestes tout simples, humbles et familiers, mais ils la ramenaient aux jours heureux de jadis, a la maison du Pont-au-Change ou bien chez l'oncle Mathieu, dans le magasin de draperie de la rue du Griffon a Dijon, quand le caprice d'un prince ne l'avait pas encore arrachee a sa condition modeste pour en faire une grande dame. Assise sur la pierre de l'atre, les mains nouees autour des genoux, elle regarda les flammes renaitre, s'elever et l'envelopper d'une douce chaleur. Brusquement, elle ferma les yeux. Ce feu joyeux ravivait le cauchemar ! Le feu terrible... devorant, qui, demain, envelopperait Sara pour la jeter, hurlante et torturee, dans l'eternite. Et elle etait la, elle, Catherine, impuissante et prisonniere, obligee de subir son destin implacable. Mais, aussi subitement qu'elle les avait fermes, elle rouvrit les yeux, un immense etonnement au fond de leur profondeur nocturne. Vivement, elle porta les mains a son ventre ou quelque chose avait remue. L'enfant ! Le fils d'Arnaud venait, pour la premiere fois, de manifester sa vitalite ! Une onde de bonheur attendri la parcourut et, par contrecoup, lui rendit un peu de courage. Son petit, etait-il vraiment possible qu'il vit le jour dans ce chateau maudit ? Qu'il recut la vie d'une malheureuse captive ? Que son premier cri ne fut pas celui d'un homme libre ? De l'autre cote du fleuve, Gauthier le Normand devait scruter la brume, interroger la rive de Champtoce. Il fallait qu'elle tentat quelque chose, qu'elle allat vers Gilles une fois encore implorer, s'humilier s'il le fallait, mais arracher, a quelque prix que ce fut, la grace de Sara. Mue par une impulsion irresistible, elle courut a la porte. Elle devait d'abord attirer l'attention du soldat de garde, obtenir de lui qu'il la laissat sortir ou bien qu'il acceptat d'aller chercher Gilles de Rais... ou tout au moins Sille. Elle agrippa la poignee de la porte pour la secouer. A sa grande surprise, le battant, sans grincement, s'ouvrit de lui-meme. Au-dehors, le couloir etait plonge dans les tenebres, le silence etait complet. Tout le monde devait dormir au chateau. Catherine n'avait aucun moyen de savoir l'heure qu'il etait. Le sablier s'etait ecoule depuis longtemps sans qu'elle songeat a le retourner et la seule horloge etait dans la grande salle. La chapelle avait peut-etre sonne quelque chose, mais, du fond de son chagrin, elle n'avait rien entendu. Pourtant, elle etait decidee a tenter sa chance coute que coute ! Remerciant mentalement le ciel de ce que Sille eut oublie de refermer sa prison, Catherine rentra dans sa chambre, s'enveloppant de sa grande mante, et prit sa chandelle. Son ombre se decoupa, immense, sur le mur du couloir quand elle franchit la porte. Dans le silence, le bruit de ses pas, qu'elle ne cherchait pas a etouffer, eveilla des echos vides. Calmement, forte d'une inebranlable decision, elle se dirigea vers l'escalier. Il lui fallait traverser une bonne moitie du chateau pour atteindre les appartements de Gilles, mais quelque chose lui disait qu'aucun obstacle ne se dresserait devant elle. Tout autour, la nuit etait profonde. Dans cette aile, il ne devait y avoir personne, mais, en atteignant la galerie, elle put embrasser du regard une grande partie du pourtour de la grande cour. Aucune lumiere, nulle part, n'apparaissait. Seule, sous la voute que quadrillait la herse baissee, une torche diffusait une lumiere rougeatre et pauvre, faible comme un feu follet. Elle parcourut la galerie, la grande salle, s'engagea dans l'escalier a vis qui menait chez Gilles sans rencontrer ame qui vive. Parfois, tout de meme, derriere une porte, s'elevait un ronflement qui otait au decor nocturne son cote ensorcele. Mais, a mesure qu'elle montait, des bruits etranges peuplaient la nuit, etouffes cependant par l'epaisseur des murs, des resonances humaines difficiles a deceler : des rires peut-etre... ou bien des rales ? Dans la tourelle, quelques pots a feu brulaient encore, invisibles du dehors. Catherine posa sa chandelle sur une marche et poursuivit son ascension. Mais, comme elle allait prendre pied dans le corridor qui menait chez Gilles, une silhouette noire et courbee jaillit de l'obscurite. Elle se rejeta en arriere avec un cri etouffe, mais elle n'avait plus le moyen de se cacher. Le vieux Jean de Craon etait devant elle. A le voir cligner des yeux dans la lumiere diffuse de l'escalier, elle songea qu'il ressemblait plus que jamais a un hibou deniche. Mais elle ne s'expliqua pas l'effroi qui semblait le posseder... Il la regarda sans surprise, comme si sa presence en ce lieu, a cette heure, etait toute naturelle. Il s'appuya a la muraille, respirant difficilement. Elle le vit porter une main tremblante a son col, tirer dessus pour en desserrer l'etreinte. Il avait l'air d'etouffer et fermait les yeux. — Seigneur, chuchota-t-elle, vous etes souffrant ? Les epaisses paupieres plissees battirent. Au comble de la stupeur, Catherine vit une larme rouler le long du grand nez courbe. Dans le regard toujours si dur de Jean de Craon, il y avait du desespoir et aussi une sorte de desarroi presque enfantin. Elle se pencha vers lui, le toucha a l'epaule. — Puis-je quelque chose pour vous ? La voix de Catherine parut enfin percer l'etat de semi-somnambulisme dans lequel le vieux sire se mouvait. Il la regarda et un peu de vie revint dans ses yeux. — Venez !... chuchota-t-il, ne restez pas ici ! — Mais il faut que je reste. Je veux voir votre petit- fils et... — Voir Gilles ! Voir ce... Non, venez, venez vite, vous etes en danger... Sa main seche et noueuse agrippa le bras de Catherine, l'entrainant irresistiblement. Cette main tremblait, mais soudain il la lacha, appuya sa tete au mur et se mit a vomir. Le visage ride avait pris une teinte verdatre dont Catherine s'epouvanta. — Vous etes malade, tres malade, Seigneur ! Laissez-moi appeler. — Surtout... n'en faites rien ! Merci de votre pitie, mais venez... venez ! La voix n'etait qu'un souffle et se brisait, mais deja Jean de Craon s'etait ressaisi et continuait a descendre. Parvenu a l'etage inferieur, il s'arreta, regarda en haut comme s'il craignait de voir paraitre quelque silhouette inquietante, puis reporta sur la jeune femme tremblante ses yeux vacillants. — Dame Catherine, murmura-t-il, je vous demande de ne pas me poser de questions. Le hasard... et aussi la curiosite m'ont pousse a surprendre le secret des nuits de mon... de Gilles. C'est un secret d'horreur. En un instant, j'ai vu crouler a mes pieds tout ce qui avait ete ma vie, tout ce a quoi je croyais. Il ne me reste plus qu'a prier Dieu de me vouloir bien accueillir en son sein avant qu'il soit longtemps. Je suis... Il s'arreta, cherchant le souffle qui lui manquait. Il acheva enfin, avec une infinie tristesse : — Je suis un vieil homme maintenant et ma vie n'a pas toujours ete exemplaire, loin de la. Pourtant... je ne croyais pas avoir merite cela. Cette... Sa figure anguleuse s'empourpra soudain sous la poussee d'une colere qui ne voulait pas sortir. Catherine hocha la tete et dit. tout doucement : — Seigneur... je ne veux pas percer les secrets des votres. Mais j'ai une vie humaine a defendre. Demain a l'aube... — Quoi donc ? fit Craon d'un air egare. Ah... votre servante ? — Oui, je vous en prie... Elle s'appuya a la muraille, videe soudain de ses forces, les yeux remplis de larmes. — Pour la sauver, j'entrerais chez Satan lui-meme, balbutia-t-elle. — Gilles est pire que Satan !... Du visage palissant de Catherine, le regard du vieux sire glissa a sa taille deformee, s'y attacha comme s'il decouvrait subitement l'etat de la jeune femme. Et, dans ses yeux, elle revit l'effroi de tout a l'heure. — C'est vrai, dit-il, vous allez etre mere... Vous portez un enfant en vous ! Un enfant... Mon Dieu ! Brusquement, il l'agrippa aux epaules, approcha du sien son visage crispe d'angoisse et souffla : — Dame Catherine... Il ne faut pas que vous restiez dans ce chateau. C'est un lieu maudit. Il faut que vous partiez... vite... cette nuit meme ! Ranimee, soudain, elle le regarda avec stupeur. — Comment le pourrai-je ? Je suis prisonniere... — Non, moi je vais vous faire sortir... tout de suite ! Qu'au moins je vous sauve, vous... qu'au moins il y ait dans ma vie cette bonne action. — Je ne partirai pas sans Sara... — Allez vous preparer. Je vais la chercher. Faites vite, puis descendez et attendez-moi pres de la porterie. Il avait deja un pied sur la marche inferieure pour descendre au rez-de-chaussee quand Catherine le retint. — Mais, dit-elle, monseigneur Gilles ? Que dira- t-il ? N'aurez-vous pas a craindre... Soudain, le vieux Craon redevint en une seconde le seigneur hautain et dur qu'elle avait connu. — Rien ! coupa-t-il. Si bas que soit tombe le sire de Rais, je suis toujours son grand-pere ! Il n'osera pas ! Allons, pressez-vous ! Il faut qu'a l'aube vous soyez hors d'atteinte. Catherine ne se le fit pas dire deux fois. Oubliant a la fois sa fatigue et sa peur, elle retroussa a deux mains sa robe et se mit a courir vers sa chambre, priant tout bas pour que cet espoir ne fut pas vain et que rien ne vint faire revenir le vieux sire sur sa decision genereuse. Elle fit hativement un ballot des choses les plus precieuses qu'elle possedat et des quelques vetements de Sara, glissa l'or qui lui restait dans la poche cousue sur sa chemise, s'enveloppa etroitement de sa mante, prit celle de Sara sur son bras, puis, jetant le ballot sur son epaule, elle sortit sans se retourner de cette chambre ou elle avait passe des heures penibles. Il y avait longtemps qu'elle ne s'etait sentie aussi legere ! Quand elle atteignit la porterie, elle vit Craon qui sortait du quartier des prisons suivi d'une forme chancelante. A la lumiere de la torche qu'il tenait a la main, Catherine reconnut Sara bien qu'elle fut amaigrie et horriblement pale. Elle courut a elle, les bras ouverts. — Sara... ma bonne Sara ! Enfin je te retrouve ! Sans repondre, la bohemienne se serra contre elle en sanglotant. C'etait la premiere fois que Catherine voyait pleurer Sara et elle en conclut que les nerfs de la pauvre femme avaient du etre soumis a rude epreuve. — C'est fini, murmura-t-elle tendrement, on ne te fera plus de mal... Mais Jean de Craon tournait vers le fond obscur de la cour un regard inquiet. — Ce n'est pas le moment de parler. Venez. Il faut encore passer dans la basse-cour et prendre des chevaux aux ecuries. Pressez-vous. Je vais ouvrir la petite porte. D'un enorme trousseau de clefs qu'il portail a sa ceinture, il tira une clef, l'introduisit dans la serrure de la poterne qui donnait dans la premiere enceinte. — Mais... les hommes de garde ? chuchota Catherine. — Si vous me suivez pas a pas, ils ne vous verront pas. Je vais eteindre la torche. Nous devons prendre certaines precautions pour ne pas donner l'eveil. Rien ne vous sauverait si Gilles etait alerte ! Ce fut l'obscurite totale. S'y engloutirent le decor imposant de la cour d'honneur et le sinistre bucher, derisoire maintenant, mais qui stimulait la hate de sortir des deux femmes. La porte pourtant ne s'ouvrait pas. Catherine entendait Jean de Craon respirer vite et fort et s'en inquietait. — Pourquoi n'ouvrez-vous pas ? demanda-t-elle. — Parce que je reflechis. Je dois changer mon plan initial. Les gardes de l'ecurie vous verraient. Ecoutez moi bien. Je vais ouvrir et vous sortirez seules. La basse-cour n'est eclairee que vers les ecuries et vers le poste de garde. Encore est-ce tres peu. Vous longerez le mur jusqu'au renfoncement pres de la poterne et la vous m'attendrez. Je vais me rendre ouvertement a l'ecurie, prendre deux chevaux et je sortirai avec eux en disant que je vais a l'abbaye. Je vais parfois chercher l'abbe pour chasser le heron au petit jour, c'est la seule chasse que je puisse encore suivre. De plus, il n'est pas rare que je sorte la nuit. Mes insomnies sont connues et j'aime errer sur les bords de Loire. Vous vous glisserez dehors en meme temps que les chevaux. Les hommes ne vous verront pas. La, vous sauterez en selle et vous franchirez le pont. De l'autre cote de la langue de terre vous trouverez un passeur. A Montjean, vous serez en surete, a condition de ne pas vous attarder. — Mais les gardes du pont ne nous laisseront pas passer. — Si, ils vous laisseront passage si vous leur montrez ceci. Tout en parlant, il tirait de son doigt une bague. Catherine avait remarque qu'il portait, comme tout seigneur, son sceau grave sur un chaton de bague, mais que ce n'etait pas toujours la meme bague. Il en avait plusieurs, cornaline, sardoine, agate, onyx ou or grave, et c'etait sa coquetterie d'en changer. Elle sentit qu'il lui glissait la bague dans la main. — Je ne pourrai vous la rendre, dit-elle. Gardez-la. C'est un bien faible dedommagement pour tout ce que vous avez endure sous mon toit. J'ai de l'estime pour vous, dame Catherine. Vous etes non seulement belle, mais encore courageuse, noble et droite. Je l'ai compris trop tard, sinon jamais je n'aurais obei a Gilles. Voulez-vous me pardonner ? Cette nuit marque pour moi le debut du temps des regrets et des penitences. Dieu me punit cruellement, sachez-le. Il ne me reste, je le crains, que bien peu de temps pour tenter de detourner de moi sa colere. — Mais, murmura Sara, comment rentrerez-vous, Seigneur ? Les hommes s'etonneront de vous voir revenir aussitot et a pied. — Il y a, pres d'ici, un souterrain qui fait communiquer les caves du chateau avec la campagne. Je reviendrai par ce moyen. — Pourquoi, dans ce cas, reprit Catherine, ne pas l'employer pour nous faire sortir ? Ce serait plus simple... — Peut-etre, mais, si je ne l'emploie pas, c'est pour deux raisons : la premiere est qu'il vous faut des montures et qu'aucun cheval ne peut prendre les souterrains. La seconde, ne vous offensez pas, est que je n'ai pas le droit de livrer a des etrangeres les secrets de defense qui constituent la securite interne du chateau. Plus un mot maintenant, je vais ouvrir... Quand vous serez assez eloignees dans la cour, je rallumerai la torche. La petite porte s'ouvrit avec un tres leger grincement, decoupant, sur le ciel plus clair, une ogive basse. — Allez !... souffla Craon. Suivez le mur a gauche. Les deux femmes, l'une soutenant l'autre, se coulerent dans l'ouverture. Catherine tenait Sara par la taille et, de sa main libre, tatait le mur. Ce n'etait pas facile car elle etait, de plus, encombree de son baluchon. Sous sa main, la pierre etait froide et humide. Elle trebucha sur le sol inegal, mais, peu a peu, ses yeux s'habituaient a l'obscurite. Au bout de quelques minutes, une torche rougeoya sous l'arche de pierre qu'elles venaient de quitter. Jean de Craon la portait assez haut pour que son visage fut aisement reconnaissable. D'un pas ferme, il marchait vers l'autre bout de la cour. — Voici l'encoignure, chuchota Catherine, sentant une depression sous sa main. Au-dessus d'elle, d'ailleurs, le surplomb du chemin de ronde mettait une ombre plus dense. Le pas lent d'un soldat se fit entendre et son c?ur se remit a battre sur un rythme inquiet. Elle retint sa respiration, s'affolant de sentir Sara se faire plus lourde sur son bras. La malheureuse devait etre au bord de l'epuisement. Le raclement des semelles ferrees avait cesse. L'homme devait etre arrete. Catherine l'entendit tousser. Puis il repartit et elle osa demander : — Est-ce que tu es malade ? Tu sembles si faible. — Voila des nuits que je n'ai pas dormi, a cause des rats, et, depuis deux jours, je n'ai rien eu a manger. Et puis... — Et puis quoi ? Catherine sentit que Sara frissonnait. Sa voix chuchotant, dans l'ombre, se fit sourde : — Rien. Plus tard je te dirai... quand j'aurai la force. Moi aussi, je connais le secret du sire de Rais. Tu ne peux pas savoir comme j'ai hate d'etre loin d'ici, meme si je dois pour cela me trainer sur les genoux. Sans repondre, Catherine appliqua brusquement sa main sur la bouche de Sara. Tout en parlant, elle avait suivi le parcours du vieux Craon. Elle l'avait vu se faire ouvrir l'ecurie, en sortir a cheval, tenant une autre bete par la bride. Maintenant, il s'avancait vers elles, le pas des chevaux resonnant sur la terre durcie. Bientot, il fut entre elles et le corps de garde d'ou un homme sortait en courant. — Ouvre ! cria Craon. J'ai affaire a l'abbaye. — Bien, Monseigneur ! La poterne s'ouvrit en grincant, mais le petit pont s'abaissa sans bruit. Sans hesiter, Catherine entraina Sara sous la tete meme des chevaux, de facon que l'homme d'armes ne put les voir de derriere quand il refermerait. Mais la nuit etait si sombre qu'il ne pouvait les distinguer. Bientot, elles eurent franchi les douves, prirent pied sur le pont dormant. La voix du soldat leur parvint encore : — Vous ne voulez point d'escorte, Monseigneur ? La nuit est bien noire, il me semble. — J'aime les nuits noires, tu devrais le savoir, Martin, repondit le vieux sire. Le vent, venu de la Loire, se levait et Catherine l'aspira a longs traits. Il faisait plus froid que dans l'enceinte du chateau, mais cela sentait bon la campagne mouillee et surtout la liberte. Entrainant Sara qu'elle sentait trembler a son bras, elle devala le chemin du village jusqu'a ce qu'elles ne fussent plus visibles du chateau. Le bruit paisible des sabots des chevaux resonnait d'une facon rassurante derriere elles, se rapprochant. Les deux femmes s'arreterent a l'ombre du chevet de l'eglise, derriere un arc-boutant ou, peu apres, le vieux seigneur les rejoignit. Il sauta a terre. — Il faut faire vite maintenant. Quelqu'un pourrait nous voir. Tenez, dame Catherine, je vous ai amene Morgane. J'ai cru remarquer que vous vous entendiez bien avec elle... et puis ce sera comme un present d'adieu. C'est une bonne bete, solide et sure. Maintenant, allez votre chemin et que Dieu vous garde ! A la lumiere incertaine de la nuit, Catherine pouvait deviner les traits figes de Craon. Sa haute silhouette penchee la dominait et le vent faisait voltiger le pan de son chaperon. Elle murmura : — J'ai peur pour vous, Seigneur. Quand « il » saura... — Je vous ai deja dit que je n'avais rien a craindre de lui. Et puis... quand bien meme il s'en prendrait a moi. Je ne desire plus qu'une seule chose : le repos eternel... en souhaitant qu'il apporte l'oubli. Il y avait tant de desespoir dans sa voix que Catherine, oubliant ses rancunes passees, ne put s'empecher de murmurer : — Je ne sais pas ce qui est advenu cette nuit, Messire, mais je voudrais pouvoir quelque chose... — Rien ! Personne ne peut rien ! Ce que j'ai vu dans la chambre de Gilles depasse en horreur tout ce qui se peut imaginer. Je suis un vieux guerrier, dame Catherine, et n'ai jamais ete sensible, mais cette scene diabolique... ces hommes ivres et dechaines, cette orgie dont le centre... Il retint encore un instant les mots qui se pressaient sur ses levres comme si leur son meme l'epouvantait, puis : — ... dont le centre etait un enfant... un jeune garcon eventre dans le sang duquel Gilles se vautrait, assouvissant un monstrueux desir ! Voila ce qu'est celui dont j'ai cru faire un homme, un guerrier ! Voila ce qu'est Gilles de Rais qui eut droit d'entrer a cheval dans la cathedrale de Reims pour escorter la Sainte Ampoule ! Voila ce qu'est mon petit-fils... un monstre vomi par l'enfer et promis a la damnation ! Mon petit- fils... le dernier de ma race ! Le sanglot qui brisa la voix du vieux seigneur bouleversa Catherine. Petrifiee d'horreur, elle ecoutait mourir en elle l'echo de la revelation. Cet homme dont le seul crime reel avait ete son amour insense pour son petit-fils ne se releverait jamais, elle le sentait, de cet ecrasement. Elle le vit porter ses poings a ses yeux, les essuyer, mais, avant qu'elle ait pu proferer une parole, il continuait, la voix rauque : — Vous comprenez maintenant pourquoi je ne veux pas qu'un enfant voie le jour dans cette demeure maudite et deshonoree. Un Montsalvy ne doit pas naitre sur un fumier !... Allez-vous-en, maintenant, Madame, partez vite... Mais jurez-moi de ne jamais reveler a quiconque ce que je vous ai confie pour ma honte ! Catherine saisit la main ridee du vieil homme et la porta a ses levres. Elle etait moite de larmes, mais, entre les siennes, elle la sentit fremir. Je le jure ! dit-elle. Nul ne saura jamais ! Merci pour moi, pour Sara et aussi pour mon enfant qui, grace a vous, naitra libre. Je n'oublierai pas ! Il l'interrompit d'un geste brusque. — Si ! justement ! Il faut oublier... nous oublier au plus vite-! Notre maison est desormais maudite et s'en va vers son declin. Vous, dame Catherine, il vous faut suivre votre chemin qui s'ecarte du notre a tout jamais. Tachez d'etre heureuse! Avant qu'elle ait pu repondre, Jean de Craon s'etait fondu dans la nuit. Les deux femmes frissonnantes percurent le bruit leger de ses pas qui s'eloignaient vers la foret. Aupres d'elles, les chevaux grattaient la terre d'un sabot impatient. Catherine crispa sa main sur la bague qu'elle avait passee a son index droit comme pour y chercher le courage de franchir le pont garde. Elle leva la tete vers le ciel ou couraient les nuages. Le cri lugubre d'un engoulevent eveilla les echos endormis. Elle fixa son ballot a la selle de Morgane dont elle flatta doucement l'encolure et qui hennit sous sa caresse. — La... la... ma belle ! Nous allons partir tout de suite... Reste tranquille ! Pour Sara, le vieux sire avait choisi un cheval paisible et vigoureux, capable de porter aisement le poids deja respectable de la bohemienne. C'etait une brave bete sans malice et douee d'une grande placidite qui repondait au nom sans eclat de Rustaud. La mauvaise jambe du vieux Craon expliquait largement, aux yeux du gardien d'ecurie, le choix de cet animal, robuste mais depourvu du prestige des fougueux destriers. Non sans peine, Catherine, qui commencait a sentir sa fatigue, parvint a hisser Sara sur Rustaud puis escalada Morgane qui faisait decidement preuve, cette nuit- la, d'une exceptionnelle bonne humeur. — Ca va ? demanda-t-elle tout bas a Sara. — Ca va, repondit l'autre, mais j'ai hate d'etre de l'autre cote de l'eau... Lentement, au pas de leur monture, elles quitterent l'abri de l'eglise, descendant vers le fleuve. La nuit tirait a sa fin et, bien que le jour fut encore assez eloigne, bientot, la cloche de l'eglise s'ebranlerait pour appeler les fideles a l'office nocturne qui marque le debut du jour des Trepasses. Mais deja la tourelle de garde du pont etait la. Hardiment, Catherine poussa Morgane jusqu'a la chaine, tendue pour la nuit, et appela : — Hola ! L'homme de garde ! A l'interieur, il y eut un grognement de mauvaise humeur. Puis la porte s'ouvrit liberant la lueur d'une grosse chandelle au poing d'un soldat mal reveille qui considera Catherine avec des yeux clignotants. — Ouvre ! ordonna-t-elle. Je dois passer ! Ordre de monseigneur Jean de Craon ! L'air froid, sans doute, avait suffisamment reveille l'homme pour qu'il examinat Catherine avec plus d'attention. — Qu'est-ce que monseigneur Jean peut bien envoyer faire a une femme de l'autre cote de ce pont ? Qui etes-vous ? Et l'autre, la, qui c'est ? Votre suivante ? — Cela ne te regarde pas, maraud ! Je t'ai dit d'ouvrir, ouvre ! Regarde ceci, puisque tu ne me crois pas, et souviens-toi que chaque minute de retard apportee a mon voyage se traduira sur ton dos en coups d'etriviere. D'un geste hautain, elle mit sa main droite sous le nez de l'homme afin qu'il put bien voir le cachet de sardoine. Confus, il recula, enfonca son casque sur sa tete et se hata d'aller soulever la chaine. — Excusez, noble dame, mais vous comprendrez que je suis oblige a quelque mefiance. Mon poste est un poste de confiance et... — Je sais. Bonne nuit a toi ! Elle passa, Sara sur ses talons. Les planches du pont resonnerent, sous les petits sabots de Morgane, mais le bras de Loire n'etait pas large et, bientot, ce fut la terre dure d'un chemin qu'ils foulerent allegrement. La poitrine de Catherine se degonfla d'un enorme soupir. — Plus vite !... Il nous faut aller plus vite, dit-elle en mettant sa jument au trot. La langue de terre qui s'allongeait entre les deux bras du fleuve fut rapidement franchie et, bientot, on fut au bac du passeur qui, seul, assurait la liaison avec le port de Montjean, a travers la plus large partie de la Loire. Une cabane en rondins servait d'abri au nautonier, edifiee sur la prairie en haut de la greve. Catherine constata avec plaisir que la grande barque plate etait tout justement amarree de ce cote-la. Entrer dans la cabane, eveiller le bonhomme, fut l'affaire d'un instant. — Vite ! dit-elle. Il nous faut passer, ma servante, mes chevaux et moi. Je dois voir le senechal de Montjean, Martin Berlot, le plus vite possible. — Mais, Dame... a cette heure, le chateau est ferme. Vous n'entrerez pas dans Montjean. Comme il finissait de parler, la cloche de l'eglise de Champtoce commenca de sonner en glas. Les sons lugubres s'egrenerent sinistrement dans la nuit humide. Un instant plus tard, celle de Montjean, au timbre plus aigre, lui repondit au-dela de l'eau noire. Sur les nerfs trop tendus de Catherine, le tintement funebre passa comme une rape. Elle faillit crier. Cela voulait dire qu'il etait pres de cinq heures, que, dans le chateau de Gilles de Rais, on allait bientot s'eveiller, s'apercevoir de leur fuite. Et tant qu'elles n'auraient pas franchi la Loire, il etait encore possible de les reprendre. De ce cote-ci, sur la langue de terre, elles etaient toujours sur les domaines de leur bourreau. L'ombre menacante du bucher repassa devant les yeux de Catherine. — Il est cinq heures, dit-elle. Les gens de Champtoce vont se rendre a l'eglise comme ceux de Montjean. Tu peux nous passer, bonhomme. Les villes ouvrent plus tot ce matin. C'est le jour des Morts. Et puis... Elle fouilla dans sa bourse, en tira une piece d'or qu'elle fit luire a la lueur fumeuse du quinquet brulant a l'interieur de la cabane. — Tiens, acheva-t-elle en mettant la piece dans la main calleuse. C'est pour toi. Mais, pour Dieu, fais vite ! Des pieces d'or, le passeur savait bien qu'il en existait, mais il n'en avait jamais vu de pres. Pareille aubaine etait trop inesperee pour qu'il resistat. Endossant une veste sans manches en peau de mouton, il descendit vers le bac. — Ils se tiendront tranquilles, vos chevaux ? — J'en reponds... Va toujours ! repondit Catherine, les yeux sur la tour de guette du chateau. Quelques instants plus tard, la grande barque plate quittait le bord, et Catherine, les brides des deux chevaux reunies dans sa main, regardait s'elargir le ruban d'eau sombre entre le bordage et la rive. Le fleuve etait gros, mais relativement paisible, et l'homme maniait vigoureusement sa longue perche. Sara, a bout de forces, s'etait laissee tomber a terre, les genoux replies, entre les jambes des chevaux. Comme on en arrivait a l'heure qui precede le lever du jour, la nuit se chargeait de brouillard et semblait se faire plus opaque encore. Un instant, la jeune femme craignit que le passeur ne derivat de sa route, mais il avait pour lui la longue habitude et connaissait le fleuve comme sa barque elle-meme. Au bout d'un moment qui parut interminable aux deux fugitives, des silhouettes de navires se degagerent de l'ombre, des mats depouilles aux voiles ferlees, les fleches des huniers noirs et la tour trapue d'une eglise, les angles durs des toits de Montjean. Un petit chateau aux tours crenelees gardait le port fluvial. Quelque part, un coq chanta. Puis il y eut le clapotis de l'eau contre un quai de pierre. Un escalier sortit de la nuit aupres d'un gros anneau rouille. — Voila, fit le passeur. Vous etes arrivees. Une heure plus tard, dans le logis du senechal de Montjean, Catherine et Gauthier tenaient conseil autour d'une table garnie. Sara, epuisee par les privations et l'angoisse des dernieres heures, s'etait endormie sur un banc devant le feu, d'un sommeil lourd. Parfois, un leger ronflement rappelait sa presence. Pardessus la table chargee de viande froide, de pain et de fromage, Gauthier, une lueur de joie melee d'inquietude dans ses yeux clairs, regardait Catherine. La fatigue s'imprimait durement sur le visage de la jeune femme. De larges cernes bleuatres marquaient ses yeux, deux plis de lassitude se dessinaient aux coins de sa bouche et son teint pale avait des reflets de cire sous la lumiere des chandelles. Au-dehors, le jour commencait a poindre. Le ciel, du cote de l'Orient, etait d'un gris sale. Debout pres de l'unique fenetre, un pied sur un tabouret, Martin Berlot, le senechal, regardait ses hotes. C'etait un homme petit et rond dont l'aspect etait celui d'un paysan aise. On ne pouvait pas lire grand-chose sur sa face placide dont le principal ornement etait un nez si bourgeonnant qu'il semblait multiplie par trois. Mais les yeux bruns avaient de la vivacite. Le senechal ne parlait guere. Il preferait ecouter et, depuis que Catherine etait arrivee, il ne s'etait pas mele a la conversation. Mais, comme la jeune femme, poussee sans doute par sa fatigue, semblait hesiter sur le parti a prendre, souhaitant visiblement s'accorder un peu de repos, il murmura avec un regard au ciel moins noir : — Si j'etais vous, noble dame, je partirais d'ici... et sur l'heure. Quand on saura que vous avez passe le pont, et on le saura avant qu'il soit longtemps, on enverra a votre poursuite. Ici... il ne sera guere possible de resister si monseigneur Gilles decide de vous reprendre de force. — Pourtant, fit Catherine, il n'est pas venu reprendre Gauthier. — Parce qu'il le croit mort et a toujours ignore qu'il etait ici. Personne ne l'a vu arriver. Mais vous, c'est different. Le garde du pont parlera. Et, cette fois, messire Jean ne pourra rien pour vous. Il faut fuir, Dame, pendant qu'il en est encore temps ! Ce n'est pas que je vous refuse asile, mais j'ai charge de ce village, de ce chateau et n'ai point les forces necessaires pour resister. Il faut que vous soyez loin quand les gens de Rais viendront me demander des comptes. Bien sur, vous etes lasses, vous et cette femme. C'est trop visible, mais c'est l'affaire d'un peu plus de deux lieues. En remontant la Loire, vous trouverez Chalonne, qui est terre de Mme la duchesse d'Anjou. — La duchesse est en Provence et ne peut rien pour moi. En son absence, personne ne m'accueillera en Anjou. Avec accablement, elle laissa tomber sa tete dans ses mains. Tout a l'heure, dans sa joie de fuir, elle avait oublie les menacantes paroles de Gilles, mais maintenant elles revenaient, ces paroles, dans toute leur dangereuse signification. Sur les terres du Roi, comme sur celles de Yolande sans doute, elle etait maintenant un gibier traque. Arnaud pourrissait dans les geoles de La Tremoille et le bras du tout-puissant seigneur pouvait l'atteindre, elle, chetive, a chaque pas qu'elle ferait dans ces regions. — De toute facon, reprit Berlot dont le souffle s'ecourtait et qui regardait de plus en plus souvent vers la Loire, a Chalonne, vous vous rendrez aupres du prieur de Saint-Maurille. Il vous accueillera et vous trouverez chez lui le repos d'un moment. Vous devez bien savoir que terre d'eglise est terre d'asile. — L'eglise, marmonna Gauthier entre ses dents... toujours l'eglise ! Mais Catherine, s'appuyant des deux mains a la table, se levait peniblement. Elle avait bien saisi le debut d'affolement dans la voix de Berlot. Le senechal avait peur. Il ne pensait qu'a une chose : il fallait que les hotes indesirables eussent disparu de son horizon quand paraitraient les hommes de Gilles afin qu'il put les laisser se livrer a une visite domiciliaire convaincante. — C'est bon, fit-elle avec un soupir, nous partons. Reveille Sara, ami Gauthier, si toutefois tu y parviens. Elle fit quelques pas dans la piece nue, alla, elle aussi, regarder le ciel qui s'eclairait maintenant avec une rapidite inquietante, puis s'etira pour chasser la lourdeur de ses membres. Cependant, Gauthier, qui ne parvenait pas a eveiller Sara, avait pris le parti de l'enlever purement et simplement et de la jeter sur son epaule. Il tourna vers Berlot son regard froid. — As-tu un cheval pour moi ? L'autre fit la grimace. — Je n'en ai qu'un : le mien. Et je dois le garder... Monseigneur Gilles trouverait etrange... — 11 y a des moments ou je me demande, repartit 'e Normand avec un pli meprisant au coin des levres, pourquoi tu ne passes pas la Loire. Dis-moi un peu de qui tu as le plus peur : de Gilles de Rais ou de la dame de Montjean qui deteste son gendre... a moins que ce ne soit de la dame de Craon ? — Du Diable ! fit Berlot de mauvaise humeur. Mais je lui saurai gre le jour ou il t'emportera. — Amen ! dit Gauthier qui commencait a se trouver des connaissances ecclesiastiques. En route, dame Catherine ! Le cheval de Sara semble assez solide pour nous porter tous les deux. D'ailleurs, dans l'etat ou elle est, la malheureuse serait bien incapable de se tenir en selle. Il faudrait lui taper la tete contre les murs pour l'eveiller. Devant la porte du chatel, ils retrouverent Morgane et Rustaud que l'on avait nourris et abreuves. La petite jument hennit de plaisir a revoir sa maitresse et piaffa, impatiente de galoper. Avec d'infinies precautions, apres avoir installe Sara toujours endormie sur Rustaud, Gauthier aida Catherine a se mettre en selle, puis enfourcha a son tour sa monture. Rustaud se comporta vaillamment et ne broncha pas sous le poids du geant. — Je crois que ca ira, dit le Normand avec satisfaction. Il emplit sa vaste poitrine d'une grande goulee d'air puis s'ecria joyeusement : — Par les runes ! Je suis content de quitter ce maudit pays. Ou que nous allions, dame Catherine, nous n'y serons pas en plus mauvaise compagnie. En avant ! Un cri d'angoisse pousse par Berlot lui repondit : — Les hommes de Rais ! Les voila ! Partez... mais partez donc ! En effet, le bac du passeur, charge de soldats, derivait au plein du courant. Une dizaine de cavaliers, qui avaient choisi de franchir le fleuve a la nage, les entouraient et Catherine, mordue par une terreur folle, reconnut les huques violettes du sire de Rais a leur tete... S'ils les avaient vus, ils etaient perdus, mais le senechal, vert de peur, hoquetait : — Faites le tour par cette ruelle. Ils ne vous verront pas et vous gagnerez la campagne sans etre apercus. J'essayerai de les retenir autant que je pourrai. — Si tu n'avais pas tellement peur pour ta peau, goguenarda Gauthier, je dirais que tu es un brave homme ! Adieu, Martin. On se reverra peut-etre un jour. Mais deja Catherine avait talonne Morgane et s'engouffrait dans la ruelle en pente. Au risque de se rompre le cou, elle prit le galop aussitot. Les sabots de Morgane claquaient joyeusement sur la terre battue du chemin et, derriere elle, la jeune femme pouvait entendre le galop pesant de Rustaud. Bientot, ils furent dans un petit bois, hors de vue de Montjean. Le chemin s'ecartait du bord de Loire et plongeait a travers les branches depouillees pour devenir une invraisemblable fondriere boueuse. Gauthier rejoignit Catherine et se mit a sa hauteur. Je pensais, fit-il sans cesser de galoper. Si nous retournions a Orleans ? Maitre Jacques Boucher, bien certainement, vous accueillerait. Vous avez la des amis solides. — En effet, dit Catherine, mais le tresorier Jacques Boucher est, avant tout, un solide, un fidele sujet du roi Charles. C'est un homme rigide et droit comme une lame d'epee. Il ne resisterait pas, quelque amitie qu'il ait pour moi, a un ordre de son souverain. Or, si j'ai bien compris et meme si Jacques Boucher l'ignore, le Roi, c'est La Tremoille. — Ou aller alors ? J'espere que vous ne songez pas a vous precipiter tete premiere, et dans l'etat ou vous etes, a Sully-sur-Loire ? Vous devez vivre, Madame, si vous voulez venir a bout de vos ennemis. — Il m'importe peu de les vaincre ou non, repondit Catherine, les levres serrees. Mais il y a Arnaud... il y a mon enfant. Je pourrais retourner en Bourgogne ou j'ai des amis, ou je trouverais une surete relative, mais ce serait me separer d'Arnaud. Il faut que je reste sur les terres du roi Charles au risque de tomber aux mains de son favori. Il faut que quelqu'un nous accueille, nous cache et me permette d'atteindre d'une facon ou d'une autre ceux qui pourront efficacement nous aider : les compagnons d'armes de messire de Montsalvy, les capitaines du Roi qui, tous, haissent La Tremoille. — Et ce refuge, vous savez ou le trouver ? Catherine ferma les yeux un instant comme pour rappeler un visage du fond de sa memoire. — Si je sais juger un homme a son poids reel, je crois que oui. Si je me suis trompee, alors il n'y aura plus ni recours ni salut pour moi. Mais je ne me trompe certainement pas. — Ainsi nous allons ? — A Bourges. Chez maitre Jacques C?ur. Les cavaliers sortaient du bois. Une etendue plate et herbeuse, a la gauche lointaine de laquelle luisait le fleuve, s'allongeait devant eux sous le gris monotone du ciel. Catherine et Gauthier s'y lancerent eperdument. Dans le fond de sa pensee, Catherine s'etait parfois demande si sa situation personnelle etait aussi mauvaise que Gilles de Rais avait bien voulu le lui dire et si l'etrange seigneur n'avait pas intentionnellement noirci le tableau afin de mieux la tenir a sa merci. Mais ce n'etait la qu'un faible espoir. Les paroles de Gilles rendaient ce son inimitable que possede la seule verite. Elle en eut d'ailleurs assez promptement l'inquietante confirmation. Pour se mettre a l'abri des surprises, elle avait decide, de concert avec Gauthier, que l'on voyagerait la nuit, malgre les dangers de mauvaises rencontres que cela pouvait comporter, et que l'on se tiendrait caches le jour. Il y avait a cette decision plusieurs raisons dont la premiere etait une plus grande securite vis-a-vis des gens du Roi, la seconde, le fait que les nuits en ce triste mois de novembre etaient infiniment plus longues que les jours, et la troisieme que le chemin vers Bourges ne presentait aucune difficulte a suivre, meme la nuit. Il suffisait de remonter la Loire, puis le cours du Cher qui amenerait les voyageurs non loin de leur destination derniere. On passa donc le jour des Morts a Chalonne, ou le Prieur accueillit chretiennement ces etrangers qui demandaient asile, mais on quitta l'abri de Saint-Maurille a la nuit close. Jusqu'au lever du jour, on fit pres de vingt lieues, ce qui representait pour Rustaud, doublement charge, une sorte de record. Mais, quand le paysage se degagea des brumes matinales, il revela les clochers, les tours, les lanternes ajourees, les rudes murailles et les immenses toits d'une enorme abbaye plantee au confluent de la Loire et de la Vienne. L'ensemble etait si imposant que Catherine hesita a s'avancer et, comme un paysan, sa houe sur l'epaule, debouchait d'un layon, elle le hela : — Brave homme, cette abbaye est grande et belle, il me semble. Quel est son nom ? — Dame, fit le bonhomme en tirant son bonnet, c'est la royale abbaye de Fontevrault dont Madame l'abbesse est cousine du roi Charles que Dieu nous veuille garder. — Merci, murmura la jeune femme tandis que le paysan remettait son couvre-chef et s'eloignait. Le coup d'?il qu'elle echangea avec Gauthier en disait long et traduisait leur pensee commune. Certes, une abbaye est lieu d'asile, maison de Dieu, mais pouvait-elle s'aventurer sans crainte dans cette pieuse forteresse renommee pour servir de refuge... obligatoire souvent, aux reines repudiees, aux filles de grandes familles indesirables, aux princesses montees en graine et dont l'abbesse etait toujours choisie dans les maisons, sinon royales, du moins princieres ? Cinq communautes dependaient de la crosse hautaine de l'abbesse de Fontevrault, plus un hopital et une leproserie et, chose etrange, sur ces communautes, trois etaient masculines. Les luttes intestines de Fontevrault etaient celebres et Catherine songea qu'il eut ete temeraire de mettre le pied dans cet admirable et noble guepier. — Je pense, conclut-elle enfin, qu'il nous faut chercher quelque hutte de charbonnier pour y passer le jour. La chose se trouva sans peine. On passa la une journee paisible grace a Gauthier qui reussit a capturer un lievre et le fit rotir sur un feu de branches mortes pour la plus grande satisfaction de ses compagnes. Dans la foret, le Normand etait chez lui et n'etait jamais en peine pour se sortir d'affaire. La nourriture des betes etait assuree par un sac de fourrage que l'on devait a la munificence de Martin Berlot et que Morgane, non sans dedain, acceptait, bon gre mal gre, de porter en surplus de Catherine. Quand l'ombre s'etendit sur la profonde foret, on regagna le bord du fleuve en contournant a distance respectueuse les batiments de l'abbaye. Mais, cette fois, la nuit ne se passa pas sans incident. D'abord, les voyageurs se tromperent de riviere et suivirent le cours de l'Indre au lieu de celui du Cher. Mais on parvenait juste a retrouver le bon chemin quand Rustaud, qui arrivait a bout de souffle, se mit a boiter. — Il faudra nous arreter a la premiere maison pieuse rencontree, fit Catherine inquiete. Cette bete a besoin de soins. Mais c'etait plus facile a dire qu'a faire. Ils n'avaient rien trouve quand, le jour leve depuis un bon moment, ils arriverent en vue d'un gros village. La faim commencait a se faire sentir et il fallait trouver a manger pour les humains comme pour les betes. — Nous sommes loin de Champtoce, dit Gauthier. Peut-etre pouvons-nous courir le risque d'entrer dans ce bourg et de chercher quelque nourriture ? — Essayons, repondit Catherine qui souffrait de crampes douloureuses et de penibles brulures d'estomac. Son etat la sensibilisait de facon inquietante et elle eprouvait un besoin imperieux de repos et de calme. En elle, l'enfant s'agitait d'une facon desordonnee qui l'effrayait. Mais, comme les chevaux allaient franchir les premieres maisons du village, un appel de trompe vint crisper les nerfs tendus de la jeune femme. Gauthier, qui allait en tete, s'arreta, se tourna sur sa selle, ecartant legerement Sara qui voyageait les bras passes autour de lui. — Dame Catherine, dit-il, tout le village est sur la place que l'on voit au bout de ce chemin. Ils ecoutent un heraut en cotte bleu et or qui deroule un parchemin. En effet, la voix forte d'un homme parvenait a Catherine, claire dans le silence glacial du matin, nette et menacante a la fois. Bonnes gens ! criait le heraut. Par ordre de notre sire le roi Charles Septieme du nom, que Dieu aide, on vous fait savoir que deux criminelles en fuite parcourent actuellement votre region. L'une, Catherine de Brazey, est accusee d'intelligence avec l'ennemi ainsi que du crime affreux d'avoir detourne de ses devoirs pour le conduire chez l'Anglais l'un des capitaines du Roi, l'autre est une sorciere de Boheme nommee Sara, condamnee au bucher pour ses charmes et malefices. Toutes deux sont echappees des geoles de monseigneur Gilles de Rais, marechal de France. L'une des femmes est blonde et grosse de plusieurs mois. L'autre, tres brune. Elles ont, en outre, vole les chevaux sur lesquels elles ont pris la fuite : un percheron de poil roux et une haquenee blanche. Vingt pieces d'or seront comptees a quiconque donnera une piste serieuse. Une recompense de cent pieces d'or sera comptee soit par monseigneur de Rais a Champtoce, soit par monseigneur de La Tremoille a Loches a quiconque livrera vivantes ces deux femmes. Il y va de la corde pour quiconque les aidera ou leur donnera asile. Rigide sur sa selle, comme frappee par la foudre, Catherine entendait encore la voix rude de l'homme alors meme qu'elle s'etait tue. Elle pouvait l'apercevoir au bout de l'enfilade basse des chaumieres, roulant d'un geste las son parchemin et le remettant sous son tabard fleurdelyse. Il fit tourner son cheval et se dirigea vers l'autre extremite du village. Les paysans allaient se debander quand Gauthier, prompt comme l'eclair, arracha la bride des mains de Catherine et l'entraina a vive allure vers le bois de chenes aux epais fourres d'ou ils venaient de sortir. Inerte, les yeux pleins de larmes, envahie d'un affreux decouragement, elle se laissa emmener. Criminelle ! Elle etait maintenant une criminelle recherchee, un gibier a la portee du premier braconnier venu. Qui donc resisterait, pour l'amour d'elle et de l'humanite, a cet appat de l'or si rare dans ces annees de misere ? Quand on fut sous le couvert des arbres, avec une bonne epaisseur de bois entre lui et le village, Gauthier s'arreta, sauta a terre et tendit les bras a Catherine pour qu'elle s'y laissat glisser. Il dut presque l'arracher a sa selle car elle sanglotait comme une petite fille, a bout de nerfs, a bout de courage, a bout de fatigue. — Tue-moi, Gauthier, hoquetait-elle nerveusement, tue-moi ! Ce sera tellement plus simple, tellement plus rapide... Tu as entendu ? Par tout le royaume, on va me chercher, comme une criminelle... — Et alors ? Qu'est-ce que cela prouve ? grogna le Normand en la bercant comme une enfant contre sa large poitrine. Que votre Gilles de Rais a reussi a prevenir son « beau cousin » La Tremoille et qu'ils vous donnent la chasse ? Mais vous le saviez deja ! Allons, dame Catherine, vous n'en pouvez plus et le discours de ce bavard a ete la goutte d'eau qui fait deborder le vase. Il faut vous reposer un moment d'abord, reflechir ensuite. Pensez-vous que cette proclamation puisse empecher celui chez qui nous allions de vous venir en aide ? Elle leva sur le menton mal rase du geant un regard noye de pleurs. — Je... je ne sais pas ! Je ne crois pas, mais.... — Pas de mais ! Donc, nous allons toujours a Bourges. Le tout est d'y arriver. Il y a une chose a laquelle vous ne pensez pas. — Laquelle ? — C'est que ce maudit parchemin signale deux femmes. Et non pas trois personnes. De moi, il n'est pas question. J'ai donc mes coudees franches et c'est deja beaucoup. D'autre part, il y a certaines modifications que l'on peut apporter. Remettant Catherine a Sara qui avait deja dispose les manteaux sous le tronc penche d'un gros chene, le Normand tira son poignard et s'approcha de Morgane avec un soupir enorme. — Pour Dieu, que vas-tu faire ? cria Catherine brusquement ranimee. — La tuer, bien sur, repliqua Gauthier sombrement. Ca me fait peine, mais cette jolie petite jument proclame qui vous etes mieux qu'une banniere... Avec une vivacite dont elle se serait crue incapable l'instant precedent, Catherine bondit et se pendit au bras noueux du Normand. — Je ne veux pas ! Je te l'interdis... Tuer cette bete nous apporterait le malheur, j'en suis certaine. J'aime mieux etre prise par elle que sauvee par sa mort. Morgane, de son cote, avait regarde Gauthier d'un air mi-inquiet mi-furieux. Elle opta finalement pour la colere et se mit a encenser dangereusement, mais, deja, Catherine avait saisi sa bride et lui parlait doucement. — Calme-toi, ce n'est rien... Tu n'as rien a craindre de nous, ma belle ! Allons, sois sage... Peu a peu, la petite jument se calmait. Elle finit par se tenir tranquille, appliquant en maniere de pardon un large coup de langue sur le front de Catherine. Gauthier regardait la scene d'un air mecontent. — Vous n'etes pas raisonnable, dame Catherine. — Peut-etre, mais elle m'aime. Je ne veux pas qu'on tue une bete qui m'aime. Il faut comprendre... cria-t-elle prete a pleurer encore. — C'est bon. Dans ce cas, restez ici. Nous sommes assez loin du village. Personne, je pense, ne viendra vous y chercher. Moi, pendant ce temps, je vais voir ce que je peux faire. — Tu nous laisses ? s'ecria la jeune femme tout de suite alarmee. — Vous avez faim, non ? Et puis, il faut que je trouve moyen de changer votre aspect suffisamment pour que vous ne risquiez rien jusqu'a Bourges. Vous allez dormir en m'attendant. Quant a vous, dame Sara, comment vous sentez-vous ? — Comment voulez-vous que je me sente ? bougonna la bohemienne. Tres bien, naturellement, tant qu'on ne parle pas de me faire rotir. — Alors prenez ca ! Et n'hesitez pas a vous en servir au cas ou un curieux s'approcherait de trop pres. « Ca », c'etait le large couteau qui ne quittait pas la ceinture du geant. Sara prit l'arme sans montrer le moindre emoi et la glissa a sa propre ceinture aussi calmement que s'il se fut agi d'une fleur fraichement coupee. — Comptez sur moi ! affirma-t-elle. Personne n'approchera. Catherine s'endormit d'un sommeil de bete harassee. Quand elle s'eveilla, la lumiere avait baisse considerablement et Gauthier, penche sur elle, la secouait doucement. — He... dame Catherine... Eveillez-vous ! Il est temps ! Un peu plus loin, Sara, assise sur un tas de feuilles, tournait gravement une broche improvisee sur laquelle rotissait une volaille. Cette vue, jointe au bon repos que lui avait procure son sommeil, rendit a Catherine son courage. Sara aupres d'un feu, faisant cuire quelque chose, c'etait l'un de ses plus vieux souvenirs d'enfance et cela evoquait les temps paisibles en meme temps que les mysterieuses racines d'une immuable affection. Elle se releva prestement, sourit a Gauthier. — Cela va mieux ! dit-elle. — J'en suis heureux. Mettez cela, maintenant. Ensuite, nous mangerons. Il offrait quelque chose de sombre et de lourd. En tendant la main, Catherine toucha une etoffe grossiere qu'elle deploya sans comprendre. — Qu'est-ce que c'est ? Gauthier eut un sourire feroce qui fit etinceler ses dents blanches et briller ses yeux. — Un froc de moine. J'en ai un autre pour Sara. Une chance que j'aie rencontre ces deux freres mendiants avant qu'ils entrent au village ! Catherine se sentit palir. Elle se souvint avec terreur de l'etrange religion de son compagnon. Gauthier etait paien. Pour lui, ni Dieu ni ses serviteurs ne representaient quoi que ce soit. Une pensee terrible la traversa et elle laissa tomber la robe. Le Normand se mit a rire, ramassa l'objet et de nouveau le lui tendit. — Non, je ne les ai pas tues, rassurez-vous ! Seulement un tout petit peu assommes et abandonnes dans un coin tranquille. Ils n'auront surement qu'une hate, celle de rentrer a leur couvent, et ne se presenteront en aucun cas au village. — Et pourquoi donc ? — Parce que je ne leur ai rien laisse sur le dos. Ils sont aussi nus qu'un poisson au sortir de la riviere, acheva Gauthier avec tant de serieux que Catherine ne put s'empecher de rire. Sans plus discuter, elle enfila la longue et epaisse robe brune, serra la corde autour de sa taille. Le Normand la regardait faire d'un air approbateur. — Vous avez l'air ainsi d'un moinillon rondouillard ! commenta-t-il avant de s'eloigner vers les chevaux. Tandis que Sara et Catherine se restauraient en devorant la poule qu'il avait du voler dans quelque ferme, il se livra sur Morgane indignee a une operation qui etait tout juste le contraire d'une toilette. Il enduisit soigneusement de la boue grasse d'un ruisseau qui coulait tout aupres une bonne partie du corps de l'animal qui, d'ailleurs, avait quelque peu perdu de sa blancheur initiale grace a la poussiere et aux eclaboussures fangeuses des chemins. Figee d'horreur devant une telle injure, la petite jument le laissait faire. Elle se trouva bientot transformee en un curieux animal sans couleur definie, tirant a la fois sur le jaune et sur le gris sale. Esperons qu'il ne pleuvra pas trop et que ca tiendra jusqu'au bout, dit le Normand en se reculant pour mieux juger de l'effet produit a la maniere d'un peintre qui contemple son ?uvre. Catherine, amusee, pensa que son prestigieux ami Van Eyck faisait exactement cette figure quand il regardait, tete penchee, yeux clignes et tous les traits contractes, l'une de ces merveilleuses Vierges pour lesquelles, si souvent, elle avait servi de modele. Ceci fait, Gauthier devora le reste du poulet, but un coup d'eau claire et empoigna Catherine pour la remettre en selle. — Allons, mon reverend Pere, reprenons notre chemin ! dit-il gaiement. Le Diable lui-meme ne pourrait pas vous reconnaitre ainsi attifee ! Et quand je dis le Diable, je pense messire Gilles de Rais, le seigneur a la Barbe Bleue ! Le soir tombait. Les notes greles de l'angelus leur parvinrent, portees sur la cime des arbres. Le poids de terreur qui avait ecrase le c?ur et le souffle de Catherine s'envolait progressivement. La robe du moine sentait terriblement la sueur et la crasse, mais elle etait chaude et tellement epaisse qu'il fallait sans doute une pluie torrentielle pour parvenir a la transpercer. Catherine put d'ailleurs s'en convaincre car, au moment ou les trois voyageurs sortaient des fourres, quelques gouttes se mirent a tomber du ciel noir. Elle baissa le capuchon. Il engloutissait facilement sa tete et son visage jusqu'au menton, puis elle retroussa les manches trop longues qui la genaient. Elle se sentait la- dedans comme l'escargot dans sa coquille, protegee sinon invisible. — Seigneur ! marmotta-t-elle tout bas, pardonnez a Gauthier l'affreux sacrilege qu'il a commis en s'emparant des robes de vos saints moines. Considerez seulement qu'il a voulu sauver nos vies menacees et... et faites que vos serviteurs ne prennent pas froid dans la campagne avec cette pluie qui vient. Apres quoi, l'ame en paix, elle mit Morgane au trot et rattrapa Gauthier qui avait deja pris de l'avance. Le dernier coup de vepres sonnait a la tour romane de l'eglise Saint-Pierre-le-Guillard et le jour etait presque completement eteint quand Catherine, Sara et Gauthier parvinrent enfin au but de leur voyage. Devant eux, a l'angle de la rue d'Auron et de la rue des Armuriers, se dressait la maison de Jacques C?ur. Une grande maison faite de trois corps de batiments sous trois toits pointus. Le magasin tenait tout le rez- de-chaussee de l'angle, mais les volets de chene, noircis par le temps, etaient deja mis. La rue etait obscure car, depuis la porte d'Auron, un seul pot a feu brulait devant une statue de saint Ursin. Le c?ur de Catherine cognait encore de l'angoisse qui l'avait serre en passant le corps de garde, a la porte de la ville. Sur les murailles claquait l'etendard royal, preuve que le roi Charles VII et par consequent La Tremoille etaient dans la cite. De plus, elle avait assez longtemps sejourne a Bourges pour risquer d'etre reconnue. Mais, pour franchir le lacis de ruisseaux et de marais qui precedait immediatement les anciens avant-postes gallo-romains, pour avoir le courage d'avancer jusqu'aux tours de la porte Ornoise, elle avait tire son capuchon de moine sur son visage jusqu'a ne plus avoir dans son champ de vision que les oreilles de Morgane. Elle mourait de peur d'echouer en arrivant au but et sa main serrait convulsivement" sous la bure de sa robe, le reliquaire de saint Jacques... Crainte vaine, d'ailleurs : soit fatigue, soit indifference, soit desir de regagner au plus vite le corps de garde bien chauffe et d'oublier ce crepuscule charge de brume, les soldats n'avaient pas prete attention a ces deux moines escortes d'un paysan qui leur avaient declare se rendre au couvent des Jacobins. Mais il etait temps ! A peine eurent-ils franchi la porte que Catherine et ses compagnons entendirent le tintamarre du pont-levis que l'on relevait. La ville fermait ses portes pour la nuit... Dans la rue qui remontait vers la masse orgueilleuse du palais royal, il n'y avait que peu de monde. Les trois voyageurs etaient passes inapercus des quelques menageres attardees et des deux ou trois bourgeois qui achevaient de traiter quelque affaire au seuil d'une boutique. Par prudence, cependant, Catherine fit arreter les chevaux a distance du magasin tout en le designant du menton a Gauthier. — C'est la ! dit-elle. — Mais la maison est fermee ! — Le magasin, sans doute, car il est tard, mais il y a de la lumiere aux etages. Le couvre-feu n'est pas encore sonne. D'ailleurs, il me semble voir filtrer sous la porte un rayon lumineux. Comme pour lui donner raison, la porte s'ouvrit a cet instant precis, liberant la lumiere jaune qui coula jusqu'au milieu de la rue. Deux hommes portant de longues houppelandes fourrees parurent sur le seuil. L'un etait grand et mince, l'autre petit et replet, mais Catherine reconnut aussitot le premier dont le profil net se detachait vigoureusement sur l'interieur eclaire. — Maitre C?ur ! souffla-t-elle a Gauthier. Le plus grand ! Tout en parlant, elle se laissait glisser a bas de sa monture et s'approchait doucement, en prenant bien soin de rester dans l'ombre epaisse des maisons. Sur le seuil, le pelletier prenait conge de son visiteur. — C'est donc entendu. Je vous ferai porter des demain ces dix peaux de vair de Mongolie, maitre Lallemand. Ce seront les dernieres que je pourrai vous fournir avant longtemps. Dieu sait dans combien de temps les Venitiens pourront nous en faire passer ! Le petit gros repondit quelque chose que Catherine ne comprit pas, toucha son chaperon de drap noir et s'eloigna par la rue des Armuriers. Catherine, alors, prit son courage a deux mains et, sans reflechir davantage, presque sans respirer, se jeta en avant. Elle arreta le pelletier comme il allait rentrer. — Maitre Jacques, dit-elle d'une voix enrouee d'emotion, voulez-vous tendre a une proscrite une main secourable ? Tout en parlant, elle tirait en arriere son capuchon, relevant son visage pale, ses yeux sombres tires par la fatigue. Les chandelles qui brulaient dans la boutique accrocherent un reflet a ses cheveux blonds, cependant impitoyablement tires en arriere. Les yeux de Jacques C?ur s'agrandirent. Il eut un haut-le-corps. — Sang du Christ ! La dame de... Il se mordit la levre puis, sans perdre une minute, saisit Catherine par le bras et, avec un coup d'?il circulaire au-dehors, la tira dans la maison. — Entrez vite ! Mais je vois a quelque distance deux cavaliers et deux chevaux... — Mes serviteurs ! dit Catherine. Ils m'attendent ! — Je vais les faire rentrer dans la cour. Restez la un instant. Il fermait soigneusement la porte, tirait les gros verrous, puis debarrassait un tabouret d'un paquet de peaux a l'intention de Catherine avant de disparaitre par une petite porte de cote. — Attendez-moi ! Je reviens ! Catherine, extenuee, se laissa tomber sur le tabouret. Il regnait, dans ce magasin, une bonne chaleur grace a un gros brasero de bronze empli de braises qui rougeoyait au beau milieu. Un long comptoir de bois cire tenait la plus grande place et courait le long d'un mur compose exclusivement d'armoires armees de fer ou s'empilaient des peaux. Dans un renfoncement, un haut pupitre en bois noir supportait une ecritoire, plusieurs plumes d'oie et un gros livre relie en parchemin. L'odeur bizarrement musquee des pelleteries se melait a celle de cire chaude que degageaient les chandelles. Un calme profond enveloppait la maison. Catherine en eut une conscience aigue. Sa gorge contractee se desserra. Pour la premiere fois depuis longtemps, elle respira presque librement. Jacques C?ur revenait et, tout de suite, courait a elle, prenait ses deux mains et l'obligeait a se lever. — Ma pauvre amie ! Comment avez-vous pu venir jusqu'ici ? La ville est pleine d'espions et la trahison y rode a chaque coin de rue. Mais venez plutot. Nous serons mieux dans mon reduit pour parler. Mes garcons de magasin sont a la reserve. Ils vont revenir pour tout ranger. Doucement, il passait un bras sous celui de la jeune femme pour l'aider a se relever et l'entrainait vers le fond du magasin ou un escalier s'enfoncait dans l'ombre des solives. Elle etait si lasse qu'elle chancela et fut tombee sans le bras solide qui la soutenait. — Vous etes bon, maitre Jacques, de ne m'avoir point chassee. Elle levait les yeux vers lui, heureuse de revoir ce visage aux traits nets, un peu austeres, ce nez long, cette bouche mince, mais d'un dessin ferme. Le front, large et haut, denotait l'intelligence ainsi que les yeux bruns, bien fendus et francs, mais autoritaires. Le pli dur des levres n'excluait pas une certaine sensualite qui se revelait encore dans les narines mobiles et aussi dans la chaleur un peu rauque de la voix. Il sourit, posa une main rassurante sur celle qui s'appuyait a son bras. — J'espere, dit-il, que vous ne doutiez pas de mon accueil. Le « reduit » ou Jacques C?ur conduisit Catherine ouvrait en haut de l'escalier en face de la salle commune. C'etait, malgre son nom, une piece de bonnes dimensions qui s'avancait en encorbellement au- dessus du carrefour. Avec ses etroites fenetres donnant, l'une sur la rue des Armuriers et par laquelle on apercevait les arbres depouilles et les toits luisants du couvent des Jacobins, l'autre sur la rue d'Auron, cette chambre ressemblait plus a la cabine d'un capitaine de navire qu'au cabinet d'un marchand. Bien sur, il y avait, empilees dans un coin, des peaux de taupe doree et de menu vair et aussi, sur la grande table, des echantillons de toile et de draperies, mais surtout, un peu partout, dans des armoires ouvertes ou sur des sieges, il y avait des livres, de gros livres aux couvertures usees, aux pages de parchemin jauni et pique de rouille. L'un etait ouvert sur un lutrin aupres d'un grand coffre cloute de cuivre qui semblait plein de parchemins roules et lies de rubans. Mais ce qui etait le plus extraordinaire, c'etait, d'abord, etale sur la table, un grand portulan magnifiquement enlumine et ensuite, posee a meme le sol, une grosse mappemonde tournant a l'aise dans son armature de bronze. L'etonnement de Catherine qui n'avait jamais rien vu de semblable fit sourire Jacques C?ur. Il caressa de la main la nef rouge et dore qui naviguait sur les quelques vagues bleues du portulan. — Je songe a voyager, dit-il. Les fourrures et meme les tissus de mon associe Pierre Godart ne me suffisent plus. Mais parlons de vous. Tenez, asseyez- vous la, sur ces coussins, et dites-moi par quel miracle vous etes ici, d'ou venez-vous... et pourquoi vous etes si pale ! Depuis tant de mois je vous croyais morte, dame Catherine ! Ses mains, doucement, rejetaient en arriere le capuchon grossier, degageant la tete de la jeune femme qui apparut dans la pleine lumiere des bougies avec ses nattes serrees et ses yeux las. — N'avez-vous donc point lu les edits du Roi... ou entendu corner aux carrefours que je suis une criminelle recherchee et que... — Si, coupa Jacques, je sais tout cela, mais je n'arrivais pas a comprendre ce qui avait pu se passer. On vous accuse d'avoir entraine a votre suite le capitaine de Montsalvy et de l'avoir fait passer a l'ennemi. Mais, par ailleurs, des bruits couraient sous le manteau que vous etiez morte, a Rouen... en meme temps que Jehanne la Pucelle dont Dieu ait l'ame de lumiere. Le rire nerveux de Catherine donna la pleine mesure de ce qu'elle avait endure. Elle n'en pouvait plus d'avoir peur, de trembler au moindre hoqueton, au moindre casque entrevu. Le chemin defonce, le trot incessant du cheval l'avaient brisee et il n'etait plus une fibre de son corps qui ne lui fit mal. — Vous ne dites donc pas comme les autres, maitre Jacques ? Vous ne dites donc pas que c'etait une sorciere et qu'on a bien fait de la bruler ? — Il faut avoir l'esprit bien trouble ou l'ame bien basse pour oser dire pareille chose ! Il faut... et le pelletier baissa la voix jusqu'au murmure, il faut etre messire de La Tremoille ou bien messire Regnault de Chartres, l'archeveque de Reims, et le malheur veut qu'ils soient, l'un et l'autre, les maitres de l'esprit comme de la conscience du Roi. C'est La Tremoille qui regne pour la plus grande infortune de la France, non Charles VII. Mais que voulez-vous exactement de moi, dame Catherine ? Elle leva vers lui un regard humide dont l'expression de douleur alla eveiller au fond du c?ur de Jacques des fibres qui, depuis longtemps, n'avaient pas vibre. La souffrance avait affine encore le visage de Catherine, l'avait modele d'ombres touchantes et lui avait donne une expression d'animal aux abois devant laquelle n'importe quel homme de c?ur ne pouvait que souhaiter offrir sa protection. — Voulez-vous nous cacher, moi et mes deux serviteurs ? Je suis traquee, recherchee, depouillee en grande partie... et j'attends un enfant. Pouvez-vous m'aider aussi a trouver l'un des capitaines du Roi, La Hire ou Xaintrailles... a moins qu'ils ne soient, eux aussi, retenus en prison. — Pourquoi donc y seraient-ils, sinon de l'Anglais ? — Arnaud de Montsalvy y est bien, lui ! — Arnaud de Montsalvy est passe aux Anglais, retorqua C?ur sechement. — C'est un mensonge infame ! s'ecria Catherine en frappant le sol du pied. Arnaud a tout tente pour sauver Jehanne, comme je l'ai fait moi-meme. Nous sommes entres dans Rouen, oui, et nous y avons vecu... mais nous en sommes sortis cousus dans un sac et par le moyen de la Seine. Si c'est la ce que vous appelez passer aux Anglais ! Dans son indignation et sa peine, elle s'etait mise a trembler de tout son corps. Le marchand saisit les deux mains glacees dans les siennes qui etaient chaudes et comprehensives. — Calmez-vous, mon amie, je vous en conjure, calmez-vous ! Il y a mille choses qu'il vous faut m'expliquer. D'abord, je vais vous faire donner une boisson chaude. Vous etes transie. Macee, ma femme, est a vepres. Quand elle reviendra, elle vous installera car, bien entendu, nous vous gardons. Vous avez bien fait de venir ici et je suis heureux que vous ayez songe a nous. Attendez-moi un moment. Il disparut et Catherine demeura seule de nouveau. Elle appuya sa tete lasse au dossier de son siege. Quelque chose se detendait en elle, s'apaisait. Enfin elle avait touche au port. C'en etait fini pour un temps des chemins grands ou petits, du froid, de la peur, de la pluie et du vent, des nuits sans fin au bout desquelles il fallait voyager sans trop savoir si un abri surgirait du jour levant. Sa gorge se contracta en songeant a Arnaud, au fond de sa geole, mais elle savait son courage indomptable, son orgueil. Et puis, elle mettait maintenant une confiance illimitee dans cet homme qui, si simplement, l'avait accueillie, lui offrait un refuge. Maitre Jacques C?ur revint au bout d'un moment portant precautionneusement un bol fumant qu'il tendit a la jeune femme. Catherine referma avec bonheur ses doigts frileux autour de la faience chaude. Une odeur a la fois poivree et reconfortante montait du recipient. — Du vin avec de la cannelle, dit le pelletier. Buvez bien chaud. Ensuite vous me raconterez... Rassurez-vous pour vos serviteurs, ils sont a la cuisine ou ma vieille Mahaut s'occupe d'eux. Catherine trempa ses levres dans le breuvage brulant et, tout de suite, se sentit mieux. Une jambe posee sur le coin de la table, Jacques C?ur la regardait avec attention, le menton dans la main. Quand elle eut fini, elle reposa l'ecuelle. Un peu de rose etait monte a ses joues et elle esquissa un sourire. — Je vais tout vous dire maintenant. C'est un peu long, mais je me sens bien mieux. Elle noua ses mains autour de ses genoux et commenca son recit. Elle parlait d'une voix calme dont le ton un peu bas etait etrangement emouvant. C?ur l'ecoutait, immobile. Sa silhouette un peu penchee se decoupait vigoureusement sur le rayonnement doux des chandelles, sans plus bouger qu'une statue de bois, mais le regard attentif ne quittait pas le visage de la narratrice. Catherine achevait son histoire quand un bruit de voix retentit en bas, aussitot suivi d'une sorte de roulement de tonnerre. Quelqu'un montait l'escalier quatre a quatre. Le pelletier se leva et se tourna vers la porte, souriant a Catherine qui, deja, mettait la main a son capuchon. — N'ayez pas peur ! Je crois que cette visite, que j'ai demandee tout a l'heure, est pour vous. Dans l'encadrement sombre de la porte, une haute forme masculine apparaissait : larges epaules sous un manteau de cheval noir negligemment rejete en arriere pour montrer un court pourpoint de daim et des chausses collantes de meme couleur et, dessus, un visage a la fois dur et joyeux, de vifs yeux bruns et le flamboiement d'une courte tignasse indisciplinee d'un roux agressif. Avec un cri de joie, Catherine bondit sur ses pieds et courut vers l'arrivant. C'etait Xaintrailles ! Xaintrailles aux cheveux rouges ! L'ancien et fidele compagnon de Jehanne, le meilleur ami d'Arnaud ! En la reconnaissant, il avait pousse un veritable rugissement. Puis, l'enlevant de terre sans trop de douceur, il l'avait embrassee a plusieurs reprises avant de la reposer a terre, mais sans la lacher. La tenant devant lui au bout de ses longs bras, il avait crie : — Par les tripes du Pape ! D'ou sortez-vous, Catherine ? Vous avez autant d'apparence qu'un chat mouille, mais, bon Dieu ! ca fait du bien de vous revoir. Qu'avez-vous fait de Montsalvy ? — Arnaud ?... Est-ce que vous ne savez pas ? Les mains du capitaine se crisperent sur les epaules de la jeune femme et son visage se convulsa sous la poussee d'une enorme colere. — Savoir quoi ? Ce que ces edits imbeciles colportent par le royaume ? Que Montsalvy est passe a l'Anglais ? Lui ? L'honneur et la loyaute faits homme ? Un heros d'Azincourt ? Un des hommes de Jehanne ? Mon ami ?... C'etait, visiblement, ce titre-la qui, selon Xaintrailles, conferait le plus de renom a Montsalvy. Mais Catherine n'avait pas envie de sourire. Elle detourna la tete. — D'autres le croient. Messire de Rais... Que la peste les etouffe, lui et son damne cousin La Tremoille ! Je passe mon temps l'epee a la main a arracher ces maudits placards infamants des murs de nos villes et j'etripe tous ceux qui tentent de m'en empecher. Quant a ceux qui essayent de lire sans ma permission, je leur tape dessus a coups de fourreau. Quelle incroyable stupidite ! Qu'un homme comme lui ait pu trahir, entraine par une femme qu'il detestait... — Ce n'est pas vrai ! Il m'aime, se revolta Catherine. Il n'existe plus aucune barriere, aucun nuage entre nous. Rien qu'un grand amour et, si vous en voulez la preuve, Messire, regardez mon ventre ! La violence de l'attaque laissa Xaintrailles pantois et bouche bee. Mais il recupera tres vite, eclata de rire. — Sang du Christ ! Voila une bonne nouvelle ! Un petit Montsalvy ! Nous allons avoir un gros poupon et moi je vais etre parrain. Vous me devez bien ca, Catherine, et... Il s'arreta net, regarda Jacques C?ur qui, la mine grave, n'avait pas sonne mot depuis qu'il etait entre, toussa pour s'eclaircir la gorge et reprit : — Oui... vous pensez, maitre C?ur, que ce n'est guere le temps de se rejouir quand cette pauvre enfant est traquee comme gibier de chasse et qu'Arnaud... au fait ou est-il, celui-la ? Le savez-vous, Catherine ? Depuis que le Roi a paye rancon pour moi et que j'ai quitte la geole, fort courtoise ma foi, ou me tenait le comte d'Arundel, je le reclame a tous les echos, je le cherche dans tous les coins. — Il n'est cependant pas loin, mon ami, mais vous ne risquez pas de le trouver. Il est captif de La Tremoille au chateau de Sully-sur-Loire. — Nom d'un... Xaintrailles devenait pourpre de colere. Ses poings se serrerent. Catherine vit saillir ses maxillaires, devina les dents qui se serraient. Les yeux bruns flamberent sous la poussee de fureur qui brutalement explosa, emplissant la piece paisible et studieuse de son tonnerre. — Ce failli chien a ose emprisonner un Montsalvy ?... Il a ose faire croire a sa desertion. Il a ose... — Il a ose au nom du Roi ! coupa froidement Jacques C?ur. Calmez-vous, messire de Xaintrailles... et souvenez-vous que si vous attaquez La Tremoille, vous attaquez le Roi ! — Le Roi ignore tout de pareilles menees. — Le Roi ne veut pas les connaitre, rectifia le pelletier. Croyez-moi, Messire, je le connais bien. Notre Roi hait les complications et les soucis. De plus... il est tres embarrasse ; son favori lui fait sentir tout l'ennui qu'il y a a devoir sa couronne a une sorciere ! — Vous ne pensez pas ca ? cria Catherine. — Certes non ! Mais La Tremoille exploite habilement le jugement de Rouen. — Jugement anglais... — Non... jugement d'Eglise ! C'est infiniment plus genant. Le poing de Xaintrailles s'abattit sur la table faisant sauter tout ce qu'elle supportait. — Que m'importe tout cela ? Arnaud ne demeurera pas plus longtemps en prison, je vous en donne ma parole. Sinon, je ne m'appelle plus Xaintrailles. Je cours... La main de C?ur s'abattit sur le bras du bouillant Gascon, l'arretant dans son elan. — Vous courez ou donc, Messire ? Aux genoux du Roi ? Vous perdrez a la fois votre temps et la vie de votre ami. Sa Majeste s'etonnera, appellera son favori qui jurera ses grands dieux que c'est la un abominable mensonge... et avant qu'il soit demain, le corps du capitaine de Montsalvy s'ecrasera dans quelque oubliette ou bien s'en ira, une pierre au cou, visiter les profondeurs de la Loire. Le gemissement de Catherine rappela les deux hommes a plus de douceur. Xaintrailles lui jeta un regard incertain que Jacques C?ur comprit. — Soyez sans crainte. Je la garde. Ici elle est en surete. Le capitaine poussa un grand soupir qui pouvait etre aussi bien de soulagement que d'agacement. Puis, lentement, il tira du fourreau de daim la lourde epee qui pendait a sa hanche et fit luire sa lame d'acier a la flamme des chandelles. Puis il l'etendit sous le nez du pelletier. — Soft ! Il me reste donc ceci ! Regardez-la bien, maitre Jacques, fit-il en retroussant les levres pour un sourire menacant, et rappelez-vous mes paroles : si je ne sors pas Montsalvy entier, et vivant, de son maudit chateau, je donnerai a cette lame pour fourreau la panse pourrie de La Tremoille. J'en jure Dieu ! Il remit l'epee au fourreau, se tourna vers Catherine et, la prenant aux epaules, l'embrassa sur les deux joues. — Priez pour moi, belle dame ! Je vais faire en sorte que votre enfant ait un pere. Elle s'accrocha a lui, se haussa sur la pointe des pieds pour effleurer la joue rasee et respira une odeur de verveine et de cheval. — Prenez garde a vous, Jean... J'ai peur pour vous ! — Bah, fit le capitaine, toute sa bonne humeur revenue a l'idee d'une bataille prochaine, j'ai quelques bons compagnons qui m'aideront volontiers a jouer un mauvais tour a ce gras pourceau. Et puis La Hire a coutume de dire que si l'on veut se garder de la peur il faut frapper les premiers coups. C'est ce que je vais faire et c'est ce que je vous recommande pour l'avenir. Si la reine Yolande etait la, je vous aurais deja trainee a ses pieds, mais il n'y a au palais que sa fille, cette pauvre reine Marie qui ne sait que prier et fabriquer des moutards royaux. Et, chantonnant une romance, Jean Poton de Xaintrailles degringola l'escalier aussi vite qu'il l'avait monte. Jacques C?ur se tourna vers Catherine. Pres de la fenetre, elle regardait, dans la rue, le capitaine sauter a cheval. Ses yeux brillaient d'une joie qu'ils n'avaient pas connue depuis longtemps. Comme c'est bon, murmura-t-elle, d'avoir des amis comme vous... et comme lui ! Comme c'est bon d'avoir confiance ! — Il est temps pour vous de songer au repos, mon amie, dit doucement le pelletier en prenant sa main. Allons voir ensemble si Macee est revenue de l'eglise. La femme de Jacques C?ur semblait avoir ete creee et mise au monde tout expres pour etre la compagne d'un homme de haute qualite et d'esprit aventureux. Depuis tantot douze ans qu'ils etaient maries, elle ne s'etait jamais permis de lui adresser le moindre reproche ou de lui faire la plus petite remarque. Elle se contentait de l'admirer de tout son c?ur et de l'aimer en proportion. Catherine avait toujours eu pour Macee une grande amitie. Elle l'avait connue pendant l'annee ou elle avait rempli aupres de la reine Marie les fonctions de dame de parage et c'etait chez Macee qu'elle se rendait lorsque Xaintrailles etait venu la chercher pour la conduire aupres d'Arnaud blesse sous Compiegne. Bien souvent, avec son amie Marguerite de Culant, elle avait passe l'apres-midi sous le grand tilleul du jardin, aupres de cette aimable et douce jeune femme. Macee etait blonde, timide, petite et fine de traits. Elle avait de jolis yeux noisette, un sourire charmant et un petit nez un peu pointu qui n'enlevait rien a son charme. Fille du prevot de Bourges, Lambert de Leodepart, qui habitait juste la maison d'en face, de l'autre cote de la rue d'Auron, elle avait ete parfaitement elevee et savait s'habiller. C'etait en la voyant se rendre a un office, vetue d'une robe de velours incarnat bordee de menu vair, un beguin assorti pose sur ses cheveux d'un blond pale que Jacques C?ur s'etait epris de sa jolie voisine. Il avait incontinent fait demander sa main par son pere. Pierre C?ur, gros pelletier natif de Saint-Pourcain, etait bien un peu inquiet en demandant la fille d'un personnage aussi en vue. Mais Leodepart etait un homme simple et intelligent. Il avait flaire dans le jeune Jacques un homme peu commun et lui avait accorde sa fille sans autre forme de proces. Depuis, le menage vivait heureux, malgre quelques vicissitudes financieres. Cinq enfants, Perrette, Jean, Henri, Ravand et Geoffroy, etaient venus gonfler la famille du jeune pelletier qui, a la mort de son pere, avait repris la succession avec bonheur. Et aucun nuage jamais n'avait obscurci l'entente de la famille C?ur. Comme Jacques s'y attendait, sa femme accueillit Catherine avec une grande gentillesse et beaucoup de sollicitude. Jadis, au temps de leurs premieres relations, la beaute et l'eclat de la dame de Brazey l'avaient impressionnee et vaguement troublee parce qu'elle savait combien son epoux etait sensible a la grace feminine et parce que, parfois, elle avait surpris le regard de Jacques pose avec insistance sur le visage de Catherine. Mais en la retrouvant pale et amaigrie, a bout de forces et enceinte de surcroit, elle etouffa toutes ses preventions et laissa seulement parler son c?ur. Catherine aimait Arnaud comme elle-meme aimait son epoux, il n'en fallait pas plus pour que Macee se comportat immediatement comme une s?ur. Elle installa dans une chambre du second etage, dont la fenetre ouvrait juste sous le pignon du haut toit pointu de la maison, la jeune femme et Sara. Cette chambre donnait sur le jardin et faisait face a une autre de memes dimensions, occupee par les enfants de la maison. C'etait une piece plus longue que large et dans laquelle un grand lit, assez vaste pour trois ou quatre personnes et drape de serge bleue, tenait une bonne partie de l'espace habitable. Cette chambre plut a Catherine parce qu'elle etait assez semblable a celle qu'elle occupait a Dijon avec sa s?ur Loyse dans la maison de son oncle Mathieu. Elle y trouva, en tout cas, un repos dont elle avait le plus urgent besoin et, pendant deux jours, ne quitta pas son lit, dormant avec application et n'ouvrant les yeux que pour absorber la nourriture qu'on lui montait. Elle etait si lasse qu'elle avait l'impression de ne jamais devoir venir a bout de son sommeil. Elle ne bronchait meme pas quand Sara venait la rejoindre et se glissait a son cote. Jamais encore, meme quand elle avait du gagner Orleans a pied, Catherine n'avait connu pareille fatigue. Le poids de l'enfant se faisait sentir. Au matin du troisieme jour, elle fut eveillee enfin par des voix enfantines qui chantaient si pres d'elle que les paroles s'inscrivaient sans peine sur son esprit encore engourdi. _Ainsi mon c?ur se lamentait De la grand'douleur qu'il portait En ce plaisant lieu solitaire Ou un doux ventelet ventait..._ En passant par le frele organe des petits, les paroles de cette chanson d'amour, que Catherine connaissait bien, prenaient une fraicheur et une naivete nouvelles. Sans ouvrir les yeux, elle fredonna la suite : _Si doux qu'on ne le sentait. La fut le gracieux repaire..._ — Depuis combien de temps n'as-tu pas chante ? demanda pres d'elle la voix de Sara. Catherine, relevant ses paupieres, vit la bohemienne assise au pied du lit, attendant son reveil comme elle l'avait fait des centaines de fois. Elle souriait et Catherine constata qu'elle avait perdu cet air de bete mal nourrie qu'elle lui avait vu depuis sa sortie de Champtoce. La nourriture, chez maitre Jacques, devait etre bonne car les joues mates de Sara s'etaient un peu remplies. Je ne sais pas, repondit la jeune femme en se dressant sur son seant. Il y a longtemps, je crois. Nous chantions cette chanson, Marguerite de Culant et moi, pendant ces interminables seances de broderie aupres de la reine Marie. C'est messire Alain Charrier, le poete du Roi, qui l'a ecrite, je crois. Aide-moi a ma toilette, veux-tu, je me sens extraordinairement bien. En effet, sa cure de repos semblait avoir fait a Catherine un bien enorme. Elle rejeta ses couvertures et sauta a bas du lit avec autant d'agilite que si elle avait eu encore seize ans. Tout en procedant a ses ablutions, elle demanda : — A-t-on des nouvelles de messire de Xaintrailles ? — Aucune ! Tout ce que maitre C?ur a pu apprendre, c'est qu'il a quitte la ville avant-hier avec plusieurs hommes de sa compagnie en clamant bien haut qu'il s'en allait chasser. On ne sait rien de plus. — Fasse le ciel qu'il arrive a temps... et qu'il ne soit rien advenu de vraiment mauvais a mon seigneur... Elle fixa un instant, dans le miroir d'etain poli accroche au mur de la chambre, son image avec des yeux gros de larmes, puis se retourna vers Sara. — Finissons-en tres vite avec cette toilette. Je voudrais aller a l'eglise, prier. — En plein jour ? Tu n'y songes pas. Maitre C?ur recommande bien que tu ne sortes pas a la lumiere. Trop de gens pourraient te reconnaitre. — C'est vrai, fit Catherine tristement. J'oubliais que, dans une certaine mesure, je suis encore prisonniere. Dans la chambre a cote, les voix d'enfants entamaient une nouvelle chanson, mais, cette fois, une profonde voix masculine s'y joignait. Une autre s'en mela bientot, si grave qu'elle faisait penser a un gros bourdon de cathedrale. Mais un gros bourdon qui chanterait faux. — Seigneur ! fit Catherine. Qu'est-ce que cela ? — Gauthier, repondit Sara en riant. Il a fait la conquete des enfants de la maison et il va souvent les rejoindre quand ils sont avec leur precepteur. — Peste ! Un precepteur ? Je n'aurais jamais suppose nos amis avec un train semblable. — A vrai dire, fit Sara en s'emparant d'un peigne et en commencant a demeler les cheveux de Catherine, c'est un assez curieux precepteur. Un homme des plus casaniers qui ne sort jamais de sa chambre et ne va respirer au jardin qu'a la nuit close. — Veux-tu dire par la que je ne suis pas la seule a avoir cherche refuge ici ? — Oh que non ! On dirait que maitre C?ur s'est donne pour tache de recueillir ceux que poursuit la vindicte du sire de La Tremoille. Sa maison est la plus etrange qui soit. Ainsi, ce fameux precepteur n'est autre que maitre Alain Charrier en personne. La Tremoille n'apprecie pas son « Chant de la Delivrance » ecrit en l'honneur de Jehanne et l'a fait proscrire. — Ainsi, pour deplaire, il faut seulement chanter les louanges de la Pucelle ? — Ou avoir ete de ses fideles. Tant que le gros favori sera en vie, ou en puissance, il n'y aura de surete pour aucun de ceux qui la regrettent et proclament hautement qu'elle etait sainte et noble fille. Les capitaines seuls echappent, a cause de leurs troupes. Et encore ! En face, chez messire de Leodepart, tu verras frere Jean Pasquerel, l'aumonier de Jehanne, et aussi Imerguet, son page, qui se cachent en attendant des jours meilleurs. D'autres sont dans les fermes qui leur appartiennent. Catherine etait abasourdie. Que Jacques C?ur ait fait de sa demeure et de celle de son beau-pere un foyer de resistance au favori n'avait rien, cependant, qui, parut la surprendre. L'homme avait assez de hauteur d'esprit et assez d'audace pour cela, mais, ce qui la stupefiait, c'etait l'aplomb qu'il deployait. Garder tout ce monde a Bourges meme, sous les yeux de La Tremoille, a deux pas du palais royal, c'etait faire preuve d'un courage peu ordinaire. Mais, apparemment, Jacques C?ur n'en manquait pas... Au temps ou elle servait Marie d'Anjou, Catherine n'avait rencontre maitre Alain Charrier que deux ou trois fois. A cette epoque il suivait partout Charles VII dont il etait le secretaire et le poete. C'etait un homme aimable et bien eleve, mais auquel sa vie de cour et son poste aupres du Roi avaient valu quelques succes feminins et qui, de ce fait, se croyait irresistible. En retrouvant Catherine autour de la table familiale des C?ur, il lui jeta un regard lourd de signification. — Je savais bien, dit-il, que le ciel ne m'abandonnerait pas tout a fait et qu'il enverrait une douce presence feminine pour m'aider a supporter l'exil ! Dans une pareille situation mon c?ur etait vide et vous attendait ! L'un aupres de l'autre, nous saurons nous creer un doux jardin secret, un plaisant lieu solitaire. — Y aura-t-il aussi un doux ventelet, dans votre lieu solitaire, Messire ? demanda la voix naive du petit Geoffroy, cinq ans, le dernier des enfants C?ur. Le poete lui dedia un regard severe sous ses epais sourcils grisonnants. — Il est bon de se souvenir des beaux vers, maitre Geoffroy, gronda-t-il, mais il n'est pas bon qu'un enfant parle devant de grandes personnes. Geoffroy devint tres rouge et baissa le nez vers son ecuelle, tandis que le reste de la famille retenait mal une envie de rire. Catherine recut en plein visage le regard du maitre de maison, petillant de gaiete, tandis que Macee, constatant l'air offense avec lequel le poete examinait chaque visage l'un apres l'autre, s'emparait d'un plat de carpes a l'etouffee et se hatait de le lui presenter. Chartier etait susceptible, mais il etait encore plus gourmand et les carpes sentaient bon. Il s'en servit une large portion et sembla recuperer sa bonne humeur. Attendrie, Catherine se dit qu'il lui rappelait son oncle Mathieu. — Vous ne mangez rien, Catherine ? reprocha Macee avec un sourire. Etes-vous encore souffrante ? — Dame Catherine s'etonne de sa chance ! intervint le poete en abandonnant momentanement sa carpe. Elle ne peut detacher son regard de l'homme inspire que Dieu a mis sur son chemin... Il s'appretait a discourir et, peut-etre, Catherine se fut-elle laissee aller au plaisir de ce moment de detente si, a ce moment precis, des cris n'avaient eclate dans la rue, meles au cliquetis des armes et au claquement des sabots des chevaux. Tout de suite, Jacques C?ur fut debout et courut vers son reduit. Cet homme avait des nerfs d'acier et paraissait toujours sur la defensive. Catherine se lanca derriere lui tandis que Macee, compatissante, tapait dans le dos du poete qui, dans son emoi, avait avale une arete et s'etranglait. Des fenetres en surplomb du cabinet, le regard prenait la rue d'Auron en enfilade. Elle etait pleine d'archers commandes par un officier a cheval. Plusieurs d'entre eux, au coude a coude, lances en travers, barraient la rue, sur deux rangs, tandis que d'autres enfoncaient la porte d'une maison situee a trois portes de celle des C?ur. Jacques fronca les sourcils. — C'est chez l'eperonnier Naudin. Je me demande si... Il n'acheva pas. Par ailleurs le drame fut bref. Au bout de quelques minutes, les archers qui etaient entres dans la maison en ressortirent, poussant devant eux, a coups de bois de lance, trois hommes, l'un age et deux plus jeunes. Celui qui venait en dernier se debattait comme un demon, jouant des pieds, de la tete et des coudes, essayant de rejeter les deux hommes qui le maintenaient. Catherine, hypnotisee, regardait. — Qu'est-ce que cela veut dire ? balbutia-t-elle. — Que Naudin cachait dans sa maison un cousin de sa femme qui a eu le tort de refuser au Grand Chambellan une terre dont il avait envie... et que quelqu'un les a denonces. Quelle misere ! La Tremoille pille, vole, tue et le Roi laisse faire. Avec une violence dont il ne fut pas maitre, le pelletier saisit sur la table un fragile vase de terre bleu qu'il jeta a terre ou il eclata en mille parcelles azurees. — Mais moi, je vous fais courir un danger semblable ! fit Catherine d'une voix blanche. Qui dit que, demain, vous ne serez pas denonce ? — C'est possible ! riposta C?ur fermement, mais je refuse de me laisser intimider. Ce que le chambellan reproche le plus a Naudin, c'est d'avoir soutenu, aime et admire la Pucelle. C'est d'avoir ose dire hautement que c'etait grand malheur et grand peche de l'avoir si lachement abandonnee. Tous ceux qui parlent ainsi sont en danger. Meme une femme de bien comme Marguerite La Thouroulde, chez qui Jehanne logeait, n'est plus en surete. Le favori veut extirper du royaume tout ce qui, de pres ou de loin, peut rappeler la Pucelle. Il l'a toujours combattue, et il faut qu'il obtienne raison contre elle par-dela la mort ! Et cela, a un moment ou plus que jamais le royaume aurait besoin de paix. L'argent est rare, les cultures inexistantes, le commerce mort. Les grandes foires n'existent plus, les marchandises evitent la France et vont de Venise a Bruges en passant par la Baviere et les Etats allemands. Et le peu qui reste se dirige inexorablement vers les coffres de La Tremoille. — Qu'allez-vous faire alors ? — Rien pour le moment. Le favori est un sanglier qu'il faut chasser aux armes de guerre. Je laisse le soin d'en venir a bout au connetable de Richemont et a la reine Yolande lorsqu'elle reviendra. Mais, une fois La Tremoille abattu, il faudra reconstruire, relancer le commerce, faire de l'argent. Et c'est pour cela qu'au printemps je partirai. — Partir ? Mais pour quelle destination ? Les ports de l'Orient, repondit le pelletier, l'?il sur le grand portulan qu'il avait plaque au mur. Passe les tempetes d'equinoxe, la galee de Narbonne partira pour son periple habituel autour de la Mediterranee. Je partirai avec elle et j'emporterai des marchandises que je garde en reserve : des emaux, des toiles fines, des vins, du corail de Marseille, pour rapporter des soies, des epices, des fourrures, tout ce qui devient introuvable, et aussi pour nouer de nouvelles relations commerciales dont le Roi beneficiera. Ensuite, quand tout sera lance, je rouvrirai les vieilles mines d'argent, de fer, de plomb et de cuivre jadis creusees par les Romains et abandonnees depuis. Le royaume renaitra, plus riche... infiniment plus riche ! Stupefaite, Catherine regardait le marchand. Il l'avait oubliee et, les yeux au loin, vivait son reve grandiose. Elle decouvrait qu'il y avait du prophete dans cet homme. Un instant, elle se trouva reportee plusieurs annees en arriere, aupres de Garin de Brazey, son epoux. Lui aussi, comme le pelletier berrichon, croyait a la puissance du commerce avec l'Orient. L'argentier borgne eut compris, apprecie, aime peut- etre ce bourgeois audacieux qui lui ressemblait par bien des cotes. Un silence tomba sur la petite piece calme. Dans la rue, le bruit avait cesse. Seuls, quelques rares passants se hataient de traverser la dangereuse rue, jetant des regards apeures vers la porte eventree de la maison Naudin. Quelques gouttes d'eau commencerent a frapper les vitres. — Vous voyez bien, dit Catherine tout doucement, que vous n'avez pas le droit de courir un risque, meme minime, meme meprise, en me gardant ici. Votre destinee a trop d'importance, maitre Jacques. Si l'on commence a denoncer, vous n'etes plus en surete. Ne pouvez-vous me faire conduire dans quelque maison des champs, quelque ferme ou j'attendrai que revienne Xaintrailles ? Mais la colere avait fait sortir le pelletier de son habituelle reserve. Se penchant vers la jeune femme qui s'etait assise sur un tabouret, les mains au creux des genoux, il prit le doux visage entre ses deux mains. Dans ce pauvre pays, dit-il passionnement, il demeure bien peu de choses belles et precieuses, Catherine. Vous etes de ces choses rares et j'envie, de toutes mes forces, l'homme que vous aimez. Je n'ai droit qu'a votre amitie, laissez-moi la meriter et s'il y a danger, tant mieux, puisqu'il donnera plus de prix a mon devouement. Vous resterez ici. Il se pencha davantage et, incapable de s'en empecher, posa ses levres sur celles de la jeune femme. Mais ce fut un baiser leger, doux et tendre qui venait de l'ame plus que de la chair. Pourtant Catherine frissonna au contact de la bouche de Jacques et, inconsciemment peut-etre, y trouva plaisir. Sur ses epaules, les mains du pelletier s'etaient mises a trembler et s'etaient faites lourdes, trahissant son trouble profond. Il se detacha cependant d'elle mais sans la lacher. — Je vous defends de bouger d'ici, Catherine. Il faut avoir confiance en moi. — Mais, j'ai confiance, mon ami ! Toutes mes craintes viennent du danger que je fais peser sur vous. — Oubliez-le ! Je saurai en defendre les miens tout en vous protegeant. Les doigts de Jacques s'imprimaient dans la chair de Catherine avec une force dont il n'avait pas conscience tant etait ardente sa volonte de lui faire partager sa foi en lui-meme. Il avait completement oublie ce qui venait de se passer dans la rue et sursauta quand une voix tranquille dit, au fond de la piece : — Il vous faut descendre au magasin, Jacques. La dame de La Tremoille vous demande et vous savez qu'elle n'est pas patiente. Tous deux se retournerent vers la porte ou Macee se tenait, toute droite et paisible en apparence. Malgre elle, Catherine se sentit rougir. Depuis combien de temps la jeune femme etait-elle la ? Avait-elle vu son mari embrasser la refugiee ? Rien dans son comportement ne le laissait supposer et, sans doute, Macee arrivait-elle tout juste. Pourtant Catherine se sentit coupable et, presque a son corps defendant, baissa les yeux. Je disais a maitre Jacques combien j'avais regret de vous mettre en peril, Macee. Je le priais de me laisser partir. La jeune femme fit un pas dans la piece et sourit. — Je suis certaine qu'il a tout fait pour vous rassurer. Chez nous, l'hote est l'envoye de Dieu et, comme tel, il est sacre. Et puis, ou iriez-vous, dame Catherine ? Allons, Jacques, descendez. Elle s'impatiente. L'arrivee soudaine de Macee avait attenue la gravite de ce qu'elle venait annoncer. Catherine frissonna en songeant a celle qui se trouvait en ce moment sous ses pieds. La dame de La Tremoille ! La belle Catherine de La Tremoille ! Celle qui tenait Arnaud en son pouvoir, celle qu'il avait toujours repoussee et que Catherine avait gravement offensee jadis. Palissant soudain, elle se tourna vers le pelletier. — Vite, maitre C?ur, je vous en supplie... Il ne faut pas lui donner le moindre soupcon. Si elle se doutait que je suis ici, nous serions tous perdus. Elle saurait me reconnaitre meme sous un froc de moine et elle me hait... — Je sais, repondit Jacques C?ur. J'y vais. Macee et Catherine demeurerent seules, face a face et silencieuses. Elles ne se regardaient pas, mais, d'un commun accord, elles tendaient l'oreille pour saisir les bruits venant du rez-de-chaussee. Elles n'attendirent pas longtemps. Il y eut le pas ferme, un peu lourd, de Jacques descendant l'escalier, puis, aussitot, une voix de femme haut perchee qui l'interpellait. Catherine de La Tremoille n'avait jamais pris la peine, tout au long de sa vie chaotique et malsaine, de baisser le ton. Ou qu'elle allat, on l'entendait sans peine sur plusieurs toises. Macee et Catherine n'eurent aucun mal a suivre la conversation. — Maitre C?ur, disait la femme du Grand Chambellan, d'ou vient que je n'aie point encore recu ces zibelines que je vous ai demandees ? Le froid arrive et vous savez que je ne peux supporter les fourrures grossieres. — Il me semblait vous avoir prouve, Madame, que je ne les supportais pas plus que vous-meme. Quant aux zibelines, si je ne les ai point encore livrees cela vient non de ma volonte, mais des malheurs de ce temps. Les caravanes de marchands qui, de Novgorod-Veliki, venaient jusqu'a la foire de Chalons n'atteignent plus notre pays. Elles gagnent Londres ou s'arretent a Venise. — Alors, allez les chercher a Venise... — Nous n'en avons plus les moyens, Madame. Le pays est exsangue, il n'y a plus de navires et les nefs qui relient Venise a Bruges evitent nos ports. Quant a aller a Bruges, vous savez mieux que personne que le duc de Bourgogne en interdit l'acces aux gens du roi Charles. Le soupir que poussa la dame fut si puissant qu'il parvint aux deux femmes. Les nerfs de Catherine se tendaient jusqu'a lui faire mal. Entendre ainsi, a deux pas d'elle, la voix de cette femme que, de toutes ses forces, elle haissait, etait une rude epreuve. Instinctivement, elle fit trois pas vers la fenetre, laissant son regard errer au-dehors. Cependant, en bas, la dame de La Tremoille disait d'un ton excede : — Eh bien, il me faudra me contenter de ce que vous aurez. Venez donc au palais me montrer vos plus belles peaux. Ou plutot, puisque me voici chez vous, montrez-les-moi maintenant. Vous ferez porter chez moi ce que j'aurai choisi. — Comment se fait-il que nous ne l'ayons pas entendue arriver ? chuchota Catherine, les yeux sur la troupe de cavaliers et de dames d'honneur qui encombraient la rue et faisaient presque autant de bruit que les soldats de tout a l'heure. — Vous etiez trop absorbee, fit la voix douce de Macee sans que Catherine put demeler si une intention s'y cachait. Vous ne pouviez pas entendre. Mais je n'aime pas que cette femme s'attarde ici. Elle a des yeux aigus et des oreilles qui entendent tout... — Et ma presence ici n'arrange rien, fit Catherine amerement. Si elle pouvait se douter. — Nous ne risquons guere plus a vous cacher qu'a offrir asile a maitre Alain Chartier, repartit calmement la femme de Jacques. Et, de nos jours, peut-on jamais savoir si l'on est a l'abri d'une denonciation... vraie ou fausse. Vous devriez remonter chez vous, Catherine. La jeune femme secoua la tete. Il fallait qu'elle fut la, a deux pas de son ennemie. La proximite du danger, elle l'avait souvent remarque, etait moins angoissante qu'une menace imprecise. Et puis, elle eprouvait une sorte d'amere jouissance a narguer, par son invisible presence, la dangereuse creature qui ne reculait devant rien pour lui prendre Arnaud. En bas, la femme du Grand Chambellan faisait, apparemment, sortir tout ce que Jacques C?ur avait en magasin. On entendait le choc sourd des paquets de peau sur le comptoir ou l'on devait les etaler, et aussi la voix egale du negociant qui commentait. Le front colle a la vitre, Catherine attendait sans trop savoir quoi. Que ce fut fini ? Que la dangereuse cliente s'en allat ? Que Jacques revint lui rendre le reconfort de sa presence ? Tout cela ensemble, peut-etre. Tout a coup, son regard distrait se fixa, se fit attentif. Venant de la porte d'Auron, un chariot attele d'un gros cheval paresseux remontait la rue et s'arretait devant la maison des C?ur. C'etait une de ces charrettes paysannes faites de planches mal equarries et maintenues entre elles par de sommaires chevilles de bois. Les grosses roues armees de fer cahotaient dans les ornieres profondes que les dernieres pluies avaient creusees dans la ruelle. Quant au chargement, il se composait d'un amoncellement assez instable de fagots qui menacaient de s'ecrouler a chaque instant. En verite, c'etait un charroi bien ordinaire et qui n'avait rien qui put attirer l'attention... sinon peut-etre son conducteur. A le considerer, assis sur une traverse de l'avant, genoux ecartes et jambes pendantes, le dos rond et les epaules larges sous une miserable souque- nille de futaine rapiecee, Catherine eut la sensation aigue de le connaitre, une impression intense de deja vu... L'homme portait un camail a capuchon en grosse laine noire et le bord de la capuche cachait en partie son visage termine par une courte barbe. Etait-ce sa facon de se tenir ou bien quelque chose dans sa silhouette qui retenait le regard de Catherine ? Elle n'eut pas le temps de se le demander. L'homme leva la tete et la tourna vers la porte du magasin. Catherine etouffa un cri de surprise derriere sa main vivement portee a sa bouche. Le paysan a la charrette n'etait autre que Xaintrailles. Catherine courut a Macee, la prit par le bras et l'attira vers la fenetre. — Regardez, dit-elle. Est-ce que vous le reconnaissez ? A son tour, la jeune femme palit. — Seigneur ! fit-elle en joignant les mains, il n'est que trop reconnaissable ! Puis, comme le faux paysan descendait de son siege improvise dans l'intention visible de penetrer dans le magasin, Macee, galvanisee par le danger, partit comme une fleche. Catherine l'entendit degringoler quatre a quatre le petit escalier. Elle dut traverser le magasin a toute allure car, presque aussitot, Catherine la vit surgir dans la rue. Il etait temps, Xaintrailles, ignorant du danger qui l'attendait dans la boutique, allait y entrer. Catherine vit l'epouse de Jacques se planter devant lui, levant bien haut sa petite tete sommee d'une haute coiffe cornue pour que l'on ne vit pas, de l'interieur, la figure de l'arrivant. Elle l'entendit s'ecrier : — A quoi pensez-vous, brave homme ? Ce n'est point au magasin que l'on rentre les fagots, mais bien dans la resserre. Faites reculer votre cheval, je vais dire qu'on ouvre la porte de la cour. Faites excuses, M'dame, bredouilla l'arrivant avec un accent berrichon rejouissant. Je n'savions point. C'est Robin, vot'metayer de Bois Patuyau, qui m'envoie a sa place, vu qu'il s'a entame un genou et moi j'suis... — C'est bon, c'est bon, fit Macee d'un ton mecontent. Faites reculer votre animal. Vous voyez bien qu'il incommode la compagnie. En effet, l'escorte de la dame de La Tremoille, les gardes en velours bleu et rouge s'etaient ecartes avec dedain du pseudo-rustre et c'etait sans doute ce qui avait sauve l'imprudent capitaine d'etre reconnu. Derriere ses carreaux, Catherine sentit la sueur glisser le long de son dos. Ses mains s'etaient glacees en meme temps qu'une impatience inexplicable la faisait trembler de la tete aux pieds. Pourquoi Xaintrailles, qui pouvait aller et venir librement dans la ville, avait-il choisi d'y entrer deguise et en si piteux equipage ? Qu'y avait-il dans cette charrette de bois ? La question, a peine formulee, fit monter aux pommettes de la jeune femme une vague de sang. La, dans la rue, une servante ouvrait la porte de la cour et Xaintrailles, trainant les pieds comme un vrai paysan, faisait tourner son attelage. Incapable de se retenir, Catherine empoigna sa robe a deux mains et quitta le reduit en courant, sans plus s'occuper de ce qui se passait au-dessous. Elle traversa la grande salle, sortit sur la galerie de bois qui dominait la cour interieure dont, a cette minute precise, Xaintrailles et son chariot franchissaient le portail. Il apercut la jeune femme et lui sourit. Ce sourire entra dans le c?ur de Catherine comme un rayon de soleil dans une piece froide et close. Le capitaine n'eut pas eu ce sourire s'il etait arrive malheur a Montsalvy. Au fond de la cour, la vieille Mahaut, la servante des C?ur, chassait la volaille vers le courtil a coups de torchon tandis que Sara aidait Macee a ouvrir la porte d'une grange devant la charrette. Au portail, Gauthier et un valet refermaient le vantail. Quand Catherine arriva dans la cour, Xaintrailles venait de faire entrer son attelage dans la grange. Catherine s'engouffra derriere lui et rejoignit Macee et Sara. Le capitaine ne la regarda meme pas. — Vite ! lanca-t-il. Aidez-moi ! Il empoignait deja les fagots, les jetait au hasard avec une hate insolite. — Qu'y a-t-il dans cette charrette ? demanda Catherine. — Ne posez pas de questions stupides ! Que voulez-vous qu'il y ait ? Avec un cri, elle se jeta a son tour sur les fagots. Ils recouvraient une sorte de caisse a claire-voie qui tenait tout le fond du vehicule, mais, comme Catherine tendait les mains vers les lattes de bois, Xaintrailles l'ecarta rudement, la jetant presque dans les bras de Sara. — J'aurais prefere qu'elle ne le voie pas tout de suite, grommela-t-il. Il n'est pas beau a voir ! Il n'etait que temps... A pleins poings, sans prendre garde aux menues echardes qui ecorchaient ses mains, il arrachait maintenant le dessus de la caisse. Une forme humaine d'une effroyable salete, un visage bleme et maigre mange d'une barbe noire, aux yeux clos, aux traits ravages, apparut. Si semblable dans sa tragique immobilite a un cadavre que Catherine, avec un hurlement sauvage, s'arracha des bras de Macee et alla s'abattre sur le corps inerte en sanglotant. — Arnaud !... Mon Dieu ! Arnaud... Qu'ont-ils fait de toi ?... Elle etait tellement persuadee d'etreindre un corps prive d'ame qu'il fallut que Xaintrailles detachat Catherine de force. — Il a besoin de soins immediats, Catherine. Pas de larmes. Avez-vous une chambre ou le mettre, dame Macee ? — Il y a la mienne, s'ecria Catherine en essuyant ses yeux. — C'est bon ! Voyez si la route est libre. Xaintrailles venait de prendre dans ses bras le corps de son ami et l'enlevait sans effort apparent. Arnaud laissa aller sa tete contre l'epaule du capitaine. Il semblait ne rien voir, ne rien entendre. On eut dit un grand pantin disloque dont les ficelles cassees ne commandaient plus les mouvements. Les yeux gros de larmes retenues a grand-peine, Catherine noua ses mains devant sa bouche et y planta ses dents. — Il va mourir !... murmura-t-elle. Il va mourir ! — J'espere que non ! gronda Xaintrailles. J'ai fait aussi vite que j'ai pu. Ouvrez cette porte. Peut-etre, hasarda Sara, vaudrait-il mieux attendre que la dame de La Tremoille ait quitte cette maison... Mais elle s'interrompit parce que le capitaine tournait vers elle un visage soudain convulse de rage. — Il n'y a pas une minute a perdre, vous m'entendez ? Quant a cette putain rouquine, si je la trouve devant moi, je l'etrangle. J'en jure l'epee de mon pere et l'honneur de ma mere ! Ouvrez, ai-je dit. Il faut un lit, un medecin. Au meme instant, la porte s'ouvrit, poussee par Gauthier dont l'imposante silhouette emplit tout l'espace. Ses yeux pales allerent de Xaintrailles avec son fardeau a Catherine en larmes, revinrent au capitaine. — Donnez-le-moi, Messire ! Je le porterai plus aisement que vous ! Maitre C?ur m'envoie dire que la dame est partie. Dans les bras du geant qui l'enleverent sans peine, Arnaud, inconscient, avait l'air d'un enfant. Gauthier l'emporta a grands pas a travers la cour. Une pluie fine s'etait mise a tomber et le ciel deja sombre annoncait la nuit. La vieille Mahaut et Sara avaient file devant Gauthier pour le conduire jusqu'a la chambre et ouvrir le lit. Malgre les efforts de Xaintrailles pour la retenir, Catherine se lanca sur les traces du Normand. Derriere son dos, elle entendit Xaintrailles crier: — Restez la, Catherine, n'y allez pas maintenant ! Mais elle n'entendait rien, rien que ce sourd grondement interieur, cette voix desesperee qui repetait inlassablement « il va mourir... il va mourir ». Cela emplissait ses oreilles d'un bruit d'orage et son c?ur semblait battre au rythme de ce refrain desespere. Elle arriva en haut hors d'haleine, apercut le large dos de Gauthier qui posait Arnaud sur le lit et voulut entrer dans la chambre. Mais elle se heurta a Sara qui, les yeux pleins de larmes, tenta de lui barrer le passage. Laisse-nous d'abord nous occuper de lui, ma petite, dit la zingara doucement. Il est bien mal en point et, dans ton etat... — Qu'importe mon etat, riposta Catherine les dents serrees. Qu'importe l'enfant si Arnaud agonise ! C'est a moi qu'il appartient, tu entends ? A moi seule ! Personne n'a le droit de m'ecarter de lui quand il a besoin de moi... A regret, Sara ecarta sa haute silhouette, livrant passage a Catherine. Elle hocha la tete, murmura : — Je ne sais trop s'il souffre. Il est inconscient bien qu'il ouvre les yeux. Il ne reconnait rien... et on dirait qu'il ne voit pas clair. Rassemblant son courage, Catherine se raidit contre la vague de chagrin qui s'enflait en elle. Il ne fallait pas qu'elle se laissat aller... pas maintenant ! Il fallait qu'elle fut brave, qu'elle osat regarder en face la verite quelle qu'elle fut ! Une voix secrete lui soufflait qu'a ce prix-la seulement elle pourrait sauver Arnaud ! Comme elle avait coutume de le faire quand elle avait besoin de tout son sang-froid, elle serra ses mains l'une contre l'autre et s'avanca vers le lit devant lequel s'affairait la vieille Mahaut. Sur son chemin, elle trouva Gauthier. Le Normand se tenait au milieu de la piece et la regardait approcher avec, dans ses yeux clairs, une etrange expression ou se melaient la colere et la douleur. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais se ravisa, secoua ses epaules massives et se dirigea vers la porte sans se retourner. Catherine n'avait pas prete attention a lui. Elle ne voyait qu'Arnaud et la silhouette voutee de la vieille Mahaut qui se penchait sur lui. — Dans quel etat, doux Jesus ! Dans quel etat il est, le pauvre seigneur ! se lamentait la nourrice. Tant bien que mal, aidee de Sara, elle debarrassait le prisonnier des haillons boueux et puants qui adheraient a son corps amaigri. On aurait dit que le malheureux avait sejourne dans une fosse a purin, mais, en arrachant du dos et de la poitrine de Montsalvy les derniers lambeaux d'etoffe, Mahaut rencontra de la difficulte et, comme elle insistait, du sang perla sur la peau grise de crasse. — Il est blesse ! souffla Catherine le c?ur revulse. Sa main tremblante se posa sur le front d'Arnaud, repoussant les cheveux trop longs. — On n'en viendra jamais a bout de la sorte, marmotta Mahaut. Sara, descendez aux cuisines et dites qu'on nous monte un baquet a lessive, un grand ! et plusieurs seaux d'eau chaude. Il faut lui donner un bain. Sara disparut, mais aussitot Xaintrailles, suivi de Jacques C?ur, s'encadra dans la porte. Soucieux, il marcha jusqu'au lit et se planta derriere Catherine qui s'etait mise a detacher, elle aussi, avec d'infinies precautions, les lambeaux d'etoffe colles. Elle lui jeta un coup d'?il rapide. — Ou l'avez-vous trouve pour qu'il soit dans cet etat ? Dans une oubliette ? — Presque ! Au fond d'une ignoble fosse ou l'eau de la Loire suintait. Le sol de boue ne devait jamais secher. Il etait enchaine a meme le sol, les ceps aux pieds et aux mains, dans une obscurite complete. On lui passait sa nourriture... enfin, ce qu'on appelait sa nourriture, par un trou. La porte etait scellee. Il a fallu l'enfoncer. Le geolier qui le gardait etait une epouvantable brute, un bossu a la peau noire, fort comme un Turc, qu'il a fallu trois hommes solides pour maitriser. — Qu'en avez-vous fait ? Que fait-on d'un rat ? On l'ecrase. Je l'ai egorge sur place et je l'ai laisse dans l'in-pace, avant d'emporter Montsalvy. Je vous avoue que tout d'abord j'ai cru qu'Arnaud etait mort. Il ne bougeait pas. Mais j'ai vu qu'il respirait encore faiblement. J'aurais tout donne, pour avoir un medecin sous la main. Un de mes hommes avait un peu etudie chez les moines. Il lui a fait prendre un peu de lait, un bouillon chaud, mais nous n'avions pas le temps de nous attarder plus longtemps. Il fallait faire vite. On l'a emballe du mieux qu'on a pu avec un manteau et je l'ai ramene sur mon cheval en le tenant comme un enfant, jusqu'aux abords de Bourges ou j'ai trouve, chez un metayer de maitre Jacques, cette charrette, ce bois et cet accoutrement. Et Dieu m'est temoin, Catherine, que, tout au long de la route, j'ai tremble de ne vous ramener qu'un cadavre. Il faudra que La Tremoille et sa clique paient pour avoir ose faire ca. — Pour le moment, fit Catherine durement, il s'en tire avec un geolier egorge... — ... vingt hommes d'armes abattus et un chateau en flammes ! acheva Xaintrailles tranquillement. Pour qui me prenez-vous ? On fait ce qu'on peut, que voulez-vous ? Mais j'avais beau etre presse, j'ai pris tout de meme le temps de mettre le feu. — Pardonnez-moi ! fit Catherine sans lever les yeux. Deux valets apportaient a grand-peine le baquet a lessive dans lequel on placa un drap et que l'on emplit d'eau chaude. Pendant ce temps, maitre Jacques, immobile, avait contemple le rescape sans mot dire. Ses yeux allaient du grand corps inerte au profil pur de Catherine qui se detachait sur la flamme des bougies, a ses longs cils qui mettaient sur sa joue des ombres si douces. Mahaut, de l'autre cote du lit, rencontra son regard et secoua les epaules. — Il faudrait un medecin, dit-elle d'un ton de reproche. Et le plus vite sera le mieux. Jacques C?ur tressaillit comme un homme que l'on eveille brutalement. Il se dirigea lentement vers la porte. — J'y vais moi-meme, dit-il seulement. Il sortit, etouffant un soupir. Pas une seule fois depuis qu'il etait entre dans la chambre, Catherine n'avait paru s'apercevoir de sa presence. Elle avait rejoint, dans son univers de souffrances, cet homme a moitie mort qui n'etait plus que l'ombre de lui-meme... Avec d'infinies precautions, Catherine, Xaintrailles et Sara enleverent Arnaud du lit et le plongerent dans le baquet ou Mahaut venait de jeter un plein flacon d'huile aromatique et un petit fagot de racines de guimauve. Le corps emacie dont la peau grise adherait fortement a des muscles diminues disparut sous l'eau fumante. A ce moment, Arnaud ouvrit ses yeux qui apparurent rouges avec d'etranges taches. Ses levres remuerent. Des sons indistincts en sortirent, tellement bizarres que Xaintrailles verdit. — Sang du Christ ! gronda-t-il. A deux mains il saisit la tete de son ami, l'obligea a ouvrir la bouche, regarda a l'interieur, puis la lacha avec un soupir de soulagement : — J'ai eu peur, balbutia-t-il. J'ai cru qu'on lui avait coupe la langue. Une exclamation d'horreur de Catherine lui repondit, mais la jeune femme ne le regardait pas. Lentement, elle passait sa main devant les yeux grands ouverts de son ami, puis releva sur Xaintrailles un regard qui s'affolait. — On dirait... qu'il ne voit rien ! Ses yeux ne bougent meme pas quand ma main s'approche. — Je sais, repondit le capitaine sombrement. J'avais deja eu cette impression plusieurs fois durant le trajet. Mais..., se hata-t-il d'ajouter en voyant les larmes jaillir des prunelles violettes de la jeune femme, il ne faut pas vous affoler, ma mie. Cela peut venir de l'etat d'inconscience ou il est. Il faut attendre un medecin. Le bain dura un long moment. Peu a peu, l'eau moiree d'huile se polluait. La boue grasse, les fragments de tissu effiloche, la vermine abandonnaient le corps dont la peau, enfin, retrouvait une couleur plus humaine. Sur la poitrine et sur le dos apparaissaient clairement de longues raies tumefiees ou le sang perlait de nouveau. — Que lui a-t-on fait ? demanda la vieille Mahaut, en jetant a Xaintrailles un coup d'?il accusateur. Celui-ci detourna la tete, moucha d'une main mal assuree une chandelle qui fumait. — Le fouet ! Plusieurs fois... repondit-il d'une voix rauque. La belle de La Tremoille sait se venger quand on la dedaigne. On l'a traite pire qu'une bete... et vous voyez le resultat de sa fidelite a son amour ! Catherine grinca des dents. D'un geste furieux, elle rejeta en arriere une meche de cheveux qui lui tombait sur la joue et regarda Xaintrailles avec des yeux flambants. — Elle me le paiera ! gronda-t-elle. Elle me paiera tout cela tot ou tard, toutes ses souffrances a lui, toutes mes douleurs a moi ! Elle me les paiera au poids du sang et des larmes. Elle tremblait comme une feuille, agenouillee aupres du baquet, les genoux dans une flaque d'eau et les mains agrippees au drap dont on l'avait garni pour que le bois rugueux ne blessat pas Arnaud. Doucement, Xaintrailles la releva et, un instant, la tint serree contre lui, l'enveloppant de sa chaleur rassurante, comme s'il cherchait a lui communiquer sa propre force vitale. — Laissez Montsalvy reprendre des forces, dit-il gravement. Il a toujours su regler ses comptes, vous devriez en savoir quelque chose. Il est des femmes qu'il faut combattre en homme ! Le nez dans la futaine dechiree du capitaine, Catherine renifla puis hoqueta, d'une toute petite voix qui donnait la mesure de son decouragement : — Mais vous voyez bien qu'il n'est plus que l'ombre de lui-meme... — Vous n'en croyez rien... et moi non plus ! J'ai vu si souvent Arnaud a moitie mort, comme mes autres camarades d'ailleurs, que je ne le croirai a jamais detruit que lorsque je le verrai froid et roide. Et encore ! On venait de remettre Arnaud dument seche dans son lit quand Jacques C?ur revint et annonca que le medecin arrivait. Gauthier et deux valets emportaient le baquet plein d'eau sale et, maintenant qu'on l'avait couche dans les draps de lin blanc, la tragique maigreur du jeune homme ressortait plus que jamais. Dans le bain, Xaintrailles avait lui-meme rase son ami, restituant un visage have aux meplats creuses dont la chair reduite a fort peu de chose revelait l'ossature parfaite et accusait les minces cicatrices, traces d'anciens coups d'epee. Il semblait ainsi plus jeune et, dans cette immobilite qui le faisait si semblable a quelque gisant de pierre, plus emouvant et plus desarme. Sur la toile de fond de sa memoire, Catherine, les yeux brouilles de larmes, revoyait le chevalier blesse de la route de Flandres. Ce soir-la, aussi, il etait inerte et abattu, mais en pleine force, mais en pleine puissance. On sentait que, dans cette chair blessee, la vie bouillonnait et qu'au sortir de l'inconscience le guerrier reprendrait ses droits. L'Arnaud de ce soir semblait dormir d'un sommeil qui n'aurait pas de fin... et Catherine, desesperee, eut donne toutes les annees qui pouvaient lui rester a vivre pour qu'il ouvrit les yeux et qu'il lui sourit. L'entree d'un nouveau personnage la tira de sa douloureuse contemplation. Non sans peine, car elle s'etait si bien enfermee dans son navrant tete-a-tete que tous les autres assistants avaient disparu pour elle. A peine etait-elle consciente de la silhouette rigide de Sara, assise au pied du lit, le dos contre une colonne, et du souffle rapide de Xaintrailles derriere son dos. Mais le nouveau venu avait de quoi eveiller l'attention la plus flottante. Long, maigre et un peu voute, il avait un visage etroit et jaune sur lequel tranchaient d'epaisses levres rouges, un long nez en bec d'aigle et de petits yeux profondement enfonces sous des sourcils charbonneux. De longs cheveux bizarrement tresses en cadenettes tombaient sur les epaules maigres du personnage et rejoignaient une barbe noire qui semblait faite de copeaux d'ebene. Une robe noire elimee flottait autour de son corps et, sur cette robe, se detachait sinistre une rouelle jaune, a laquelle s'attacha, stupefait, le regard de Catherine. Ce regard, le nouveau venu l'intercepta et eut un rire sec. — Les enfants d'Israel vous font-ils peur, Madame ? Je jure n'avoir jamais fait mourir, ni reduire en poudre aucun petit enfant, si c'est la votre crainte... La voix grave de Jacques C?ur s'eleva derriere lui avant que Catherine ait pu repondre : — Rabbi Moshe ben Yehuda est le plus savant medecin de la ville. Il a etudie a l'universite de Montpellier, dit le pelletier, nul ne saurait mieux que lui soigner mon hote. Bien des fois, en ce qui me concerne, j'ai fait appel a lui car il est habile et sage. — N'y a-t-il donc, en cette ville, aucun medecin chretien ? intervint Xaintrailles avec une legere grimace. J'avais entendu que maitre Aubert... — Maitre Aubert est un ane qui tuera votre ami plus surement que les bourreaux de La Tremoille. Apres la medecine arabe, la science hebraique est la plus puissante de notre temps. Elle a pris ses racines a Salerne ou exercait la fameuse Trotula. Tandis que Jacques parlait, Moshe ben Yehuda, avec un haussement d'epaules, s'etait approche du lit et considerait le malade avec des prunelles retrecies. — Il n'a pas sa connaissance, murmura Catherine. Parfois, il ouvre les yeux, mais il ne voit rien. Il balbutie des mots incomprehensibles et... — Je sais ! coupa le medecin. Maitre C?ur m'a tout explique. Laissez-moi l'examiner... Veuillez vous reculer. A regret, Catherine s'ecarta. Ce grand homme noir, penche sur Arnaud, lui semblait de mauvais augure et lui faisait peur. Il avait tellement l'air d'un esprit funebre ! Pourtant, elle fut bien obligee de lui reconnaitre une extraordinaire habilete. Ses longs doigts souples avaient parcouru rapidement tout le corps du blesse, s'attardant sur les ecorchures tumefiees laissees par le fouet et dont certaines suppuraient. D'une voix sourde, il reclama de l'eau pure dans un bassin, puis du vin. Il fut servi dans l'instant. Sara et Mahaut etaient suspendues a ses levres presque autant que Catherine. Dans l'eau, il lava ses doigts avant de les poser sur le visage d'Arnaud. Catherine le vit relever les paupieres, examiner longuement les yeux abimes. Il emit un leger sifflement. — Est-ce que... c'est grave ? demanda-t-elle timidement. — Je ne saurais vous dire. Plusieurs fois deja, j'ai vu de ces cas de cecite chez des prisonniers. C'est une affection due, je crois, a la nourriture infecte des prisons. Hippocrate lui donnait le nom de Keratis. — Cela veut-il dire... qu'il est aveugle pour toujours ? fit a son tour Xaintrailles d'une voix si chargee d'angoisse que Catherine, instinctivement, tendit une main vers lui. Mais Rabbi Moshe hochait ses cadenettes noires. — Qui peut savoir ? Certains sont restes aveugles, d'autres ont retrouve la vue, parfois dans un delai assez bref. Grace au Tres-Haut, je sais comment soigner avec les meilleures chances de reussite. Tout en parlant, il s'etait deja mis a l'ouvrage. Toutes les blessures furent lavees soigneusement avec du vin, puis enduites d'un onguent fait de graisse de mouton, de poudre d'encens et de terebenthine lavee, enfin bandees de toile fine. Sur les yeux malades, Rabbi Moshe ben Yehuda appliqua un cataplasme de feuilles de belladone et d'huile de palme, en recommandant de le changer tous les jours. Nourrissez-le de lait de chevre et de miel, dit-il enfin quand il eut fini. Veillez a le tenir dans une parfaite proprete. S'il souffre, donnez-lui quelques grains de pavot, je vous laisserai tout ce qu'il faut. Enfin, priez Yahweh qu'il vous prenne en pitie car Lui seul peut tout, car Lui seul est le maitre de la vie et de la mort. — Mais, dit Catherine, qui s'etait glissee au chevet d'Arnaud des que le medecin l'avait abandonne et avait pris l'une de ses mains dans les siennes, vous reviendrez le voir chaque jour, n'est-ce pas ? Rabbi Moshe eut un sourire amer et ne repondit pas. Ce fut Jacques C?ur qui, d'une voix genee, repliqua : — Malheureusement, cette visite n'aura pas de seconde. Rabbi Moshe doit quitter notre ville cette nuit... avec tous ses coreligionnaires ! L'ordre du Roi est formel : au lever du soleil tous les Juifs doivent avoir franchi les murailles sous peine de mort. Deja, j'ai retarde Rabbi Moshe qui etait pret a partir ! Un silence de mort accueillit ces paroles. Lentement, Catherine s'etait relevee et regardait tour a tour Jacques C?ur et le medecin. — Mais... pourquoi cet ordre ? La voix mordante de Xaintrailles lui repondit : — Parce que La Tremoille n'a jamais assez d'or ! Il a reussi a obtenir enfin, a ce que je vois, cet edit frappant les Juifs. On les chasse, mais, bien entendu, on ne chasse pas leur or. Ils doivent partir sans rien emporter de leurs biens. Demain, les coffres de La Tremoille seront pleins ! Et je suppose que, lorsqu'il les aura vides, il s'attaquera a d'autres : les Lombards par exemple. Cette nouvelle, qui ne la touchait qu'indirectement, fut cependant pour Catherine la goutte d'eau du vase trop plein. Ses nerfs lacherent d'un seul coup. Secouee de sanglots convulsifs, elle s'abattit au pied du lit en poussant des cris inarticules. Tout son corps tremblait et se tordait, raidi par instants en une sorte de crampe douloureuse. Sara s'etait precipitee sur elle et tentait de la relever, mais en vain. Elle avait agrippe l'une des colonnes du lit et s'y cramponnait de toutes ses forces. On l'entendit gemir : La Tremoille !... La Tremoille !... Je ne veux plus... entendre ce nom-la !... Je ne veux plus... Jamais... Plus jamais ! Plus jamais La Tremoille ! Il va nous devorer tous... Arretez-le ! Mais arretez-le donc ! Vous ne voyez pas comme il ricane dans l'ombre... Arretez ! Posant vivement la besace qu'il avait reprise, le medecin etait venu s'agenouiller aupres de la jeune femme. Il avait pris sa tete entre ses mains et la massait doucement en murmurant, en langue hebraique, des paroles d'apaisement ou d'exorcisme. A cet instant, Catherine paraissait se debattre avec un demon interieur, mais, peu a peu, sous les mains souples de Rabbi Moshe, elle se calmait. Son corps se detendit, des flots de larmes jaillirent de ses yeux et, insensiblement, sa respiration s'apaisa. — Ceci est trop pour elle ! fit la voix calme de maitre Jacques, elle a deja tant souffert du fait de cet homme. — Elle n'est pas la seule, malheureusement, dit Xaintrailles sombrement. Dans tout le royaume on souffre et on pleure parce que La Tremoille existe... Un sourire amer se figea sur le visage du pelletier tandis que sa voix se chargeait d'un peu de dedain. — Et les capitaines, les hommes d'armes tolerent cela ? Combien de temps encore, Messire, vous et vos pareils laisseront-ils le champ libre a ce miserable ? — Pas plus qu'il ne faudra, maitre Jacques, soyez-en bien certain ! repondit rudement le capitaine. Le temps de reunir assez de chasseurs pour forcer le sanglier dans sa bauge. Pour l'heure, les chasseurs sont disperses, il leur faut revenir des quatre horizons. Le malaise de Catherine avait pris fin. Appuyee au bras de Sara, elle se relevait, un peu honteuse de s'etre ainsi laissee aller. Mahaut voulut l'envoyer au lit, mais elle refusa. — Je vais mieux maintenant. Je vais demeurer aupres de lui. Cette nuit, je ne pourrai pas dormir, je le sens. S'il allait... Elle n'osa pas formuler completement sa crainte de ne pas etre la si Arnaud s'eteignait dans la nuit, mais Xaintrailles, lui, avait compris. — Je veillerai avec vous, Catherine. La mort n'osera pas l'arracher d'entre nous deux. Toute la nuit, Catherine, Sara et Xaintrailles se relayerent au chevet d'Arnaud, ecoutant son souffle, epiant le moindre signe d'affaiblissement. Deux ou trois fois, la respiration du blesse s'arreta et, aussitot, le c?ur de Catherine manqua un battement. Malgre sa fatigue, elle passa des heures a genoux, priant eperdument quand Sara ou Xaintrailles veillaient a leur tour. Cette nuit avait pris pour elle une valeur de symbole. Dans son desespoir et son angoisse, elle avait fini par se persuader de l'importance primordiale de ces heures qui s'ecoulaient si lentement. « S'il vit encore au lever du jour, pensait-elle, il sera sauve... » Mais vivrait-il encore lorsque le soleil reviendrait eclairer la terre ? Avant de partir, Rabbi Moshe n'avait pas cache que l'extreme faiblesse d'Arnaud constituait le plus grand danger. Il lui avait fait absorber quelques cuillerees de lait melange d'un peu de miel, puis, pour lui assurer un repos a peu pres calme, une infusion de pavot, mais c'etait l'inertie absolue du blesse qui affolait le plus Catherine. Il suffisait de si peu de chose, semblait-il, pour eteindre la petite flamme de vie qui brulait encore dans cet homme epuise. Xaintrailles non plus n'avait guere dormi. Assis sur un escabeau, les coudes aux genoux et les mains nouees, il etait reste des heures immobile, les yeux fixes sur son ami. De temps en temps, il parlait, comme s'il avait besoin de paroles pour s'encourager et s'obliger a l'espoir. — Il s'en tirera, disait-il avec une conviction qu'il puisait en lui-meme. Il ne peut pas ne pas s'en tirer. Rappelez-vous Compiegne, Catherine. La aussi, nous l'avions cru mort ! Mais, parfois aussi, il fermait les veux et les frottait de ses deux poings. Pour empecher les larmes de paraitre ou bien parce qu'il ne pouvait plus endurer la vision de ce corps inerte, de ce visage aux yeux bandes. Au-dehors, en contrepoint sinistre, il y avait le pietinement de ceux que l'on chassait et qui, alourdis du peu qu'ils avaient eu permission d'emporter, se dirigeaient vers la porte Ornoise. Combien atteindraient Beaucaire ou Carpentras, les villes du Sud ou la colonie hebraique etait puissante et toleree ? Les coqs chanterent bien avant que le jour parut. Les cloches du couvent des Jacobins sonnerent prime, puis, insensiblement, le ciel se fit moins noir. Enfin, du cote de l'orient, une bande claire apparut sur l'horizon et grandit de plus en plus jusqu'a effacer completement la nuit. Sur le rempart, une trompette sonna annoncant l'ouverture des portes et la releve de la garde... Au meme instant, Arnaud bougea. Ses mains taterent le drap qui le couvrait, puis s'eleverent, grandes ouvertes, tendues en avant avec le geste instinctif des aveugles. Debout de chaque cote du lit, n'osant respirer, Catherine et Xaintrailles regardaient. Le c?ur de la jeune femme lui faisait mal tant il battait fort contre ses cotes. Le charme n'allait-il pas se rompre si elle faisait un geste ? Mais les levres d'Arnaud bougeaient. Il balbutia, comme du fond d'un reve : — La nuit !... toujours la nuit ! La poitrine oppressee de Catherine se degonfla d'un seul coup. Elle saisit l'une de ces mains errantes, la serra contre son c?ur et, se penchant, demanda doucement : — Peux-tu m'entendre, Arnaud ? C'est moi... C'est Catherine. — Catherine ? Brusquement les machoires du blesse se crisperent et il arracha sa main de celles qui le tenaient. Que me voulez-vous encore ? souffla-t-il. Quel nouveau piege me tendez-vous ?... Ne savez-vous pas... que c'est du temps perdu ?... Ce n'est pas vous que j'aime !... Vous, je vous meprise. Vous... me repugnez ! Videe d'un seul coup de tout son sang, Catherine chancela. Mais, par-dessus le lit, son regard croisa celui de Xaintrailles et y lut l'ombre d'un sourire. — Il vous prend pour une autre ! dit-il. L'aimable epouse de La Tremoille s'appelle aussi Catherine, vous le savez bien, et elle a du lui rendre quelques visites dans sa prison. Laissez-moi faire. A son tour, il se penchait sur son ami, posant ses grandes mains sur les epaules osseuses. — Entends-moi, Montsalvy !... Tu es en surete ! Ta prison est loin. Tu me reconnais bien, moi ?... Je suis Xaintrailles, ton frere d'armes, ton ami... Tu m'entends ?... Mais la tete d'Arnaud glissait sur le cote tandis que ses levres ne laissaient plus echapper que des paroles sans suite. L'instant de lucidite avait ete bref. Deja, les tenebres avaient repris possession de l'esprit du blesse. Xaintrailles se redressa et, prevenant la plainte de Catherine, braqua sur elle un regard farouche. — Il ne nous entend plus, mais ce n'est qu'un passage. Il retrouvera bientot ses sens. Il contourna le lit, saisit Catherine par les epaules, refusant de voir les larmes qui roulaient sur ses joues. — Je vous defends de desesperer, vous m'entendez, Catherine ! A nous deux, nous le sauverons ou bien je me fais moine ! Sechez vos larmes, allez dormir, vous ne tenez plus debout ! D'autres vous relayeront. Moi, je vais rentrer chez moi, mais je reviendrai ce soir... Eh, vous, la ! L'apostrophe finale s'adressait a Sara qui etait allee jusqu'a la cuisine et apparaissait sur le seuil avec un pot de lait. Le ton cavalier du gentilhomme lui fit froncer les sourcils. — Je m'appelle Sara, Messire ! — Sara, si vous voulez ! Tachez de vous occuper de votre maitresse ! Couchez-la, de force s'il le faut ! Et puis allez me chercher ce grand diable qui a l'air d'une tour de siege et mettez-le de faction aupres du capitaine de Montsalvy. Sur ces energiques paroles, Xaintrailles embrassa Catherine et disparut en faisant de son mieux pour reprimer ses habituelles facons tempetueuses. Mais il ne put s'empecher de faire claquer la porte. Sara haussa les epaules, tendit a Catherine la tasse de lait et bougonna : — Qu'est-ce qu'il s'imagine, celui-la ? Je n'ai jamais eu besoin de lui pour savoir comment je devais te soigner ! Mais, pour le reste, il a raison. Messire de Montsalvy ne peut avoir de meilleur gardien que Gauthier. Je le crois capable d'arreter un escadron a lui tout seul. — Tu crois que nous pourrions craindre quelque chose, ici ? — On peut toujours craindre ! Tu penses bien que La Tremoille cherchera a retrouver son prisonnier et a tirer vengeance des degats faits a son chateau. Le seigneur Xaintrailles manque un peu de discretion et n'y entend pas grand-chose en matiere de deguisement. Malgre ses haillons et sa barbe, il sent le chef de guerre a plein nez et je me demande meme comment les soldats de l'enceinte s'y sont trompes. Ils devaient etre ivres, ou myopes ! Sous les pieds de Catherine, la maison s'eveillait. Des pas faisaient grincer les escaliers et, de la cuisine, on entendait remuer les chaudrons. La porte d'entree s'ouvrit et retomba. Quelqu'un sortait. Macee sans doute qui s'en allait a la messe. Dans son lit, Arnaud semblait dormir ! Catherine accepta enfin d'aller en faire autant. Pendant cinq jours et cinq nuits, Catherine ne quitta pas la chambre d'Arnaud. Elle avait fait jeter un matelas dans un coin et dormait la, deux ou trois heures, quand, vraiment, son corps lui refusait tout service. Sara demeurait pres d'elle continuellement et chaque soir, a la nuit tombee, Xaintrailles revenait, aussi discretement qu'il pouvait, pour que l'on ne s'etonnat pas de ses visites assidues au pelletier. Quant a Gauthier, s'il passait ses nuits couche en travers de la porte, il n'entrait dans la chambre que lorsqu'on le demandait. Encore ne semblait-il y entrer qu'a regret et ne s'attardait-il jamais. Il se precipitait pour executer le moindre des ordres de Catherine, mais jamais plus il ne souriait et l'on n'entendait presque jamais sa voix. Ce fut Sara qui etablit le diagnostic de cet etrange comportement. — Il est jaloux ! dit-elle. Jaloux ? C'etait bien possible ! Catherine, un instant, en eprouva quelque contrariete, mais, durant ces jours charges d'angoisse, elle ne pouvait s'interesser longtemps a quelqu'un d'autre qu'Arnaud et ne releva meme pas le propos. Elle et Xaintrailles livraient contre la mort un combat sans merci, avec l'aide de Sara et de la vieille Mahaut. Les C?ur, avec un tact infini, ne se montraient que deux fois le jour pour prendre des nouvelles. Autour du drame qui se jouait dans la chambre du second, la maison poursuivait sa vie habituelle, tout unie et sans reliefs car il s'agissait avant tout de ne pas attirer l'attention. Pour plus de surete, Jacques C?ur avait meme fait partir le poete Alain Chartier pour l'une de ses fermes. Il s'etait mis a courtiser une petite servante et cela pouvait etre dangereux. La fievre ne lachait pas prise, secouant le corps emacie d'Arnaud qui passait tour a tour d'un delire presque frenetique a une torpeur totale, d'une epuisante lutte contre d'invisibles ennemis a une tragique immobilite ou sa respiration meme devenait difficilement perceptible. Il demeurait alors etendu sur son lit, les narines pincees. Dans ces moments-la, Catherine, le c?ur serre, croyait la derniere heure venue et regrettait les fureurs du delire. Elle l'entourait de soins incessants, renouvelant chaque jour le cataplasme d'herbes sur les yeux malades et remerciant Dieu quand, avec une peine infinie, elle avait reussi a faire absorber au blesse un peu de nourriture. Outre l'etat d'Arnaud, elle avait un autre sujet d'angoisse. Le coup de force de Xaintrailles contre le chateau de Sully avait eu, bien entendu, des repercussions. Heureusement pour le capitaine aux cheveux rouges, La Tremoille ignorait qui avait tue ses hommes et incendie son domaine, Xaintrailles ayant pris bien soin de bannir, pour sa troupe et pour lui-meme, tout signe distinctif. Pour tout le monde, un chef de bande avait surpris la defense du chateau et en avait arrache un prisonnier sur l'identite duquel le chambellan demeurait etrangement discret. — Mais, confia Xaintrailles a Catherine, si La Tremoille n'a pas la certitude que le coup vient de moi, du moins s'en doute-t-il, et je peux m'attendre a n'importe quel traquenard. C'est pourquoi, chaque soir, je ne sors de chez moi que deguise en valet et ne viens ici qu'apres une station chez une dame de mes amies dont la maison possede une heureuse issue habilement dissimulee par laquelle je repasse avant de rentrer. Xaintrailles prenait un plaisir evident a berner le gros chambellan et ce plaisir-la inquietait Catherine. Sa vie et celle d'Arnaud n'etaient-elles pas l'enjeu de cette mortelle partie de cache-cache ? Et ou, en cas de besoin, dissimuler le blesse inconscient si la maison des C?ur devenait suspecte ? Dans une cave ? Lorsque le delire s'emparait d'Arnaud, il poussait des cris a percer les plafonds et il fallait calfeutrer la chambre pour ne pas intriguer les passants. Mais, a l'aube du sixieme jour, tandis qu'agenouillee dans un coin de la chambre, devant une image de Notre-Dame, Catherine priait de tout son c?ur, la tete dans les mains, et que Xaintrailles, debout au pied du lit, s'etirait comme un grand chat avant de se preparer a repartir, une voix faible mais nette vint couper l'oraison de la jeune femme et fit tressaillir le capitaine. — Tu portes la barbe, maintenant ? Tu sais que tu es affreux comme ca ? Un cri etouffe jaillit de la gorge de Catherine qui bondit de son prie-Dieu. Legerement souleve sur ses avant-bras, Arnaud regardait son ami avec un sourire pale mais resolument moqueur. Il avait arrache le bandage de ses yeux qui etaient encore rouges, mais qui, apparemment, voyaient clair. Xaintrailles, son regard brun etincelant de joie, fit une grimace comique. — Il parait que tu as decide de rejoindre le monde des vivants, tout compte fait, dit-il d'une voix qui s'enrouait d'emotion maitrisee a grand-peine. On etait pourtant bien tranquilles, comme ca, n'est-ce pas, Catherine ? — Catherine ? Le blesse tournait la tete vers l'endroit que regardait Xaintrailles, mais deja, riant et sanglotant tout a la fois, la jeune femme s'abattait a genoux pres du lit. Incapable d'articuler meme une syllabe, elle saisit la main d'Arnaud et l'appuya contre sa joue inondee de larmes, couvrant, entre deux sanglots, cette main de baisers. — Ma mie ! balbutia Montsalvy bouleverse. Ma douce Catherine !... Par quel miracle ? Dieu a donc permis que je te revoie ? Je n'ai donc pas, en vain, crie vers lui du fond de ma prison ? Tu es la ? C'est bien toi ?... Tu n'es pas un reve, dis ? Tu es bien reelle... Dans un terrible effort, il tentait de se redresser encore pour l'attirer a lui tandis que de grosses larmes roulaient sur son visage emacie. Jamais Catherine ne l'avait vu pleurer, l'orgueilleux Montsalvy, et ces humbles larmes, qui donnaient la mesure de son amour pour elle, lui parurent cent fois plus precieuses que les plus riches presents. Il pleurait de joie, pour elle, a cause d'elle ! Bouleversee de tendresse, elle se coula contre lui, entourant de ses bras les epaules, a l'ossature saillante, appuyant sa bouche tremblante a la joue d'Arnaud. — Je suis aussi reelle que toi, mon amour. Le ciel, une fois encore, a fait pour nous un miracle... Et maintenant, personne, jamais, ne pourra nous separer... — C'est a souhaiter ! grogna Xaintrailles un peu vexe de se voir abandonne. Tudieu ! Vit-on jamais amour plus traverse que le votre ? Mais c'etait peine perdue. Arnaud ne l'ecoutait pas. Il avait saisi le visage de Catherine et le couvrait de baisers desordonnes, emailles de mots absurdes et tendres. Ses mains, tremblant d'une joie demente, s'attachaient a la jeune femme, glissant des joues lisses aux tresses sages, suivant le contour du cou, des epaules comme si elles cherchaient a refaire connaissance avec ce corps trop longtemps desire, presque oublie. Catherine, a la fois heureuse et confuse a cause du regard amicalement goguenard de Xaintrailles, se defendait doucement. — Tu es plus belle que jamais, murmura le blesse d'une voix rauque. Soudain, il l'ecarta de lui. — Laisse-moi te regarder, pria-t-il. J'ai tant supplie le ciel de te rendre a moi, au moins un instant, avant d'en finir avec la vie. C'etait de ca, vois-tu, que j'avais le plus peur dans ma prison, c'etait de crever la, comme une bete malade, sans avoir revu tes yeux, sans avoir tenu une derniere fois dans mes mains tes beaux cheveux, ton corps... Il l'avait obligee a se relever et la detaillait avidement, comme s'il voulait absorber une bonne fois et pour toujours une image trop longtemps desiree. Mais son regard, brusquement, s'accrocha a la taille epaissie de la jeune femme, s'y ancra tandis que sa figure palissait davantage encore. Il dut se racler la gorge pour que sa voix sortit. — Tu es... Mon Dieu, oui, coupa, avec un large sourire, Xaintrailles qui avait saisi instantanement la pensee de son ami. Nous aurons, au printemps et si Dieu le veut, un petit Montsalvy ! — Un petit... Montsalvy ? Mais comment ? Cette fois, ce fut Catherine qui, pourpre a la fois de honte et d'orgueil, expliqua : — La nuit de Rouen, Arnaud... Dans la barque de Jean Son... Une lente rougeur s'etendit peu a peu sur le beau visage du jeune homme tandis que ses yeux noirs, brillants de joie, se mettaient a etinceler. D'un geste impulsif qui lui arracha un gemissement, il tendit les bras vers Catherine. — Un fils ! Tu vas me donner un fils ! Mon tendre amour... mon c?ur ! Quelle joie plus grande pouvait me venir de toi !... Une joie peut-etre un peu trop grande, en effet, pour la faiblesse du blesse, car, en se penchant vers lui, Catherine le sentit mollir entre ses bras tandis que la tete brune roulait contre son epaule. Pour la premiere fois de sa vie, Arnaud de Montsalvy venait de s'evanouir d'emotion. Catherine, tout de suite, s'affola, mais Xaintrailles, un sourcil releve, considera le phenomene avec plus de stupeur que d'inquietude. — Vrai, fit-il, je n'aurais jamais cru que cela lui ferait pareil effet ! Il y a, decidement, quelque chose de change depuis que vous avez fait la paix, tous les deux ! Bien qu'elle fut occupee a bassiner d'eau fraiche le front d'Arnaud, Catherine crut percevoir une trace d'amertume dans le ton du capitaine. — Qu'entendez-vous par la, Jean ? Ce changement vous semblerait-il nefaste ? Craignez-vous que mon amour amoindrisse votre ami ? Mais deja Xaintrailles avait retrouve le sourire et haussait les epaules. Diable non ! Je n'ai jamais rien pense de semblable ! Peut-etre suis-je un peu jaloux de vous, ma chere, mais si vous etes vraiment parvenue a faire de ce sauvage un etre humain, ce sera, tout compte fait, une bonne besogne ! La nouvelle du retour a la vie d'Arnaud parcourut la maison des C?ur comme une trainee de poudre et chacun vint, a son tour, dans le courant de la journee, voir celui que tous consideraient un peu comme un revenant. Ce fut d'abord Sara qui, en entrant pour relayer Catherine au chevet du blesse, vint, les larmes aux yeux, lui baiser la main. Elle n'avait jamais oublie qu'au peril de sa propre vie le chevalier l'avait arrachee jadis a la maison incendiee de Loches et elle lui gardait une reconnaissance de chien fidele, legerement teintee d'ailleurs d'apprehension. L'incomprehension avait trop longtemps regne entre lui et Catherine pour que la fidele Sara n'eut pas appris a redouter ce caractere hautain et difficile de grand seigneur, bien qu'elle en comprit la fierte ombrageuse et le sens intransigeant de l'honneur. Il lui faisait peur, mais elle l'admirait et, puisque le bonheur de Catherine reposait entre les mains dures d'Arnaud, elle, Sara, servirait et venererait ledit Arnaud. A Jacques C?ur qui vint ensuite, Montsalvy offrit une gratitude profonde mais fiere, solide et vibrante a la fois comme une lame d'epee : celle d'un homme qui sait la valeur exacte des risques encourus par le negociant pour ces refugies qui, a tout prendre, ne lui etaient rien. Et, pour Macee, il trouva des mots charmants, tout remplis d'une chaleureuse reconnaissance et d'une exquise courtoisie. — Je vous dois, Madame, plus que la vie puisque vous avez offert refuge et protection a celle qui, pour moi, a plus de prix que le monde present et celui qui nous est promis dans l'au-dela. Merci d'avoir ete si bonne et si accueillante a ma douce Catherine ! lui dit-il en conclusion. Il n'y eut pas jusqu'a la vieille Mahaut qui ne recut sa part de gratitude et ne quittat la chambre conquise par le charme de celui qu'elle avait soigne lorsqu'il etait en si triste etat. Seul, Gauthier manqua dans ce defile. Nul ne savait ce qu'il etait devenu. Mais un pressentiment conduisit Catherine tout droit au galetas ou logeait le Normand, au fond de la cour et au-dessus des ecuries. Elle le trouva assis sur sa paillasse, le dos rond et les mains au creux des genoux. Un petit baluchon attendrissant et soigneusement noue etait pose aupres de lui. Et ce qui frappa le plus la jeune femme, ce fut l'air desarme, abandonne du geant. Il etait la, immobile et triste comme un grand enfant gronde par sa mere et qui ne sait quelle contenance tenir. Lorsque Catherine entra, il leva sur elle un visage marque de chagrin et elle aurait volontiers jure qu'il avait pleure. Etait-elle destinee a voir pleurer le meme jour les deux hommes qu'elle pouvait croire les plus invulnerables ? Mais elle refusa de se laisser attendrir. — Pourquoi ne reponds-tu pas lorsque l'on t'appelle ? demanda-t-elle assez rudement. Depuis ce matin l'on te cherche. Tu te caches ? Il secoua lentement sa grosse tete et serra tres fort ses mains l'une contre l'autre. Ce geste qui etait sien, car, dans les instants de detresse ou de violente emotion, elle serrait ainsi ses mains jusqu'a ce que les jointures blanchissent, eveilla brusquement en Catherine une comprehension bien proche de la tendresse. Elle s'assit aupres du geant au bord de la paillasse, designa du doigt le baluchon. — Tu allais partir, n'est-ce pas ? Es-tu donc deja las de me servir ? — Non, dame Catherine, mais vous n'avez plus besoin de moi, maintenant que vous avez retrouve votre protecteur naturel. Il est le pere de votre enfant, n'est-ce pas ? Naturellement ! Mais je ne vois pas en quoi cela te delivre de ton service aupres de moi. Souviens-toi de tes paroles, a Louviers : « Meme une dame a toujours besoin d'un chien fidele », disais-tu ? Je ne t'ai jamais, que je sache, traite comme un chien, mais bien plutot comme un ami. Ton devouement d'ailleurs meritait ce titre. Gauthier baissa la tete. Les jointures de ses mains devinrent blanches. — Je me souviens de tout cela et j'etais sincere alors. Je le suis toujours et mon plus ardent desir etait de continuer a vous servir, de toutes mes forces... Seulement, maintenant j'ai peur... Un leger dedain arqua les levres pleines de la jeune femme. — Peur ? Quel etrange mot dans ta bouche !... Je croyais que les descendants des rois de la mer n'avaient peur de rien en ce bas monde ? — Je le croyais aussi, dame Catherine, et je continue a penser qu'il n'est pas un ennemi que je n'affronterais le c?ur leger. Mais... c'est de vous que j'ai peur. Laissez-moi partir, dame Catherine, je vous en supplie... Quelque chose trembla dans le c?ur de Catherine. Elle eut peur, elle aussi, tout a coup, peur de perdre ce rempart qu'etait Gauthier et a l'abri duquel elle s'etait accoutumee a vivre. S'il s'eloignait, les choses ne seraient plus comme auparavant. Il fallait qu'il restat et elle tendit sa volonte pour ce combat qu'il lui fallait gagner a tout prix. Non, dit-elle doucement mais nettement. Je ne te permettrai jamais de me quitter. Libre a toi de fuir, je n'ai pas la force de te retenir. Mais je ne te donnerai jamais mon consentement. J'ai besoin de toi, quoi que tu en penses, et quelque chose me dit que tu me seras toujours indispensable car, au cours de mon existence bousculee, j'ai appris ce que valait un devouement comme le tien. J'ai retrouve mon protecteur naturel, dis-tu ? C'est vrai, dans un sens. Mais il s'agit d'un homme amoindri, pour le moment, incapable meme de soulever cette epee qu'il maniait si fermement naguere. Nous sommes proscrits, traques, menaces de toutes parts et il ne nous serait pas possible de faire trois pas dans l'une de ces rues sans etre reconnus et emprisonnes. J'attends un enfant, Dieu seul sait dans quelles conditions il pourra voir le jour !... et c'est ce moment-la que tu choisis pour me quitter ? Tu as peur de moi, dis-tu ? Moi, j'ai encore plus peur du chemin que je vais parcourir si tu n'es pas aupres de moi pour en surmonter les obstacles. Maintenant, decide toi- meme. Le front baisse, tetu, ne se relevait pas et un desagreable filet glace se glissa dans l'esprit de Catherine. Elle avait la sensation de se heurter a un mur et de n'y trouver aucune asperite a laquelle s'accrocher. — J'ai dit que j'avais peur de vous, fit Gauthier sourdement, je dois ajouter que j'ai au moins aussi peur de moi. Une fois deja... souvenez-vous... j'ai failli oublier ce que vous etiez et ce que j'etais. C'est ce souvenir-la qui m'empoisonne la vie... parce qu'il est trop doux, et parce que j'ai peur, un jour ou l'autre, de succomber. Catherine se releva et posa ses deux mains sur les epaules du geant, l'obligeant a la regarder. — Et je te dis, moi, que tu ne recommenceras pas. Je te dis que tu sauras repondre a la confiance... absolue... que je mets en toi. Je te le demande... et meme, je t'en supplie, si c'est cela que tu veux : reste aupres de moi ! Tu ne sais pas comme j'ai besoin de toi. Tu ne sais pas comme j'ai peur de l'avenir ! Sa voix s'enroua sur les derniers mots tandis que des larmes montaient a ses yeux. C'etait plus que n'en pouvait supporter Gauthier. Comme au jour ou elle l'avait sauve de la potence et ou il lui avait jure fidelite, il mit un genou a terre. — Pardonnez-moi, dame Catherine. Chacun de nous, en ce monde, a ses moments de faiblesse. Je resterai. — Je te remercie. Maintenant, viens avec moi. — Ou donc ? Aupres de cet homme que tu etais pret a detester sans le connaitre. Il est digne, lui aussi, de ton service et... Mais, au seuil de la porte, Gauthier resista a la main de Catherine qui l'entrainait. — Entendons-nous bien, dame Catherine. C'est a vous que j'appartiens et a personne d'autre. C'est vous que je servirai... et personne d'autre. Sans doute, un jour, bientot peut-etre, serez-vous sa femme, mais je ne servirai encore que vous seule... jusqu'au jour ou vous me direz de m'en aller. J'etais un homme libre jusqu'a votre venue. J'entends le rester pour quiconque n'est pas vous. Mais... il est encore temps de me laisser partir. Quel entetement ! Une vague de colere gonfla la poitrine de Catherine et elle faillit se facher. Elle devinait confusement que le devouement fanatique de Gauthier ne plairait guere a Arnaud, qu'elle aurait certainement quelques ennuis entre ces deux hommes qui l'aimaient chacun a sa facon. Mais elle ne se sentit pas le courage de rejeter le Normand qui, par tant de cotes, lui ressemblait. Car elle ne s'illusionnait guere sur la valeur reelle du vernis aristocratique etendu sur elle par la volonte de son defunt mari, Garin de Brazey, et par l'amour exigeant de Philippe de Bourgogne. Gauthier etait plus proche d'elle, avec toute sa sauvagerie, avec ses instincts d'animal de la foret que les grands seigneurs qui avaient eleve jusqu'a eux la fille de Gaucher Legoix, l'orfevre du Pont-au-Change, la gamine qui courait jadis pieds nus sur les greves de la Seine. Elle accepta sa demi-defaite d'un soupir. — C'est bon, dit-elle. Il en sera comme tu voudras ! Pourtant, la premiere entrevue des deux hommes fut meilleure qu'elle ne l'avait craint. Arnaud considera pensivement le geant dresse au pied de son lit. Habitue aux statures vigoureuses des hommes d'armes, le capitaine des gardes du Roi avait cependant rarement vu pareil specimen humain et ne le cacha pas. — Tu es taille pour porter la broigne de fer et le casque a nasal, lui dit-il. Les hommes qui, jadis, s'en allerent delivrer le Saint-Sepulcre a la suite de Bohemond et de Tancrede, devaient te ressembler comme des freres. — Je suis normand ! riposta Gauthier non sans orgueil, comme si ce seul mot resumait tout. Mais la fierte de la reponse ne deplut pas a Montsalvy. Vaillant et orgueilleux, il aimait qu'un homme eut cette hauteur, meme ne d'humble condition. — Je sais ! dit-il simplement. Puis, pousse par une obscure impulsion qu'il eut ete bien incapable d'expliquer - peut-etre le desir inavoue de s'attacher cet homme exceptionnel - il ajouta : — Veux-tu me donner la main ? Catherine ouvrit de grands yeux. Qu'Arnaud, fier de sa race jusqu'a la hauteur, tendit la main a ce paysan comme a un egal, il y avait la de quoi trouver matiere a reflexion. Comment allait reagir le Normand ? Une profonde rougeur s'etendit sur le visage rude et, un court instant, il hesita devant cette main ouverte, si belle encore dans sa maigreur, qui se tendait vers lui. Il etait pris au piege entre son amour pour Catherine et l'attrait qu'exercait sur tout homme digne de ce nom le capitaine de Montsalvy. Les hommes d'Arnaud l'adoraient, bien qu'il fut brutal et souvent impitoyable, et ce charme, le Normand, malgre lui, le subissait. Il etendit finalement sa large main, toucha avec precaution celle d'Arnaud comme un objet fragile, mais les doigts nerveux se refermerent autour de sa lourde paume, l'obligeant a un contact serieux, viril. Vaincu, alors, Gauthier rendit la pression amicale, mais plia le genou, sans cependant courber la tete. — Merci, dit Arnaud simplement. Je sais tout ce que je te dois pour... ma femme et pour mon fils. Le regard gris et le regard noir se croiserent, calmement et sans l'eclat de colere que Catherine avait tant craint. Elle joignit instinctivement les mains en un geste de gratitude. Et puis, son ame chantait de joie. Sa femme !... Arnaud l'avait appelee sa femme ! Tout en etant certaine de son amour, elle n'avait encore, jamais ose s'attribuer ce titre. Peut-etre l'avait-il dit sans y penser ?... Mais cette mince inquietude fut de courte duree. A Jacques C?ur, qui entrait dans sa chambre, Arnaud lancait joyeusement : — Maitre C?ur, des qu'il me sera possible de tenir suffisamment sur mes jambes pour aller jusqu'a la maison de Dieu, il vous faudra nous trouver un pretre. Il est grand temps de nous marier et j'espere que vous nous ferez l'honneur d'etre notre temoin. Le maitre pelletier sourit, mais s'inclina sans repondre. Dans la nuit du 27 au 28 decembre 1431, une petite troupe quitta, bien apres le couvre-feu, la maison de la rue d'Auron pour gagner l'eglise proche de Saint- Pierre-le-Guillard. La nuit etait aussi noire que la neige etait blanche, mais le froid qui avait cruellement sevi depuis trois semaines, gelant les canaux de la ville et raidissant les branches depouillees des arbres, semblait avoir fait treve. Depuis la Noel, Bourges s'etait ouatee de blancheur, enveloppee de silence, comme si elle comptait les pulsations memes de son c?ur et retenait sa respiration. Le temps beni que ramene chaque annee la naissance de l'Enfant-Roi avait fait cesser les exactions de La Tremoille et les visites domiciliaires de ses gens d'armes. Mais tout cela avait mordu trop cruellement au ventre de la cite pour que, momentanement delivree de son angoisse, elle trouvat autre chose que le silence et la paix pour celebrer la plus belle des fetes. C'etait la premiere fois que Catherine franchissait le seuil de Jacques C?ur, depuis bientot deux mois qu'elle etait arrivee, et cela lui parut delicieux d'enfoncer ses pieds chausses de bottillons fourres dans l'epaisse couche blanche. Elle serra plus fort contre elle le bras d'Arnaud sur lequel elle s'appuyait. — C'est la ville qui a l'air d'une mariee et non moi, lui murmura-t-elle en souriant. En reponse, il enferma dans son poing ferme les doigts menus qui, pour etre plus prets a se donner, n'avaient point mis de gants. — Elle s'est paree pour nous, repondit-il tendrement, et jamais je ne l'ai vue si belle. Comme jamais je ne t'ai autant aimee, ma mie... Tous deux goutaient pleinement le bonheur d'etre ensemble, serres l'un contre l'autre dans une rue, comme n'importe quel couple amoureux, et, pour Arnaud, cette joie se doublait de celle d'avoir enfin recouvre la sante. Depuis le matin ou la fievre qui le devorait avait cede, la convalescence avait marche a pas de geant. La robuste constitution du jeune homme, qui, tant de fois deja, lui avait sauve la vie, avait accompli un nouveau miracle. Il etait encore maigre, mais du moins tenait ferme sur ses jambes et vivait normalement bien que le manque d'exercice et la vie renfermee fussent pour lui une epreuve. — Je ne suis vraiment pas fait pour vivre, entre quatre murs, disait-il a Catherine avec une grimace comique tout en arpentant sa chambre en long puis en large pour rehabituer ses muscles a fonctionner. — Bientot, tu retrouveras les grands chemins, tu le sais bien, repondit-elle avec une nuance de regret. Nous partirons des que maitre C?ur jugera que nous pouvons le faire sans risques. — Sans risques ! Voila une etrange formule pour un chef de guerre. Le risque, belle dame, a toujours fait partie de ma vie, et... — ... Et il te manque, je sais ! acheva Catherine avec rancune. Elle avait eu toutes les peines du monde, et Jacques C?ur avec elle, a empecher le bouillant garcon de se precipiter au palais royal, des que ses forces avaient commence a revenir. Il ne parlait que d'aller se jeter aux pieds du Roi pour se justifier, de lancer un defi a La Tremoille, d'aller le souffleter en plein Conseil royal, d'en appeler au jugement de Dieu et tous autres projets aussi insenses, mais que son sens de l'honneur exigeant lui soufflait, et qui faisaient passer Catherine par des transes inimaginables. Pour cette raison, elle avait assez peu insiste, en lui racontant son sejour force a Champtoce, sur les outrages subis aux mains de Gilles de Rais. D'abord, le serment qu'elle avait fait au vieux Jean de Craon de ne rien reveler a quiconque du secret degradant de Gilles l'obligeait a taire le principal et, de plus, dans leur situation presente, il etait inutile, voire dangereux, d'exciter la colere d'Arnaud. Deja, il avait jure d'aller demander raison au sire de Rais de son attitude envers Catherine, mais elle avait reussi a lui faire comprendre que l'affaire Gilles de Rais etait etroitement liee a l'affaire La Tremoille, que l'une dependait de l'autre et qu'il serait temps de se consacrer aux allies du gros chambellan une fois que celui-ci serait abattu. En ce qui le concernait, c'etait, une fois de plus, Xaintrailles qui avait ramene enfin son ami a la raison. — Ton honneur peut attendre, mon fils, et La Tremoille lui non plus ne perdra rien pour attendre. Quand donc comprendras-tu qu'on ne chasse pas le renard de la meme facon que le sanglier ou le loup ? Tu ignores ce qu'est le palais en ce moment. Tu n'atteindrais meme pas notre Grand Chambellan sans etre arrete, charge de chaines et envoye dans un lointain cul-de- basse-fosse. La Tremoille te connait depuis longtemps et sait que, libre, tu n'auras rien de plus presse que de lui sauter dessus. Sois assure qu'il a pris des precautions en consequence. Quant a voir le Roi, cela releve de l'alienation mentale. — Je suis un Montsalvy et mes titres de noblesse me donnent droit de parler au Roi quand je le desire sans demander audience. Cela aussi, ton ami La Tremoille le sait. Mais il est encore plus puissant que tu ne l'imagines : sais-tu qu'au mois d'aout il a tendu un piege au connetable de Richemont et fait arreter ses trois emissaires : Antoine de Vivonne, Andre de Beaumont et Louis d'Amboise ? Les deux premiers ont ete decapites et le troisieme mis a rancon. Je te rappelle que, si tu es un Montsalvy, Vivonne etait un Mortemart ; donc au moins aussi grand seigneur que toi. Et j'ajoute que Richemont lui-meme eut subi le meme sort si La Tremoille avait pu mettre la main dessus. Quand donc comprendras-tu que La Tremoille detient la totalite du pouvoir et qu'il n'a pas l'intention de le lacher de sitot ? Il y trouve fortune, jouissance d'orgueil et peut enfin assouvir son appetit de puissance. Que nous soyons anglais ou francais lui importe peu, pourvu qu'il regne ! Non, crois-moi, tiens-toi tranquille pour le moment. Retrouve tes forces, attends le retour de la reine Yolande... et laisse La Tremoille accumuler sottise sur sottise. Il te cherche et serait trop heureux de remettre la main sur toi. Arnaud en avait grince des dents. — Et Richemont s'est laisse faire ? Et le Roi ne dit rien ? — Le Roi est en tutelle et Richemont s'est retire pour attendre une bonne occasion d'abattre son ennemi. Fais comme lui... et commence par retrouver toutes tes forces. Catherine, soulagee, avait voue a Xaintrailles une profonde reconnaissance pour cette homelie. Sans lui, Dieu seul savait a quelle folie le sang ardent de Montsalvy l'eut pousse. Mais il avait enfin compris et n'avait plus parle de courir au palais... La silhouette massive de l'eglise qui se dressa devant elle interrompit le cours des pensees de Catherine. Le manteau de pierres grises de la vieille chapelle se doublait cette nuit d'une epaisse fourrure blanche qui mettait un bonnet leger a la tour carree coiffee d'ardoises. Les branches noires des arbres et la margelle verdie du vieux puits se tassaient a l'abri des vigoureux murs romans comme pour se rechauffer. Macee C?ur avait conte a Catherine la legende de cette eglise, vieille deja de deux cents ans : comment la mule du riche marchand juif Zacharie Guillard s'etait agenouillee, un jour d'hiver tout pareil a celui- la, devant le Saint-Sacrement que portait saint Antoine de Padoue. Et ni les coups ni la colere du vieux Juif n'avaient pu faire relever la mule tant que le saint moine n'eut pas passe son chemin. Sur le lieu du miracle, on avait edifie l'eglise avec l'or que Zacharie, repentant et converti, avait genereusement donne. De son enfance a l'ombre des tours de Notre-Dame, Catherine avait garde le gout des legendes et des histoires extraordinaires. Son pere, Gaucher Legoix, lui en contait si souvent tandis qu'il ciselait les belles couvertures d'or ou d'argent destinees aux evangeliaires, pour le seul plaisir de voir une lumiere doree s'allumer dans les yeux emerveilles de la petite. Ce soir, en franchissant le seuil humide de Saint- Pierre-le-Guillard, c'etait a son pere que Catherine pensait, avec une poignante melancolie. Le doux Gaucher a qui le sang faisait horreur etait mort pendu parce que Catherine avait cache dans la cave le frere aine de cet Arnaud qui, dans un instant, serait son epoux. Jamais l'orfevre du Pont-au-Change n'avait imagine pour sa petite fille le destin, brillant et tumultueux, qui etait le sien. Et Catherine pensait que, sans doute, les choses etaient bien ainsi, car elle n'etait pas tres sure que Gaucher Legoix s'en fut rejoui. L'eglise etait sombre, hormis une faible lumiere venue d'une chapelle absidiale. Jacques C?ur et Macee, qui avaient ouvert la marche, se dirigerent sans hesiter vers cette lueur. Catherine eut un frisson. Sous les voutes romanes, le froid tombait d'aplomb sur les epaules comme un drap mouille. Il lui rappela une autre chapelle, un autre jour d'hiver, neuf ans plus tot. Ce jour-la, elle portait des bijoux de reine, des atours fastueux, mais son c?ur etait glace de crainte et de desespoir. Ce jour-la aussi, il avait neige sur les molles ondulations de la plaine de Saone qui s'etendait a perte de vue. Ce jour-la, par ordre ducal, elle epousait, l'ame aux abois et l'esprit plein d'une autre image, Garin de Brazey, le Grand Argentier de Bourgogne. Combien aujourd'hui etait different !... Il n'y avait ni robe de fee, ni toilettes precieuses, ni noble assistance, ni chapelle illuminee. Elle portait une simple robe de laine verte lacee de velours noir ou sa taille epaissie se mouvait a l'aise, un ample manteau de drap noir a capuchon, double de menu vair, present de Macee pour ces noces de froidure. Mais, autour d'elle, il n'y avait que des c?urs amis et surtout, surtout, elle epousait l'homme qu'entre tous elle avait choisi, aime, adore contre vents et marees, attache a elle au prix d'efforts surhumains et d'un complet renoncement d'elle-meme. C'etait son bras qui la soutenait tandis que son pas hesitait sur les dalles inegales de l'eglise, c'etait son profil precis et fier qui se detachait de l'ombre d'un chaperon noir avec, ce soir, une profonde expression de gravite meditative, c'etait sa main qui, nouee a la sienne, allait la garder serree une vie entiere... C'etait son enfant, enfin, qui tressaillait en elle comme les premiers sursauts d'un avenir a son aurore. Dans la chapelle, un pretre en chasuble blanche priait, agenouille, sa tete tonsuree brillant faiblement dans la lumiere des deux cierges allumes de chaque cote de l'autel. Aupres de lui, un enfant de ch?ur se dandinait sur ses genoux, tripotant l'encensoir pose devant lui. L'emotion de Catherine s'accrut en reconnaissant le nez trop grand et le bon visage aux traits solides de frere Jean Pasquerel qui avait ete l'aumonier de Jehanne d'Arc et que sa fidelite au souvenir de celle qu'il avait connue mieux que personne contraignait a se cacher pour fuir la persecution de La Tremoille. La haine du gros chambellan contre la Pucelle etait telle que venerer sa memoire suffisait pour devenir la cible de ses coups. Entendant approcher, frere Jean se releva, sourit et tendit les deux mains au jeune couple. — Beni soit Dieu qui nous reunit ici, mes amis, et me permet d'etre l'instrument de Sa Volonte pour batir votre bonheur. Les temps difficiles ou nous vivons nous obligent a demeurer caches, mais je suis certain que cela ne durera pas et que le temps de la lumiere reviendra. — S'il depend de moi, fit Arnaud, il reviendra vite. Qu'un seul homme tienne ainsi en dependance un royaume ne se peut concevoir, et il suffit d'une epee... — Mon fils, coupa le moine, vous etes ici dans la maison du Seigneur qui reprouve la violence. Et puis, ajouta-t-il avec un sourire, je suppose que, cette nuit, vos pensees sont tournees vers tout autre chose que la mort d'un homme, si coupable soit-il ! Un pas rapide, ebranlant sans precautions les echos de l'eglise vide, l'interrompit. Dans la lueur incertaine des cierges parut Xaintrailles, rouge d'avoir couru. Sous le grand manteau de cheval qui l'enveloppait, une cuirasse, sur sa poitrine, jeta un eclair d'acier. Mais, l'ayant a peine effleuree d'un regard, frere Jean se tournait vers l'autel en disant : — Prions, mes freres... D'un meme mouvement, Catherine et Arnaud s'agenouillerent sur les marches. Jacques C?ur se placa derriere Catherine, Xaintrailles derriere Arnaud tandis que Macee, baissant son voile bleu, allait s'agenouiller un peu plus loin. L'enfant de ch?ur agita l'encensoir et l'on n'entendit plus que la voix chuchotant du pretre appelant sur le nouveau couple la benediction divine avant de proceder a la ceremonie du mariage. Elle fut rapide et toute simple. Sous la dictee de frere Jean, Arnaud repeta d'une voix ferme : « Moi, Arnaud, je te prends, toi, Catherine, pour mon epouse et ma compagne bien-aimee, pour t'aimer et te cherir dans la joie et la tristesse, dans la sante et la maladie, maintenant et a jamais, jusqu'a ce que la mort nous separe. » Puis ce fut le tour de la jeune femme : « Moi, Catherine... » Mais, sous la poussee de l'emotion, sa voix s'etrangla et ce fut dans un souffle qu'elle parvint au bout de la phrase sacramentelle. De grosses larmes roulaient sur ses joues, rancon de son c?ur debordant. Frere Jean prit la main droite de Catherine, la placa dans celle d'Arnaud, dont les longs doigts se nouerent fermement autour. Sa voix s'enfla, forte comme un defi a l'adversite : « _Ego conjungo vos in matrimonium, in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen. »_ Sur un plateau que lui tendait l'enfant de ch?ur, il prit un anneau d'or, le benit : « Benissez, Seigneur, cet anneau que nous benissons... » puis le tendit a Arnaud. Le jeune homme prit la bague, la glissa a l'annulaire de Catherine, puis, tendrement, y posa ses levres. Les yeux noyes de larmes de la jeune femme etincelaient comme des amethystes au soleil. Dans cette petite eglise obscure et froide, elle atteignait a l'instant supreme, au couronnement de toute une existence. La benediction tomba lentement sur les deux tetes rapprochees, puis frere Jean remonta vers l'autel pour celebrer la messe. Un bruyant reniflement, aussi incongru que possible, vint troubler la solennite du moment. C'etait Xaintrailles qui manifestait a sa maniere une emotion qu'il ne parvenait pas a controler. Arnaud et Catherine echangerent un sourire, puis, la main dans la main, suivirent pieusement le service divin. La messe terminee, maries et assistants suivirent le pretre dans une petite sacristie, qui sentait l'encens refroidi et la cire vierge, pour y signer le registre des mariages. Arnaud apposa son paraphe avec une energie qui fit grincer la plume d'oie, puis la tendit a Catherine avec, dans son sourire, un brin d'ironie. — A toi ! J'espere que tu sais comment tu t'appelles maintenant ? Lentement, avec une application de petite fille, un bout de langue rose pointant entre ses levres, elle signa « Catherine de Montsalvy » pour la premiere fois. Une bouffee d'orgueil lui monta au visage, empourprant ses joues. Ce vieux nom qu'on lui donnait, elle se jura de le porter fierement, sans defaillance, quel que fut le prix qu'il lui faudrait payer pour cela. Les temoins, Xaintrailles et Jacques C?ur, signerent ensuite, tandis que Macee embrassait Catherine chaleureusement. Puis ce fut le tour de Xaintrailles. Ceremonieusement, il courba sa haute taille devant la jeune femme en un salut profond. — Madame la comtesse de Montsalvy, je suis heureux d'avoir, si peu que ce soit, contribue a un bonheur que je souhaite aussi grand que votre beaute et... Mais, apparemment, le ceremonial depassait, ce soir, les sentiments intimes de Xaintrailles, car, interrompant en leur milieu sa belle phrase et son salut, il empoigna Catherine aux epaules et plaqua sur ses joues deux baisers retentissants. — Je vous souhaite tout le bonheur du monde, mon amie. Sans doute avez-vous encore des epreuves a subir, mais n'oubliez jamais que je suis votre fidele ami, a tous les deux ! La-dessus, il quitta Catherine pour tomber dans les bras d'Arnaud, qu'il embrassa fraternellement. — On se retrouvera bientot, dit-il ; pour le moment, je te dis adieu... — Adieu ? Tu pars ? Xaintrailles fit une affreuse grimace qui s'acheva en sourire narquois. — Oui. Ma sante l'exige. La Tremoille a du avoir des soupcons precis en ce qui concerne les avatars de son chateau et si je reste ici, je me retrouverai une belle nuit avec un couteau entre les deux epaules. Je prefere rejoindre mes hommes a Guise. La, personne ne pourra rien contre moi. — J'ai bien envie de te suivre. Il ferait beau voir qu'on m'empechat de reprendre ma place dans l'armee. Je ne sais aucun de mes anciens freres d'armes qui nous livrerait, moi ou ma femme. Le mot fit chaud au c?ur de Catherine qui, tendrement, glissa son bras sous celui de son epoux. Mais Xaintrailles hochait la tete, son regard s'etait assombri. — Non ! Tes freres d'armes n'ont pas change, mais l'or de La Tremoille est partout. Viens, une sacristie n'est pas un endroit convenable pour ce genre de confidences, et j'ai a te parler. Jacques C?ur, alors, intervint : — Nous avons prepare un petit souper, a la maison. Ne pouvez-vous, avant de partir, le partager ? Cela ne vous retarderait guere. Le capitaine n'eut qu'une breve hesitation avant d'accepter. Frere Jean, qui avait ote ses ornements sacerdotaux, etait revenu aupres des jeunes epoux et les felicitait a son tour, en y joignant ses adieux. Le moine aussi partait la nuit meme, profitant de cette treve de Noel pour quitter la ville ou le pere de Macee l'avait cache. Il allait rejoindre la grande abbaye de Cluny, la plus puissante de la chretiente, et y attendre que le mauvais genie eut desserre ses griffes. — Je prierai Dieu chaque jour pour votre bonheur, dit-il a Catherine avec une derniere benediction... et aussi celle que nous avons tous aimee car je ne doute pas qu'elle ait pris sa place au sejour des bienheureux. Son froc brun se fondit dans l'ombre et l'enfant de ch?ur fila sur ses talons en annoncant qu'il allait fermer l'eglise. Un instant plus tard, tout le monde avait regagne la rue enneigee. Le vent s'etait leve et chassait des toits d'epais paquets de neige. Le son lointain des violes et des luths vint avec lui par-dessus les maisons muettes. Xaintrailles haussa les epaules. — Il y a bal au palais !.... enfin, bal comme l'entend le Grand Chambellan, c'est-a-dire ce genre de fete aupres de laquelle une bacchanale est une distraction de couventine. A cette heure, tout le monde doit etre superbement ivre. Mais c'est quand il est ivre que La Tremoille est le moins dangereux. Une heure plus tard, Catherine etait assise sur une sorte de chaise curule dans le cabinet de Jacques C?ur aupres d'Arnaud installe a ses pieds sur un carreau de velours. Et tous deux ecoutaient Xaintrailles leur faire le point de la situation. Le souper de mariage avait ete vite expedie : d'abord parce que le capitaine voulait avoir quitte la ville avant le jour, ensuite parce que la rarefaction du ravitaillement ne permettait plus guere de festins somptueux. La famine qui sevissait dans les campagnes, nee des incessantes devastations de la guerre, atteignait meme les riches cites ou les reserves se tarissaient. Meme un homme aussi avise que Jacques C?ur se trouvait frappe par les restrictions obligatoires et le plus clair du repas de noces avait consiste en une enorme potee aux choux, eminemment nourrissante, mais fort peu raffinee. Catherine, en ce qui la concernait, n'en avait mange que moderement et s'etait rattrapee sur les raisins seches qui avaient forme le dessert. Maintenant, la derniere goutte de vin de Sancerre avalee, la derniere sante portee au bonheur des jeunes epoux, Xaintrailles tentait, une fois encore, de faire entendre a son ami ce qu'il estimait etre la voix de la raison. L'equipement guerrier du capitaine avait, en effet, reveille dangereusement l'instinct combatif d'Arnaud. — Le mieux, disait Xaintrailles, c'est que vous demeuriez caches ici, puisque maitre C?ur ne demande qu'a vous garder. La reine Yolande reviendra, et elle saura, elle, faire comprendre au roi Charles que La Tremoille le conduit a sa perte, elle saura te faire rendre justice et... Je t'arrete tout de suite, coupa Montsalvy. Il ne saurait etre question de demeurer ici. Ce n'est pas etre ingrat envers nos amis que leur avouer combien l'inaction me pese. J'etouffe... Tu me connais trop pour ne pas savoir que j'ai horreur de ce que l'on appelle la tranquillite. On m'a attaque, j'entends me defendre et me venger. — C'est ridicule. Je t'ai dit que tu ne pouvais rien faire. — Je peux, du moins, rentrer chez moi, dans mes monts d'Auvergne. J'ai des terres, des paysans, une forteresse puissante, j'ai mon pays qui m'attend. C'est la, et nulle part ailleurs, que doit naitre mon fils. — Tu es fou... Trainer une femme enceinte sur les grands chemins... Tout de suite, Catherine, sans lui laisser le temps de repondre, noua ses bras autour du cou d'Arnaud. — S'il part, je pars avec lui ! Il l'embrassa doucement, avec les precautions que l'on reserve a un objet fragile. — Ma douce, il a raison. Et moi, j'ai parle en egoiste. C'est l'hiver, les chemins sont rudes et notre enfant est a deux mois de voir le jour. Il vaut mieux, pour toi et pour lui, demeurer ici, a l'abri, tandis que j'irai... Un regret poignant percait sous la voix du jeune homme, mais, brusquement, Catherine s'ecarta de lui, laissant glisser ses bras. Un pli dur barra son front. — Voila donc ton amour ? A peine unis, tu parles deja de me quitter, de t'en aller loin de moi... Et pourtant, tu as dit tout a l'heure : « Jusqu'a ce que la mort nous separe... » — Mais l'enfant ? — L'enfant ? Il est ton fils ! Il sera un Montsalvy, un homme comme toi, un vrai ! Et moi qui suis deja sa mere, j'entends etre digne de vous deux. C'est toi qui avais raison, tout a l'heure ; mieux vaut pour lui naitre sur une balle de paille sur la terre de ses peres plutot que dans la douceur d'un lit etranger, loin de toi. Pars si tu veux, mais sache bien que, meme si tu me le defends, je te suivrai comme je t'ai suivi a Orleans, comme je t'ai suivi a Rouen, comme je t'ai suivi dans la Seine et comme je te suivrai au tombeau s'il le fallait. Elle s'arreta, rouge d'emotion, un peu haletante. Sa poitrine soulevait spasmodiquement le drap vert de sa robe et ses grands yeux brulaient d'indignation. Arnaud, brusquement, se mit a rire, se releva sur un genou, l'attrapa aux epaules et la serra contre lui. — Morbleu ! Madame de Montsalvy, vous avez parle comme l'aurait fait ma mere ! (Puis, plus doucement :) Tu as gagne, mon amour ! Va pour l'aventure, le froid, la nuit, la guerre s'il le faut, et que Dieu pardonne si je fais une sottise. Les yeux de Xaintrailles allaient du visage d'Arnaud a celui de Catherine. — Ainsi, tu as pris ta decision ? Arnaud se retourna vers lui. L'orgueil flambait sur son visage. — Elle est prise. Nous partirons. — C'est bien. Dans ce cas, autant tout te dire. Les nouvelles sont mauvaises et aussi bien tu les aurais apprises avant peu. Il se prepare, en Auvergne, d'etranges choses. La Tremoille reclame le comte comme son fief-Arnaud sursauta. Une lente rougeur s'etendit sur son front. Ses yeux noirs etincelerent de colere. — L'Auvergne ? De quel droit ? — De celui qu'il s'arroge. Tu te souviens qu'en premieres noces, il avait epouse la veuve du duc de Berry, Jeanne de Boulogne, heritiere d'Auvergne. Celle-ci, en mourant, a legue son fief a son neveu, Bertrand de Latour. — Tu me la bailles belle, grogna Montsalvy en haussant les epaules, Latour est de ma famille. Sa femme, Anne de Ventadour, est la niece de ma mere. Nous sommes cousins et du plus proche lignage. — Parfait ! Mais La Tremoille n'en reclame pas moins le pays en tant qu'heritier de sa premiere femme. C'est parfaitement illegal, bien sur, mais depuis quand se soucie-t-il de legalite ? suivi dans la Seine et comme je te suivrai au tombeau s'il le fallait. Elle s'arreta, rouge d'emotion, un peu haletante. Sa poitrine soulevait spasmodiquement le drap vert de sa robe et ses grands yeux brulaient d'indignation. Arnaud, brusquement, se mit a rire, se releva sur un genou, l'attrapa aux epaules et la serra contre lui. — Morbleu ! Madame de Montsalvy, vous avez parle comme l'aurait fait ma mere ! (Puis, plus doucement ) Tu as gagne, mon amour ! Va pour l'aventure, le froid, la nuit, la guerre s'il le faut, et que Dieu pardonne si je fais une sottise. Les yeux de Xaintrailles allaient du visage d'Arnaud a celui de Catherine. — Ainsi, tu as pris ta decision ? Arnaud se retourna vers lui. L'orgueil flambait sur son visage. — Elle est prise. Nous partirons. — C'est bien. Dans ce cas, autant tout te dire. Les nouvelles sont mauvaises et aussi bien tu les aurais apprises avant peu. Il se prepare, en Auvergne, d'etranges choses. La Tremoille reclame le comte comme son fief-Arnaud sursauta. Une lente rougeur s'etendit sur son front. Ses yeux noirs etincelerent de colere. — L'Auvergne ? De quel droit ? — De celui qu'il s'arroge. Tu te souviens qu'en premieres noces, il avait epouse la veuve du duc de Berry, Jeanne de Boulogne, heritiere d'Auvergne. Celle-ci, en mourant, a legue son fief a son neveu, Bertrand de Latour. — Tu me la bailles belle, grogna Montsalvy en haussant les epaules, Latour est de ma famille. Sa femme, Anne de Ventadour, est la niece de ma mere. Nous sommes cousins et du plus proche lignage. Parfait ! Mais La Tremoille n'en reclame pas moins le pays en tant qu'heritier de sa premiere femme. C'est parfaitement illegal, bien sur, mais depuis quand se soucie-t-il de legalite ? le dire. Depuis combien de temps es-tu assez fort pour seulement monter a cheval ? Arnaud recula, baissa la tete, mais son visage demeura contracte. Catherine eut l'impression bizarre qu'une force inconnue et menacante venait de s'introduire dans la petite piece paisible. Silhouette noire, aigue, dont l'ombre, tout a coup, touchait chaque chose, s'etirait vers les angles obscurs, rejoignant les poutres peintes du plafond. C'etait comme si, soudain, le routier espagnol etait entre tout arme dans la maison, trainant apres lui une lueur d'incendie. Elle sentit une main de glace etreindre son c?ur quand Arnaud se tourna d'une piece vers Jacques C?ur. — Maitre Jacques, pouvez-vous me donner le moyen de quitter cette ville des demain ? Je ne puis plus demeurer. — Si tu le desires, je peux te donner dix hommes d'armes qui te rejoindront hors de la ville, la ou tu me l'indiqueras, coupa Xaintrailles. Il bouclait de nouveau, sur le buffle de son pourpoint, la cuirasse qu'il avait otee un moment pour souper, enfoncait son chaperon sur sa tete, s'enroulait dans son manteau. L'heure de se separer etait venue. Catherine eprouvait de la peine a quitter ce bon compagnon, toujours si rudement fraternel. Elle le lui dit tout simplement, avec cette spontaneite qu'elle avait gardee de son enfance. — Je vous aime bien, Jean. Revenez-nous vite ! Le rude visage tavele de taches de rousseur grimaca ' un sourire qui cachait peut-etre une larme et grommela : — On se reverra a Montsalvy ! J'irai vous demander a souper, un soir, quand vous ne m'attendrez pas. Et je m'installerai chez vous assez de temps pour tuer quelques-uns de ces gros solitaires de la Chataigneraie. Adieu, mes amis. Un baiser a Catherine, une accolade a Arnaud, une reverence a Macee qui lui offrait la coupe de vin epice de l'adieu et Xaintrailles se tournait vers Jacques C?ur qui avait saisi un flambeau pour eclairer son hote dans l'escalier. — Je vous suis, maitre C?ur ! Encore merci de votre aide ! — Passez, Messire. Je vais vous dire ou vous pourrez envoyer, des demain, les dix hommes d'armes que vous avez promis. Car je savais, avant vous, les nouvelles de ce soir et j'ai tout prepare pour faire quitter la ville a nos amis. J'avais devine que messire de Montsalvy voudrait partir sur l'heure, et que dame Catherine refuserait de le quitter. Aucun muscle n'avait bouge dans la figure calme du pelletier. Pourtant, Catherine eut la sensation d'un effort sur lui-meme. Il y avait, derriere l'impassibilite de Jacques C?ur, une sorte de desespoir dont peut-etre lui-meme n'avait pas la conscience tres nette, mais qu'il refoulait, d'instinct. L'horloge du couvent des Jacobins sonna trois coups, puis il y eut le bruit sourd de la porte qui se refermait sur Xaintrailles. Enfin, le claquement d'un pas rapide qui s'eloignait sur les paves de la rue. Catherine et Arnaud, face a face, n'avaient pas bouge. Tous deux ecoutaient partir leur ami comme si le bruit de ses pas resonnait dans leur propre c?ur. Macee, alors, mit dans la main de Catherine un bougeoir dont elle venait d'allumer la chandelle. — Venez, dit-elle, il est temps d'aller dormir. Demain, la journee sera rude ! Dormir ? Catherine, ni Arnaud n'y songeaient guere. Dans la grande chambre de Jacques et de Macee ; qui, pour cette nuit nuptiale, leur avait ete cedee, ils se retrouverent l'un pres de l'autre, la main dans la main, comme deux enfants au seuil d'une aventure. La piece, intime avec les toiles brodees de rouge et J de bleu qui couvraient les murs, avec aussi son beau feu ronflant dans la cheminee conique et le lit aux draps bien blancs sous ses courtines de drap rouge vif, s'offrait a eux comme un univers clos et douillet au seuil duquel expirait le monde. Tout autour, c'etait le silence attentif de la nuit referme sur la maison comme sur une coquille. Le danger, pour le moment, faisait treve et ces premieres heures de vie a deux n'appartenaient bien qu'a eux seuls. Demain, tout recommencerait, mais, pour l'instant, le mal ni la haine ne pouvaient les atteindre. Sans quitter la main de Catherine, Arnaud referma soigneusement la porte puis entraina la jeune femme jusqu'au lit sur le bord duquel il la fit asseoir avant de la prendre dans ses bras. Sans qu'ils eussent seulement echange un mot, il se mit a l'embrasser avidement. Bien qu'ils habitassent la meme demeure depuis que Xaintrailles l'avait ramene mourant, c'etait la premiere fois qu'Arnaud echangeait des caresses avec Catherine. Tous deux avaient mis un point d'honneur a respecter la maison des C?ur et a attendre d'etre regulierement unis. Mais, maintenant, Arnaud semblait decide a rattraper le temps perdu. Sa bouche courait des tempes de Catherine a ses yeux, a ses levres, a son cou. Il l'etreignait avec une passion qui la meurtrissait, mais qu'elle subissait avec une joie sauvage. De temps en temps contre son oreille, il murmurait son bonheur. — Ma femme... Ma Catherine a moi... Ma femme pour toujours ! Elle s'abandonnait a ses mains fievreuses qui, deja, denouaient les minces liens de la gorgerette blanche, delacaient le corselet de la robe. D'un geste vif, il avait enleve la coiffe de mousseline empesee et l'avait envoyee promener a l'autre bout du lit. Soudain, Catherine se raidit sous ses caresses. Au fond d'elle-meme, l'enfant s'agitait avec une violence nouvelle. Arnaud percut son recul, la regarda. — Qu'as-tu ? L'enfant... Il bouge beaucoup ! Peut-etre ne devrions-nous pas... Il se mit a rire et Catherine songea qu'il riait comme personne avec une force et une gaiete venues de son indomptable vitalite. L'eclair de ses dents blanches etincela dans l'ombre rouge des rideaux. — Si ce petit bougre se mele de m'empecher de t'aimer, il aura affaire a moi. Les enfants n'ont jamais fait la loi chez nous. Et je te veux ! J'ai trop faim de toi... Il y a trop longtemps ! Tant pis pour lui ! Exigeant et tendre, il la ramenait contre lui, la renversait sur la courtepointe de velours, reprenait sa bouche tout en continuant de denuder son buste et ses epaules. Sous les levres chaudes et dures qui la caressaient, Catherine sentit son sang prendre feu. La folie d'amour s'alluma en elle avec la violence de l'ouragan. Elle lui rendit baiser pour baiser, caresse pour caresse et, loin maintenant de le repousser, s'offrit au contraire avec une ardeur nouvelle. C'etait la premiere fois qu'il l'aimait ainsi, avec cette violence contenue, cette science qu'elle ne lui avait jamais connue. Un instant, la pensee la traversa qu'il y avait en lui quelque chose de change, car, jusque-la, leurs etreintes avaient ete brutales, d'une ardeur presque sauvage. C'etait un combat passionne, sans vainqueur ni vaincu, dont tous deux sortaient epuises. Il y avait alors, dans la passion d'Arnaud, quelque chose d'implacable et d'un peu hatif. Il la soumettait a sa loi. Tandis que, ce soir, elle le sentait attentif a eveiller en elle un plaisir aigu. Et, dans ces caresses lentes, subtiles, sous lesquelles elle gemissait, emportee par le desir, elle retrouvait avec etonnement ces sensations intenses que Philippe de Bourgogne, ce maitre d'amour, savait lui dispenser. Impatiente, elle se plaignit quand il la quitta pour se devetir, mais ronronna bientot de plaisir contre une poitrine dure ou le c?ur cognait a grands coups. Les flammes de la cheminee, refletees par les rideaux rouges du lit, habillaient de reflets fauves les epaules brunes d'Arnaud, jouaient dans les boucles noires et drues de ses cheveux en desordre. Elle put encore songer qu'il en serait desormais ainsi chaque nuit que Dieu leur donnerait... et puis elle oublia tout pour se laisser rouler par la vague brulante qui deferlait sur elle. Le feu etait presque eteint et la chambre chaude baignait dans une obscurite rougeatre ou se melaient les senteurs du pin brule et celles, plus apres, de l'amour et des corps en sueur. La tete au creux de l'epaule d'Arnaud endormi, Catherine sommeillait vaguement. Elle flottait delicieusement dans le vague, ayant laisse au lit bouleverse son corps aneanti. Elle avait chaud, elle etait bien et elle ne savait plus ou finissait la realite, ou commencait le reve. Dans l'atre, les braises crepitaient encore de temps en temps, jetant une breve etincelle, mais tout autour un enorme silence enveloppait le lit comme un cocon protecteur. Il n'y avait plus, au monde, que la respiration calme de l'homme endormi et les paupieres battantes de la femme comblee. Avec un profond soupir, Catherine se lova plus etroitement contre Arnaud qui marmotta quelque chose dans son sommeil. Elle ferma les yeux... et les rouvrit presque aussitot. Au-dehors, un bruit bizarre avait fait eclater le silence, menacant et lugubre comme le frottement des ecailles d'un serpent : celui, caracteristique, du fer claquant contre la pierre. Ecartant le bras d'Arnaud qui tentait, instinctivement, de la retenir, Catherine se coula hors du lit. La temperature de la chambre, plus fraiche que celle qui regnait sous les courtines du lit, la fit frissonner, mais elle courut sur ses pieds nus jusqu'a l'etroite fenetre a meneaux. Celle-ci donnait sur la rue des Armuriers. Catherine entrouvrit le volet de bois plein, jeta un coup d'?il. Avec une exclamation etouffee, elle se rejeta en arriere : des soldats en armes, portant arcs et guisarmes, le chapeau de fer enfonce sur le camail d'acier, prenaient position autour de la maison de Jacques C?ur, barrant la rue des Armuriers et, sans doute, la rue d'Auron sur toute leur largeur. Le silence avec lequel la man?uvre s'effectuait demontrait clairement que les hommes d'armes et l'officier qui les commandait comptaient bien sur l'effet de surprise. La peur galvanisa Catherine. Elle courut au lit, secoua Arnaud. — Vite ! Leve-toi ! Nous sommes cernes ! Il bondit avec cette rapidite d'eveil de l'homme habitue a vivre dangereusement, courut a la fenetre. Un instant, sa haute silhouette brilla contre le fond sombre des boiseries, puis il enfila ses chausses, ses souliers et, sans meme prendre la peine de passer une chemise, se rua dans l'escalier, jetant a Catherine qui, maintenant, claquait des dents : — Habille-toi ! Je vais prevenir Jacques C?ur. Rendue maladroite par la peur, Catherine tatonna a la recherche de ses vetements, enfila sa chemise. Elle finissait de passer sa robe quand Arnaud revint avec le pelletier qui nouait la cordeliere d'une robe d'interieur. Deja, le poing ferre de l'officier faisait resonner la porte d'entree. On entendit sa voix au-dehors. — Ouvrez ! De par le Roi ! — Messire de Xaintrailles a du etre suivi, ou reconnu, quand il nous a quittes, chuchota Jacques. Il n'y a pas une minute a perdre. Venez ! Il les entraina hors de la chambre tandis que Macee, frissonnante dans une longue chemise, une chandelle a la main, y entrait et se coulait dans le lit defait. Elle avait, au passage, echange avec Catherine un regard charge d'angoisse. Les coups au-dehors se faisaient plus violents. La voix autoritaire leur parvint, menacante. — Enfoncez la porte si ces manants tardent trop a ouvrir ! — Eh ! marmonna C?ur entre ses dents, qu'ils l'enfoncent ! Cela nous donnera du temps. Ils parvinrent dans la cuisine comme la vieille Mahaut, flanquee de Sara et de Gauthier, y penetrait. Le visage de Jacques C?ur s'eclaira. — Conduis-les tous a la reserve secrete, dit-il a la vieille servante. Moi, je vais parlementer. Grace au ciel, tout le monde est la... et le feu est eteint. Cette derniere phrase, incomprehensible tout d'abord, le devint pour Catherine quand elle vit son hote s'engager dans la cheminee. La plaque de bronze, frappee de fleurs de lys, du fond tourna comme par magie, decouvrant un trou noir. Deja, Mahaut avait allume une chandelle et s'engageait dans le trou. Arnaud saisit Catherine par un bras et l'entraina. — Viens ! N'aie pas peur ! Mais elle claquait des dents, autant de froid que de peur. Arrachee brutalement a sa douce quietude de tout a l'heure, il lui semblait vivre un mauvais reve. Rapidement, Arnaud ota son pourpoint, le posa, chaud encore de sa propre chaleur, sur les epaules de sa femme. — Faites vite ! s'impatienta Jacques. Vous trouverez de quoi vous couvrir en bas. Cette fois, c'est serieux ! En effet, on entendait le fracas de la porte qui craquait sous les coups des soldats. Elle allait s'effondrer. Sara et Gauthier s'engagerent a leur tour. La plaque se referma et Catherine, agrippee au bras d'Arnaud, se retrouva dans une obscurite que la chandelle de la vieille Mahaut percait a peine. Les marches taillees dans la pierre etaient hautes et glissantes ; une forte odeur de fumee froide prenait a la gorge, mais, curieusement, le vacarme de la maison ne s'entendait presque plus. — Ou allons-nous ? chuchota Arnaud. — Le maitre l'a dit. Dans la resserre secrete. C'est la qu'il cache les marchandises precieuses qu'il veut dissimuler a la rapacite des hommes du Grand Chambellan... celles aussi qu'il veut emporter dans son prochain voyage en Orient. Mais, murmura Catherine, la cachette du toit ? En effet, la maison des C?ur, comme toutes les maisons de Bourges, avait recu plusieurs visites domiciliaires, mais des cachettes menagees entre les solives du haut toit pointu avaient permis de dissimuler les hotes suspects de la maison. La vieille Mahaut ne repondit pas tout de suite. On arrivait au bas de l'escalier et la chandelle vacillait dans l'air epaissi. Mahaut s'occupa d'allumer un chandelier pose a meme le sol contre un pilier de pierre, rond et massif, dont un simple bourrelet formait le chapiteau. Quand elle repondit, ce fut sans regarder Catherine. — Si les soupcons qui portent sur nous sont graves et le maitre pense qu'ils le sont les soldats peuvent incendier la maison. Ils l'ont fait, il n'y a pas longtemps, chez l'apothicaire Noblet. Ici, on ne risque rien, meme si la maison flambe. Catherine se souvenait, en effet, du criminel incendie allume chez l'apothicaire, suspecte de cacher des epices rares. Toute la ville avait ete en emoi la nuit entiere et l'on avait eu bien du mal a sauver les maisons voisines. Presque tout le quartier de Notre-Dame du-Fourchaud avait failli flamber... La jeune femme eprouva un malaise. Quels dangers n'allaient pas courir, a cause d'elle, les braves gens qui lui avaient donne une si genereuse hospitalite ! Mais elle oublia un instant ses craintes en contemplant l'etrange decor qui l'entourait. Gauthier avait saisi le chandelier et l'elevait, avancant au milieu d'une salle longue et etroite, voutee bas en petites briques d'un rose passe. Les murs etaient perces, a intervalles reguliers, de niches oblongues dont certaines etaient vides et d'autres scellees de pierres portant des inscriptions et des dessins bizarres. Celui qui revenait le plus souvent affectait la forme stylisee d'un poisson. Une porte basse, etroite, s'ouvrait au fond. La voix rauque du Normand resonna profondement sous la voute. — Quel etrange endroit ! Ces niches ont l'air faites pour y mettre des corps humains... — C'est bien ca, fit Mahaut en se signant precipitamment. Le maitre dit que c'est une espece de cimetiere. Oh ! ca remonte a loin... au temps ou le pays etait encore tout sauvage. — En Italie, jadis, j'ai vu des necropoles romaines, dit Sara... C'etait comme ca. — Ouais ! coupa Mahaut qui visiblement n'aimait guere cet endroit. Allons plus loin. Fait froid ici. Il ne faisait pas plus chaud au-dela de la porte, mais les deux salles qui se suivaient en enfilade etaient beaucoup plus larges et voutees d'ogives. Elles etaient aussi meublees d'une assez belle quantite de sacs gonfles et de rouleaux emballes de toile rude. Ces marchandises entassees leur otaient beaucoup de leur aspect mysterieux, vaguement inquietant. Une odeur bizarre, faite des senteurs melangees de la toile neuve, des epices et de l'encens, les emplissait, acre et entetante. Mais, malgre le pourpoint d'Arnaud, Catherine claquait des dents. Gauthier, alors, avisa des pelleteries entassees dans un coin. Il fourragea dedans, tira une sorte de houppelande de drap entierement doublee de renard roux et la tendit a la jeune femme. — Ceci sera plus chaud et messire Arnaud, lui aussi, risque de prendre mal. Dans la houppelande, Catherine disparut completement. Elle etait beaucoup trop longue et large pour elle, mais elle s'y sentait au chaud et un peu reconfortee ; elle alla s'asseoir sur un sac au pied d'un pilier. — Elle n'avait pas vu le regard, soudain assombri, avec lequel Arnaud avait regarde le Normand envelopper sa femme du vetement fourre. Le jeune homme avait repris son pourpoint et l'avait remis, mais il avait refuse, d'un geste sec, d'y ajouter une pelleterie prise aussi dans le tas. Agenouille devant Catherine, Gauthier etait occupe a envelopper dans les pans de la houppelande les pieds de la jeune femme. La, fit-il avec satisfaction en se relevant, ainsi vous serez mieux ! — Quelle etonnante chambriere tu fais ! fit Arnaud sarcastique. Est-ce une habitude prise durant votre voyage jusqu'ici ? A quoi donc servait Sara ? Celle-ci s'etait installee aupres de Catherine, repliee sur elle-meme pour avoir plus chaud. Elle leva sur Arnaud un regard mecontent. — Quand je n'etais pas en prison et menacee d'etre brulee vive, repliqua-t-elle, j'essayais seulement d'empecher que le desespoir la rendit folle. Catherine avait suivi avec etonnement la breve escarmouche. Elle ne comprenait pas la soudaine mauvaise humeur d'Arnaud. Pour elle, les soins du geant etaient tout naturels, mais elle voulut attenuer l'impression penible. Si les deux hommes commencaient a se disputer, l'avenir risquait de se montrer ; assez noir. Elle tendit le bras, saisit la main d'Arnaud et l'amena pres d'elle. Viens pres de moi... J'aurai toujours froid sans toi. Il se calma aussitot, vint s'accroupir a ses pieds. — Pardonne-moi... mais j'enrage deja d'etre enferme ici, comme un rat dans une cage tandis que la-haut, peut-etre... La phrase demeura inachevee. Tous les refugies de la cave l'avaient deja completee. Que se passait-il au- dessus de leur tete ? La, dans ce caveau aussi sourd qu'une tombe, ils etaient totalement retranches du monde. Qui pouvait dire si la maison ne flambait pas et si, quand on ferait jouer la plaque de la cheminee, elle ne demeurerait pas coincee par d'enormes decombres ? Sauves de la fureur de La Tremoille, etaient-ils sur le point de finir, miserablement, emmures vivants dans cette cave si bien cachee ? L'idee terrifiante traversa en eclair l'imagination de Catherine et elle sentit le sang refluer vers son c?ur. Deja, sous ces voutes basses, elle se sentait etouffer... Comme pour lui donner raison, un bruit d'ecroulement leur parvint, loin tain, assourdi mais net. La vieille Mahaut se signa precipitamment. — Doux Jesus ! Si c'etait... Une meme crainte s'empara des cinq compagnons d'infortune. Assis en cercle, autour du flambeau pose a terre, leurs yeux, ou luisait la flamme jaune, refletaient aussi l'apprehension informulee. Ils osaient a peine se regarder comme si chacun d'eux avait honte de sa peur. Le silence devint etouffant et Arnaud ne put le supporter. Serrant les poings, il se releva et se mit a marcher nerveusement comme un fauve en cage et Catherine n'eut pas le courage de l'en empecher. Mieux valait encore le bruit cadence, enervant cependant, de ses pas, plutot que l'affolant silence. C'etait encore de la vie, comme appartenait aussi au monde des vivants le regard instable, clignotant, de la vieille Mahaut qui sautillait d'un visage a l'autre comme pour y chercher un reconfort. Elle avait tire de son tablier un chapelet de buis et en egrenait les boules lissees par des milliers de prieres, entre ses doigts crevasses. Les minutes succedaient aux minutes, lourdes, intolerables a mesure qu'elles s'accumulaient. Catherine luttait de toutes ses forces pour ne pas se mettre a hurler. Et puis, aussi soudainement qu'elle etait venue, l'angoisse quitta les cinq emmures. Dans le cercle de lumiere jaune, sans que personne l'eut entendu approcher, Jacques C?ur apparut. Il souriait, mais il fallut qu'il parlat pour que Catherine admit qu'il etait un etre de chair et non pas un fantome. — C'est fini ! dit-il calmement. Vous pouvez remonter. — Mais, fit Arnaud, ce bruit que nous avons entendu ? Nous avons cru que la maison s'ecroulait. Non, seulement une credence pleine de plats d'etain que le sergent a fait tomber parce qu'il etait persuade qu'elle dissimulait un passage secret. J'admets que le bruit a du etre entendu jusqu'au palais royal ! Venez maintenant, le jour n'est pas loin, et le danger est momentanement eloigne. Mais nous avons bien des choses a preparer. — Vous aviez ete denonce, n'est-ce pas ? Jacques C?ur hocha la tete. — Oui. La tendre amie de messire de Xaintrailles est sensible a l'or a ce qu'il parait et il a eu tort de lui rendre une derniere visite avant de venir a l'eglise. On l'a suivi. J'ai reussi a persuader le chef des archers de ma bonne foi, mais sait-on jamais pour combien de temps. Au surplus, c'est sans importance, tout est pret pour votre depart. — Quand partons-nous ? demanda Catherine. — Tout a l'heure. — En plein jour ? Le pelletier se mit a rire. — Le jour ni la nuit ne feront rien a l'affaire. Cette cave ou vous etes a plus de prolongements que vous ne supposez. Ces deux salles communiquent avec l'ancienne chapelle des Chevaliers du Temple qui se trouve au-dela de la porte Ornoise, mais elles ne sont qu'une infime partie, reconstruite et consolidee par les Templiers pour les besoins de leur ordre, d'un important reseau souterrain jadis construit par les Romains et que j'ai pu retrouver. Certains couloirs, reliant d'anciennes carrieres ou des chambres sepulcrales comme celle que vous avez vue, sont a moitie eboules et dangereux, mais il en existe encore de praticables. L'un notamment qui prend sous les anciennes arenes et suit l'antique canalisation d'eau reliee a l'un des quatre aqueducs. C'est par la que vous allez partir car le souterrain passe sous la rue d'Auron et sous ma maison. Il vous menera hors de la ville, assez loin, a la tour des Bruyeres, une vieille ruine sur le chemin de Dun-le-Roi. C'est la que vous trouverez aussi les j hommes de messire de Xaintrailles. Il tendit la main, courtoisement, pour aider Catherine a se relever, mais la jeune femme, pas plus que les autres, ne bougeait. — Une ville batie sur des souterrains... On croit rever ! Jacques C?ur eut un mince sourire. — La ou sont passes les Romains, les traces qu'ils ont laissees font, en effet, rever. On ne conquiert pas un monde sans genie ! Mais un genie qui peut se reveler fort utile a un modeste marchand comme moi. En regardant Arnaud sauter en selle, a l'aube du lendemain, sous les murs vetustes de la tour des Bruyeres, Catherine eprouva une bizarre impression : celle qu'il venait, une fois encore, de lui echapper. D'un seul coup, par le simple fait de serrer de nouveau les flancs d'un cheval entre ses genoux, Arnaud depouillait l'homme parvenu aux extremes limites de ses ressources qu'il avait ete dans la maison de Jacques C?ur. Vetu de daim noir sous une legere armure d'acier bleu que lui avait trouvee le maitre pelletier, il portait, sur le tout, un ample manteau de cheval, egalement noir, dont le capuchon, rejete en arriere, decouvrait sa tete brune aux cheveux coupes court en une ronde calotte retrouvant ainsi la taille obligee par le port du heaume. Droit sur ses etriers, la tete fierement redressee, il n'avait plus rien du prisonnier miserable du chateau de Sully, rien du proscrit, de la bete de chasse pour limiers d'un quelconque lieutenant criminel. Il etait redevenu semblable a l'image hautaine que Catherine avait toujours gardee de lui. Il etait de nouveau le seigneur de Montsalvy, et la jeune femme, le c?ur un peu serre, se demandait si elle devait vrai ment s'en rejouir. Jamais il ne lui avait ete si proche que dans ces jours de faiblesse physique et d'incertitude morale. Les dix hommes d'armes envoyes par Xaintrailles, qui les avaient rejoints a la nuit tombante, ne s'etaient pas trompes, eux non plus, sur la qualite profonde de cet homme. Ils avaient instantanement reconnu en lui le guerrier et le chef et, d'un accord tacite, s'etaient plies aussitot a ses ordres. Pourtant, a voir leur mine arrogante et les nombreuses cicatrices qui decoraient leur figure tannee, on ne pouvait douter qu'ils n'appartinssent a l'elite militaire de l'epoque, ou a la pire espece de soudards, ce qui revenait a peu pres au meme. Et elle n'avait pas beaucoup aime les regards, assez equivoques il est vrai dont elle avait ete l'objet. C'etaient tous des Gascons et tous, a la seule exception de leur chef, le gigantesque sergent Escorneb?uf, de petits hommes noirauds, nerveux, avec des moustaches aigues et des yeux de charbon. Mais c'etaient de terribles soldats, le contact perpetuel avec les terres anglaises de Guyenne ayant fait de la lutte contre l'envahisseur leur occupation quotidienne depuis qu'ils etaient capables de soulever une arme. En arrivant a la tour des Bruyeres avec les chevaux destines aux quatre fugitifs, le sergent Escorneb?uf avait remis a Arnaud un pli scelle. Avec une stupeur amusee, celui-ci avait vu qu'il s'agissait d'un laissez-passer en bonne et due forme, signe et scelle par le Grand Chancelier de France, et enjoignant a tout un chacun de faciliter le voyage du baron de Ladinhac, se rendant avec sa femme, ses serviteurs et une troupe de dix hommes d'armes a Lectoure pour y joindre son souverain naturel le comte Jean V d'Armagnac. Apparemment, Xaintrailles avait fait de la bonne besogne et n'avait rien laisse au hasard. Le Grand Sceau de France pendu a ce faux caracteristique faisait grand honneur a la fois a son sens de l'amitie, a ses relations et a son astuce. Mentalement, Catherine avait adresse un remerciement emu a ce grand garcon roux et moqueur dont la brutalite joyeuse n'avait d'egal que le devouement. Un regret aussi ! Dieu seul savait quand les Montsalvy reverraient leur ami ! Maintenant, la petite troupe chevauchait paisiblement sur l'antique voie romaine, encore distincte, qui, de l'ancienne Avaricum1, piquait droit vers les monts d'Auvergne a travers le Berry et le Limousin. Arnaud marchait en tete. Il montait un grand destrier noir et luttait contre l'ardent desir de lancer sa monture au galop. Il y avait si longtemps qu'il n'avait galope ainsi dans le vent avec, derriere lui, le claquement joyeux des plis de son manteau. Mais l'etat de Catherine exigeait une allure plus moderee et il lui fallait bien freiner son impetuosite naturelle. Derriere lui, Catherine venait, encadree de Sara et de Gauthier. Elle avait retrouve Morgane avec joie. Une joie que la petite jument semblait partager entierement. Les oreilles bien droites, elle trottait allegrement, faisant danser sa queue dont le panache blanc luttait d'eclat avec la neige. Sara, elle, avait reconquis son Rustaud avec une entiere satisfaction. Le poids, deja considerable de la bohemienne, s'accommodait parfaitement des habitudes paisibles de l'animal et, pour le moment, indifferente au froid, elle sommeillait. Mais Gauthier, lui, ne dormait pas. De temps en temps, il jetait un regard en arriere vers l'enorme Escorneb?uf qui fermait la marche avec ses Gascons. Entre les deux hommes, qui devaient etre de force sensiblement egale, l'antipathie avait ete immediate. Il avait suffi pour cela d'un coup d'?il echange, un coup d'?il que Catherine avait surpris et dont elle avait saisi le sens. Habitues a dominer les autres par le seul prestige de leur force, le Normand et le Gascon brulaient d'envie de se mesurer l'un contre l'autre. Elle avait fait part de ses craintes a son epoux. 1 Bourges. — Tot ou tard ils se battront, avait-elle chuchote en regardant Escorneb?uf qui s'essuyait le nez sur sa manche en contemplant d'un air reveur Gauthier en train de seller Morgane. — Si c'est une lutte courtoise, ce sera amusant de voir s'empoigner ces deux geants. Mais si c'est une vraie bagarre, je saurai bien les separer. C'est au fouet que l'on dresse les fauves et j'en ai depuis longtemps l'habitude. Cette reponse, bien dans la maniere d'Arnaud, n'avait fait qu'augmenter les craintes de Catherine. Elle se promit de veiller au grain, mais elle ne put s'empecher de penser que la vie serait infiniment plus simple si l'on pouvait debarrasser les hommes de ce gout immodere qu'ils avaient de s'entretuer. Instinctivement, elle porta une main a son ventre. Celui qui, deja, vivait la, serait-il, lui aussi, l'une de ces machines de guerre lucides et implacables ? Le sang ardent des Montsalvy etoufferait-il tout a fait celui, infiniment plus paisible, de sa mere et de son grand-pere, le bon Gaucher Legoix, pendu parce qu'il aimait avant tout la paix ? Pour la premiere fois, Catherine eut peur de ce mystere vivant qu'elle portait au creux de sa chair. A cette inquietude, une autre s'enchaina, tout naturellement : celle de l'inconnu qui s'ouvrait devant elle. Qu'allait-elle trouver au bout de cette route ? Qu'est-ce qui l'attendait dans ce pays d'Auvergne dont elle n'avait pas la moindre idee ? Des montagnes, c'est-a-dire un aspect inedit de la nature pour la fille des plaines qu'elle etait... des visages etrangers, une demeure nouvelle, une belle-mere... Au fond, c'etait cette derniere image qui etait la plus angoissante : la mere d'Arnaud ! D'elle, Catherine savait peu de chose, sinon que ses fils l'adoraient. Jadis, dans la cave des Legoix, avant d'etre massacre par la populace parisienne, Michel de Montsalvy avait evoque sa mere pour la fillette attentive qu'elle etait ; une grande dame demeuree veuve de bonne heure avec deux garcons a elever, une lourde maisonnee, des terres. Il lui semblait encore entendre la voix de Michel : « Ma mere demeurera seule, avait-il dit, lorsque mon frere entrera, a son tour, dans la carriere des armes. Elle en souffrira sans doute, mais elle n'en dira rien. Elle est trop haute et trop fiere pour une plainte. » « Comment, songeait alors Catherine, la haute et fiere chatelaine accueillerait-elle cette belle-fille inconnue, roturiere de surcroit ? Et, s'il leur fallait vivre cote a cote, comment se deroulerait cette vie ? » — A quoi penses-tu ? demanda Arnaud qu'elle n'avait pas vu revenir vers elle, absorbee qu'elle etait dans sa songerie. Elle sourit a son expression anxieuse et, comme il ajoutait : — Tu n'es pas bien ? Tu es lasse peut-etre ? — Non, repondit-elle, je reflechissais seulement. — A quoi ? — A ce qui nous attend... a ton pays... ta famille. Un brusque sourire fit briller les dents d'Arnaud, il se pencha sur sa selle, entoura d'un bras les epaules de Catherine et appuya vivement ses levres sur sa tempe. — A moi tu peux bien l'avouer, chuchota-t-il. Tout cela te fait peur, non ? — Un peu... oui. — Tu as tort. Si tu aimes l'Auvergne, elle te le rendra au centuple. Quant a ma mere, puisqu'elle est a elle seule toute la famille directe, je crois que tu lui plairas. Elle aime avant tout le courage... Reglant le pas de son cheval sur celui de Morgane qui faisait des graces au grand etalon noir, Arnaud, longtemps, parla de son pays a sa femme. Peu a peu, elle oublia le paysage mollement vallonne sous sa couche de neige pour imaginer un haut plateau vente, s'ecroulant en pentes rocheuses et boisees sur une vallee profonde ou coulait une riviere, des monts bleus dans les brumes du matin, violets quand le soleil se couche, des rochers noirs et des eaux blanches. Elle avait hate, tout a coup, d'atteindre cet etrange pays ou, peut-etre, le bonheur l'attendait, embusque derriere les murs adoucis de lierre d'un vieux chateau qui n'avait plus besoin d'etre forteresse. Elle en oubliait meme la menace redoutable que faisait peser sur le pays l'ombre malefique du routier espagnol. Mais Arnaud, lui, ne l'oubliait pas... Apres un moment de silence, il dit, la voix assombrie : — Et tout cela maintenant est menace, en danger, parce que l'insatiable rapacite d'un La Tremoille a decide de s'approprier un fief au mepris de tout droit feodal ! Le temps me dure d'arriver la-bas... oui, le temps me dure ! Tant que l'on fut en terre berrichonne, relativement protegee encore par le sejour permanent du Roi et demeuree a peu pres cultivee, le voyage fut sans histoire. La nourriture etait rare et chere, mais l'or prete par Jacques C?ur si genereusement - Arnaud n'avait pu lui faire accepter la moindre reconnaissance de dette faisait entrouvrir bien des huches et bien des poulaillers dans les auberges ou l'on s'arretait. Mais le decor changea et tout devint singulierement difficile quand on aborda le rude et sauvage pays de Limousin. C'etait le pays des vastes solitudes, des monts courts, coupes de vais creux que l'hiver faisait sinistres, des marecages figes par le gel dont les glaces troubles etreignaient encore des roseaux morts. Les rares villages s'enfouissaient dans les bas-fonds broussailleux comme s'ils cherchaient a se cacher du ciel lui-meme, si pauvres que les petites eglises grises, naives et pures n'y etaient couvertes que de chaume. Jadis, les paysans cultivaient le seigle, les raves, les choux et un peu de ble, la vigne aussi dans le bas pays, plus sec. Mais tant de troupes avaient passe et repasse, Anglais, Armagnacs, Bourguignons, routiers et brigands, l'allie aussi rapace que l'adversaire, que la terre limousine, decouragee, etait retournee a la sauvagerie primitive. Les hommes d'armes avaient rafle le betail que la maladie n'avait pas decime et, sous la griffe noire de la faim, tout le pays agonisait lentement. Le bonheur qu'avait procure a Catherine le depart de Bourges, au debut de cette longue route qui allait la conduire vers son nouveau foyer, s'etait eteint peu a peu depuis que l'on etait entre dans cette terre de misere. Chaque pas de Morgane augmentait le poids qui s'accumulait sur sa poitrine. L'oppressant silence de ces campagnes desertes, de ces pitons herisses de forteresses noires et muettes agissait lentement sur elle. Quand, d'aventure, on apercevait un etre humain, il fuyait aussitot devant cette troupe armee et quand un regard croisait le sien Catherine n'y voyait jamais rien d'humain. Les hommes etaient devenus autant de loups. Mais, parmi ces loups, la jeune femme n'allait pas tarder a s'apercevoir que les Gascons d'Escorneb?uf etaient les pires. Quand furent epuisees les quelques provisions que l'on avait pu garder, la nourriture quotidienne devint une aventure. Il fallait chercher de quoi manger sur le chemin et le voyage s'en trouvait ralenti d'autant. Les jours etaient courts, la nuit venait tot, obligeant a la halte, car les marais et les fondrieres tendaient autant de pieges aux voyageurs nocturnes. De plus, Catherine etait inquiete pour elle-meme. Ce voyage, a la fois lent et penible, la fatiguait au-dela de toute imagination. Des douleurs la traversaient souvent et la nuit, quand elle reposait entre les bras d'Arnaud, dans l'un ou l'autre des abris de fortune qu'ils trouvaient, elle avait de plus en plus de peine a trouver le sommeil. Sa nervosite montait en proportion. Un soir, entre Catherine et Arnaud, le premier drame eclata. On s'etait arrete pour la nuit dans une chapelle a ; demi ruinee au c?ur de l'epaisse foret de Chabrieres et, comme il avait coutume de le faire chaque soir, Gauthier s'etait enfonce dans la foret, sa fidele hache a la main, pour tenter de chasser. Les Gascons avaient allume un feu aupres duquel Catherine et Sara s'etaient refugiees, puis, laissant trois hommes d'armes de garde, s'etaient eloignes, eux aussi, a la recherche de quelque chose a manger. On n'avait absorbe, depuis la veille, qu'une bouillie faite de chataignes trouvees dans une grange isolee dont les soldats avaient enfonce la porte. Les dents etaient longues et la mauvaise humeur regnait. Dans l'enclos de pierres seches ou l'on avait parque les chevaux, Arnaud s'occupait a soigner Rustaud qui boitait a cause d'une pierre entree dans un sabot. Catherine tendait les mains vers le feu que Sara attisait en essayant d'oublier sa faim. Soudain, le silence eclata en imprecations et en cris de douleur. Deux des Gascons sortirent d'un fourre, trainant un paysan qui se debattait de toutes ses forces. A l'epaule de leur prisonnier pendaient deux lievres pris au collet. L'homme hurlait, implorait qu'on lui laissat le produit de sa chasse, jurant que, dans sa cabane, une femme et quatre enfants mouraient de faim, mais les autres ne l'ecoutaient pas. Leurs rires feroces couvraient la voix du malheureux. Catherine bondit sur ses pieds, voulut courir vers le groupe, mais, deja, Escorneb?uf l'avait devancee. Ce fut rapide. Le poing enorme du Gascon se leva et s'abattit. Il y eut un craquement sec, semblable a celui d'une noix qu'on casse, et le paysan s'abattit, le crane fendu, sans une plainte, juste aux pieds de Catherine. Elle vacilla, revulsee d'horreur, mais une brutale colere la maintint debout et la jeta, furieuse, sur l'un des hommes qui, penche sur le cadavre, lui enlevait les lievres. D'un geste brusque, elle lui arracha les animaux puis tourna sa rage vers le meurtrier. — Espece de brute ! De quel droit avez-vous frappe cet homme ? Qui vous en a donne l'ordre ? Vous l'avez tue... tue un innocent alors qu'il ne vous avait rien fait... Folle d'une colere qui avait du moins le merite de la liberer de son ec?urante peur physique, elle allait sauter au visage du Gascon, toutes griffes dehors, quand Arnaud, qui accourait, la saisit par les bras et la retint fermement. — Catherine ! Es-tu folle ? Qu'est-ce qu'il te prend ? Des larmes brulantes jaillirent des yeux de la jeune femme et elle tourna vers son mari son visage noye de pleurs. — Ce qu'il me prend ? Est-ce que tu n'as pas vu ? Est-ce que tu ne vois pas ce cadavre devant toi ? Cet homme a tue un malheureux paysan pour rien, pour ca... Du pied, elle repoussait les depouilles des lievres comme elle eut fait d'un serpent mort. — Il criait trop ! Sang de Dious ! coupa le Gascon. Je n'aime pas qu'on crie ! — Et moi, coupa Arnaud doucement, je n'aime pas qu'on tue sans raison, l'ami ! Tu voudras bien te souvenir d'attendre mes ordres, a l'avenir, pour frapper, sinon je saurai t'apprendre l'obeissance. Maintenant, fais emporter le cadavre. Deux de tes hommes creuseront une tombe dans l'enclos. C'est une terre chretienne. Pendant ce temps, Sara depouillera et fera rotir ce gibier. Tout en parlant, il avait garde un bras autour des epaules de Catherine qui pleurait doucement contre sa poitrine, mais elle s'ecarta brusquement de lui et le regarda avec des yeux agrandis ou, deja, la colere revenue sechait les larmes. — He quoi ? C'est la toute la punition que tu infliges a cet assassin ? Et c'est toute l'oraison funebre que tu adresses a ce pauvre homme ? Qu'on l'enterre et qu'on n'en parle plus ? — Que puis-je faire de plus ? Je regrette que cet homme ait ete tue, mais, puisqu'il est mort, il n'y a rien d'autre a faire qu'a l'enterrer. C'est plus que n'en recoivent bien des hommes qui n'ont pour sepulture que l'estomac des loups ou celui des corbeaux... Peut-etre parce que Escorneb?uf avait eu vers lui, en s'eloignant avec le cadavre, un regard ironique, Arnaud avait repondu avec une certaine raideur qui augmenta l'indignation de Catherine. — Je n'ai jamais confondu un soldat et un meurtrier ! s'ecria-t-elle. Cet homme a tue froidement, sans raison. Il doit etre puni selon la loi des autres hommes. — Ne dis pas de sottises, Catherine, repondit Arnaud d'un ton las. Nous n'avons pas trop d'hommes et Dieu sait ce qui nous attend en Auvergne. Apres tout, il s'agit seulement d'un manant... Le mot souffleta Catherine. Elle sentit une profonde tristesse l'envahir, mais, cabree, elle se redressa, fit face fierement. — Un manant ? fit-elle amerement. Peu de chose en effet... aux yeux de tes pareils, du moins, car, aux yeux des miens, un manant c'est tout de meme un homme ! — Mes pareils ? Tu leur appartiens, il me semble... Elle haussa les epaules, prise d'un total decouragement. Leur vie commune serait-elle toujours basee sur une incomprehension profonde et l'amour passionne qui les unissait saurait-il combler le fosse originel qui separait toujours le seigneur hereditaire de Montsalvy de la fille de l'orfevre du Pont-au-Change ? Mais pouvait-elle lui dire qu'a cet instant elle se sentait infiniment plus proche de ce paysan massacre que de lui- meme dont, cependant, elle portait le nom ? —~ Je me le demande ! murmura-t-elle en se detournant. Oui, en verite, je me le demande ! Fais a ta guise... mais je ne mangerai pas de ce gibier. Il coute trop cher pour moi ! Les yeux noirs d'Arnaud lancerent un eclair. Il ouvrit la bouche pour repliquer, peut-etre sur le mode agressif, mais, a cet instant precis, Gauthier Malencontre sortit du bois. En travers de ses epaules, il portait un sanglier que, les yeux fixes sur Arnaud, il vint jeter devant Catherine. — Vous aurez tout de meme un bon repas, dame Catherine... Les deux hommes, le chevalier et le Normand, demeurerent un moment face a face, le regard noir plante dans le regard gris. La main d'Arnaud s'abaissa jusqu'a la garde de son epee puis retomba. Avec un haussement d'epaules, il tourna les talons. — Agis comme tu voudras !... jeta-t-il a Catherine avant de disparaitre derriere la chapelle. Elle le regarda s'eloigner en silence, inquiete de cette blessure que Gauthier venait d'infliger a son orgueil, mais elle n'osa pas le suivre. A cet instant, ils ne pouvaient se comprendre. Mais, quand il revint, un long moment apres, elle s'etait assise a l'ecart, enveloppee dans son grand manteau, regardant Sara qui tournait, au-dessus du feu, un cuissot de sanglier sur une broche improvisee. Il vint droit a elle, se laissa glisser a terre et posa sa tete sur les genoux de la jeune femme. — Pardonne-moi, murmura-t-il... Je crois qu'il te faudra beaucoup de patience, mais j'essayerai de comprendre... de te comprendre ! Pour toute reponse, elle se pencha et posa ses levres dans les rudes cheveux noirs. Un moment, ils oublierent le froid, la nuit, la guerre et gouterent un peu de paix. Doucement, il l'enleva dans ses bras, l'emporta a l'ecart, la ou les regards des autres ne pourraient les atteindre. L'ombre de la petite chapelle s'etendit sur eux, les retranchant du monde. Arnaud enveloppa soigneusement Catherine dans plusieurs couvertures puis s'etendit pres d'elle, refermant sur eux deux son propre manteau. — Tu es bien ? demanda-t-il. — Tres bien... mais Arnaud, j'ai peur. Je voudrais tant etre arrivee, a cause de l'enfant. Il bouge beaucoup, tu sais... — Nous essayerons de forcer l'allure. Tache de dormir, mon amour. Tu as besoin de paix et de calme. Il baisa passionnement ses levres froides et elle finit par s'endormir. Longtemps, il la contempla, n'osant bouger pour ne pas l'eveiller, remue par une emotion profonde. Chaque jour qui passait la lui rendait plus chere et plus precieuse. Plus loin, les Gascons s'etaient installes autour d'un autre feu ou rotissaient les lievres. Eux aussi semblaient en paix car, pour eux, la vie et la mort s'enchainaient, logiquement, en une chaine sans fin... Mais quand, dans le jour bleme et pauvre du matin suivant, on se remit en route a travers les taillis denudes et le vent aigre venu du nord, Catherine constata que le physique d'Escorneb?uf avait subi quelques modifications. Le colosse tentait vainement de cacher entre son chapeau de fer et son manteau de cheval un visage qui, visiblement, en avait vu de cruelles. Un ?il magistralement poche, des egratignures encore fraiches et tout un assortiment de bleus, allant de l'azur au violet fonce, lui composaient une bien etrange physionomie. Cherchant le regard d'Arnaud, la jeune femme vit qu'il etait egalement fixe sur le sergent et qu'il etincelait d'une gaiete qui n'atteignait cependant pas les levres. Il sourit, pourtant, tendrement a sa femme, puis se tourna vers Gauthier. Le Normand, les yeux mi-clos, chevauchait paisiblement, les mains nouees sur le ventre, avec la mine satisfaite d'un gros chat qui vient de laper un bol de lait. 11 avait vraiment l'air trop bonasse pour ne pas etre a l'origine du bariolage matinal d'Escorneb?uf... Un dernier regard acheva de convaincre Catherine : celui, meurtrier, brulant de haine que le Gascon adressa au geant. Apparemment, il avait recu, dans la nuit, une severe correction qu'il n'etait pas pres d'oublier, mais, si Catherine s'en rejouissait, elle n'aimait guere trainer ainsi apres elle des rancunes en puissance qui menaceraient la securite du groupe et risquaient d'engendrer de graves conflits. Le plateau granitique s'affaissa soudain et le chemin devala a flanc de coteau vers un etroit village ou ne se montrait pas le moindre signe de vie. Aucune cheminee ne fumait, rien ne bougeait... hormis, un peu en dehors, pres d'un calvaire, un groupe confus qui s'agitait bizarrement. Plusieurs hommes se penchaient sur quelqu'un qui bougeait frenetiquement. Catherine vit qu'Arnaud, toujours en avant, s'etait arrete au bord de la descente et, debout sur ses etriers, regardait. Elle poussa Morgane pour le rejoindre, mais deja, piquant des deux, il foncait a tombeau ouvert dans le chemin raide. Les derniers rayons d'un soleil pale allumaient des reflets sur l'acier de l'epee qu'il avait tiree. — Des malandrins, fit Gauthier aupres de Catherine. Ils attaquent quelqu'un. Je vais l'aider. — Non, reste !... Il n'aimerait pas que tu lui prennes cela... En effet, au bas de la sente, Arnaud, dedaignant l'avantage que lui donnait son cheval, avait saute a terre et, l'epee haute, tombait comme la foudre sur les malandrins. Ce fut vite et bien fait. Le premier tomba sans un cri, la gorge traversee, le second avait tire un long couteau et fit face, mais, comme il attaquait, le poing gauche du chevalier, arme d'une dague, se leva et frappa. L'homme poussa un cri affreux. L'epee atteignit le troisieme comme il essayait de voler le cheval pour s'enfuir avec. Alors seulement Catherine vit qu'un homme etait couche sur les marches du calvaire, blesse sans doute. Arnaud, fichant en terre son epee sanglante, s'agenouillait pres de lui. — Vite ! dit Catherine. Cette fois, il a besoin de nous... Ses talons presserent le flanc de Morgane et toute la troupe, derriere elle, devala le coteau au grand trot. Devant le calvaire, Catherine et Sara mirent pied a terre, rejoignirent Arnaud. — C'est un pelerin, dit-il... et qui semble bien miserable ! Comment peut-on attaquer quelqu'un de si depourvu ! Bah ! fit derriere lui la voix goguenarde d'Escorneb?uf. Ces pelerins cachent souvent sous leurs haillons plus d'or qu'on ne pense. J'en ai connu qui etaient de bonne prise et... — Assez ! coupa Arnaud brutalement. Les errants de Dieu sont sacres ou devraient l'etre... Va voir s'il est possible de rester dans ce hameau. Il semble vide mais on ne sait jamais. Et souviens-toi de mes ordres : ne moleste personne ! — Oui, seigneur ! grogna le Gascon de mauvaise grace. Pied a terre, vous autres ! Tandis que Sara ouvrait le coffre de cuir qui contenait des remedes et des pansements, Catherine avait pris sur ses genoux la tete du pelerin evanoui. C'etait un vieillard si maigre que sa peau parcheminee semblait collee a son squelette. Des broussailles grises de sa longue barbe et de ses cheveux jaillissaient un grand nez courbe et les globes proeminents de ses yeux sous les paupieres fripees. En verite, son equipement n'inspirait guere la convoitise. Le long manteau qu'il portait sur un pourpoint et des chausses rapiecees etait effiloche par les ronces du chemin, roussi par des soleils innombrables, verdi par les pluies. Des paquets de chiffons ou des taches rousses disaient les plaies enveloppaient ses pieds. Un vieux chapeau de feutre dont le bord retrousse etait timbre d'une coquille avait roule un peu plus loin, dans la boue epaisse du carrefour. Avec emotion, tandis que Sara etanchait le sang qui coulait du front du vieillard, Catherine passait un doigt tremblant sur les coquilles cousues sur la vieille houppelande. L'homme lui rappelait son vieil ami Barnabe. Ce manteau, si semblable a celui dont le Coquillard s'habillait, aussi effiloche, aussi minable, portait cependant sur lui le poids de penitence et de renoncements qui n'avaient jamais ete le fait de Barnabe. — Il vient de Compostelle, dit-elle d'une voix enrouee en passant d'une coquille a une petite effigie de saint Jacques, en etain, cousue au revers du pelerin. — Il vient de plus loin encore, ma mie, fit la voix grave d'Arnaud. Regarde... Il designait, pendues a une ficelle au cou du vieillard, une petite palme de plomb et une croix. Et Catherine, etonnee, le vit s'agenouiller dans la boue et baiser respectueusement les loques sanieuses des pieds de l'homme. — Que fais-tu ? — Je lui rends l'hommage du a ses pareils. Il vient de Jerusalem, Catherine. C'est un pelerin de Terre Sainte, un Grand Pelerin, et les pieds que je baise ont foule le sol qui porta le Seigneur. Saisies, Catherine et Sara demeurerent immobiles. Le vieillard semblait, tout a coup, avoir grandi jusqu'a des dimensions surnaturelles et un profond sentiment de veneration s'emparait d'elles. Les pelerins de Terre Sainte etaient rares si les grands sanctuaires chretiens drainaient toujours des foules ferventes. Il fallait etre un bien grand saint... ou avoir commis un bien grand crime pour s'en aller si loin, a travers tant de dangers, demander grace et pardon ! Mais le pelerin revenait a lui. Ses paupieres se soulevaient, decouvrant dans le jour declinant des prunelles bleues comme un ciel d'ete. Il essaya de se relever, y parvint avec l'aide du bras de Sara et regarda le couple agenouille a ses pieds avec beaucoup de gentillesse. — Loue soit Jesus-Christ ! dit-il, et graces vous soient rendues a vous qui m'avez porte votre aide. Sans vous, je crois bien que... Il s'interrompit. Son regard etait tombe sur les cadavres des trois bandits et des larmes y monterent. — Fallait-il qu'ils mourussent a cause de moi ?... et en etat de peche ? — C'etaient eux ou vous, dit Arnaud doucement. Ceux qui attaquent les errants de Dieu ne meritent ni pitie ni merci. — Ils avaient faim, sans doute, dit le pelerin doucement. Je prierai pour eux quand je serai au terme de mon voyage. Le temps du repos n'est donc pas encore venu pour vous ? Pourtant, vous venez de bien loin, il me semble. Les yeux clairs du pelerin se firent si lumineux que Catherine eut l'impression que l'hiver s'effacait et qu'un rayon de soleil l'enveloppait. — Oui... de bien loin, dit-il. J'ai vu le tombeau du Maitre et, toute la nuit, j'ai prie sous les oliviers de l'Agonie. J'avais voulu cela parce que moi, indigne et miserable, j'avais recu une insigne faveur. J'etais un simple macon qui, de tout son c?ur, travaillait aux cathedrales quand Dieu permit que je perde la vue. Le desespoir m'entraina alors bien loin, plus loin encore que vous n'imaginez, car je blasphemai et doutai de Dieu. De honte, je voulus par mortification m'en aller implorer mon pardon au tombeau de saint Jacques qui a recu pouvoir de guerir les ames ameres. Je rejoignis, au Puy, une caravane et je fis le long chemin qui mene en Galice. Et la... pouvez-vous concevoir la joie qui fut la mienne ?... la, soudainement, la vue me fut rendue. Je vis le ciel violet et l'enorme cathedrale, la ville blanche et le tombeau flamboyant sous les cierges. Pour tant de grace, il fallait un grand remerciement. Alors, j'ai voulu m'en aller jusqu'en Terre Sainte. — Aveugle ! balbutia Catherine, emerveillee. Vous etiez aveugle et la vue vous a ete rendue ? Le vieillard sourit au joli visage tendu vers lui. Sa main se leva et alla se poser sur le front de la jeune femme. — Mais oui. La foi, ma fille, est amour et apaisement. Il n'est rien, si miserable que l'on soit, que l'on n'obtienne du ciel si la foi est la et si l'on sait demander. Souvenez-vous, aux heures de douleur qui vous viendront encore, dans votre vie, du vieux pelerin de Saint-Jacques... auquel vous avez porte secours et qui priera pour vous. Souvenez-vous de Barnabe... — Barnabe !... Le sang de Catherine refluait de ses joues a son c?ur tandis que ses mains tremblaient. Par quel etrange caprice du destin cet homme qui portait la Coquille s'appelait-il, lui aussi, Barnabe ? Y avait-il la un signe et, dans ce cas, comment l'interpreter ?... Immobile, toujours a genoux, les oreilles bourdonnantes, elle regardait sans la voir Sara qui achevait de panser le vieillard, Arnaud qui, pieusement, demaillotait les pieds blesses pour les laver dans de l'eau que, deja, les Gascons faisaient chauffer sur un feu hativement allume a l'abri d'un mur bas. Elle entendait a peine les questions que son epoux posait au vieillard. — Ou allez-vous, maintenant ? — Je viens de prier au tombeau de saint Leonard et vais maintenant a la haute maison que monseigneur saint Michel possede, au peril de la mer, en Normandie. J'ai su, en revenant au pays, les merveilles qu'il avait faites au royaume de France et comment il avait parle a Jehanne la Pucelle, quand elle etait toute jeunette... — Jehanne est morte, fit Arnaud sombrement, et certains la tiennent pour sorciere. Et nous qui l'avons servie, aimee, nous sommes proscrits, pourchasses comme criminels. — Cela ne durera pas, affirma Barnabe vigoureusement. Dieu ne fait jamais rien a demi. Mais qu'il soit beni de vous avoir mis sur mon chemin. Vous l'avez connue, dites-vous, la divine bergere ? Alors vous me parlerez d'elle, ce soir, avant que nos chemins se separent. Catherine devait garder de cette soiree un souvenir ineffacable. On s'installa, pour la nuit, dans l'une des maisons abandonnees du village. Toute sa vie, elle devait revoir le cercle de visages, autour du feu flambant domine par la haute silhouette du pelerin. Durant des heures, lui et Arnaud avaient converse, echangeant des souvenirs. Barnabe avait dit son long voyage et aussi la beaute des pays de soleil qu'il avait parcourus. Arnaud, lui, avait conte l'histoire de Jehanne et il y avait mis tant de chaleur, tant de passion qu'a l'ecouter les respirations se retenaient, les yeux demeuraient fixes. Meme les Gascons, railleurs et volontiers impies, avaient garde une immobilite de pierre et des yeux passionnes. Quand, enfin, on s'etait separe pour dormir un peu, le vieillard avait considere d'un air songeur Catherine et Arnaud assis aupres de lui, la main dans la main. — II vous sera encore beaucoup demande, dit-il, mais vous avez recu la grace de l'amour. Si vous la gardez, vous vaincrez le monde. Mais saurez-vous la garder ? Il avait souri brusquement et s'etait passe la main sur les yeux, comme au reveil. Puis il avait rapidement trace sur les deux tetes un signe de benediction. — La paix soit avec vous ! Dormez bien ! Mais, malgre ce souhait, Catherine, etendue contre Arnaud endormi, la joue sur son epaule, avait longtemps poursuivi le sommeil. Il y avait dans cette rencontre du vieux pelerin quelque chose qu'elle ne parvenait pas a analyser, mais qu'elle ne pouvait s'empecher d'interpreter comme un signe du destin. Un signe charge de mystere, sans doute, et dont peut- etre elle ne comprendrait le sens reel qu'au bout de longues annees. Mais une chose etait certaine : il fallait, il fallait a tout prix que cette rencontre eut lieu. Le jour venu, chacun se remit en route, mais, tandis que la haute silhouette du pelerin disparaissait peu a peu dans la brume d'un chemin creux, Catherine vit que Gauthier, demeure en arriere, le suivait des yeux. Quand il reprit sa place aupres d'elle, un pli soucieux creusait son front entre les epais sourcils blonds. Catherine respecta son silence qui dura un moment. Puis, brusquement, il dit : — Le Dieu que vous servez est bien puissant pour avoir de tels serviteurs. — Il t'a impressionne ? demanda Catherine avec un sourire. — Oui... non... Je ne sais pas ! Ce que je sais, pourtant, c'est que j'ai eu envie de le suivre. — Parce qu'il allait en Normandie ? Non... pour le suivre ! J'avais l'impression qu'avec lui je serais a l'abri de tout malheur, de toute souffrance. — Et tu as peur de la souffrance et du malheur ? Un court instant, il la regarda avec cette expression Affamee qu'elle lui avait vue deux ou trois fois. — Vous savez bien que non, murmura-t-il, si c'est de vous qu'ils me viennent ! Et, brusquement, il mit son cheval au trot pour rejoindre Arnaud qui, en avant, discutait avec Escorneb?uf. Si Arnaud avait deliberement choisi la difficile et dangereuse route a travers le Limousin qui lui permettait de regagner Montsalvy en contournant l'Auvergne sans presque s'y engager, ce n'etait pas par amour de la difficulte ainsi que Catherine l'avait appris de sa propre bouche. Il lui avait explique que le comte d'Auvergne, objet de tant de litiges, etait, en fait, gouverne par deux eveques : celui de Clermont, tout au roi de France et fidele soutien de La Tremoille, et celui de Saint-Flour qui, Dieu seul savait pourquoi, etait tout entier au duc de Bourgogne. — Tu ne desires pas, je pense, avait dit Arnaud avec un sourire en biais, retomber aux mains du noble duc ? Catherine avait rougi et hausse les epaules. Cette allusion lui deplaisait, mais elle avait appris depuis longtemps a compter avec la jalousie d'Arnaud et savait que, dans ce cas, cette jalousie se justifiait aisement. Elle s'etait donc contentee de repondre paisiblement : — Pourquoi donc poser une question dont tu connais si bien la reponse ? Il n'avait pas insiste. D'autre part, le jeune homme desirait faire halte chez un de ses cousins, au chateau de Ventadour, ou sa mere, qui appartenait a cette puissante famille limousine, avait vu le jour. Il depeignait Ventadour comme une terrible forteresse, un refuge puissant ou l'on saurait des nouvelles sures des evenements et d'ou l'on pourrait repartir pour Montsalvy avec une aide accrue. Le vicomte Jean etait riche, puissant et de bon conseil. De son cote, Catherine s'etait mise a desirer cette halte de toutes ses forces declinantes. Le dur voyage agissait sur elle de plus en plus cruellement. Elle maigrissait a vue d'?il et les longues heures de chevauchee etaient devenues une torture pour son corps epuise. Des douleurs la traversaient parfois, brutales comme un coup de lance, et d'atroces courbatures nouaient ses membres et son dos quand elle mettait pied a terre. De plus, elle en arrivait a ne plus tolerer la nourriture, parcimonieuse, et surtout composee de gibier, qu'on lui offrait. A mesure que son visage s'amenuisait, Arnaud s'assombrissait. Il se reprochait de l'avoir emmenee et de lui avoir impose cet interminable calvaire. Il laissait maintenant Gauthier marcher en tete, se fiant a l'instinct quasi animal du forestier pour flairer les dangers possibles, et chevauchait tout pres de Catherine. Souvent, quand il la voyait trembler de froid, il l'enlevait du dos de Morgane et l'installait devant lui, sur son cheval, pour mettre entre la bise et la jeune femme transie le rempart de sa poitrine, de ses bras et du grand manteau noir dont il rejetait un pan sur elle. Malgre sa faiblesse et son etat maladif, Catherine aimait aller ainsi, contre lui. Elle aimait la delicieuse impression de securite qu'il savait lui donner et la peine du voyage s'en trouvait allegee. Bientot, elle ne voyagea plus autrement et Morgane prit l'habitude de trotter toute seule, simplement tenue par la bride, derriere le grand destrier noir. Quand, a la fin d'un jour pluvieux, Catherine decouvrit enfin Ventadour, elle soupira de soulagement tandis qu'Arnaud, joyeusement, lui disait : — Regarde, ma mie, voici le chateau du vicomte Jean ! La tu auras repos, reconfort et securite. Si tu n'es pas en surete ici, tu n'y seras nulle part. C'etait, en effet, impressionnant : sur un eperon rocheux tombant a pic sur une gorge ou grondait un torrent s'elevaient des murs vertigineux, des tours de granit aux hourds de bois peints de couleurs violentes et, couronnant le tout, un gigantesque donjon assez vieux pour avoir vu partir les Croises. — On dit, poursuivit Arnaud en riant, que toute la paille du royaume de France ne suffirait pas a emplir les fosses de Ventadour ! « Etranges fosses, en effet », songea Catherine, que cette saignee entre deux montagnes d'ou la forteresse jaillissait comme des entrailles memes de la terre. Le sentier qui, du milieu d'un minuscule village pousse n'importe comment sur un epaulement rocheux, escaladait la butte formidable, serpentait a flanc de rocher jusqu'a un massif portail, haut comme une entree de ville, qui commandait l'entree du chateau. La petite troupe fatiguee s'y engagea. Envahi d'une joie soudaine, Arnaud, bercant Catherine contre lui, se mit a chanter a pleine voix : _J'ai le c?ur si plein d'amour, de joie et de douceur Que la glace me parait fleur et la neige verdure..._ Elle lui sourit tendrement, appuyant sa tempe contre la joue chaude. — La chanson est belle... Et je ne savais pas que tu aimais les chansons. — Je suis aussi civilise que Xaintrailles, si c'est cela que tu veux dire, repondit-il en riant. C'est ma mere qui m'a appris cette chanson ! Elle a ete composee ici meme, voici bien longtemps, par un troubadour qui se nommait Bernard. Il etait le fils du meunier et s'etait epris de la dame du chateau. Il a bien failli en mourir, mais il a pu fuir a temps. On dit qu'ensuite une reine l'a aime. Chante encore ! pria Catherine. J'aime t'entendre. Docilement, le jeune homme reprit et sa voix joyeuse se repercuta aux quatre horizons. _Quand je vois l'alouette mouvoir de joie ses ailes contre le rayon de soleil..._ Mais la chanson s'arreta net et Arnaud retint son cheval. La-haut le portail venait de s'ouvrir, livrant passage a une forte troupe de cavaliers qui s'avanca rapidement vers les voyageurs. Sourcils fronces, Arnaud les regardait. Son expression tendue inquieta Catherine. — Qu'y a-t-il ? Ce sont les hommes du vicomte, je pense, et... Il ne lui repondit pas, appela sechement : — Gauthier ! Le Normand accourut. Sans un mot, Arnaud enleva Catherine dans ses bras et, avant qu'elle fut revenue de sa surprise, la passa dans ceux du geant. — Vite ! Retourne et emmene aussi Sara. Va les mettre a l'abri ! — Mais, Seigneur... — Obeis... Vite, sauve-la et, si je meurs, conduis-la a ma mere... -— Arnaud ! cria Catherine... Non ! — Emmene-la, je te dis ! Je le veux. Ceux qui viennent la ne sont pas les gens de Ventadour. Ce sont les routiers de Villa-Andrado ! Sourd aux cris de Catherine, insensible a sa defense desesperee, Gauthier fit volter son cheval, rafla au passage la bride de Sara et emmena les betes vers le village. Catherine se tordait le cou pour voir par-dessus l'epaule du geant. Les Gascons s'etaient groupes autour d'Arnaud qui avait mis l'epee a la main et, debout sur ses etriers, regardait venir l'ennemi. Celui-ci devalait maintenant la sente et les armures, les lances et les epees brillaient sinistrement. Laisse-moi, criait Catherine. Va les aider, ils ne tiendront jamais... La troupe est trop puissante ! Ils sont au moins cinq contre un. — Votre epoux est brave et il sait se battre ! Pour une fois, dame Catherine, souffrez que je lui obeisse, a lui... Vous n'avez que faire dans cette rencontre... Pour qu'elle ne vit plus rien du combat qui se preparait et aussi pour la mettre hors de vue des routiers, Gauthier plongea soudain a flanc de ravin a travers les arbres et les broussailles, droit vers le lit de la Luzege, le petit torrent qui entourait Ventadour. Mais il ne put empecher qu'elle n'entendit le choc des armes et les cris sauvages des hommes qui s'encourageaient a la bataille. — Mon Dieu ! sanglotait Catherine... Ils vont me le tuer... Je t'en supplie, ami, laisse-moi ici... Laisse- moi au moins voir... Mais Gauthier, les dents serrees, piquait toujours droit vers le fond de la gorge, trainant par la bride Rustaud qui portait Sara plus morte que vive. — Voir quoi ? gronda-t-il. Le sang qui coule et les hommes qui meurent ? Je vais vous mettre a l'abri i autant que je pourrai, ensuite je remonterai voir ce que Jje peux faire. Essayez d'etre raisonnable... Il trouva l'abri plus vite qu'il n'aurait cru, en remontant le lit de la riviere. Il avisa une grotte etroite qui surplombait l'eau ecumante. Elle semblait profonde et, apres une rapide reconnaissance, le Normand y porta Catherine. Le froid y etait moins vif qu'au- dehors et cette grotte devait servir parfois d'abri a des bergers ou a des forestiers car au fond, contre la muraille, il y avait une jonchee de paille. De plus, malgre le voisinage de l'eau, elle n'etait pas humide. Gauthier posa Catherine sur la paille et se tourna vers Sara qui descendait a son tour de cheval. — Allumez du feu et restez pres d'elle, je vais revenir. Il tourna les talons laissant les deux femmes en tete a tete. Sara se frottait les reins en grimacant. — Encore un peu et il me donnera des ordres, ce sauvage ! marmotta-t-elle. Mais la diatribe qu'elle appretait tourna court quand elle vit la paleur de Catherine. La jeune femme s'etait tapie dans la paille, tout contre le rocher, et le peu de jour qui passait montrait son visage bleme ou perlait une sueur legere. Il y avait de la peur au fond de ses prunelles et aussi une souffrance qui alerta Sara. D'une main rapide, elle retroussa les meches blondes qui collaient au front de Catherine, scruta le visage aux traits tires. Une douleur brutale tordit la jeune femme dont le corps, soudain, s'arqua pour retomber l'instant suivant. Elle haleta. — J'ai mal, Sara !... Une douleur terrible !... C'est comme si on me percait le flanc... C'est la deuxieme... Tout a l'heure deja, quand Arnaud m'a passee a Gauthier... Je... Je ne sais pas ce que c'est ! — Moi, je m'en doute, fit Sara... Depuis si longtemps que nous sommes en route, nous avons perdu la notion des jours. — Tu ne veux pas dire que... c'est deja l'enfant ? — Pourquoi pas ? Avec toutes ces chevauchees, il peut avoir pris de l'avance. Seigneur, il ne nous manquait plus que cela ! Mais elle ne perdait pas son temps en vaines paroles. Vivement elle debarrassait Rustaud des bagages qu'il portait : le coffre aux remedes et un rouleau de vetements. Gauthier, de son cote, avait laisse en partant ceux dont sa propre monture etait chargee : encore des vetements, un sac de fourrage pour les betes et une marmite. En un clin d'?il, Sara eut accumule sur Catherine deux couvertures et un manteau. Puis elle entreprit d'allumer du feu grace a un peu de paille et a des branches qu'elle alla couper au-dehors. Ensuite, elle emplit d'eau sa marmite et la mit a chauffer, accrochee a trois branches entrecroisees. Les yeux agrandis, Catherine la regardait faire. La douleur faisait treve pour un temps et la jeune femme tendait l'oreille pour essayer de saisir quelque chose de la bataille. Mais le grondement de l'eau si proche dominait tout. Catherine essaya de retrouver une priere au fond de sa memoire, mais son esprit lui parut curieusement vide. Elle etait incapable de le detacher d'Arnaud. Tout son etre se tendait vers lui et elle cherchait a deviner, au fond de son c?ur, l'eclair de souffrance qui lui apprendrait sa mort. Si le lien secret qui les unissait depuis si longtemps se rompait brusquement, Catherine savait qu'elle en serait avertie, a cet instant precis, par une souffrance interieure... Le feu, allume par Sara, flambait bien maintenant et mettait un ecran de chaleur rassurante entre la jeune femme et le froid du dehors. La nuit venait tres vite et Sara, pour diminuer les risques d'etre apercue du dehors, accumulait des branches et des pierres devant l'entree de la grotte. Des bruits confus parvenaient parfois jusqu'aux deux femmes enfermees dans leur etroit refuge. Un hurlement de rage ou un long gemissement de douleur. Une trompe sonna quelque part, sans doute sur les remparts du chateau. — Que fait Gauthier ? gemit Catherine. Pourquoi ne revient-il pas me dire... — Il a sans doute autre chose a faire, repliqua Sara. Le combat peut durer car tous sont des guerriers entraines de longue date. — Et Arnaud ? Crois-tu qu'apres sa maladie il soit encore entraine ? — Chez lui, fit Sara avec un mince sourire, c'est plus qu'une habitude ou un entrainement : la guerre, c'est sa nature meme. Et puis Gauthier veillera sur lui. — Et s'ils sont pris ? — Nous le saurons... Pour le moment, il faut penser a toi, et a l'enfant si c'est lui qui vient. Comme pour repondre a Sara, une nouvelle douleur plus violente vrilla le corps de Catherine en meme temps qu'une desagreable sensation d'humidite... La tempete de douleurs qui submergea Catherine dura-t-elle une heure ou dix ? Le temps s'effaca et, avec lui, la conscience des evenements exterieurs. Meme l'angoisse nee du combat si proche etait abolie. Il ne restait plus que l'intolerable souffrance. Cela ne laissait ni treve ni repos et Catherine, torturee, ecartelee, avait l'impression que l'enfant, tel un geant secouant les murs de sa prison, faisait tout eclater en elle pour en venir plus vite a la lumiere. La seule chose reelle, en dehors de son supplice, c'etait le visage anxieux de Sara, eclaire en rouge par les flammes du foyer, qui se penchait sur elle, c'etait la main chaude de Sara sur laquelle la jeune femme agrippait ses mains convulsives. Elle ne criait pas, mais un gemissement continu s'echappait de ses levres. Elle haletait, prise au piege de la souffrance sans remission, d'une torture que sa propre volonte ne pouvait faire cesser et qui devait se poursuivre inexorablement jusqu'a son terme normal. De temps en temps, Sara essuyait le front en sueur avec un linge imbibe d'eau de la reine de Hongrie et l'odeur fraiche ranimait un instant Catherine, mais l'enfant revenait a la charge et la jeune femme replongeait dans son martyre. Elle souhaitait eperdument un instant de remission, un seul, qui lui eut permis de se laisser aller a son immense fatigue. Elle avait tellement envie de dormir !... dormir, oublier, cesser de souffrir !... Est-ce que vraiment cette douleur ne cesserait jamais ? Est-ce qu'elle ne pourrait plus jamais dormir ? La conscience s'attenuait peu a peu sans qu'elle s'en rendit compte, mais, tout a coup, il y eut une douleur pire que les autres, une souffrance inouie qui lui arracha un veritable hurlement, si haut, si puissant qu'il franchit la vallee, s'etendit sur la campagne ensevelie dans la nuit et alla frapper de terreur les hommes qui l'entendirent. Mais il n'y eut qu'un seul cri car, ensuite, Catherine plongea enfin dans la bienheureuse inconscience qu'elle avait tant desiree. Elle n'entendit meme pas le piaillement rageur qui fit echo a son grand cri de delivrance, ni le rire heureux de Sara. Cette fois, elle s'etait evanouie. Quand lui revint la conscience, celle-ci fut cependant assez peu claire. Catherine avait l'impression de flotter a travers une brume legere peuplee de paires d'yeux brillants qui la regardaient. Son corps n'existait plus. Elle avait miraculeusement rompu les amarres qui l'enchainaient a une terre pleine d'embuches et de douleurs. Elle se sentait tellement legere que l'idee lui vint que, peut-etre, elle etait morte et avait gagne les nuages. Mais un bruit tout a fait terrestre secoua sa bienheureuse torpeur: le vagissement d'un bebe... Alors, bien reveillee soudain, elle ouvrit tout grands ses yeux, redressa la tete sur le manteau roule qu'on lui avait mis comme oreiller. Entre elle et le feu, il y avait une grande ombre noire, agenouillee, une ombre qui disait : — Regarde, mon amour... regarde ton fils ! Une merveilleuse onde de joie noya Catherine. Elle voulut tendre les bras, mais ses membres pesaient comme du plomb. — Attends, chuchota Sara contre son oreille, je vais te soulever. Tu es epuisee. Mais cela lui etait bien egal. Elle voulait tenir contre elle ce petit paquet que maintenant elle distinguait nettement dans les grandes mains d'Arnaud. — Un fils ?... C'est un fils ? Oh, donne-le-moi... Il glissa contre son flanc le petit paquet chaud qui gigotait. Gauthier apparut, portant une torche de fortune faite d'un branchage enflamme, immense vu du sol ou elle gisait, mais avec un large sourire etendu sur son visage. Grace a cette lumiere, Catherine vit enfin son fils : un minuscule visage rouge et fripe dans l'encadrement des lainages dont Sara l'avait entortille, deux tout petits poings bien serres et un leger duvet clair, moussant sur le petit crane rond. — Il est superbe ! s'ecria la voix joyeuse d'Arnaud. Grand, fort, magnifique... un vrai Montsalvy ! Malgre sa faiblesse, Catherine se mit a rire. — Tous les Montsalvy sont donc aussi laids quand ils viennent au monde ? Il est tout fripe. — Il se defripera, intervint Sara. Rappelle-toi... Elle se mordit les levres, retenant au dernier instant les mots prets a sortir. Sara avait failli lui rappeler le petit Philippe, l'enfant qu'elle avait eu de Philippe de Bourgogne et qui etait mort a quatre ans, au chateau de Chateauvillain. C'eut ete une sottise et Sara, mentalement, se traita d'idiote. Mais Catherine avait compris. Son visage s'etait legerement crispe et, d'un geste instinctif, elle serra contre elle le nouveau-ne. Celui-la, il etait le fils de l'homme qu'elle adorait et elle saurait le defendre contre le mal. La mort ne le lui prendrait pas. Mais son geste avait reveille le bebe qui sommeillait. Tout de suite, il protesta. Sa petite bouche s'ouvrit demesurement. On ne vit plus qu'un trou rond sous un nez minuscule, mais un trou ouvrant sur un gosier particulierement vigoureux. — Sang du Christ ! s'ecria Arnaud. Il a des poumons, le bougre ! — Il doit avoir faim, fit Sara. Je vais lui donner un peu d'eau tiede avec du sucre, en attendant que le lait vienne. J'en donnerai aussi a Catherine. Puis elle dormira. C'est de cela surtout qu'elle a besoin : dormir. Elle ne demandait que ca, dormir. Pourtant, le premier instant de joie passe, la conscience de leur situation lui revenait et, deja, de sa main libre, elle s'accrochait a Arnaud qui s'etait glisse pres d'elle pour lui offrir l'appui de sa poitrine. — Dis-moi, le combat ? Nous sommes vainqueurs... d'une certaine maniere... J'entends que nous sommes momentane ment en surete : du moins tant que nous conservons l'otage que tu vois la-bas. En effet, de l'autre cote du feu, pres de l'entree de la grotte, Catherine put voir, garde par l'enorme Escorneb?uf et par deux Gascons, un personnage qu'elle n'avait jamais vu. Grand, mince, sec comme une rapiere et tout vetu de rouge, il avait un visage mince dont le principal ornement etait un grand nez en bec d'aigle. Le menton arrogant, la bouche rouge et sensuelle, l'inconnu pouvait avoir une quarantaine d'annees. Quelques fils blancs striaient ses cheveux noirs et plats qu'il portait assez longs. Assis sur une pierre, ses longues jambes repliees, il regardait le feu d'un air de profond ennui, mais sa situation de prisonnier ne semblait pas l'inquieter outre mesure. — Qui est-ce ? demanda la jeune femme. — Rodrigue de Villa-Andrado, en personne... J'ai pu lui tomber dessus durant le combat et, en menacant sa gorge de ma dague, j'ai fait cesser la bataille. C'est une bete sauvage, mais ses hommes tiennent a lui. J'ai pu l'emmener jusqu'ici et les gens du chateau ne tenteront rien contre nous, de peur qu'il ne soit mis a mort. Au meme instant, l'Espagnol bailla demesurement, tourna les yeux vers le fond de la grotte. — Je regrette de t'enlever tes illusions, Montsalvy, mais les hommes de ma bande me connaissent et savent que je ne crains pas la mort. Sois certain qu'ils feront tout pour me reprendre et, a moins que tu ne m'egorges de sang-froid, tu ne pourras pas m'emmener avec toi dans la mort qui t'attend. Souviens-toi... tu n'as plus que quatre hommes, meme si deux d'entre eux valent triple. — C'est vrai, chuchota Sara a Catherine. Les Gascons ont presque tous ete tues. Nous n'avons plus que le sergent et deux hommes d'armes... et pour comble nous n'avons plus rien a manger. Autrement dit, repliqua la jeune femme avec angoisse, cette grotte nous a peut-etre offert un abri, mais elle est, en meme temps, un piege qui s'est referme. Brusquement, Catherine avait l'etouffante sensation que la grotte se resserrait sur elle, insensiblement mais inexorablement. Pourquoi avait-il fallu que l'enfant vint au monde au fond de ce tombeau ? Le son pourtant etouffe des deux voix feminines etait sans doute parvenu aux oreilles de Villa-Andrado car il se leva brusquement et, suivi immediatement par Escorneb?uf, marcha vers le fond de la grotte. — Reste ou tu es ! lanca Arnaud rudement. — Pourquoi donc ? Veux-tu donc m'obliger a crier quand il nous est possible de causer paisiblement ? Tu dois comprendre, avant qu'il soit trop tard, que ta situation n'est pas aussi bonne que tu le crois et que... Il s'arreta court. A la lumiere incertaine de la branche flambante que Gauthier, fige a cote de la paillasse dans une immobilite de cariatide, tenait toujours, l'Espagnol venait d'apercevoir Catherine, etendue sous des manteaux, pale et defaite, mais enveloppee de la masse somptueuse de ses cheveux denoues qui lui composaient tout a la fois un manteau royal et une aureole de lumiere. Le sourire sarcastique s'effaca des levres de Villa-Andrado sous le coup de la surprise. Un instant, la jeune femme et le chef mercenaire se regarderent... Elle lut dans les yeux sombres de l'homme une admiration non deguisee et, dans le secret de sa pensee, le jugea interessant. Ce visage anguleux et sec, visiblement petri d'orgueil, formait un contraste etrange avec le regard ou se montrait une chaleur inattendue. C'etait, a n'en pas douter, une bete de proie, mais une bete de race et, de plus, l'intuition feminine de Catherine le lui soufflait secretement, il appartenait a cette categorie d'hommes qu'une femme regarde toujours au moins deux fois, si ce n'est plus ! Mais, pour le moment, Villa-Andrado etait en extase. _Rose de mai !_murmura-t-il, _de toute douceur pleine Gente et jolie Vous etes fleur, de toute fleur..._ — Qu'est cela ? aboya Arnaud hargneusement en se plantant entre l'Espagnol et la jeune femme. Te prends-tu pour un menestrel ou bien penses-tu que ma femme ait quelque plaisir a entendre des fadaises ? Rodrigue leva vers Montsalvy un regard de somnambule. — Ta femme ? murmura-t-il... J'ignorais que tu fusses marie, Montsalvy. Et je vois la un enfant... Je ne comprends pas. — Je te croyais plus intelligent, ricana Arnaud. Il est aise cependant de comprendre. Nous regagnions en toute hate mes terres, mais les rigueurs du chemin ont eu raison de mon epouse. Nous esperions trouver a Ventadour de chers cousins en meme temps qu'une halte dont Mme de Montsalvy avait le plus grand besoin... et nous n'avons trouve qu'une bande de charognards et des armes brandies. Toi et les tiens, noble chevalier, avez contraint ma femme a mettre son fils au monde au fond d'un trou de taupes ! Heureuse encore de l'avoir trouve ! Tu as compris maintenant ? Le ton acerbe d'Arnaud frappa Catherine. Si affaiblie qu'elle fut et si inquiete de l'avenir proche, elle ne craignait pas l'Espagnol. Un homme qui pouvait la regarder avec cette expression eblouie ne pouvait etre un danger. Pourquoi donc Arnaud cherchait-il a attiser sa colere ? Seule, sans doute, la jalousie excitait sa hargne et Catherine savait deja que cette jalousie pouvait etre feroce. Mais Villa-Andrado ne parut pas s'emouvoir. Avec une aisance de grand seigneur, il mit genou en terre devant Catherine, sa main gauche posee sur son c?ur et son regard rive au pale visage encadre d'or. Jadis, fit-il d'une voix emue, la plus noble et la plus sainte de toutes les femmes mit au monde, elle aussi, son enfant sur un peu de paille. C'est un pre- J cedent qui doit etre de quelque reconfort, Madame. Pourtant, l'eclat de votre grace efface en moi jusqu'a ce souvenir. Seule l'etoile qui brillait dans cette nuit sacree devait approcher, gracieuse dame, d'une si merveilleuse beaute ! C'etait plus que Montsalvy n'en pouvait endurer. Sa main s'abattit sur l'Espagnol qu'il empoigna par le col de son pourpoint et remit de force sur ses pieds. — En voila assez ! Tu devrais me connaitre suffisamment pour savoir qu'un tel langage adresse a ma femme ne peut que me deplaire. Un mince sourire etira la bouche sinueuse du Castillan et mit une flamme dans ses yeux. Catherine eut le sentiment net qu'il se moquait d'Arnaud. — Il te faut, dans ce cas, l'obliger a ne sortir que voilee, comme les femmes maures, car, partout ou elle ira, la beaute de ton epouse illuminera la nuit et courbera l'echine des hommes sous le poids du desir. Mais, ajouta-t-il perfidement, je te felicite et je t'envie, Montsalvy. Il semble que tu connaisses les enchantements qui attirent les femmes les plus eclatantes. Isabelle de Severac, a laquelle tu fus fiance jadis, etait belle entre toutes et je te l'enviais. Mais aupres de ton epouse, elle n'etait qu'un pale rayon de lune aupres d'une aurore d'ete. Le rappel aux anciennes fiancailles de Montsalvy etait une maladresse deliberee et Catherine ne s'y trompa point. Encore que le nom d'Isabelle lui fut desagreable, elle avait assez de puissance sur elle- meme pour ne plus redouter une morte. D'ailleurs, Arnaud l'avait-il jamais aimee, cette Isabelle ? L'insolence voulue de Villa-Andrado lui fit craindre une empoignade entre les deux hommes. Elle devina confusement une ancienne rivalite et le ton de l'Espagnol ne laissait-il pas supposer que cette rivalite venait de trouver un nouveau terrain de lutte ? Arnaud avait rougi et deja ses poings se serraient, prets a frapper ce visage moqueur ou les yeux brillaient d'un eclat sardonique. Mais il n'eut pas le temps de riposter, ni Catherine celui d'intervenir. L'un des Gascons, demeures de garde a l'entree, avait bondi vers eux. — Messire... des hommes approchent a la faveur de la nuit. J'entends des pas aux alentours, des pas que l'on essaie d'etouffer ! — Nombreux ? — Je ne saurais evaluer, Messire... mais certainement plus de vingt hommes. Instinctivement, Catherine s'agrippa a la main de son mari. De l'autre elle serra l'enfant contre elle, reprise par la peur. Il sentit son angoisse car il serra doucement les doigts tremblants et sa voix mordante ne trahit aucun trouble. — Eh bien mais... qu'ils approchent. Escorneb?uf !... Tu vas te poster a l'entree avec tes hommes ! Toi aussi, Gauthier ! Personne, je pense, ne passera. Quant a moi, je suffirai a venir a bout de Monsieur que voila dont la vie ne vaudra plus un maravedis... C'est bien ainsi que l'on dit en Castille ? ajouta-t-il avec un sourire menacant a l'egard de son prisonnier... si ses hommes se montrent trop menacants ! Villa-Andrado haussa les epaules d'un air excede. — Ils n'approcheront pas ! Chapelle, mon lieutenant, est loin d'etre stupide. Il sait la maniere de debusquer un sanglier de sa bauge... Quant a me tuer froidement, comme tu m'en fais menace, je n'en crois rien. Tu n'as jamais egorge un homme desarme, Montsalvy, je te connais... et Chapelle aussi ! Le plus mauvais caractere de toute l'armee francaise, mais la plus parfaite expression de la chevalerie. Le ton railleur de l'Espagnol otait beaucoup de poids a ce compliment qu'Arnaud, d'ailleurs, dedaigna. — J'ai peut-etre change... d'autant plus que j'ai femme et enfant ! Non... Les hommes comme toi ne changent pas ! Madame, ajouta-t-il a l'adresse de Catherine, dont les yeux inquiets allaient de l'un a l'autre des deux adversaires, dites a votre epoux qu'il va commettre une sottise. Depuis que je sais votre presence, je ne suis plus votre ennemi ! Je connais, moi aussi, les regles de la chevalerie et ce qu'un noble Castillan doit a une dame de votre rang... et de votre beaute ! — Messire, repondit Catherine d'une voix tremblante, ce que fait mon epoux est, pour moi, bien et sagement fait. C'est a lui qu'il appartient de decider et s'il choisit de mourir ici, je mourrai sans regrets avec lui. — N'avez-vous mis un fils au monde que pour l'en retirer si tot ? La jeune femme n'eut pas le loisir de repondre. Sara s'etait dressee avec un cri de terreur, echo du hurlement de douleur de l'un des Gascons. A l'entree de la grotte, une grele de fleches s'abattit. L'une d'elles etait entree dans la poitrine du soldat. Mais ces fleches avaient ceci de particulier qu'elles portaient toutes, en guise d'empennage, un paquet d'etoupe enflamme. Bien que Gauthier et Escorneb?uf se fussent precipites pour les eteindre, elles etaient si nombreuses qu'en un instant la grotte s'illumina jusqu'aux aretes vives de sa voute et s'emplit d'une epaisse fumee. Catherine serra convulsivement son fils contre son c?ur. — Ils veulent nous enfumer, ou meme nous bruler vifs ! gronda Gauthier. Mais Arnaud avait bondi, si rapide que Villa- Andrado n'eut pas le loisir de parer l'attaque. L'Espagnol se retrouva, les deux bras paralyses par la poigne de fer du chevalier tandis que, sur sa gorge, se faisait sentir le desagreable contact d'une lame nue. — Crie-leur d'arreter ! gronda Montsalvy, ou, foi d'Auvergnat, je te saigne comme un poulet, chevalerie ou non ! On ne prend pas tant de precautions avec les betes puantes. Malgre le danger, Villa-Andrado parvint a sourire. — Je veux bien... mais cela ne servira a rien, je le crains. Tant que je ne l'aurai pas rejoint, Chapelle continuera son attaque. Apres tout... il estime depuis longtemps qu'il saurait, aussi bien que moi-meme, mener mes hommes. Ma mort lui donnerait de l'avancement. La dague s'approcha encore, mordit legerement la peau ou parut un filet de sang. Catherine, les yeux piques par la fumee, se mit a tousser, portant a son comble l'exasperation d'Arnaud. — Fais quelque chose, alors, ou tu es mort ! — Je ne crains pas la mort si elle presente une quelconque utilite, mais j'ai horreur des choses vaines ! Allons dehors, toi et moi. En me voyant, Chapelle cessera son tir de peur de m'atteindre. Il accepterait, sans doute, que tu me tues, mais ne prendrait pas le risque de le faire lui-meme. Sans repondre et sans deplacer sa dague, Montsalvy poussa l'Espagnol au-dehors. Catherine tendit une main pour le retenir, mais ils etaient deja a la sortie, eclaires par les flammes des dernieres torches volantes. Les fleches cesserent de tomber. — Porte-moi dehors, cria Catherine a Gauthier, je veux rester avec mon epoux ! La jeune femme etouffait. Elle etait a deux doigts de s'evanouir, mais le Normand hesitait. Les deux hommes etaient hors de vue. Elle entendit cependant la voix de l'Espagnol qui criait : — Arrete, Chapelle ! C'est un ordre ! Cesse de tirer ! Puis une autre voix, grossiere et eraillee par trop d'ordres hurles au cours d'une vie entiere. — Pas plus d'un quart d'heure, Messire ! Ensuite, j'attaquerai de nouveau, dussiez-vous y laisser la vie ! Je sais qu'il y a des femmes. Dites a ces gens que, s'ils ne vous lachent pas, je ne leur ferai ni grace ni quartier. Les hommes seront ecorches vifs, les femmes eventrees apres avoir distrait les soldats. Et puis... je dirai un _De Profundis_pour votre ame. Une quinte de toux si violente secoua Catherine que Gauthier n'hesita plus. Il confia l'enfant a Sara, puis, enlevant la jeune femme dans ses bras avec les manteaux, les couvertures et meme une bonne partie de la paille, il la transporta a l'air libre, hors de la grotte. Elle aspira avidement l'air froid de la nuit. Le Normand la deposa sur une roche plate ou Sara vint la rejoindre avec le bebe. D'ou elle etait, elle pouvait entrevoir le torrent ecumant et, entre les arbres, des silhouettes imprecises qui jetaient parfois un eclair d'acier. La lune se levait derriere les croupes montagneuses, precisant de plus en plus le paysage. Elle vit aussi Arnaud, maitrisant toujours l'Espagnol, debout tous deux a quelques pas. La voix pressante de Villa- Andrado lui parvint : — Me tuer serait pour toi une faible satisfaction, Montsalvy, et un mince reconfort au moment ou mes hommes violeront ta femme sous tes yeux. Ce sont des Navarrais et des Basques, des montagnards a demi sauvages qui n'aiment que le sang et ignorent la pitie. Tu es dans une impasse dont, seul, je peux te tirer. — Comment ? La voix d'Arnaud etait toujours aussi inflexible et, d'ou elle etait, Catherine pouvait maintenant voir clairement son profil net, decoupe par le rayon de lune. Le groupe etrange qu'il formait avec VillaAndrado se detachait sur le fond plus sombre des bois en pente et, brusquement, elle eut peur, pour elle et pour l'enfant, de l'orgueil d'Arnaud. Il ne cederait pas ! meme au prix de leurs vies. — Rends-moi la liberte ! Bientot il sera trop tard. Ils flairent le sang et rien ne les arretera, pas meme moi, si Chapelle les lance. Comme pour lui donner raison, la voix rugueuse du lieutenant leur parvint et l'angoisse mordit Catherine si violemment qu'elle faillit crier. — Le temps passe, Messire ! Il n'en reste plus beaucoup ! dit Chapelle. L'Espagnol reprit, plus pressant : — Je te l'ai dit, a cause de ta femme, de ton fils, je renonce a faire acte d'ennemi. J'en donne ma parole de Castillan et de chevalier. Je me souviendrai seulement que nous avons, jadis, combattu cote a cote... La dague quitta enfin le cou de Villa-Andrado, mais ne s'abaissa que faiblement. — Tu le jures sur la croix ? — Je le jure sur la croix et sur le nom sacre de Notre-Seigneur qui est mort pour tous les hommes ! Alors seulement le bras de Montsalvy retomba. Sa main gauche libera les poignets qu'il avait tenus serres tout ce temps. Un grand soupir allegea la poitrine oppressee de Catherine. — C'est bien. Tu es libre, mais puisses-tu bruler une eternite en enfer si tu m'as trompe, dit Arnaud. — Je ne t'ai pas trompe... L'Espagnol fit quelques pas vers les soldats qui, insensiblement, s'etaient rapproches. Leur cercle de fer enfermait maintenant l'espece de plate-forme etroite ou s'ouvrait la grotte et Catherine, a demi morte d'epuisement et de terreur, pouvait voir luire les fauchards de guerre, les guisarmes et les haches dans les poings d'hommes a l'aspect barbare. Tout ce sauvage appareil guerrier qui menacait la vie fragile d'un enfant, de son enfant a elle ! La voix de Villa-Andrado s'eleva, vigoureuse, repercutee par l'echo, semblable dans son ampleur a quelque trompette de jugement dernier. — Je suis libre et la paix est faite ! dit-il. Merci a toi, Chapelle ! — Nous n'attaquerons pas ? fit un petit homme mince et fluet qui s'etait detache des rangs et que Rodrigue de VillaAndrado dominait de toute la tete. C'etait tres certainement le fameux Chapelle et Catherine sentit l'inquietude lui revenir en decelant un regret dans sa voix. — Non. Nous n'attaquerons pas. — Et si... pourtant, nous preferions attaquer, moi et mes hommes ? Avez-vous oublie que le seigneur de Montsalvy est recherche comme traitre et criminel d'Etat ? Le coup partit avant que quiconque n'eut pu le pre voir. Le poing de l'Espagnol se leva et Chapelle alla rouler jusqu'au torrent. — Je pendrai de mes mains quiconque discutera mes ordres ! Et mes ordres sont les suivants. Que l'on aille au chateau chercher une litiere et que l'on fasse preparer une chambre. Toi, Pedrito... La suite du discours, en espagnol, fut incomprehensible pour Catherine, mais deja Arnaud s'interposait. — Un instant ! Nous ne nous battrons pas, mais je refuse ton hospitalite. Je ne franchirai l'enceinte de Ventadour que lorsque son legitime proprietaire m'y attendra. — Ta femme a besoin de repos, de nourriture !... — Cesse de te preoccuper de ma femme ! Nous partirons quand le jour se levera. Rentre dans ton repaire et quittons-nous ici... Accepte cependant mes remerciements. Le visage sombre de Villa-Andrado se detourna. Son regard accrocha au passage celui de Catherine, puis se detourna, envahi d'une sorte de gene. — Non. Tu ne me dois aucun remerciement... Tu comprendras plus tard pourquoi je ne veux pas etre remercie. Adieu donc, puisque tu le veux... Nul ne t'inquietera sur les terres de Ventadour. Il fit quelques pas et plia le genou devant Catherine, l'enveloppant d'un regard brulant sous lequel, a son tour, elle rougit. — J'avais espere vous recevoir en reine, belle dame. Pardonnez-moi de vous laisser ici. Un jour, peut-etre, aurai-je la joie... — Cela suffit ! coupa Arnaud durement. Va-t'en ! Avec un haussement d'epaules, Villa-Andrado se releva, mit la main sur son c?ur pour saluer Catherine et se detourna. La jeune femme vit la grande silhouette rouge s'eloigner entre les arbres, dans la lumiere argentee. Cet homme etrange l'intriguait, mais ne lui inspirait aucune aversion. Il avait agi en gentilhomme et elle en voulait un peu a Arnaud d'avoir refuse son hospitalite. Elle eut tant aime un bon lit, un grand feu flambant, quelque chose de chaud a boire et aussi plus de securite pour le bebe qui dormait dans les bras de Sara. Le froid de la nuit la saisit et elle frissonna. Mais le leger soupir qu'elle avait pousse n'avait pas echappe a Sara. — En verite, voila de bien beaux sentiments ! fit- elle avec humeur en s'adressant a Montsalvy, mais avec quoi pensez-vous nourrir votre epouse, dans l'etat de faiblesse ou elle se trouve ? C'est fort bien de jouer les difficiles et de trancher en dedaigneux, mais il faut que Catherine mange, sinon l'enfant n'aura pas de lait et... — La paix, femme ! coupa le jeune homme avec lassitude. J'ai fait ce que mon honneur commandait. Que peux-tu comprendre ? — Ceci : il faudra donc que Catherine et l'enfant deperissent a cause de votre honneur ? En verite, Messire, vous avez une etrange facon d'aimer. Le reproche le cingla. Il se detourna de Sara, se pencha vers Catherine, a son tour, l'enleva dans ses bras. — Penses-tu aussi que je ne t'aime pas, mon amour ? Peut-etre Sara a-t-elle raison et suis-je trop dur, trop fier !... Mais il m'etait si penible d'accepter l'hospitalite de cet homme. Je n'aime pas sa maniere de te regarder... — Je ne te reproche rien, dit-elle en nouant ses bras autour du cou de son mari et en posant sa tete contre son epaule... Je suis forte, tu le sais... Mais j'ai froid. Ramene-moi dans la grotte. Peut-etre la fumee est-elle dissipee. J'ai si peur que le petit ne prenne mal ! La fumee etait dissipee. Il ne restait plus qu'une vague odeur, insuffisante pour incommoder. Tandis qu'Arnaud reinstallait Catherine, Sara s'occupa de rallumer du feu a l'entree. Gauthier s'etait esquive pour voir si les cadavres des chevaux, qui avaient ete tues durant le combat, etaient demeures sur place. Il voulait en depecer un pour en faire rotir quelques quartiers. Mais a peine etait-il parti que trois hommes apparurent. Deux d'entre eux portaient une grande corbeille couverte d'un linge blanc, le troisieme une petite aiguiere d'argent. Tous etaient vetus du tabard armorie, timbre des barres et du croissant de l'Espagnol. Ils saluerent d'un meme mouvement, poserent leur charge a l'entree de la grotte. Le plus grand vint a Catherine, tira un parchemin roule de sous sa tunique et, genou en terre, le tendit a la jeune femme. Puis, sans attendre de reponse, il salua, fit demi-tour et disparut avec ses camarades avant qu'Arnaud, Sara ou Catherine meduses eussent fait un geste. Mais la surprise ne dura pas. Sara courut a la corbeille, souleva le linge. — Des vivres ! s'ecria-t-elle joyeusement. Des pates, des volailles roties, du pain blanc ! Doux Jesus ! Voila combien de temps que nous n'avons goute de telles merveilles ! Et la, dans l'aiguiere d'argent, il y a du lait pour le petit ! Dieu soit beni ! — Un instant ! coupa Arnaud sechement. Il prit le parchemin que Catherine n'avait pas encore songe a derouler, le lut. Son beau visage devint pourpre. — Par le diable ! s'ecria-t-il, ce damne Castillan se moque de moi... Comment ose-t-il... — Laisse-moi lire, pria Catherine. Il lui tendit le parchemin avec une visible mauvaise grace. Il y avait peu de mots ecrits. _« Trop belle dame,_ecrivait Villa-Andrado, _meme un homme aussi intransigeant que votre epoux ne peut vouloir que vous mouriez de faim... Agreez ces modestes offrandes, non comme un secours mais comme un hommage rendu a une beaute que la faim ne doit pas alterer et que j'espere ardemment avoir l'immense faveur de contempler encore dans les temps a venir... »_ Elle ne put s'empecher de rougir, laissa le parchemin se rouler de lui-meme. Arnaud s'en empara et le jeta dans le feu. — Croit-il pouvoir courtiser mon epouse a mon nez, a ma barbe, ce chien puant ? Et, quant a ses presents... Il marchait d'un air resolu vers la corbeille, mais trouva sur son chemin Sara qui, les bras etendus, un air de defi sur son visage, lui barrait le passage. — Ah non ! Par exemple ! Vous ne toucherez pas a ces victuailles qui nous tombent du ciel ! Messire, il vous faudra me passer sur le corps avant d'y atteindre ! A-t-on jamais vu pareille folie ! Je vous jure bien que Catherine mangera, que cela vous plaise ou non. Elle defiait le jeune homme, les yeux furieux, prete a lui sauter a la figure. Emporte par la colere, il leva la main. Il allait frapper. Un cri de Catherine l'arreta. — Arnaud ! Non !... Tu es fou !... La main retomba, sans force, le long de la cuisse du jeune homme. Peu a peu, son visage perdit la teinte pourpre qu'il avait prise. Finalement, il haussa les epaules. — Apres tout, c'est toi qui as raison, Sara... Il faut que Catherine et le bebe prennent des forces. Donnes en aussi aux hommes, ils en ont besoin. — Et toi ? pria Catherine desolee. — Moi ? Je partagerai le quartier de cheval que rapportera Gauthier. Le Normand, comme Montsalvy, refusa de toucher au contenu de la corbeille, mais Escorneb?uf et le seul Gascon qui lui restait, un petit bonhomme dont le visage simiesque etait secoue de tics continuels et que l'on nommait Fortunat, devorerent en hommes qui n'ont pas mange a leur faim depuis longtemps. On fit ; donc bombance dans la grotte des fosses de Ventadour. Puis Arnaud organisa les tours de garde et prit le premier. Il alla s'installer aupres du feu, ses longues jambes repliees, les bras noues autour des genoux. Niche sur le sein opulent de Sara qui somnolait assise contre la paroi rocheuse, le bebe dormait de toutes ses forces. Catherine, la derniere bouchee avalee, avait enfin sombre dans un sommeil sans reves. Les hommes dormaient aussi, lourdement, couches a meme la terre nue, comme des betes harassees. Dans la campagne, tout etait silence. L'alerte etait passee. Le voyage, maintenant, ne serait plus long. Quand pointerait le jour, Arnaud reprendrait Catherine sur son cheval pour lui epargner le froid et les secousses les plus rudes. Bientot, les toits et les creneaux de Montsalvy apparaitraient au bout du grand plateau ou les vents avaient leur royaume. La vieille demeure seigneuriale, riche d'un passe glorieux et de chauds souvenirs, refermerait ses murs autour de cette nouvelle famille que le maitre lui rapportait comme une offrande... Oubliant pour un temps sa haine et ses desirs de vengeance, Arnaud de Montsalvy sourit tendrement au feu qui defendait du froid ces deux etres, maintenant toute sa vie, puis son regard alla chercher le ciel noir dans la dechirure des rochers. _« Loue sois-tu, mon Seigneur, pour frere feu par qui tu illumines la nuit ! Il est beau et joyeux, indomptable et fort_Loue sois-tu, mon Seigneur, pour l'epouse et pour le fils que tu m'as donnes... » I _. Le Cantique du Soleil,_de saint Francois d'Assise. Six jours apres avoir quitte Ventadour, la petite troupe reduite a six cavaliers parcourait sous d'incessantes rafales de vent le haut plateau de la Chataigneraie, au sud d'Aurillac. Cette fois, le plein c?ur de l'Auvergne etait atteint et les yeux de Catherine s'ouvraient sur ces vieilles montagnes noires et rudes, si austeres en hiver, mais ou l'inalterable et sombre verdure des sapins mettait une douceur. Elle avait vu des torrents devalant les cotes, des lacs bleu nuit, inquietants par leur silence et leur eau sombre, et des forets qui semblaient ne devoir jamais finir. Grace a l'air vif, grace aussi aux provisions fournies par l'Espagnol et dont on avait pu emporter une certaine quantite, grace enfin a sa robuste constitution, elle avait repris ses forces avec une etonnante rapidite. Deux jours apres avoir mis son fils au monde, elle reprenait place sur Morgane, malgre les objurgations inquietes d'Arnaud. — Je me sens forte ! lui disait-elle en riant. Et puis, nous avons assez traine comme cela a cause de moi. J'ai hate d'arriver. On avait fait halte une journee a l'abbaye benedictine de Saint-Geraud qui commandait Aurillac et dont le seigneur-abbe etait un parent d'Arnaud. La, le jeune Montsalvy avait recu le bapteme des mains de l'abbe d'Estaing. D'un commun accord, ses parents lui avaient donne le nom de Michel, en souvenir du frere d'Arnaud, jadis massacre par la populace parisienne et que Catherine avait follement tente de sauver. — Il lui ressemblera, affirmait Arnaud en examinant son fils, comme il prenait plaisir a le faire bien souvent. D'ailleurs, il est blond, comme lui... et comme toi, ajoutait-il avec un regard a sa femme. Avoir donne le jour a ce qu'Arnaud jurait devoir etre une copie conforme de Michel de Montsalvy, qu'elle avait adore au premier regard, emplissait la jeune femme d'une joie profonde et grave. L'enfant lui devenait plus cher encore. Pour un bebe age d'une semaine a peine, le petit Michel faisait preuve d'une belle vitalite. Le voyage, malgre le froid et les chutes de neige, ne semblait pas l'incommoder. Continuellement niche dans le vaste giron d'une Sara rayonnante pour qui l'hiver n'existait plus qu'en fonction de ses effets possibles sur le poupon, chaudement enveloppe, un voile leger sur sa minuscule figure, il dormait a poings fermes les trois quarts du temps, ne s'eveillant que pour reclamer son repas d'une voix percante. Les voyageurs, alors, faisaient halte dans quelque coin abrite et l'enfant passait des bras de Sara a ceux de Catherine. Ces moments-la etaient pour la jeune mere des instants merveilleux. Elle avait le sentiment profond qu'il etait bien a elle, fait de sa chair et de son sang. Les doigts minuscules s'agrippaient au sein gonfle qu'on lui offrait et la petite bouche ronde tetait avec une ardeur qui inquietait Arnaud. — Jeune drole ! grommelait-il, une fois au chateau on te trouvera une vigoureuse nourrice ! Si on te laisse faire, tu devoreras ta mere. — Rien ne vaut pour un bebe le lait maternel ! objectait Sara doctorale. — Ouais ! Chez nous, les garcons ont toujours eu des nourrices. Nous sommes de grands devoreurs dans la famille et nos meres peuvent rarement suffire. Moi, j'avais deux nourrices ! concluait-il triomphalement. Ces petites escarmouches amusaient Catherine qui connaissait bien la raison profonde qu'avait son epoux de proner les nourrices. Arnaud avait bien de la peine a respecter le temps rituel des couches qui oblige un mari a observer l'abstinence charnelle jusqu'aux relevailles. La nuit venue il laissait, bien a contrec?ur, Catherine dormir aupres de Sara et du bebe. Quant a lui, malgre la fatigue de la chevauchee, il s'en allait arpenter les environs, ne rentrant qu'au bout d'une heure ou deux. Catherine, d'ailleurs, connaissait bien l'expression affamee qu'il avait, en la regardant et, lorsqu'elle faisait boire Michel, il demeurait plante devant elle, le regard rive a sa gorge decouverte, cachant ses mains derriere son dos pour qu'elle ne les vit pas trembler. Le matin meme de ce jour qui ne devait pas s'achever sans que l'on fut enfin au but, Arnaud avait a moitie assomme Escorneb?uf qu'il avait surpris, embusque derriere une porte, tandis que Catherine allaitait Michel. Le colosse n'avait pas entendu venir j Montsalvy. Le visage apoplectique, il se tenait ; accroupi, l'?il au trou de la serrure au-dela de laquelle la jeune femme, se croyant seule avec Sara, dans sa cellule de l'abbaye, ouvrait largement son corsage en souriant a la bohemienne qui bercait le bebe. Le sang devait cogner si fort aux oreilles d'Escorneb?uf qu'il n'avait pas prete attention aux pas rapides d'Arnaud sous les arcades du cloitre. L'instant suivant, le gros ; sergent roulait dans la poussiere en hurlant. D'un magistral coup de poing, Montsalvy lui avait ecrase le nez. Puis il l'avait releve d'un coup de pied au bas du j dos en grondant. — File d'ici !... Et souviens-toi que, la prochaine ! fois, je te tuerai ! L'autre avait file, l'echine basse, comme un dogue fouette, machonnant des injures entre ses dents. Arnaud n'y avait pas prete attention, mais Catherine s'etait inquietee. — L'homme est mauvais ! Il faut se mefier de lui... — Il ne bronchera pas ! Je connais cette engeance. D'ailleurs, une fois a Montsalvy, rien ne sera plus facile que de le mettre au cachot pour le calmer. Au moment du depart, pourtant, il avait ete impossible de retrouver Escorneb?uf. Malgre sa taille gigantesque, il semblait s'etre soudain volatilise. Personne, dans le couvent, ne l'avait vu. Mais, une fois de plus, Arnaud refusa de s'en soucier. — Bon debarras ! Apres tout, nous n'avions plus besoin de lui ! dit-il. Mais il avait tout de meme recommande a l'abbe d'Estaing de faire jeter le Gascon aux fers si jamais le prevot de la ville remettait la main dessus. Il ne lui restait plus, des hommes donnes par Xaintrailles, que le seul et fluet Fortunat, mais, pas plus que les autres, Fortunat ne semblait regretter son chef. Depuis l'incident de la foret de Chabrieres, il s'etait pris pour Gauthier d'une ardente admiration qu'il partageait equitablement avec Catherine en laquelle Fortunat voyait une creature surnaturelle. C'etait une nature simple, sauvage, cruelle par habitude plus que par vocation et, desormais, Fortunat suivait le Normand comme son ombre. Le soir allait tomber et les quelque huit lieues separant Aurillac de Montsalvy s'epuisaient sous les sabots rapides des chevaux. Arnaud ne pouvait plus retenir son impatience et le grand etalon noir, quand son maitre avait vu surgir de l'horizon brumeux, imprecise comme un mirage, la tour romane d'une eglise au- dessus de murs sombres, avait pris le galop. Derriere lui, Morgane volait litteralement, le panache eclatant de sa queue flottant joyeusement tandis que les pierres du chemin sautaient sous ses sabots. Gauthier et Fortunat etaient demeures en arriere, aupres de Sara. Chargee de Michel, l'excellente femme ne pouvait s'offrir d'autre allure qu'un trot paisible. Emportee par la griserie de la course, Catherine talonna Morgane. La jument tendit le cou, fonca et remonta le cheval noir a la hauteur duquel elle se maintint. Arnaud adressa a sa femme, rouge de joie et d'excitation, un sourire rayonnant. — Tu ne me battras pas, ma belle cavaliere ! D'ailleurs, tu ne connais pas le chemin, cria-t-il dans le vent. — C'est le chateau, la-bas ? — Non... C'est l'abbaye ! Les maisons du village sont massees entre elles et le puy de l'Arbre ou est notre maison. Il faut prendre un chemin, a gauche, sous les murs du monastere, s'enfoncer dans le bois. Le chateau est au flanc du puy et, des tours, on domine un immense paysage. Tu verras... tu auras l'impression d'avoir l'univers a tes pieds. Il s'interrompit parce que la rapidite de la course lui coupait le souffle. Sans repondre, Catherine sourit, poussa encore sa jument. Morgane donna tout ce qu'elle pouvait, depassa le cheval. Catherine eclata de rire. Distance, Arnaud jura comme un templier. Ferocement eperonne, l'etalon bondit, passa comme un boulet de canon... Les murs de l'abbaye se rapprochaient. Catherine pouvait distinguer les toits des maisonnettes de lave du petit bourg. Brusquement, Arnaud obliqua vers la gauche, delaissant le grand chemin pour un etroit sentier qui se perdait dans les arbres. Elle se retourna, vit que les autres etaient encore loin. — Attends-nous ! cria-t-elle. Mais il ne l'entendait plus. L'air du pays natal qu'il n'avait pas respire depuis plus de deux ans l'enivrait comme un vin trop riche... Catherine hesita un instant : allait-elle le suivre ou bien attendre les autres ? Le desir d'etre avec lui l'emporta. D'ailleurs, d'ou ils etaient, Gauthier, Sara et Fortunat ne pouvaient pas du chemin sautaient sous ses sabots. Gauthier et Fortunat etaient demeures en arriere, aupres de Sara. Chargee de Michel, l'excellente femme ne pouvait s'offrir d'autre allure qu'un trot paisible. Emportee par la griserie de la course, Catherine talonna Morgane. La jument tendit le cou, fonca et remonta le cheval noir a la hauteur duquel elle se maintint. Arnaud adressa a sa femme, rouge de joie et d'excitation, un sourire rayonnant. — Tu ne me battras pas, ma belle cavaliere ! D'ailleurs, tu ne connais pas le chemin, cria-t-il dans le vent. — C'est le chateau, la-bas ? — Non... C'est l'abbaye ! Les maisons du village sont massees entre elles et le puy de l'Arbre ou est notre maison. Il faut prendre un chemin, a gauche, sous les murs du monastere, s'enfoncer dans le bois. Le chateau est au flanc du puy et, des tours, on domine un immense paysage. Tu verras... tu auras l'impression d'avoir l'univers a tes pieds. Il s'interrompit parce que la rapidite de la course lui coupait le souffle. Sans repondre, Catherine sourit, poussa encore sa jument. Morgane donna tout ce qu'elle pouvait, depassa le cheval. Catherine eclata de rire. Distance, Arnaud jura comme un templier. Ferocement eperonne, l'etalon bondit, passa comme un boulet de canon... Les murs de l'abbaye se rapprochaient. Catherine pouvait distinguer les toits des maisonnettes de lave du petit bourg. Brusquement, Arnaud obliqua vers la gauche, delaissant le grand chemin pour un etroit sentier qui se perdait dans les arbres. Elle se retourna, vit que les autres etaient encore loin. — Attends-nous ! cria-t-elle. Mais il ne l'entendait plus. L'air du pays natal qu'il n'avait pas respire depuis plus de deux ans l'enivrait comme un vin trop riche... Catherine hesita un instant : allait-elle le suivre ou bien attendre les autres ? Le desir d'etre avec lui l'emporta. D'ailleurs, d'ou ils etaient, Gauthier, Sara et Fortunat ne pouvaient pas pont-levis. C'etait tout ce qui restait du chateau de Montsalvy... Le cri funebre d'un corbeau, tournoyant dans le ciel pale, tira Catherine de l'espece d'hebetude ou ce spectacle l'avait jetee. Elle regarda son mari. Arnaud, toujours en selle, semblait frappe par la foudre. Aucun trait ne bougeait dans son visage bleme aux prunelles dilatees. Seules les meches noires de ses cheveux que le vent faisait voltiger lui pretaient encore quelque chose d'humain. Pour le reste, c'etait une statue de pierre, sans regard et sans voix. Epouvantee, elle s'approcha de lui, toucha son bras. — Arnaud !... murmura-t-elle... mon doux seigneur ! Mais il ne l'entendait ni ne la voyait. Le regard fixe, il descendit de son cheval. Comme dans un cauchemar, Catherine le vit s'approcher des ruines d'un pas saccade d'automate. Il se dirigeait vers quelque chose que, dans sa stupeur, elle n'avait pas remarque immediatement : un grand parchemin d'ou un sceau rouge coulait, comme d'une blessure, au bout d'un cordon, et que quatre fleches crucifiaient sur les decombres. Le c?ur de la jeune femme manqua un battement et elle retint sa respiration... Elle vit Arnaud escalader quelques pierres, arracher le parchemin, le parcourir des yeux. Puis, comme un chene deracine par le vent, il s'abattit, face contre terre, avec une rauque clameur qui retentit jusqu'au fond de l'ame de Catherine. Le gemissement de la femme fit echo a celui de l'homme. Elle sauta a bas de sa monture, courut a son epoux, se laissa tomber a genoux aupres de lui, essayant de detacher les mains crispees qui s'etaient agrippees a deux touffes d'herbe seche et s'y cramponnaient. Peine perdue ! Tout le corps d'Arnaud etait tendu en un spasme nerveux que les forces de la jeune femme ne pouvaient vaincre. Avec des gestes d'aveugle, elle tatonna machinalement pour arreter le parchemin que le vent allait deja eloigner, le saisit, essaya de lire, mais la nuit venait maintenant et elle ne put dechiffrer que la premiere ligne ecrite en gros caracteres « De par le Roy... » Maintenant, Arnaud sanglotait, la figure enfouie dans l'herbe, et Catherine, bouleversee, tenta encore de le redresser pour lui donner le refuge de ses bras, de son epaule. — Mon amour !... suppliait-elle au bord des larmes... Mon amour... Je t'en prie ! — Laissez-le, dame Catherine, fit tout pres d'elle la voix rude de Gauthier. Il ne vous entend pas ! La masse de douleur qui s'est abattue sur lui l'a rendu sourd et aveugle au monde exterieur. Mais les larmes sont bonnes pour lui... La main ferme du Normand l'aida a se relever. Serrant toujours entre ses doigts le parchemin, elle se retrouva dans les bras de Sara qui avait confie le bebe a Fortunat. La bohemienne tremblait comme une feuille, mais son etreinte etait chaude et sa voix assuree. — Sois ferme, mon petit, souffla-t-elle a l'oreille de Catherine. Il faut que tu sois forte afin de l'aider, lui. Il va en avoir besoin. Elle fit oui de la tete, voulut retourner a Arnaud, mais Gauthier la retint. — Non... laissez-moi faire ! Peu a peu, les sanglots convulsifs qui secouaient Arnaud se calmerent. Ce fut le moment que choisit le Normand. Il prit le petit Michel des mains precautionneuses de Fortunat et, a son tour, alla s'agenouiller aupres du jeune homme. — Messire, dit-il d'une voix que l'emotion etouffait, une antique saga de mon peuple dit : « Tout fardeau qui te sera lourd, rejette-le et sache t'aider toi- meme. » Il vous reste la vengeance... et ceci ! Michel, reveille, se mit a hurler. Catherine se degagea des bras de Sara. Son c?ur battait a se rompre et ses mains se tendaient instinctivement vers l'homme prostre. D'un seul coup Arnaud se redressa. Il regarda tour a tour Gauthier puis le bebe. Son visage, decompose par le chagrin, se crispa. Il prit, entre ses mains, le petit paquet hurlant qui se calma comme par enchantement. Il serra l'enfant contre lui avec emportement, puis son regard revint au Normand. Une farouche resolution y brillait. — Tu as raison, dit-il d'une voix rauque. Il me reste un fils, une femme... et la haine ! Maudit soit le Roi qui me paie ainsi de ma fidelite et du sang verse sans compter ! Maudit soit Charles de Valois qui a livre les miens a son valet, detruit ma maison, tue ma mere ! Je lui denie, a partir de cet instant, mon serment d'allegeance et je n'aurai ni treve ni repos tant que... — Non ! cria Catherine epouvantee par cette voix qui s'enflait comme un ouragan, par cette colere formidable qu'elle sentait monter dans les veines d'Arnaud comme le flot de lave qui trace son chemin vers le cratere du volcan. Elle s'abattit sur lui, arracha l'enfant de ses mains et enferma le petit dans ses bras. — Non, repeta-t-elle plus bas. Je ne veux pas de malediction autour de mon enfant ! Tu ne dois pas, Arnaud, tu ne dois pas dire de telles choses ! Pour la premiere fois, il tourna vers elle son visage noir de fureur. — Ma mere git, sans doute, sous les decombres de notre maison, je suis proscrit... (Il saisit le parchemin qu'elle n'avait pas lache et l'agita au bout de son poing.) Tu sais lire ? Traitre et felon ! Moi ? Traitre et felon comme Jehanne etait heretique et sorciere ! La honte, le desespoir et le bourreau ! Voila comment le roi Charles recompense ses serviteurs ! — Ce n'est pas lui, fit Catherine d'un ton las, et tu le sais bien... — Il est le Roi ! Si c'est ainsi qu'il pretend exercer la royaute, mieux vaudrait, pour lui, le couvent, la tonsure, et pour le royaume le duc de Bourgogne sur le trone ! Une vague de desespoir envahit Catherine. Fallait-il qu'Arnaud en fut arrive aux extremes limites de la colere et de la douleur pour qu'il en fut venu a souhaiter pour suzerain l'homme que, toute sa vie, il avait hai et combattu ! Allait-il donc, maintenant, se tourner vers l'ennemi, vers l'homme auquel Catherine s'etait arrachee a si grande peine pour le rejoindre, lui ? Elle secoua la tete. De grosses larmes roulerent de ses yeux jusque sur la joue du petit Michel. Elle posa, avec passion, ses levres sur le petit visage, ramena sur ses epaules le manteau qui en avait glisse pour mieux en envelopper l'enfant. Le vent des hauteurs soufflait plus fort, venu du trou noir qu'etaient devenues les vallees envahies par la nuit. La torche que Fortunat avait allumee depuis un instant semblait s'effilocher dans les rafales humides. Catherine frissonna, regarda tour a tour les personnages figes de cette scene penible. Ses yeux s'arreterent sur son epoux. Il etait toujours debout devant les decombres, droit comme une lance, ses yeux farouches rives a ces ruines fraiches que la lueur du feu faisait plus sinistres encore... Une vague de decouragement saisit la jeune femme. Une fois encore il lui echappait et elle ne savait comment le rejoindre au-dela de ce mur de fureur dans lequel il s'enfermait. Il ne pouvait rien comprendre de ses paroles d'apaisement car, pour l'heure presente, il n'etait que revolte. Pensant qu'en sa faiblesse de femme residait sans doute sa meilleure arme, elle s'approcha, s'appuya contre lui. — Arnaud, murmura-t-elle, ne pouvons-nous essayer de trouver un abri ? Le vent se leve et je suis transie. Et puis, j'ai peur pour Michel. Quand il baissa les yeux vers elle, Catherine vit que la colere les avait quittes, mais qu'ils etaient pleins d'une poignante tristesse. Le bras du jeune homme entoura ses epaules et la serra contre lui. — Pauvrette ! Tu es lasse et tu as froid ! L'enfant aussi a besoin qu'on s'occupe de lui. Viens ! Pour le moment, nous n'avons plus rien a faire ici. Le contact rassurant des muscles durs rendit courage a Catherine. Elle leva vers son mari son visage confiant. — Les ruines se relevent, Arnaud, et le temps efface "les larmes ! — Mais il ne ressuscite pas les morts ! Et ma pauvre mere... (Il y eut une brisure dans sa voix et Catherine sentit ses doigts se crisper sur son epaule, mais il se maitrisa, reprit d'un ton morne) Je devine qu'elle a du defendre sa maison jusqu'au bout ! Demain, il faudra bien que les gens du village m'aident a fouiller ces ruines pour retrouver son corps et lui donner la sepulture qui convient. Pour le moment, allons au monastere ! Nous n'avons pas ete toujours d'accord, l'abbe et nous, mais il ne pourra nous refuser l'asile. On remonta a cheval, puis la troupe morne fit demi- tour et, a la suite de Montsalvy, s'engagea dans le tunnel d'arbres parcouru si joyeusement une heure plus tot. Les ruines de Montsalvy demeurerent livrees a leur solitude et au vent gemissant qui semblait venir des grands causses tout expres pour pleurer sur elles. Le point de lumiere, d'un jaune rougeatre, que l'on avait vu paraitre dans le sentier avait grandi rapidement. Catherine comprit que c'etait une lanterne balancee au bout du bras de quelqu'un marchant a leur rencontre. Bientot, la torche que portait Fortunat et la lanterne furent sur le meme plan et s'arreterent. A demi cache par le dos d'Arnaud, la jeune femme vit un paysan si tanne et si brun, en meme temps que si vigoureux, que le sarrau et les chausses de laine dont il etait vetu semblaient habiller un vieil arbre noueux. Des cheveux gris et raides depassaient de son bonnet brun, enfonce jusqu'aux oreilles, mais les yeux, enfouis sous une broussaille de sourcils gris, avaient un eclat joyeux dans leurs prunelles noisette. Le visage etait rude : des levres serrees qui ne devaient pas s'ouvrir aisement, un menton en galoche, un nez en lame de couteau, mais les plis creuses autour de la bouche s'accusaient davantage a droite donnant a la physionomie une expression de malice et d'astuce. Pour le moment, le paysan, dedaignant Fortunat et sa torche, avait marche droit sur Arnaud et s'arretait, le nez leve, juste sous la tete du cheval. Il eleva sa lanterne pour que sa figure fut bien dans la lumiere puis tira son bonnet. — Not’ seigneur ! dit-il, m'avait bien semble vous reconnaitre tout a l'heure, sur la lande, quand vous galopiez comme si l'diable vous courait apres ! L'bon Dieu soit beni qui vous ramene au pays ! La bouche mince s'etirait en un large sourire qui montrait des gencives denudees par endroits. Tout le vieux visage rayonnait d'une joie si grande qu'elle effacait la nuit. Catherine vit deux larmes briller au coin des paupieres tandis que le bonhomme s'agenouillait dans la boue sans cesser de regarder Arnaud comme il eut regarde un archange. Celui-ci, d'ailleurs, sautait a bas de son cheval, empoignait le paysan aux epaules et l'embrassait sur les deux joues. — Saturnin ! Mon vieux Saturnin ! Sangdieu ! Quel bien cela me fait de te revoir ! Toi, au moins, tu pourras me dire... Cette fois, sous l'etreinte d'Arnaud, le vieil homme pleurait pour de bon et riait tout a la fois. — Ah ! maintenant qu'vous etes la, messire Arnaud, tout va aller mieux ! Vous en viendrez a bout, vous, de ces faillis chiens qui sont tombes sur not’ pays comme des corbeaux. Tout en parlant, les yeux vifs de Saturnin avaient decouvert Catherine sur Morgane qui encensait et Sara, tassee sur Rustaud, le bebe dans les bras. — Oh ! fit-il avec une naive admiration, la belle dame ! Vrai, not’ seigneur, jamais j'n'en ai vu de si belle... C'est-y que... C'est ma femme, Saturnin, repondit Arnaud avec une nuance de fierte qui fit sourire Catherine. Et voici mon fils ! Tu peux baiser sa main... Ma chere, Saturnin est le bailli de Montsalvy et notre plus fidele serviteur. Il a l'air, comme cela, d'un paysan, mais il a pignon sur rue. Il nous a eleves, Michel et moi... presque autant que notre mere... De nouveau la voix d'Arnaud se brisa en evoquant sa mere, mais, deja, Saturnin, qui venait de baiser la main de Catherine, se retournait vers lui en s'ecriant : — Vieille bete que je suis a vous t'nir la au lieu d'vous emmener bien vite la trouver ! Elle va etre si heureuse notre pauvre maitresse ! — Ma mere ? Tu sais ou elle est ? Elle n'est pas... Le vieux se mit a rire de bon c?ur. — Morte ? Vous voudriez pas ! Si j'n'avais pas reussi a lui faire quitter le chateau quand ces sauvages ont mis l'feu, vous n'auriez jamais revu le vieux Saturnin. J'aurais jamais pu vous regarder en face. Et, comme Arnaud, de nouveau, le prenait aux epaules en criant : — Vivante ! Elle est vivante ! Et ou est-elle ? Au monastere ? Saturnin cracha par terre et haussa les epaules. — Au monastere, il y a Valette et ses hommes... ceux qui ont brule vot'maison. Mme la comtesse, ou voulez-vous qu'elle soit ? Chez moi, bien sur ! Mais a la metairie parce qu'en ville les hommes de Valette tiennent les meilleures maisons. Venez, maintenant, on s'est trop attardes. Meme la nuit, voyez-vous, les chemins sont dangereux... Tout en parlant, Saturnin avait pris la bride de Morgane et faisait tourner la petite jument. Avant de remettre son bonnet, il s'inclina devant Catherine avec une inconsciente dignite. Notre dame, fit-il avec un grand respect, ca va etre un honneur pour le vieux Saturnin de vous conduire a sa maison bien qu'elle ne soit pas digne du tout de vous recevoir. Mais vous y serez chez vous et aussi maitresse que si les murs de Montsalvy etaient encore debout ! Elle le remercia d'un sourire. Un monde de sentiments contradictoires agitait la jeune femme. Ce paysan si fier et si simple qu'Arnaud traitait en ami lui ouvrait de nouveaux horizons sur le caractere de son mari. Elle entrevoyait vaguement l'enfant qu'il avait pu etre et aussi le cote intensement humain qui se cachait sous son orgueil. Elle etait heureuse a l'idee qu'elle et les siens auraient bientot l'abri d'un toit, mais, sous ce toit, il y avait tout de meme cette femme qu'elle redoutait tellement : la mere d'Arnaud ! A mesure que leur rencontre se faisait plus proche, Catherine sentait l'angoisse l'etreindre. La grande dame que devait etre Isabelle de Montsalvy saurait- elle accueillir une belle-fille sortie du peuple ou bien les jeunes epoux allaient-ils au-devant de reproches et d'une scene amere ? La jeune femme avait honte de s'avouer que, tout a l'heure, devant les decombres de la maison seigneuriale, elle avait eu, l'espace d'un instant, la pensee coupable que ce desastre lui evitait une epreuve. Malgre ses craintes, elle se reprochait cette pensee comme un crime. Elle etait trop courageuse, elle avait trop l'habitude de l'adversite pour ne pas savoir regarder les choses en face. « L'epreuve va venir, ma fille, se dit-elle tandis que Morgane retracait ses pas vers le puy de l'Arbre, et c'est justice. Une punition bien meritee pour ce que tu as ose penser ! » Mais, malgre cette mercuriale interieure, les alarmes de Catherine grandissaient chaque fois que Morgane posait un sabot a terre. La metairie de Saturnin abritait son grand toit de lauzes sous un boqueteau de sapins, au flanc du puy. L'etroit chemin a peine trace qui la desservait aboutissait un peu plus bas que les ruines, mais un escarpement rocheux la dissimulait aux regards de qui ne descendait pas assez bas vers la vallee. En l'approchant, Catherine la devina plus qu'elle ne la vit vraiment : une boursouflure plus sombre contre le fond noir du roc. Dans la facade s'ouvraient, comme des yeux rouges et ternes, deux etroites fenetres que la jeune femme regarda avec mefiance. La maison, tapie dans l'ombre, avait l'air de la guetter... Le pas sonore des chevaux fit apparaitre la silhouette courte et noire d'une paysanne en bonnet blanc elevant une torche au-dessus de sa tete. — Qui va la ? demanda la femme rudement. — C'est moi, Donatienne, fit Saturnin. — Mais, tu n'es pas seul... La paysanne avait fait quelques pas et, brusquement, elle s'arreta. La torche trembla dans sa main et, lentement, elle se laissa tomber a genoux, le regard illumine de joie. — O doux Jesus ! Messire Arnaud !... Il etait deja a terre et, tandis que Saturnin aidait Catherine a descendre, relevait la vieille Donatienne, l'embrassait sur les deux joues. — C'est bien moi... Ma mere ? — Elle est la ! Oh, seigneur, elle va etre si heureuse !... Arnaud, deja, ne l'ecoutait plus. Il avait saisi Catherine par la main et l'entrainait vers la maisonnette si rapidement que le c?ur de la jeune femme n'eut pas le temps de battre plus vite. Elle se retrouva dans une salle basse, au sol de terre battue, dont elle ne vit rien si ce n'est une femme en noir assise sur la pierre de l'atre et qui se levait en poussant un cri. — Toi ! « Mon Dieu ! songea Catherine, comme elle lui ressemble ! » En effet, la mince et haute femme brune qui, chancelante, s'appuyait au manteau de la cheminee offrait, sous une forme adoucie, une fidele replique des traits d'Arnaud : meme front haut, meme purete presque agressive des traits, meme teint mat et memes yeux noirs, mais, depassant la guimpe de toile ou s'encadrait le visage de facon presque monastique, les epais cheveux noirs se striaient de blanc, les paupieres violacees se fripaient et la bouche fine avait un pli las que n'avaient pas les levres fermes de l'homme. Deja, Arnaud, lachant Catherine, s'etait jete aux pieds de sa mere et couvrait de baisers ses mains tremblantes. — Mere cherie ! Appuyee au chambranle de la porte contre lequel elle s'etait reculee, Catherine contemplait le groupe forme par la mere et le fils, sans meme oser respirer. De lourdes larmes glissaient sur les joues d'Isabelle de Montsalvy tandis qu'elle enfermait dans ses deux mains le visage de son fils pour l'elever jusqu'a ses levres. Un moment, qui parut a Catherine durer un siecle, ils demeurerent etroitement enlaces. Les larmes de la mere semblaient ne devoir jamais tarir. Derriere elle, Catherine percevait les souffles retenus de ceux que le respect maintenait dehors. Elle entendit soudain Michel vagir et, se retournant brusquement, elle arracha presque l'enfant des bras de Sara, le tint serre contre sa poitrine comme pour lui demander protection contre cette inconnue dont elle attendait avec tant de crainte le premier mot. La chaleur du petit corps niche dans ses bras lui rendit courage. Elle avala sa salive, redressa la tete. Le moment tant redoute etait arrive. Par-dessus l'epaule d'Arnaud, Catherine vit s'ouvrir les yeux que Mme de Montsalvy avait clos pour mieux savourer sa joie. Elle les vit se poser sur elle, surpris. La question vint aussitot tandis que la mere d'Arnaud | le repoussait doucement. — Qui est avec toi ? Catherine fit deux pas, mais deja Arnaud etait revenu pres d'elle. Son bras entoura les epaules de la jeune femme. — Mere, dit-il gravement, voici ma femme, Catherine... Une de ces impulsions soudaines dont elle n'avait jamais ete maitresse jeta Catherine en avant. Elle se retrouva agenouillee a son tour devant la mere de son epoux, elevant comme une offrande l'enfant sur ses deux mains. — Et voici notre fils, murmura-t-elle d'une voix que l'emotion enrouait. Nous l'avons nomme Michel ! Son regard violet s'accrochait a celui de sa belle- mere, implorant qu'on voulut bien l'accepter. Son c?ur cognait a grands coups dans sa poitrine et elle luttait desesperement contre une terrible envie de pleurer. Isabelle de Montsalvy regarda la jeune femme a ses pieds avec une sorte d'incredulite. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Elle se pencha cependant, scrutant le minuscule visage du bebe. — Michel... balbutia-t-elle... vous me rendez Michel ? Elle prit l'enfant des mains de Catherine, s'approcha du feu pour mieux le regarder. Catherine pouvait voir trembler ses levres et ses yeux s'emplir de nouvelles larmes. Elle s'attendait a la voir eclater en sanglots, mais ce fut un sourire qui vint, si clair et si jeune, le sourire meme d'Arnaud. La grand-mere caressa d'un doigt precautionneux la petite crete de cheveux dores qui se dressait sur la tete de Michel. — Il est blond ! fit-elle d'un ton extasie, il est blond comme l'etait mon pauvre enfant. Catherine sentit que les mains d'Arnaud glissaient a sa taille et la remettaient debout. Sans la lacher, il dit: — Nous sommes heureux de votre joie, Mere, mais a celle-ci, mon epouse et la mere de votre petit-fils, ne direz-vous rien ? La dame de Montsalvy se retourna vers eux, enveloppa du regard le couple qu'ils formaient. Lentement, elle s'approcha d'eux et sourit de nouveau. Pardonnez-moi, ma fille. Ce trop grand bonheur apres notre desastre m'a fait un peu perdre la tete. Venez ici, que je vous voie... Elle tendait a Catherine sa main gauche, gardant Michel au creux du bras droit. Docilement, la jeune femme s'approcha du feu, rejetant le capuchon qui couvrait sa tete. Les flammes firent etinceler sa chevelure, mirent des paillettes d'or dans ses yeux. Elle resta la, bien droite, sa petite tete fine dressee par un orgueil inconscient, attendant le verdict qui ne tarda guere. — Comme vous etes belle ! soupira Isabelle de Montsalvy... Presque trop ! — La plus belle dame du royaume, fit Arnaud tendrement,... et la plus aimee ! Sa mere sourit de la chaleur qu'il avait mise dans ces quelques mots. — Tu ne pouvais choisir qu'une femme tres belle, dit-elle, tu as toujours ete si difficile ! Venez m'embrasser, mon enfant. Le c?ur serre de Catherine se dilata. Elle se courba un peu pour offrir son front au baiser de sa belle-mere avant d'effleurer de ses levres la joue mate qu'on lui offrait. Puis les deux femmes se pencherent d'un meme mouvement sur Michel qui s'agitait. — Il est beau, lui aussi, exulta la grand-mere. Comme nous allons l'aimer ! Un cri venu de la porte lui coupa la parole. Une jeune fille brune venait d'apparaitre, bousculant Saturnin, Donatienne, Gauthier, Sara et Fortunat avec une force irresistible. — Arnaud ! Arnaud !... Tu es revenu ! Enfin... Comme dans un songe, Catherine vit la jeune fille courir a son epoux, l'envelopper de ses bras et, se haussant sur la pointe des pieds, coller ses levres a celles du jeune homme avec une passion qui ne laissait aucun doute sur ses sentiments profonds. Arnaud avait ete tellement surpris qu'il n'avait pas reagi immediatement, mais Catherine sentit une brusque colere l'envahir. « D'ou sortait-elle, celle-la, et de quel droit embrassait-elle son epoux avec cette ardeur ? » Vivement, elle alla rejoindre Arnaud qui, d'ailleurs, avait repris ses esprits et repoussait vivement l'assaillante. — Marie ! dit-il, tu devrais apprendre a controler tes impulsions. Je ne savais pas que tu etais ici. — Son frere me l'avait confiee, dit sa mere. Elle s'ennuyait tellement a Comborn ! — Tandis qu'ici, c'est infiniment plus gai, fit Arnaud. Tiens-toi tranquille, coupa-t-il avec impatience en rabattant les bras qui allaient se nouer encore a son cou, tu es trop grande pour te comporter comme une gamine ! Ma mie, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, cette jeune chevre est notre cousine, Marie de Comborn. Catherine, mal remise de la desagreable impression eprouvee, s'obligea au sourire. Elle recut en plein visage le regard de deux yeux vert fonce, charges de fureur. Marie de Comborn offrait, en effet, une certaine ressemblance avec une chevre. Petite, nerveuse, on sentait sous sa robe de drap noir en mauvais etat un corps muscle, tendu comme une corde d'arc. Le visage triangulaire etait etrange, pointu, s'elargissant aux pommettes pour laisser place a de vastes yeux sombres. Les cheveux noirs, frises comme ceux d'une bohemienne, avaient du mal a rester nattes sur les oreilles et des meches folles s'echappaient. La bouche etait tres rouge, bien ourlee, sensuelle meme, et s'entrouvrait sur des dents aigues mais tres blanches. « Une chevre ? songea Catherine. Peut-etre... mais peut-etre aussi une vipere ! ce visage en triangle, ces yeux bizarres !... » Elle garda pour elle ses reflexions, sourit de nouveau. — Bonsoir, Marie, dit-elle gentiment. Je suis heureuse de vous connaitre. — Qui etes-vous ? demanda la jeune fille sechement. Ce fut Mme de Montsalvy qui se chargea de la renseigner. Sa voix grave et musicale a la fois se fit entendre, empreinte de severite. — Elle se nomme Catherine de Montsalvy, Marie... et elle est la femme d'Arnaud. Embrasse-la ! Catherine crut que Marie allait s'evanouir a ses pieds. Son visage brun devint gris tandis que ses narines se pincaient. Ses prunelles vertes allerent d'Arnaud a Catherine, de Catherine a Arnaud, s'affolant. Une sorte de rictus deforma sa bouche fraiche, montrant les dents comme un chien pret a mordre. — Sa femme ! gronda-t-elle... Vous etes sa femme et vous osez m'adresser la parole ? Depuis que je suis nee, je lui suis destinee... je l'ai aime des que j'ai pu eprouver un sentiment et il vous a epousee... vous ! — Marie ! cria Mme de Montsalvy. En voila assez ! Catherine etait partagee entre l'envie de pleurer et le desir de laisser la colere l'envahir. Mais, avec un haussement d'epaules, Arnaud se detournait. — Cette fois, je crois bien qu'elle est tout a fait folle ! Marie se tourna vers lui, son visage maigre et ardent se tendit. — Folle ? Oui, je suis folle, Arnaud, folle de toi ! Je l'ai toujours ete ! Et ce n'est pas a cause de cette femme que je renoncerai a toi. Je n'aurai ni treve ni repos que je ne t'aie arrache a elle ! Le bras de Marie, tendu vers Catherine de facon menacante, retomba. La jeune fille jeta autour d'elle un regard egare puis, eclatant en sanglots, elle franchit la porte en courant et se fondit dans la nuit. Arnaud fit un mouvement pour la suivre mais Catherine l'arreta net, d'une main posee sur son bras. — Si tu la suis, je pars sur l'heure ! dit-elle froidement. En verite, voila qui nous promet des jours agreables ! Il la regarda, vit que ses grands yeux etincelaient a la fois de colere et de larmes. Un bref sourire detendit ses traits. Il attira la jeune femme dans ses bras et la serra a lui faire mal. Tu ne vas pas etre jalouse de cette gamine exaltee, toi, mon incomparable ? Je ne suis nullement responsable des reves qu'elle a nourris et, sur mon honneur, jamais n'y ai participe ni les ai encourages. Il ferma d'un baiser les paupieres humides puis, se detournant legerement, rencontra le regard de Gauthier, etrangement inexpressif. — Va la chercher ! ordonna-t-il. Cette petite sotte est capable de tomber dans le torrent avec cette obscurite. — Ca m'etonnerait, bougonna Donatienne qui, les mains jointes devant le bebe, paraissait en extase. Elle a des yeux de chat... elle y voit la nuit ! Gauthier disparut sans un mot, suivi de Fortunat. Saturnin, qui avait conduit les chevaux a l'ecurie, renterait dans la salle. Catherine alla s'asseoir sur la pierre de l'atre. Elle se sentait affreusement lasse et desorientee. Aupres d'elle, la grand-mere bercait toujours Michel en lui chuchotant ces petits mots tendres, un peu betes mais touchants, qui constituent la langue mysterieuse usitee entre les gens ages et les tout-petits. L'air accable de Catherine, ses epaules soudain voutees alarmerent Arnaud. Il vint s'agenouiller pres d'elle, prit ses deux mains et les couvrit de baisers. — Pourquoi si triste, Catherine ? Notre demeure est detruite, mais la famille est intacte, nous sommes a l'abri... et je t'aime ! Souris-moi, mon c?ur ! Quand tu es triste il n'y a plus de lumiere dans le monde. Le beau visage dur, tendu vers elle, implorait et exigeait a la fois. La conscience lui revint, aigue et presque douloureuse, de son amour pour lui, balayant le decor rude, les murs de pierre nue, les solives noires, les meubles rudimentaires et l'ec?urante odeur de fumee. Saurait-elle jamais lui resister ou meme lui refuser quelque chose ? Mais quand il disait « je t'aime », tout s'effacait de ce qui n'etait pas leur trop grand amour. Avec une infinie tendresse, elle lui offrit, un peu tremblant encore, le sourire qu'il reclamait. — Tu ne sauras sans doute jamais, chuchota-t-elle, a quel point, moi, je t'aime. Tout pres d'eux, impassible et sourde en apparence, Isabelle de Montsalvy continuait de bercer Michel. De cette premiere soiree a Montsalvy, Catherine devait garder une impression d'etrangete et d'absurdite. Tout avait ete tellement different de ce qu'elle avait espere, attendu... Non qu'elle regrettat vraiment le chateau seigneurial ou elle eut du regner, ou bien qu'elle eprouvat une repugnance quelconque a accepter l'hospitalite genereuse de Saturnin et de Donatienne, mais elle avait le sentiment d'avoir atteint un monde bizarre et peuple de gens qu'elle pourrait difficilement comprendre, ou meme atteindre... un monde qui etait celui de son epoux. Elle s'avouait qu'Isabelle de Montsalvy etait a peu pres telle qu'elle l'imaginait, fiere et grande dame jusqu'au bout des ongles, trop semblable a Arnaud dont Catherine connaissait si bien le caractere ardent mais difficile. La jeune femme sentait que sa belle-mere ne l'avait pas acceptee, pas encore... L'accepterait-elle meme un jour ? Quand Gauthier etait revenu, ramenant Marie de Comborn, Mme de Montsalvy, Catherine et Arnaud etaient a diner, servis par Donatienne. Ni la brave femme ni son epoux ne se fussent permis de s'asseoir a table en meme temps que les seigneurs auxquels ils offraient un abri. Catherine avait senti toutes ses preventions revenir lorsque la jeune fille, apres un regard vers Arnaud, s'etait assise en face d'elle. La fureur qui l'avait soulevee semblait l'avoir quittee et, a la grande surprise de Catherine, c'etait elle qui lui avait adresse la parole. — Je connais toutes les familles d'Auvergne et des environs, dit Marie, pourtant je ne vous ai jamais vue... ma cousine. Vous n'etes pas de nos regions car j'imagine que, si je vous eusse rencontree, je m'en fusse souvenue. — Je suis parisienne, repondit Catherine... mais j'ai passe ma jeunesse en Bourgogne... Elle regretta le mot imprudent aussitot. Mme de Montsalvy avait pali. — De Bourgogne... Comment ? Arnaud ne laissa pas sa mere finir sa phrase. Avec une hate qui trahissait un peu de gene, il lanca : — Le premier epoux de Catherine, Garin de Brazey, a ete pendu par ordre du duc Philippe pour haute trahison... Cela doit te suffire, Marie, et Catherine n'aime pas qu'on lui rappelle d'aussi mauvais souvenirs. — Marie ignorait, intervint sa mere qui tenait les yeux fixes sur son ecuelle de potage. Au surplus, elle ne pensait pas a mal en s'enquerant de l'origine de sa nouvelle cousine. Sa question etait naturelle. Moi- meme... — Ma mere, si vous le voulez bien, nous entamerons plus tard ce sujet, coupa Arnaud sechement. Pour ce soir, nous sommes las, encore accables par la surprise qui nous attendait ici. Ma femme est epuisee et je ne souhaite aussi que le repos. Catherine avait alors surpris le froncement de sourcils de sa belle-mere et l'eclair moqueur dans les yeux de Marie, mais personne n'avait plus rien dit et le souper frugal s'etait termine en silence. Elle avait la sensation physique d'un epaississement progressif de l'atmosphere. Et elle ne voyait pas comment elle pourrait dissiper le malaise. Comment reagirait la mere d'Arnaud quand elle saurait que sa belle-fille etait nee sur le Pont-au-Change, dans la modeste maison d'un orfevre ? Mal sans doute puisque Arnaud n'avait pas ose, des le premier instant, dire la verite. La presence de cette Marie, jamais soupconnee, mais dont il faudrait bien mesurer la haine, n'arrangerait rien. Catherine s'etait attendue a combattre une ennemie et elle en trouvait deux ! Elle parvint cependant a faire bonne contenance durant la fin de cette soiree, s'occupa de son fils avec l'aide de Sara dont les yeux inquiets allaient sans cesse de la jeune femme a la vieille chatelaine, alla tendre calmement son front a Isabelle et adressa un bref salut a Marie. Mais, une fois dans le grenier a foin ou Dona- tienne avait arrange de son mieux un lit pour le jeune couple, elle laissa eclater a la fois sa colere et son desappointement. — Tu as honte de moi, n'est-ce pas ? dit-elle a son mari qui, assis au bord de la paillasse, revait, les mains nouees autour de ses genoux. Comment diras-tu a ta mere qui je suis alors que, tout a l'heure, tu as eu peur ? Il leva les yeux vers elle et la regarda un instant sans rien dire, a travers ses cils rapproches. Puis, calmement, declara : — Je n'ai pas eu peur. Simplement, je prefere confier cela seul a seul a ma mere et non pas au milieu d'une salle de ferme et devant des etrangers. — Si tu parles de Sara, de Gauthier, ils me connaissent et n'ont rien a apprendre. Mais si c'est de ta precieuse cousine, je concois que... Il etendit un bras, entoura les jambes de Catherine et la fit tomber pres de lui sans la moindre douceur. La, il l'immobilisa entre ses bras et l'embrassa longuement, puis... — Tu ne concois rien du tout ! Marie est une oie pretentieuse qui n'a jamais ecoute que ses desirs... et toi tu es presque aussi sotte si tu t'avises d'etre jalouse d'elle. — Pourquoi non ? Elle est jeune, belle... Elle t'aime, fit Catherine avec un petit rire sec. — Mais moi, c'est toi que j'aime. Tu me dis que Marie est belle ? D'une seule main, il immobilisa les deux poignets de Catherine derriere son dos, de l'autre la deshabilla avec une prestesse diabolique, puis deroula les magnifiques cheveux dont il entoura son propre cou avant de ramener la jeune femme contre sa poitrine. Il est temps que nous essayions de trouver un miroir, ma mie. As-tu donc oublie ta beaute et combien je suis devenu l'esclave de cette beaute ? — Non, mais... Elle n'eut pas le loisir d'en dire plus parce que la bouche d'Arnaud s'etait abattue sur la sienne et lui coupait le souffle. Dans les instants qui suivirent elle n'eut plus du tout envie de parler. La magie profonde des caresses jouait sur elle, effacant tout le reste, tout ce qui n'etait pas le miraculeux accord que tous deux realisaient dans l'amour. Quand, longtemps apres, elle emergea du bienheureux engourdissement, la tete contre la poitrine d'Arnaud, la conscience lui revint un peu et, d'une voix deja alourdie de sommeil, elle murmura : — Qu'allons-nous faire, Arnaud, qu'allons-nous faire demain ? — Demain ? (Il reflechit un instant, puis, comme si c'eut ete la chose la plus naturelle du monde.) Demain j'irai au monastere pour y couper la gorge de ce Valette. Il ne vivra pas assez pour se vanter d'avoir rase Montsalvy... Arrachee brutalement a sa quietude momentanee et reprise d'une peur affreuse, Catherine voulut protester, mais la respiration plus forte et plus reguliere du jeune homme lui apprit que, deja, il s'etait endormi. N'osant bouger pour ne pas l'eveiller car ses bras etaient demeures noues autour d'elle, Catherine demeura longtemps les yeux grands ouverts dans cette obscurite qui sentait le fourrage, apprenant peu a peu les mille bruits imperceptibles qui peuplaient le silence nocturne de ce pays inconnu. Elle aurait voulu, puerilement, que cette nuit, ou leurs deux corps demeuraient confondus, n'eut jamais de fin. Pour la premiere fois depuis bien longtemps, ils avaient ete l'un a l'autre pleinement, sans restriction, sans gene et sans entraves. La conscience de son amour l'etouffait presque et demain, ce demain ou la lutte devait ineluctablement reprendre, l'effrayait. Sous sa joue, la peau du jeune homme etait lisse et chaude et elle entendait son c?ur battre calmement, profondement... Il etait a elle comme jamais encore il ne l'avait ete. Et Catherine, brusquement, balaya ses terreurs, chassa les questions sans reponse. Une chose, une seule, comptait dont elle venait de prendre conscience avec une implacable acuite : jamais elle ne laisserait qui que ce fut, ni quoi que ce fut lui prendre Arnaud ! Sa propre chair, son propre sang n'etaient que les prolongements de ceux d'Arnaud. Elle ne laisserait ni Marie de Comborn, ni Valette, ni la vie, ni les hommes, ni la mort l'amputer de ce qui etait sa seule raison d'etre... Lorsque Catherine descendit de son grenier, le lendemain matin, Saturnin faisait sortir les moutons d'une bergerie creusee a meme le roc. Un peu plus loin, un berger maigre en manteau de laine noire et deux grands chiens roux attendaient. Le vieil homme salua Catherine tres bas, un grand sourire sur son visage tanne. — Le gite etait indigne de vous, gracieuse dame, mais avez-vous bien dormi tout de meme ? — Merveilleusement ! Je n'ai meme pas entendu sortir mon epoux. L'avez-vous vu ? — Oui. Il est dans la salle avec notre dame. Elle l'aide a revetir son armure. Le c?ur de Catherine se serra. Apparemment Arnaud n'avait pas renonce a son idee folle d'aller attaquer, presque seul, le routier retranche dans les murs du monastere. Elle laissa son regard glisser sur l'epaisse vague laineuse et jaune des moutons qui passaient devant elle. Machinalement, elle dit : — Vous avez un beau troupeau, Saturnin. Vous ne craignez pas, en le laissant sortir, qu'il ne tente la convoitise des routiers de Valette ? — Tout n'est pas a moi. La plus grande partie appartient au venerable abbe. Et le bandit qui a brule Montsalvy n'oserait pas toucher aux biens personnels de l'abbe. Cela pourrait lui couter cher. J'en profite seulement pour y meler les miens qui, ainsi, sont a l'abri. Mais, excusez-moi, les betes vont paturer, et moi j'ai affaire au village... Lentement, tout en respirant l'air vif du matin, Catherine se dirigea vers la maison. Le temps s'etait considerablement adouci dans la nuit, et la campagne, tout autour d'elle, etait toute brillante d'eaux courantes. Des croupes montagneuses sourdaient une multitude de ruisselets qui tracaient leur chemin brillant a travers les mottes brunes et l'herbe dessechee. Le ciel etait d'un bleu encore timide et voile de nuages blancs, epais comme des panaches de plume. La terre, debarrassee de la neige, semblait pousser un grand soupir de soulagement. Catherine se dit que ce pays etait beau, attachant, et qu'elle pourrait l'aimer si... La phrase, dans son esprit, demeura informulee. En approchant de la metairie dont la porte etait ouverte, la jeune femme avait entendu son nom lance d'une voix furieuse. Instinctivement, elle se rejeta derriere le vieux sapin dehanche qui poussait aupres des murs boueux de la maison, se glissa entre le tronc et la muraille. Elle etait presque contre l'etroite fenetre et put voir Arnaud, debout devant la cheminee ou le feu flambait sous une enorme marmite noire. Ses jambes, ses cuisses et ses hanches etaient deja prisonnieres des pieces d'acier de l'armure et, du haut de son corps, on ne voyait rien car il etait occupe a se glisser peniblement dans la cotte de mailles courte sur laquelle on poserait les autres pieces. Quand la tete emergea du tissu de fer, la voix colereuse reprit : — Je n'esperais pas, Mere, que vous exulteriez de joie en apprenant la souche roturiere de ma femme, mais j'avoue que je n'attendais pas tant de dedain ! Isabelle de Montsalvy, qui, pour Catherine, n'etait qu'une ombre noire a cette minute, repliqua sechement : — Et quoi d'autre ? Une fille d'artisan, sans la moindre goutte de sang noble, pour toi qui pouvais esperer une princesse ? — S'il n'avait tenu qu'au duc Philippe, Catherine serait princesse et plus encore ! — La folie qu'eveillent les femmes chez le duc de Bourgogne est connue de l'univers et je ne nie pas la beaute de cette fille... Le mot souffleta Catherine. Elle eut un elan pour se jeter dans la piece mais se retint. Elle voulait en savoir davantage, savoir surtout comment reagissait Arnaud. Mais elle eut a peine le temps de se poser la question. — Je vous serais reconnaissant d'employer d'autres termes quand vous parlez de ma femme, lanca brutalement Arnaud. Et j'entends que vous n'oubliiez pas ceci : vous etes ma mere, je vous venere et je vous cheris, mais elle est mon epouse, la chair de ma chair, le souffle indispensable a ma vie. Et rien, ni personne ne me fera renoncer a elle ! Les jambes fauchees, Catherine se laissa aller contre l'arbre, baignee d'une ardente reconnaissance ! « Oh... mon amour ! » soupira-t-elle avec ferveur. Il y eut un silence. Isabelle bouclait autour du torse de son fils la cuirasse et Arnaud reflechissait. Catherine l'entendit prendre une profonde respiration comme il avait coutume de le faire quand il voulait maitriser sa colere. Puis, calmement cette fois, il dit : — Essayez de m'ecouter sans courroux, ma mere, et peut-etre comprendrez-vous. Tout a commence le jour ou Michel trouva la mort, a Paris, dans les pires jours de l'emeute cabochienne... Tapie derriere son arbre, invisible du dehors comme du dedans, Catherine, retenant son souffle, ecouta son epoux retracer toute l'histoire de leur amour. Il le fit sans chercher a faire lever une emotion facile, avec des mots simples, directs, qui portaient d'autant plus. Il dit le devouement aveugle de la petite Catherine de treize ans pour un inconnu qu'au peril de sa vie et au prix de celle de son pere elle avait voulu sauver. Puis leur rencontre sur la route de Flandres et tout ce qui, si longtemps, les avait separes : le mariage lamentable de Catherine, l'amour du duc Philippe et comment, pour mourir avec lui dans Orleans assiegee, la plus belle dame d'Occident avait renonce a tout : fortune, titres, gloire, amour d'un prince, pour s'en aller, seule et demunie, sur les grands chemins infestes de brigands. Comment enfin, pour arracher Jehanne d'Arc a ses bourreaux, Catherine, comme lui-meme, avait tente cet impossible qui avait fait d'eux des proscrits et amene la ruine de Montsalvy. — Cela aussi, Mere, la perte de notre demeure, vous pouvez la reprocher a Catherine, comme a moi- meme, car, s'il fallait encore payer ce prix, et double encore, pour ramener Jehanne a la vie, nous recommencerions sans l'ombre d'une hesitation ! — Qu'elle ait le c?ur grand et fier est une chose, repliqua la mere obstinee, qu'elle soit de sang populaire en est une autre. Comment veux-tu que j'oublie qu'elle sort d'une boutique ? La patience d'Arnaud devait etre a bout car l'eclat de sa voix fit sursauter Catherine. Sangdieu, Madame ! Je vous ai toujours crue de c?ur plus haut et plus magnanime qu'aucune femme au monde et je n'aimerais pas changer d'avis. Dois-je vous rappeler ce qu'etait le premier de mes nobles ancetres ? Un moinillon aventureux qui, au temps de la premiere Croisade, jeta aux orties un froc qu'on s'appretait a lui arracher de force, qui s'attacha aux pas du comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, et revint de Terre Sainte couvert de gloire, riche comme un sultan et dument anobli par le roi de Jerusalem ? Les Comborn, si l'ancetre Archambaud le Boucher n'avait gagne aux des la s?ur du duc de Normandie, ne seraient peut-etre a cette heure que de petits nobliaux encrasses, abrutis par les beuveries, a peine plus evolues que les paysans avec lesquels ils partageaient jadis les depouilles des sangliers. Quant aux Ventadour dont vous etes, ma mere... — Vous allez, je pense, me dire qu'ils ont pris racine dans quelque porcherie ? s'ecria Isabelle meprisante. — Rien ne ressemble plus a une porcherie qu'une bauge de sanglier. Et qu'etaient d'autre, je vous prie, ces chefs francs, barbares plus qu'a demi sauvages, venus des forets de Germanie ou ils adoraient les arbres et les ruisseaux, ces petits chefs de hordes hisses sur le pavois a l'occasion d'une chasse heureuse ou d'un ennemi proprement egorge... et qui sont les nobles ancetres de nos nobles maisons ! — C'est l'epee qui leur a conquis terres et titres, pas la balance d'un marchand. Jamais sang noble ne s'est abaisse au commerce ! Dans l'ombre, Catherine vit etinceler les dents de loup d'Arnaud. — En etes-vous si sure ? Combien de chevaliers du Temple ont fourni les Ventadour, les Montsalvy ? Et qu'etait cette banque si riche, si puissante qui faisait leur force quand le roi Philippe les a ecrases... sinon un tres lucratif commerce ? Allons, mere, pour une fois, oubliez votre noblesse en faveur de celle que j'aime car elle en est digne. Catherine est de ces femmes a la seve puissante d'ou sortent les dynasties les plus grandes, comme ces imperatrices romaines, couronnees au hasard d'une conquete et d'ou naissaient les Cesars. La reine Yolande, qui s'y connait en qualite humaine, lui avait donne rang aupres d'elle, et amitie. Jehanne la Pucelle l'aimait. Serez-vous plus royaliste, Madame, que la reine des Quatre Royaumes, plus orgueilleuse qu'une fille de Dieu ? — Comme tu l'aimes ! murmura amerement Isabelle, comme tu la defends ! Il y eut un bruit metallique. Arnaud venait de s'agenouiller aupres de sa mere. Oui, je l'aime et j'en suis fier. Mere, vous l'aimerez aussi quand vous la connaitrez mieux. Encore que le brave Gaucher Legoix, mort avec Michel, ne merite pas ce dedain, oubliez-le, oubliez que Catherine est sa fille... Oubliez aussi le duc Philippe et Garin de Brazey. Ne voyez dans Catherine que la dame d'honneur de la reine Yolande, que celle qui voulut sauver la Pucelle, qui fut pour moi un compagnon d'armes avant d'etre ma femme, que Catherine de Montsalvy, mon epouse... est votre fille ! Catherine ferma les yeux. Elle ne voyait d'ailleurs plus clair parce que les larmes l'aveuglaient. Dut-elle vivre une eternite elle n'oublierait jamais les paroles d'Arnaud, ce plaidoyer qui n'etait qu'un vibrant cri de passion. Bouleversee d'amour et de reconnaissance, la jeune femme luttait contre la faiblesse qui l'envahissait. Il y a des moments sans doute ou le bonheur eprouve est trop fort pour la resistance humaine et ou il peut briser aussi bien que la douleur. Catherine etait au bord de l'evanouissement. Elle agrippa le tronc rugueux de l'arbre, s'y cramponna comme pour tirer de sa seve les forces qui lui manquaient. Dans la maison, plus aucun bruit ne se faisait entendre. Isabelle de Montsalvy s'etait assise sur un banc et, les yeux fermes, adossee au mur, elle reflechissait, tandis qu'Arnaud, releve, enfilait calmement ses gantelets sans plus s'occuper d'elle, respectant sa meditation. Mais, dans la petite piece du fond, Michel, tres certainement aux mains de Sara, se mit a hurler et Catherine, a la voix de son fils, ouvrit les yeux, etouffa une exclamation de colere : en face d'elle, de l'autre cote de la porte, appuyee d'une epaule au mur de la maison, Marie de Comborn la regardait en riant mechamment. — Un beau morceau de rhetorique, n'est-ce pas ? Mais n'en tirez pas vanite, chere Catherine... Il y aura un jour ou Arnaud ne s'en souviendra plus, mais, en revanche, se souviendra fort bien de votre naissance basse. Et, ce jour-la, je serai la, moi... La joie interieure de Catherine etait si profonde qu'elle ne laissait pas place a la colere. Le dedain arqua ses belles levres en un demi-sourire presque amuse. — Voila qui va vous obliger a une longue patience... chere Marie ! Et je me demande avec angoisse en quel etat vous serez, ce jour-la. Vous n'etes deja pas si belle ! Quand Arnaud cessera de m'aimer, je serais fort etonnee qu'il s'en allat porter ses v?ux a une vieille fille dessechee par l'envie et la mechancete ! — Garce ! cracha Marie les poings serres, les yeux etincelants de rage, je vais te crever les yeux ! De sa ceinture, elle arracha un stylet dont la lame mince brilla d'un eclat sinistre. Les pupilles de Marie se retrecissaient et plus que jamais elle avait l'air d'un chat pret a bondir. La haine qui deformait son visage, le feu dangereux de ses yeux firent reculer Catherine. Elle mit le sapin entre elle et son ennemie, mais ne put se retenir de persifler. — Que voila un outil bien feminin ! Ai-je bien entendu ou bien votre noble ancetre s'appelait-il Archambaud le Boucher ? — Tu as bien entendu et je vais te dire mieux : je tue aussi bien que lui. Tu vas voir ! Folle de fureur, Marie leva son arme et allait s'elancer sur Catherine, mais Gauthier venait d'apparaitre au coin de la maison et sautait, par-derriere, sur la jeune fille. En un instant, le stylet quitta sa main tordue et vola dans l'herbe tandis que la large paume du Normand, brutalement appliquee sur la bouche de Marie etouffait son cri de rage. Catherine respira. Tout au fond d'elle-meme, elle s'avouait qu'elle avait eu peur. Cette fille a moitie folle etait prete a n'importe quel geste pour l'eliminer. Reduite a l'impuissance, elle ecumait de fureur sous la poigne solide de Gauthier. Allons, Demoiselle, fit celui-ci de sa voix trainante, un peu de calme ! Quand on veut tuer les gens, on s'arrange pour qu'il n'y ait pas vingt personnes a vous regarder. En effet, dans la prairie, arrivaient des paysans en blouse, les cheveux longs sous le bonnet de laine, couverts de peaux de chevre ou de mouton et portant, qui une fourche, qui une faux... La resolution se lisait sur tous ces visages roussis, brules, tannes par les soleils et les neiges. Sortant du bois ou des sentiers imperceptibles, ils avancaient sur l'herbe, convergeant vers la ferme, silencieux, lents et implacables comme le destin lui-meme. En tete venait le vieux Saturnin, une longue faux luisante dans son poing, ses pieds chausses de sabots ecrasant lourdement les mottes de terre spongieuse. Gauthier enveloppa les paysans d'un regard rapide, puis lacha Marie, mais se baissa pour ramasser le stylet qu'il glissa a sa ceinture. — L'heure est venue, dit-il seulement, je vais chercher les chevaux. — Fortunat, tout arme lui aussi, sortit de l'etable trainant un arc en bois d'if aussi grand que lui. Marie marqua un temps d'hesitation. Elle jeta sur Catherine un coup d'?il incertain puis, prenant un parti, voulut entrer dans la maison, mais se heurta a Arnaud qui en sortait, arme de pied en cap. Il repoussa la jeune fille sans meme la regarder, n'ayant vu que Catherine adossee au sapin. Celle-ci, de son cote, contemplait son epoux avec surprise. En effet, il ne portait pas l'armure legere que lui avait donnee Jacques C?ur au depart de Bourges, mais l'armure noire qui lui etait habituelle et qu'il avait appris a faire respecter aussi bien dans les tournois que sur les champs de bataille. Le heaume timbre de l'epervier etait loge sous son bras gauche. Catherine songea que le temps n'avait aucune prise sur lui, qu'il etait exactement semblable a l'image qu'elle avait gardee de lui, quand il etait apparu aux fiancailles des princesses de Bourgogne pour jeter son gantelet aux pieds du duc Philippe. Comme il se penchait pour l'embrasser, elle demanda : Comment as-tu fait pour retrouver ces armes ? Ou etaient-elles ? — Dans l'armurerie du chateau, ou l'on peut encore penetrer par une issue particuliere. C'est une piece en sous-sol et, par chance, elle est toujours accessible. Je n'aurai pas tout perdu. Glissant ses bras au cou d'Arnaud, elle s'accrocha a lui de toutes ses forces dans un geste de tendresse, pour le retenir pres d'elle. Un geste dont elle savait d'avance la vanite. — Ou vas-tu ? Que vas-tu faire ? Il eut un geste vers les hauteurs invisibles du village, vers le monastere dont les cloches ebranlaient a cet instant l'air limpide du matin. Puis sa main designa les paysans maintenant groupes devant la maison, l'air resolu sous leurs bonnets de laine, et, plus pres, la massive silhouette de Gauthier, arme lui aussi, et celle, plus frele, de Fortunat. — Je vais la, et voici mes troupes. Je vais faire payer a Valette la ruine de notre maison. — Tu vas te battre ? — C'est mon metier, fit-il avec un mince sourire, et je ne trouverai jamais meilleure occasion de l'exercer. — Sais-tu qu'en attaquant Valette tu attaques le Roi en quelque sorte ? Cette fois, la colere enflamma brutalement le visage d'Arnaud. Sa main gantee de fer frappa sa poitrine qui resonna. — Que m'importe le Roi ? Ai-je encore un Roi dans celui qui m'a proscrit innocent, qui m'a ruine pour complaire a son favori ? Non, Catherine, je n'ai plus de Roi et, crois-moi, en attaquant ce chien puant, je n'aurai pas l'impression d'agir contre l'honneur ou le droit... bien au contraire ! Si je le tue, j'en sais plus d'un qui m'en sera reconnaissant. Une derniere fois, il embrassait sa femme, puis, la quittant, se dirigeait vers son cheval que tenait Fortunat. Une impulsion jeta Catherine sur ses pas : elle voulait le suivre. Mais elle se retint : il ne le lui permettrait pas. Il fallait les laisser partir, puis les rejoindre, a distance. De la maison etaient sorties Sara, portant Michel qui gazouillait, Isabelle de Montsalvy et Donatienne qui s'essuyait les yeux au coin de son tablier. Marie avait disparu comme par enchantement. D'un mouvement instinctif, Catherine avait pris son fils dans ses bras. Il etait d'excellente humeur, ce matin, et souriait a sa mere dont le c?ur fondit de tendresse. Le contraste etait trop cruel entre ce bebe joyeux et ces hommes, mal armes, si peu nombreux, qui s'en allaient affronter une troupe de forbans aguerris, rompus a toutes les ruses, a tous les ravages... Ses yeux se brouillerent de larmes et elle ne vit pas qu'Isabelle l'observait. Mais, quand Arnaud et ses hommes eurent disparu sous le couvert des sapins, Catherine, se tournant brusquement vers sa belle-mere, lui tendit l'enfant. — Prenez Michel, dit-elle calmement. Moi, je vais voir. — Vous etes folle ? La place d'une femme n'est pas avec les hommes. Savez-vous ce que vous risquez ? La jeune femme eut un triste sourire qui n'atteignit pas ses yeux. — Je sais surtout ce que risque Arnaud et c'est la tout ce qui importe pour moi. — Votre fils ne vous retient pas ? fit Isabelle, un pli de dedain au coin des levres. Une bonne mere ne doit jamais quitter son enfant. — Peut-etre suis-je meilleure epouse que mere. Au surplus, Madame, il vous a pour veiller sur lui en mon absence, vous etes sa grand-mere. Enfin... s'il m'arrivait malheur, je crois que cela simplifierait bien des choses, n'est-ce pas ? Et, sans attendre la reponse d'Isabelle qui, medusee, la regardait avec stupeur, Catherine tourna les talons et s'en alla a l'ecurie. Sans l'aide de personne, elle sella et brida Morgane, puis, sautant en selle, prit a son tour, sur les traces de la troupe, le chemin de Montsalvy. A mesure qu'elle montait vers le village, Catherine percevait plus nettement le son des cloches et se guidait sur elles autant que sur le sol foule par les hommes d'Arnaud. Comme Jehanne la Pucelle, Catherine avait toujours aime les cloches dont les voix, graves ou aigues, se repondant a travers le ciel, lui semblaient parler quelque mysterieux langage hors du temps, hors de la terre. Mais, ce matin, leur battement sinistre la frappa. Les cloches du monastere sonnaient en glas et Catherine sentit un frisson courir le long de son dos. La pensee lui revint que l'on entrait, ce jour-la, en Careme. Le morne egrenement melodieux appelait les paysans aux Cendres de l'humilite, mais le c?ur inquiet de la jeune femme y voyait un mauvais presage. Elle noua un instant ses doigts froids dans la criniere de Morgane pour chercher un peu de chaleur, pour toucher quelque chose de vivant. Volontairement, elle detourna les yeux du puy de l'Arbre et de ses ruines noires, talonna sa jument et, tete baissee, fonca dans le sous-bois. Au moment de quitter le couvert des arbres et de deboucher sur le plateau, Catherine retint Morgane, instinctivement, et l'obligea a s'arreter. D'ou elle etait, elle voyait parfaitement l'enceinte fortifiee de Montsalvy et sa porte nord grande ouverte. Elle voyait aussi des paysans qui arrivaient par les petits sentiers, se hatant, fronts penches et dos ronds, comme s'ils etaient poursuivis par quelque fleau. Mais nulle part il n'y avait trace d'Arnaud ni d'aucun de ses hommes. Perplexe, Catherine considera un moment ce qui se passait devant elle. Les deux archers qui montaient la garde a la porte avaient mauvaise mine, des vetements minables, mais des armes luisantes. L'arc tenu a deux mains, pret a servir, ils regardaient entrer les paysans d'un air hargneux. La-haut dans le ciel, sur les tours du monastere, Catherine vit flotter l'etendard rouge frappe de barres et de croissants qu'elle avait deja vu sur les murs de Ventadour : les armes de Villa- Andrado jointes a un pennon bariole plus petit qui representait le routier Valette, son lieutenant. Une brusque colere la gonfla : c'etait bien sur les ordres de l'Espagnol que Valette avait brule Montsalvy et elle comprenait maintenant pourquoi Rodrigue avait refuse les remerciements d'Arnaud ; il savait deja ce qui s'etait passe dans le fief de son ennemi. Prudemment, Catherine decida d'entrer a pied dans Montsalvy. Puisqu'elle ne voyait pas son epoux, le mieux etait de passer aussi inapercue que possible et Morgane etait bien trop voyante, outre le fait qu'elle pouvait largement exciter la convoitise d'un malandrin. Elle mit pied a terre, conduisit la petite jument par la bride assez profond dans le sous-bois, la ou personne ne la verrait. Puis elle l'attacha a un arbre et, apres lui avoir recommande de l'attendre tranquillement, elle s'eloigna vers le village. Sa robe de laine brune et la grande cape grise qui la recouvrait n'avaient rien qui put attirer l'attention. C'etaient de modestes vetements, assez fatigues d'ailleurs par le voyage. Mais, pour franchir la porte, Catherine tira son capuchon jusque sur ses yeux. Elle s'avanca en s'efforcant de garder une allure naturelle bien que son c?ur battit plus vite. En vain, d'ailleurs ; les hommes d'armes ne lui preterent pas la moindre attention. Seul, l'un d'eux ricana : — Allons, croquants, depechez ! Sinon vous allez manquer le spectacle... Le spectacle ? La jeune femme ne s'attarda pas a poser des questions. Elle pressa le pas, franchit la voute ronde et se retrouva dans l'etroite et unique rue ou, a l'ombre du couvent benedictin, se tassaient les maisons basses de Montsalvy. A l'eglise, le glas sonnait toujours et les notes lugubres tombaient d'aplomb sur la tete de Catherine. D'autres gens, en guenilles pour la plupart et l'air accable, suivaient le meme chemin. En debouchant sur la petite place ou s'ouvrait l'eglise .romane, elle vit qu'une foule silencieuse l'emplissait, grossie d'instant en instant par ceux qui venaient du dehors et ceux qui, marques de cendre grise, sortaient de l'eglise. Ces derniers marchaient le front bas, evitant de regarder les hommes d'armes masses au portail et l'homme enchaine qu'ils gardaient. C'etait un petit bonhomme bossu et contrefait dont le visage gris avait la couleur meme de cette cendre qui marquait les autres. Sa mine defaite, ses yeux hagards contrastaient violemment avec les oripeaux barioles dont il etait vetu. Des chausses mi- partie rouges et vertes flottaient autour de ses jambes tordues. Une tunique jaune ornee de grelots, un grand manteau rouge et une couronne de carton dore lui composaient un costume grotesque, qui eut ete risible si l'homme qui le portait n'eut ete si pitoyable. Mais personne n'avait envie de rire et Catherine pas plus que les autres. Elle ne voyait que des regards fiches en terre, des mains aux poings serres, des joues creusees par les larmes et les privations. De temps en temps, un sanglot crevait le lourd silence qui planait entre chacun des lents battements de la cloche. Les trognes feroces, hilares et avinees des routiers formaient un effrayant contraste avec tous ces visages griffes par la peur et la douleur. Dans l'eglise, maintenant, des chants funebres se faisaient entendre et l'on voyait brasiller des cierges par le portail ouvert. Catherine tourna les yeux autour d'elle, incapable de comprendre ce qui se passait. Et ou donc etaient Arnaud, Gauthier, Saturnin... et les autres ? Elle avait l'impression absurde de rever et se pinca pour s'assurer qu'elle etait bien eveillee. La foule murmura soudain. Sous le tympan de pierre, sculpte de personnages naifs aux gestes raides, un tres vieil homme mitre, crosse en main, venait d'apparaitre aupres d'un guerrier au visage osseux et ruse dont l'armure cabossee et la pretentieuse dalmatique de soie qui la recouvrait ne parvenaient pas a dissimuler l'effrayante maigreur. La peau tannee couvrait seulement la carcasse du visage qui avait l'aspect terrifiant d'une tete de mort. L'homme etait si affreux que Catherine ferma les yeux un instant. Les plumes vertes dansant au cimier du nouveau venu ajoutaient encore a son cote spectral. L'abbe qui se tenait a ses cotes, si pale sous les broderies d'or de la mitre, osait a peine tourner les yeux vers lui. Avant qu'il parlat, Catherine avait compris que c'etait la l'incendiaire de Montsalvy, le lieutenant du Castillan, le routier Valette. Il laissa peser un regard mechant sur les pauvres gens qui, instinctivement, se serraient les uns contre les autres, puis eclata d'un rire grincant. — Bande de lievres peureux ! cria-t-il. Est-ce ainsi que vous entendez enterrer messire Carnaval ? Allons, il faut rire, et chanter... C'est le premier jour du Careme et vous allez pouvoir faire convenablement penitence, mais, aujourd'hui, j'entends qu'on soit gai ! Que l'on chante ! C'est un ordre ! Les cloches s'etaient tues, un ecrasant silence s'abattit sur la place. Le vent qui se levait faisait voltiger les cheveux de toutes ces tetes courbees, obstinees dans leur mutisme. Quelque part, un volet claqua... La voix usee de l'abbe parvint a Catherine comme du fond des ages. — Mes enfants, commenca-t-il doucement... Mais, grossierement, Valette coupa : — La paix, l'abbe ! Vous n'avez pas la parole ! Alors, vous autres, vous avez entendu ? J'ai dit : chantez !... C'est une belle chanson que l'on chante pour enterrer messire Carnaval, n'est-ce pas ? « Adieu, pauvre Carnaval... » et qu'on y mette du c?ur, je veux entendre tout le monde ! L'homme enchaine s'etait laisse tomber a terre, pleurant convulsivement. Autour de lui et sur les murs du couvent, les routiers de Valette bandaient leurs arcs, visant la foule terrifiee... Le c?ur de Catherine manqua un battement. Une impuissante fureur montait en elle, contre cette brute et aussi contre Arnaud qui n'apparaissait pas. Ou etait-il ? Que lui etait-il arrive ? Vingt-cinq hommes ne s'evanouissent pas ainsi dans le brouillard... Le gemissement de terreur qui s'etait leve autour d'elle, orchestre par la plainte du vent, se muait peu a peu en un chant hesitant, grelottant et a peine audible, sorti de gorges contractees par la peur. — Plus fort ! hurla Valette, sinon, je vous jure que vous allez vous taire definitivement ! Une fleche siffla, tiree en l'air, mais l'avertissement porta. Les voix se firent plus fortes. Une vague de fureur et de rage emporta Catherine. Elle allait se jeter, toutes griffes dehors, sur le feroce chef de bande, sans meme reflechir aux consequences, parce qu'elle ne savait pas resister aux impulsions de sa nature genereuse, quand une main rapeuse saisit la sienne sous les plis de son manteau. — Par pitie, dame Catherine, ne bougez ! Vous allez declencher une catastrophe... Le vieux Saturnin se tenait aupres d'elle, ses cheveux gris rabattus dans sa figure, la tete bien droite. Il ouvrait beaucoup la bouche en parlant pour qu'on crut qu'il chantait. — Que faites-vous la ? souffla-t-elle. Ou est mon epoux ? — Ailleurs ! Il attend son heure ! C'est a vous, gracieuse dame, qu'il faudrait bien plutot demander ce que vous faites la... Quand messire Arnaud saura... Les voix des autres, chantant sur le mode lugubre le joyeux chant carnavalesque, couvraient leurs paroles. Devant l'eglise, ses dents pourries decouvertes par un sourire mauvais, Valette battait la mesure avec son epee. Ses hommes relevaient durement le malheureux Carnaval et l'obligeaient a se mettre en marche en tirant cruellement sur ses chaines. — Qui est cet homme ? murmura Catherine. Qu'a- t-il fait ? — Rien ! Ou si peu ! C'est Etienne-la-Cabrette, notre rebouteux... un brave homme, un peu simple, et qu'on disait aussi un peu sorcier parce qu'il connait les plantes. Son grand bonheur, c'etait de souffler dans sa cabrette1, les nuits de pleine lune... Valette l'a pris pour qu'il guerisse l'un de ses hommes d'une vilaine blessure. L'homme est mort. Alors le martyre du pauvre Etienne a commence. C'etait le jour ou le chateau... Saturnin s'arreta, glissant un regard rapide vers Catherine, mais elle ne broncha pas. — Continuez ! dit-elle seulement. — Les hommes l'ont tourmente de cent facons et se sont amuses de lui. Ils l'ont couronne roi du Carnaval a la place du mannequin qu'on construisait toujours... dans le bon temps ! Et, maintenant, ils vont le bruler comme on fait toujours du mannequin. Pauvre ! A coups de bois de lance, les soldats poussaient la foule vers la porte sud de Montsalvy, celle qui ouvrait sur la profonde vallee du Lot. Etienne et ses gardes etaient deja sous la voute. Les archers suivaient, leurs arcs toujours prets a tirer. Valette venait ensuite, trainant apres lui le pauvre vieil abbe et une file de moines qui chantaient, eux, le _Miserere._ Cela faisait une abominable cacophonie qui dechirait les oreilles de Catherine. L'impression de cauchemar s'accentuait. Dans cet univers miserable et tragique, Saturnin seul semblait vivant. Discretement, respectueusement, il avait glisse son bras sous la main de Catherine, pour lui eviter de buter sur les pierres de la ruelle boueuse. Tout autour d'eux, les gens, malmenes, se bousculaient et Catherine avait la sensation grotesque d'etre un mouton dans un troupeau. Une bousculade plus violente sous la voute, puis 1 Instrument de musique auvergnat assez analogue a la cornemuse. Catherine et Saturnin se trouverent propulses hors de la ville, sur un champ en pente douce cerne de chataigniers au centre duquel un bucher avait ete dresse. Le malheureux Carnaval, portant toujours sa couronne derisoire, y etait deja enchaine, pesant lourdement sur ses entraves parce que ses jambes malades ne le portaient plus. Sa tete aux longs cheveux emmeles sous sa couronne pendait sur sa poitrine. Il pleurait toujours, a gros sanglots convulsifs. Une immense pitie envahit Catherine. Malgre les hurlements dementiels de Valette, les paysans avaient cesse le chant insultant, etrangles par la vue de l'appareil de supplice. Catherine se sentit faiblir... Depuis la tragedie de Rouen, ces abominables piles de fagots ou des hommes osaient enchainer d'autres hommes la poursuivaient de leur affreuse silhouette. Elle revit la forme blanche de Jehanne rivee a son madrier... ; et aussi, dans la cour de Champtoce, l'entassement funebre qui avait attendu Sara vainement... — Chantez, par les tripes du Pape ! vocifera Valette en faisant des moulinets avec sa rapiere. Et toi, bourreau, fais ton office ! Un homme en guenilles, dont les bras musculeux sortaient d'une casaque de cuir pleine de trous et dont l'enorme crane etait completement rase, apparut portant une torche. Il la secoua dans le vent pour en attiser la flamme et l'approchait deja des fagots. Quelque chose siffla dans l'air et le bourreau s'abattit en arriere avec un hurlement rauque. Tiree d'un chataignier, une fleche lui avait traverse la gorge. Le chant qui avait repris s'arreta net. Catherine vit les yeux de Valette s'arrondir de stupeur et elle voulut se tourner vers Saturnin, mais le bailli de Montsalvy avait disparu... Aussitot, la foule eut un grondement ou percait la joie. Tout pres de Catherine, un grand garcon dont le visage blond s'encadrait d'une barbe en collier murmura, presque extasie : — Terre et Ciel ! Monseigneur Arnaud ! Dieu soit beni ! En effet, du rideau de chataigniers qui, la-bas, plongeait vers la profonde vallee, Arnaud venait de sortir, l'ecu au coude et tenant un fleau d'armes dans son autre main. Le c?ur de Catherine explosa de joie et d'orgueil en le voyant paraitre. Quel chevalier avait jamais eu plus noble allure ? Gauthier et Fortunat suivaient a trois pas, raides et dignes comme il convient a des ecuyers de grande maison. Au pas lent de son cheval, Montsalvy s'avanca jusqu'aupres du bucher, releva la visiere de son heaume et, sans elever la voix, designant le malheureux Etienne de son arme. — Martin, dit-il calmement, detache-le ! Le garcon qui etait pres de Catherine bondit sans s'occuper du hurlement furieux de Valette qui criait : — Tuez-le ! Un archer leva son arme, mais n'eut pas le temps de tirer. Une nouvelle fleche le cloua sur place tandis que Martin escaladait le bucher, detachait le pauvre sorcier, evanoui cette fois, et l'emportait sur son epaule aux acclamations de la foule. — Tiens-toi tranquille, Valette ! avertit Arnaud froidement. Ces arbres sont pleins de soldats et une fleche te guette si tu bouges. Sa voix fut etouffee par les cris des paysans. Les bonnets volaient en l'air et, deja, des hommes s'elancaient pour entourer leur seigneur, mais il les retint a leur place. — Ne bougez ! J'ai ici un compte a regler avec cet homme et, pour cela, il me faut de la place. Catherine, qui allait courir vers son epoux, se figea sur place, puis, docilement, recula avec les autres, laissant un large espace entre eux et le bucher. L'image d'Arnaud l'hypnotisait. Si hautain, si sur de lui- meme ! Son cheval dansait sur place, comme s'il se fut agi du plus courtois des tournois, mais, a son poing gante d'acier, le fleau s'agitait de facon menacante. L'affreux visage de Valette se convulsa de haine. Il tendit le bras vers son ennemi, cria : — Emparez-vous de lui ! Il est recherche par ordre du Roi ! — Par ordre du roi La Tremoille, lanca Arnaud dedaigneux. Allons, Valette, fais au moins honneur a ton maitre et viens te battre... ou bien preferes-tu qu'une fleche t'abatte sur place ? Comme pour lui donner raison, une troisieme fleche vint transpercer l'un des hommes qui se tenaient le plus pres du chef de bande. Valette devint vert et Arnaud eclata de rire. — Tu ne ris plus, Valette ? Tu n'as donc plus envie de chanter ? Tu chantais si bien tout a l'heure. Allons, viens ! Tire cette longue epee dont tu te sers avec tant d'aisance... Soudain, Arnaud lanca son cheval au galop, frola Valette. Le fleau s'enroula autour du cimier empanache de Valette, puis Arnaud, tirant brusquement, entraina le routier qui, desequilibre, roula a terre. — J'ai dit viens ! fit durement le jeune homme. Valette se releva presque aussitot. Son visage de spectre etait tordu de haine et une legere ecume moussait au coin de ses levres. Avec la vitesse d'un eclair, il tira son epee, se planta sur ses jambes, penche en avant, attendant le choc du cheval. Mais, dedaigneux de cet avantage, Arnaud mettait deja pied a terre. — Non ! cria Catherine epouvantee. — Il est fou ! gronda Saturnin revenu pres d'elle sans qu'elle l'ait vu revenir. On ne fait pas de chevalerie avec un charognard ! Terrifiee, la jeune femme s'accrocha au bras du vieil homme. L'aspect effrayant de Valette la glacait jusqu'a l'ame. Il lui semblait voir Arnaud se battre avec la mort en personne. Il manquait au routier la fameuse faux pour representer tout a fait la sinistre visiteuse... Mais Montsalvy ne se laissait pas impressionner par si peu. D'un coup de doigt sec, il avait fait retomber la ventaille de son casque et, l'ecu en avant pour amortir les coups, il avancait pas a pas vers son ennemi. Au-dessus de sa tete, le fleau faisait tournoyer sa lourde masse herissee de pointes d'acier. Les premiers coups retentirent sur les armures avec un bruit de cloche. Valette rompait pas a pas mais sans arret, cherchant sans doute a atteindre la porte de la cite. Ses hommes figes sur place n'osaient bouger par crainte des fleches qui atteignaient si bien leur but. Catherine, ses deux mains nouees l'une contre l'autre, suppliait le ciel d'epargner son epoux. Soudain, derriere Arnaud, quelqu'un cria : — Sus a l'epervier, capitaine ! Il nous a trompes. Il n'y a dans les arbres qu'une poignee de paysans armes de... Il n'en dit pas plus. Gauthier avait fait cabrer son cheval dont les sabots anterieurs s'abattirent sur le crane de ce soldat trop curieux qui, sans doute, s'etait glisse sous les arbres par l'autre bout du champ sans qu'on l'ait vu. Helas, le mal etait fait. Tandis que les paysans, decouverts, degringolaient des chataigniers, que Gauthier tirant son epee foncait sur une premiere vague de soldats, que Fortunat faisait de son mieux de son cote, Valette s'esquivait soudain derriere un mur d'hommes d'armes, laissant Arnaud seul en face de dix hommes. Catherine, defaillante, chercha l'appui de Saturnin, mais le vieillard, tirant la dague de sa ceinture, volait deja, avec une agilite de jeune homme, au secours de son maitre. La jeune femme, au milieu des autres femmes, des enfants et des vieillards, recula jusqu'a la muraille, repoussee par le combat desespere qui se livrait. Car les paysans, tout a l'heure terrifies, maintenant galvanises par la vue d'Arnaud, s'etaient tous lances dans la bagarre opposant leurs mains nues et ce qu'ils avaient pu trouver sur place de pierres et de morceaux de bois aux epees et aux lances des routiers. Au fort de la melee, Arnaud, Gauthier, Fortunat et Saturnin, qui s'etaient groupes, accomplissaient des prodiges de valeur. Le grand Normand empoignait les hommes, deux a deux, par le col et les assommait l'un contre l'autre avant de les laisser choir. Le fleau d'armes tournoyait sans arret faisant eclater les casques, et les cranes avec, comme de simples coquilles de noix, mais la troupe des routiers etait nombreuse et semblait renaitre sans cesse. Bientot, Arnaud et ses hommes eurent le dessous et l'issue du combat ne fit plus de doute pour Catherine : c'etait la fin et, sans doute, la mort a breve echeance... Dix hommes venaient d'isoler Arnaud de ses compagnons et l'ensevelissaient sous leur poids. Pour Gauthier, il en fallut vingt. Mais, quelques instants plus tard, les deux hommes, plus Saturnin et Fortunat, solidement entraves et depouilles de leurs armes, etaient traines devant Valette reapparu tout a coup. — Doux Jesus ! gemit une femme pres de Catherine... C'en est fait de nous ! — Taisez-vous, coupa durement la jeune femme. Qu'importe ce qu'il peut advenir de nous s'ils meurent ! Le rire grincant de Valette couvrit sa voix. Le bandit s'approchait d'Arnaud que deux hommes maintenaient encore malgre les liens dont on l'avait charge. On lui avait arrache son casque et un filet de sang coulait le long de sa joue, depuis l'arcade sourciliere fendue. Mais ses yeux noirs n'avaient rien perdu de leur arrogance. Dedaigneux, il toisa le routier qui se dandinait devant lui comme un heron boiteux, haussa ses larges epaules... C'en etait trop pour la vanite de Valette ; a toute volee, par deux fois, il gifla son prisonnier. — Voila qui t'apprendra a respecter ton maitre, chien ! Catherine, alors, vit rouge. En aveugle, elle se jeta en avant, toutes griffes dehors, et, avant que Valette l'ait seulement vue venir, elle lui avait saute au visage comme une chatte sauvage. Le routier hurla, portant la main a sa joue ou les ongles de la jeune femme avaient trace cinq sillons sanglants, voulut reculer, mais elle s'accrochait a lui de toutes ses forces, cher chant a atteindre les yeux, poussee par un instinct de destruction aussi vieux que la terre, l'instinct animal de la femelle dont on attaque le male. Quand deux hommes parvinrent enfin a l'arracher de sa proie, le visage de Valette etait rouge vif et il beuglait comme un porc egorge. Mais, aux mains des hommes d'armes, Catherine ecumait encore de fureur, crachant le feu comme un petit fauve en colere et cherchant a griffer et a mordre. Epongeant le sang qui coulait sur sa dalmatique, le routier marcha sur elle. — Bougre de charogne !... gronda-t-il... Qui es-tu ? — Ma femme ! fit Arnaud aimablement. (Puis il ajouta, un demi-sourire etirant son visage blesse :) Quand donc prendras-tu l'habitude de m'obeir, Catherine, et de rester a la maison quand je le desire... — Quand tu cesseras de courir un danger quelconque ! — Il va cesser bientot, vous n'avez besoin que d'un peu de patience ! grimaca Valette. Juste quelques instants encore et vous serez a jamais delivres de vos soucis. Allons, vous autres, enchainez-moi ces deux-la sur le bucher ! J'ai horreur des choses qui ne servent a rien. La foule gronda de colere. Mais deux soldats leverent leurs lances : deux hommes tomberent, transperces... Irresistiblement, avec une effrayante brutalite, les autres entrainaient deja Catherine et Arnaud vers le bucher... Les yeux de la jeune femme etaient agrandis d'horreur devant cette mort affreuse qui les attendait. Elle cria : — Vous n'allez pas... Non... Pas ca ! — Je t'en supplie, sois courageuse, mon amour, supplia Arnaud. Ne leur donne pas la joie de t'entendre les supplier... Deja, on les hissait sur l'entassement de fagots. Catherine trebucha et tomba lourdement avec un gemissement. Alors, dans ses liens, Gauthier fit un effort terrible. Gonflant ses muscles et sa vaste poitrine, il fit eclater les cordes. Rugissant comme un lion furieux il tomba de tout son poids, de tous ses muscles sur les hommes d'armes, assommant celui-ci, faisant eclater les dents de celui-la, se forcant un chemin irresistible vers les captifs. Il semblait possede de quelque fureur sacree. Ses yeux lancaient des eclairs, sa bouche se tordait convulsivement et ecumait. Sa force decuplee par la colere, irresistible, abattait les ennemis autour de lui comme la faux dans un champ de ble. Les paysans, saisis d'une admiration superstitieuse, regardaient, bouche bee... Le geant atteignait le bucher quand une fleche le frappa a l'epaule. Il s'abattit sur les fagots avec un grognement qui trouva son echo dans le cri desespere de Catherine, puis dans le hurlement feroce de Valette. — Attachez-le avec les autres ! Et que ca flambe ! Catherine ferma les yeux. Contre le bois rugueux du poteau, la main d'Arnaud, enchaine pres d'elle, cherchait la sienne, la trouvait et l'enfermait. — C'est la fin, murmura-t-elle d'une voix qui s'etranglait... Nous allons mourir. Mon pauvre petit !... Mon pauvre petit Michel ! Ses yeux brouilles de larmes voyaient, comme dans un cauchemar, la forme grimacante d'un soldat qui, un peu plus loin, allumait une torche... Mais, malgre la mort si proche, tout cela continuait a lui paraitre absurde, comme frappe d'irrealite. Cette chose stupide ne pouvait pas etre vraie. Un miracle allait arriver... Et le miracle arriva. Un son de trompe retentit, profond, imperieux, et, soudain, la route qui montait de la vallee se couvrit de chevaux, de bannieres et d'armures. Une troupe nombreuse, solidement armee mais somptueuse, venait d'apparaitre. Le sol tremblait sous le martelement des sabots et, sur la prairie, chacun s'etait fige sur place, regardant. Meme l'homme a la torche, meme Valette qui, sourcils fronces, fixait intensement les arrivants. Comme un vivant mur de fer, un escadron de gens d'armes s'avancaient quatre par quatre sur plusieurs rangs, lances a la cuisse, les flammes multicolores dansant au vent. Ils s'arreterent au bord du plateau, se scinderent en deux et se rangerent de part et d'autre du chemin, livrant passage a un heraut rouge et blanc empanache et rutilant qui portait d'un poing arrogant une grande banniere de toile d'argent sur laquelle grimpait un lion ecarlate... A peine Arnaud eut-il apercu cet embleme qu'il hurla, a pleine voix : — A moi, Armagnac ! L'effet fut magique. Le beau heraut n'eut que le temps de se ranger. Un groupe de chevaliers aux armures etincelantes, portant huques brodees, rouges, blanches, bleues, or ou argent, les heaumes sommes d'emblemes fantastiques, les caparacons des chevaux volant autour des sabots qui martelaient le sol, fonca a travers la prairie qui, en un clin d'?il, fut envahie d'un flot guerrier tumultueux et bariole. Ils entouraient un grand chevalier rouge et argent dont le casque etait ceint d'une couronne comtale. D'autres chevaliers suivaient, puis la pietaille des archers, des piquiers aux chapeaux de fer, des ecuyers et meme des pages retenant a pleins poings de grands levriers colletes d'or, heraldiques et superbes. Aupres de cette petite armee, les hommes de Valette faisaient pietre figure et amorcaient deja un mouvement de repli vers la cite ! Mais les paysans qu'ils maintenaient tout a l'heure fermaient desormais la retraite. Le plateau ne cessait de s'emplir de soldats et Catherine, les yeux ecarquilles, cherchait a savoir si ces arrivants etaient amis ou ennemis. Elle ne chercha pas longtemps. Le comte rouge et argent avait galope jusqu'au bucher sur lequel, malgre le poids de ses armes, il sauta de son cheval. Ses poulaines de fer ecrasaient les fagots et la paille, ses gantelets d'acier arrachaient les chaines qui retenaient les prisonniers aussi aisement qu'une poignee de mauvaise herbe. Sous la ventaille relevee Catherine put voir un visage mince, rouge de fureur, et croisa un regard vert aussi menacant que possible. Mais Arnaud, avec un soupir de soulagement, s'ecriait, une nuance de tendresse dans la voix : — Cadet Bernard ! Par Notre-Dame ! C'est monseigneur saint Michel qui t'envoie ! — Je lui batirai une chapelle, fit l'autre avec un redoutable accent gascon. Frere Arnaud ! Que fais-tu sur ce tas de fagots, ficele comme un quartier de b?uf? — Demande-le a Valette. Les deux hommes s'embrasserent vigoureusement, le poing gante de fer de Bernard frappant le dos de son ami. Mais Arnaud se degagea juste a temps pour empoigner Catherine que ses angoisses avaient brisee et qui perdait connaissance. Il l'enleva dans ses bras tandis que le nouveau venu se penchait avec curiosite sur la jeune femme defaillante. — Une beaute ! Qui est-ce ? — Ma femme ! Mais aide-moi... Il faut emporter cet homme, ajouta-t-il en designant Gauthier qui n'avait toujours pas repris connaissance et gisait a plat ventre sur le bois, il est blesse. Deja, des hommes d'armes les rejoignaient, emportaient le geant. Un chevalier dont le casque s'ornait d'un dauphin de vermeil aux yeux de jade tendit les bras pour recevoir la jeune femme evanouie. Arnaud allait sauter a son tour du bucher quand le comte le retint. — Reste ! J'ai encore quelque chose a faire ! Et ce bucher fait un excellent poste de commandement. Puis, enflant sa voix au paroxysme, il clama : — Gens d'Armagnac, en avant ! Epargnez vilains et bourgeois, mais egorgez-moi toute cette ribaudaille ! Et je veux le chef vivant ! Comme s'ils n'attendaient que cet ordre pour frapper, hommes d'armes et chevaliers se ruerent sur les routiers. Fauchards, coutelas, epees, dagues et haches d'arme entrerent en danse. En quelques instants, la prairie au-dela des chataigniers fut transformee en abattoir. La terre buvait le sang dont les minces rigoles allaient se perdre sous les arbres. L'air etait plein de gemissements de douleur, de cris et de rales d'agonie. Pres de la porte, la masse grise des paysans assistait, partagee entre la terreur et le soulagement, au massacre tandis que, debout sur le bucher, poings aux hanches, jambes ecartees et visage de pierre, Cadet Bernard regardait. C'est seulement quand le dernier routier eut expire et que Valette, charge de chaines, eut ete traine vers le monastere que le comte au lion sanglant descendit enfin de son poste d'observation, une main posee sur l'epaule d'Arnaud. Une sensation de vive chaleur ranima Catherine. Elle ouvrit les yeux et se vit couchee sur un matelas, devant une immense cheminee de pierre ou flambait un tronc d'arbre tout entier. Agenouille aupres d'elle, Arnaud frictionnait ses mains pour les rechauffer et la regardait avec anxiete. La voyant ouvrir les yeux, il lui sourit. — Tu te sens mieux ? Tu m'as fait peur, tu sais ? Nous n'arrivions pas a te ranimer. — Quelle dame, enchainee a un madrier sur une pile de buches, n'aurait perdu les sens ? Je ne me serais jamais pardonne un instant de retard, Madame... Le comte rouge et argent apparut derriere Arnaud, dans la lumiere dansante des flammes. Il portait toujours ses huques somptueuses sur l'armure grise, mais sa tete, debarrassee du heaume, montrait un visage fin et gai aux traits irreguliers et agreables, des yeux couleur de mer et une courte calotte de cheveux noirs au-dessus de deux oreilles pointues qui accentuaient l'aspect faunesque de sa physionomie. Il regardait Catherine avec une gentillesse qui n'etait pas exempte d'admiration, et la jeune femme, spontanement, lui tendit la main. Sire comte, dit-elle, je vous dois plus que la vie puisque je vous dois aussi celle de mon epoux bien- aime. Je ne l'oublierai pas et, pour ces bienfaits, je vous rends grace. Puis-je ajouter, fit-elle avec un sourire, que j'aimerais savoir qui vous etes ? Ce fut Arnaud qui se chargea de presenter a sa femme Bernard d'Armagnac, comte de Pardiac, dit « Cadet Bernard » et qui, pour lui, etait avant tout un compagnon d'enfance, car ils avaient a peu pres le meme age. Redressee sur son matelas de maniere a etre adossee au pilier de la cheminee, Catherine examinait curieusement ce garcon inconnu dont, cependant, le nom avait domine toute sa jeunesse. C'etait donc un de ces fameux chefs de la maison d'Armagnac qui, depuis tantot vingt-cinq ans, depuis l'assassinat du duc d'Orleans par Jean sans Peur, avaient fait de la France un immense champ de bataille, a la mesure de leur haine pour les Bourguignons ? Catherine se dit que Cadet Bernard representait sa famille de facon tres convaincante. Il etait le second fils de ce connetable d'Armagnac qui avait jadis repris Paris a Caboche l'Ecorcheur avant de tomber massacre par les Bourguignons en 1418, et son sang etait l'un des meilleurs de France. Par sa mere Bonne de Berry, Cadet Bernard, comme son frere aine le comte Jean IV, etait le petit-fils du roi Charles V. Le sang royal se lisait dans toute sa personne elegante et racee, dans la finesse des attaches et la hauteur du regard. Mais a l'ancetre Sanchez Mittara, fondateur du duche de Gascogne, il devait sa peau brune, ses cheveux d'encre et cette mobilite des traits, cette gouaille nonchalante nuancee de ferocite qui formaient le fond de sa physionomie. Grands guerriers, grands chasseurs, les Armagnacs etaient celebres a la fois pour leur cruaute et leurs talents de poete. Mais ils meprisaient la mort et se montraient implacables dans la vengeance. Catherine se souvenait avoir entendu dire que le comte Jean IV portait, attache a sa banniere, le ruban de peau que les gens de Bourgogne avaient leve sur le dos de son pere lorsqu'il avait ete massacre. Pourtant, ces memes feodaux redoutables tenaient cours d'amour et rimaient pour leurs belles et pour Notre-Dame les plus tendres vers... C'est a ce dernier talent familial que Cadet Bernard choisit de se referer. Offrant son poing ferme a la jeune femme, il l'aida a se remettre sur pied, puis, la menant jusqu'a une haute chaise sculptee et garnie de coussins, il chuchota galamment : — Belle comtesse, ce soir, je composerai sur le luth un sirventes en l'honneur de votre grace, mais, pour l'heure presente, il me faut vous quitter, et vous priver du meme coup de votre epoux. — Ou allez-vous donc ? Bernard d'Armagnac se redressa apres avoir effleure de ses levres les doigts de la jeune femme. — Faire justice ! Dans un instant, Valette sera pendu aux fourches patibulaires de l'abbaye. Il l'a amplement merite. Ce n'est qu'un bandit. Il se targue de servir le roi Charles VII, mais, comme Villa- Andrado lui-meme, il ne sert que La Tremoille... Or, je hais La Tremoille ! Reposez-vous en nous attendant. Vous etes ici dans l'hostellerie de l'abbaye ou les votres vont venir vous rejoindre. Il s'eloignait vers la porte, raflant son heaume pose sur un coffre au passage. Arnaud se pencha vers sa femme pour l'embrasser, mais elle s'accrocha a lui. — Gauthier ?... et le reste de la famille ? — Le Normand est aux mains du frere-physicien, sa blessure n'est pas grave. Et j'ai fait envoyer chercher ma mere, l'enfant... et tout le reste de la famille. Le venerable abbe nous offre l'hospitalite. Maintenant, reste ici tranquillement. Tu as eu ton compte d'emotions. Il allait s'eloigner quand elle le retint. Elle venait de se souvenir de Morgane qu'elle avait laissee attachee dans le bois, derriere le bourg, et qui devait trouver le temps long. — Il faut aller la chercher, dit-elle, a moins qu'elle ne se soit sauvee. — J'irai moi-meme, promit Arnaud, aussitot que... Une cloche qui s'ebranlait dans le clocher proche acheva sa phrase mieux qu'il ne l'eut fait lui-meme. Catherine tendit l'oreille. C'etait de nouveau le glas, comme tout a l'heure. D'un glas a l'autre, tant de choses avaient change ! Il ne s'etait pas ecoule beaucoup d'heures et pourtant la jeune femme avait l'impression que des mois avaient passe depuis qu'elle avait quitte la metairie de Saturnin. Fermant les yeux, elle se laissa aller contre le dossier de son siege, laissant le son des cloches funebres qui appelaient un bandit a son dernier voyage couler sur elle, sur la securite revenue, sur ses nerfs apaises. Et, sans rancune, elle tendit ses mains froides au feu dont, un instant, elle avait cru perir. Ses longues jambes gainees de daim gris etendues devant lui, semelles posees sur les landiers et offertes au feu, Cadet Bernard sirotait son vin aux herbes avec un plaisir visible. Sous le rideau bistre des paupieres, ses yeux verts, luisant de contentement, denoncaient l'esprit en alerte. Penche en avant, les coudes aux genoux et les mains nouees, Arnaud le regardait sans rien dire. Quant a Catherine, tapie au fond de son haut fauteuil, elle attendait que s'achevat ce silence soudain qui menacait de s'eterniser. Seul, l'eclatement d'une buche, dans l'atre, troublait de temps en temps le calme environnant l'hostellerie. Les moines de Montsalvy dormaient dans leurs cellules, attendant inconsciemment sous le poids de fatigue qui les ecrasait la cloche de matines qui, au c?ur profond de la nuit, les jetterait, les paupieres clignotantes et la tete vide, ivres de sommeil, a la chapelle glaciale. Le souper avait ete joyeux, copieux, car les reserves de l'abbaye etaient encore respectables, et s'etait poursuivi tard dans la nuit. Isabelle de Montsalvy s'etait retiree, depuis plus d'une heure, dans la cellule qu'on lui avait reservee, avec le petit Michel sur lequel elle veillait avec un soin jaloux, quasi maniaque, et qui faisait froncer les sourcils de Sara. Marie de Comborn s'etait egalement retiree chez elle, sur un ordre bref d'Arnaud, suivie de pres par Sara que Catherine avait chargee de surveiller discretement la jeune fille. Maintenant, Catherine, Arnaud et leur sauveur etaient seuls, dans cette intimite que cree l'instant paisible suivant un souper pris dans la quietude. Plus rien, desormais, ne pouvait les menacer. Tout autour du village, les gens d'Armagnac avaient dresse leurs tentes, installe leurs bivouacs. Parfois, l'echo d'un galoubet arrivait jusqu'au vieux couvent benedictin, sur le vent venu des grands causses. Catherine goutait intensement cette paix si nouvelle, tellement inattendue. Elle n'avait pas sommeil, son evanouissement et le repos qui l'avait suivi ayant efface sa fatigue. Pour la premiere fois, les choses avaient la couleur que, dans ses reves, elle leur avait pretee. Il n'y avait pas si longtemps que les chants et les danses des bonnes gens de Montsalvy avaient cesse car on avait celebre la fin des oiseaux de proie. Le pauvre Etienne, l'infortune Carnaval de quelques heures, etait venu, lui aussi, avec sa cabrette, pour dire merci, a sa facon. La paix merveilleuse d'une nuit semee d'etoiles, une vraie nuit de printemps chargee d'espoir et gorgee de seve en travail, enveloppait le village sorti du cauchemar. Soudain, Bernard d'Armagnac s'etira, baillant a se decrocher la machoire. Son corps parut s'allonger demesurement. Puis il tourna vers Arnaud un regard languissant. — Que vas-tu faire maintenant ? Que puis-je faire ? repliqua Arnaud maussade. Reconstruire ? Le pays est exsangue, les terres appellent tous les bras et il n'est que temps de s'en occuper, puisque la guerre ravage tout. Enfin, tu oublies que je suis un rebelle et que mes terres ne m'appartiennent plus ! Il faut que l'Auvergne renaisse, ensuite seulement les chateaux detruits pourront resurgir... mais seulement quand les tours domineront autre chose qu'un desert et quand au pied des courtines pousseront les bles. — Alors? — Tu m'as dit que tu reprenais la guerre contre La Tremoille. Tu vas rejoindre le connetable de Richemont, Cadet Bernard. Richemont, comme le duc de Bourbon, mon suzerain, veut abattre la bete fauve. Le mieux, je pense, est de laisser les miens a la garde de l'abbe et de te suivre. — J'y ai songe, coupa Bernard. Mais j'ai mieux a t'offrir. Les tiens ne seraient pas en surete ici. L'abbe est vieux, le couvent antique et mal fortifie, les paysans a bout de souffle. J'ai pendu Valette, mais Villa- Andrado n'est pas loin et la nouvelle de la mort de son lieutenant va l'amener par ici. J'ai trop peu de monde pour t'en laisser. D'autre part, ta presence mettrait peut-etre Richemont dans une situation delicate. Pour le Roi, tant que La Tremoille vit, tu es un rebelle, et Richemont le deviendrait en t'accueillant. La reine Yolande reviendra de Provence, sans doute, avec les beaux jours. Elle seule peut gagner ta partie. Je t'appellerai quand le moment sera venu... — Attendre ! Toujours attendre ! gronda Arnaud, qui s'etait leve et arpentait nerveusement le sol dalle sous l'?il inquiet de Catherine. Je suis un guerrier, ; pas un homme de contemplation ! Que puis-je attendre ? — Que je t'appelle ! — Je ne suis pas fait pour filer la quenouille en regardant l'horizon. Damne loup de montagne ! Je le sais bien ! Aussi vais-je t'offrir une quenouille en forme de fer de lance. Si je suis passe par ici, c'est que je me rendais a Carlat. Ma mere a, tu le sais, apporte cette vicomte dans notre famille lorsqu'elle a epouse mon pere. Porte de la Haute-Auvergne et clef des vallees } du Sud, Carlat est gouvernee par un vieux soldat, Jean de Cabanes... trop vieux, helas ! L'epee est lourde maintenant pour sa main affaiblie. Et l'eveque de Saint-Flour, qui est tout au duc de Bourgogne, regarde souvent du cote de Carlat en se lechant les babines. Nous ne pouvons laisser en danger le plus beau fleuron de la couronne de ma mere. Je voulais, en passant, nommer l'un de mes chevaliers gouverneur de Carlat, mais j'ai maintenant une meilleure idee : te confier la forteresse. Depuis qu'Arnaud avait commence a reclamer sa part de combat le sang de Catherine avait couru plus vite dans ses veines, sonnant l'alarme. Le mot «forteresse » la fit exploser. — Encore des batailles ! Encore la guerre ! Ne pouvons-nous demeurer paisiblement ici, sur cette terre dont nous portons le nom, aupres de ces gens qui, tout a l'heure, voulaient mourir pour nous ? L'abbaye est assez grande pour nous contenir tous. Et je voudrais tant... tant un peu de paix ! Sa voix se fela sur le dernier mot et l'eclair moqueur qui s'etait allume dans les yeux de Cadet Bernard s'eteignit. Il vint a elle et, posant un genou sur le coussin qui supportait les pieds de la jeune femme : — La paix, belle Catherine, est l'inaccessible desir de tous ceux de notre temps sans pitie. Comment souhaiter la paix quand l'Anglais est si pres de nous, quand il tient encore Rochefort-en-Montagne, et Besse, et Tournoel, quand les leopards d'Angleterre flottent sur quelques terres d'Auvergne ? Vous ne seriez pas en surete ici. Bien plus, votre presence mettrait le village et l'abbaye en danger, en grand danger puisqu'ils n'ont plus le moyen de se defendre. Carlat est vetuste, mais son roc est imprenable. Il refermera ses murs sur vous comme les doigts d'un poing solide et saura vous garder... Il avait pris la main de Catherine et, doucement, y posait ses levres. C'est, je crois bien, le poete Bernard de Ventadour qui a ecrit je ne sais plus ou : « Celui-la est bien mort qui ne sent au c?ur quelque douce saveur d'amour». Vous serez cette saveur d'amour au c?ur des vieilles montagnes qui ne vivaient plus, vous serez le tresor que gardera Carlat et vous ne saurez jamais combien je l'envie. Par-dessus le dos courbe de Bernard, Catherine rencontra le regard d'Arnaud et crut le voir s'assombrir. Mais ce ne fut qu'une impression. Deja Montsalvy tournait les talons et, les mains nouees derriere le dos, s'en allait contempler les flammes. Les yeux de Catherine s'attarderent reveusement sur les larges epaules de son epoux. Au fond de son imagination elle voyait surgir un chateau de reve, tres lointain, tres eleve mais brillant d'une intense lumiere interieure, une demeure inondee de soleil qui serait enfin le foyer ou s'abriterait leur amour. — Peut-etre avez-vous raison, sire Bernard, dit-elle reveusement, peut-etre serai-je heureuse a Carlat... Sans lacher la main de la jeune femme, Bernard se relevait, se tournait vers son ami. — Tu ne m'as pas repondu. Veux-tu defendre Carlat pour la maison d'Armagnac ? — Contre qui ? demanda Montsalvy sechement sans se retourner. Cadet Bernard sourit et, entre ses paupieres rapprochees, Catherine vit filtrer l'eclair moqueur de son regard. — Contre tout assaillant, quel qu'il soit, d'ou qu'il vienne, de Saint-Flour, de Ventadour... ou de Bourges ! Arnaud ne bougea pas. Il y eut un bref silence, puis il demanda : — De Bourges ? Contre... le roi Charles VII ? La main brune de Bernard serra plus fort les doigts de Catherine. Sur son visage, le sourire s'effaca pour faire place a une implacable resolution. Meme contre le Roi ! articula-t-il durement. Tant que La Tremoille regnera, nous, les Armagnacs, ne reconnaitrons d'autres seigneurs que nous-memes, d'autre volonte que la notre ! Si le Roi en personne venait te demander Carlat, frere Arnaud, tu refuserais Carlat ! Arnaud, lentement, se retourna. Sa haute silhouette se decoupait en noir sur le fond ardent des flammes qui lui pretaient quelque chose de redoutable. Dans l'ombre, Catherine vit briller les dents blanches de son epoux et la conscience aigue de son amour pour lui l'envahit jusqu'a la douleur. Quel homme pourrait jamais prendre la place qu'il occupait dans son c?ur ? Quel homme pourrait jamais lui inspirer amour plus grand, plus fort ? Elle aimait tout de lui, sa beaute virile bien sur, mais aussi cette force ardente, cette vitalite indomptable qu'il portait, jusqu'a son caractere abrupt mais droit et fier... Il etait le seul maitre qu'elle accepterait jamais... et, doucement, elle retira sa main de celle de Bernard. En trois pas rapides, Arnaud avait rejoint son ami. — Je suis ton homme, Bernard ! Donne-moi Carlat et va en paix ! Mais, a une condition. — Laquelle ? — Je veux etre la quand le connetable de Riche- mont abattra La Tremoille ! — Tu as ma parole ! Tu participeras a la curee ! Bernard ouvrit les bras. Ses deux mains se poserent lourdement sur les epaules de Montsalvy qu'elles etreignirent. — Prends patience et fais bonne garde, frere Arnaud ! Tu recouvreras tes terres, tes biens et, un jour, le chateau de Montsalvy revivra de ses cendres. Les deux hommes s'embrasserent avec une rude tendresse. Une vague jalousie se glissa dans l'ame de Catherine. Elle comprenait qu'a cette minute tous deux l'avaient oubliee, rejetant la femme hors de leur univers a eux, les hommes, cet univers incomprehensible ou la violence et la guerre tenaient une place si grande. Doucement, elle se leva et quitta la salle. Pendant qu'Arnaud et Bernard ne pensaient qu'a eux-memes, Catherine sentait l'imperieux besoin d'aller embrasser son fils. Carlat ! une falaise abrupte de basalte noir, barrant le val d'Embene de son long plateau etire, fendu comme par un coup d'epee d'une profonde faille. Au pied, emmitoufle de murailles, un village frileux, des maisonnettes comme des cloques de granit autour d'une eglise rude au clocher en peigne. La-haut, sur l'eperon orgueilleux couronne de murs vertigineux que ponctuent les tours enormes, c'est un herissement de clochers, de toits, de poivrieres et de creneaux. La forteresse qui, au fil des siecles, fut l'asile de tant de revoltes, avait l'air d'une ville, close et muette, terrible dans son silence total, absolu au point que Catherine croyait, en approchant, entendre claquer l'oriflamme, au sommet du donjon. A mesure qu'elle montait, au pas assagi de Morgane, la jeune femme voyait s'etaler a ses pieds le gigantesque paysage de pres, de forets, de bruyeres roussies, de hautes fougeres, de rochers croulant jusqu'a l'ecume blanche des torrents. Le chemin etait si roide et le ciel si bleu, si pur que la haute porte crenelee, doree par les derniers rayons du jour, semblait ne devoir s'ouvrir, tout la-haut, que sur le paradis. Et les deux hommes qui chevauchaient pres d'elle, le comte noir a l'epervier d'argent, le comte gris au lion d'ecarlate, n'etaient-ils pas les archanges dont les epees flamboyantes, dans un instant, feraient tourner sur leurs gonds d'azur les lumineux vantaux ? Ce monstrueux nid d'aigle dont les pierres noires paraissaient escalader le ciel, c'etait lui pourtant qui allait etre son foyer, c'etait la qu'enfin elle pourrait vivre son amour, sa vie de femme, regarder grandir Michel. Les menacantes courtines en prenaient une douceur rassurante. Quel mal pourrait les atteindre jamais, si loin, si haut ?... L'appel strident des trompettes, a quelques pas devant elle, fit sursauter Catherine. La muraille etait toute proche maintenant. L'ombre noire des hourds de bois engloutissait les cavaliers. Une silhouette de soldat s'erigea contre le ciel, prolongee d'une corne dont le mugissement emplit l'air. Puis, comme les premiers chevaux abordaient le plateau, le portail, lentement, s'ouvrit, lachant un flot de soleil roux. Une vaste esplanade apparut, cernee de batiments divers : une chapelle, une sorte de grand logis aux fenetres lanceolees, une antique commanderie, des magasins d'armes, une forge, des ecuries, un vieux puits verdi de mousse, un enorme donjon dominant de haut les quatre grosses tours d'angle, enfin, etendant ses branches tordues et depouillees comme des serpents noirs, un grand fayard offrait ses fruits sinistres : les corps rigides de cinq pendus. Catherine detourna les yeux en passant aupres de l'arbre. De partout accouraient des soldats, trainant leurs arbaletes, ajustant leurs chapeaux de fer, les yeux inquiets en reconnaissant les couleurs du maitre. Les cloches de la chapelle se mirent a sonner en meme temps que trois herauts, au seuil du logis, embouchaient de longues trompettes d'argent. Un vieil homme en armure apparut derriere eux, appuyant sur une canne sa marche difficile. — Sire Jean de Cabanes, murmura Bernard d'Armagnac a l'adresse d'Arnaud. Il a encore vieilli. Tu vois qu'il etait temps de venir a sa rescousse. En effet, l'immense cour donnait une impression de desordre et d'abandon. Les batiments etaient vetustes. Certains-menacaient ruine et, aux fenetres du logis seigneurial, bien des carreaux manquaient. Cadet Bernard envoya la fin de son sourire a Catherine et l'acheva sur une grimace. — Je crains que vous ne soyez pas fort satisfaite de votre palais, belle Catherine ! Il est vrai que votre grace saura en faire un lieu de delices ! Le trait etait galant, mais Catherine songea que le plus beau sourire de la terre ne saurait remplacer les carreaux manquants, boucher les fissures des murailles ni endiguer les courants d'air. Le printemps, heureusement, venait, mais la chaleur n'etait pas encore la et l'?il perspicace de la jeune femme denombrait deja tout ce qu'il faudrait faire avant l'hiver pour que cette vieille batisse fut habitable pour des femmes et un enfant. Tandis qu'Arnaud et Bernard prenaient contact avec le vieux chef de la garnison, Isabelle de Montsalvy vint ranger sa mule contre le flanc de Morgane. — J'ai peur que nous ne trouvions ici plus de rats que de tapisseries, fit-elle. Si l'exterieur ressemble a l'interieur... Ses yeux se tournerent vers Sara qui portait Michel. L'enfant etait l'unique sujet de conversation qu'elle acceptat avec sa belle-fille et leur commun souci de son bien-etre les rapprochait un peu. En dehors du bebe, elles ne cherchaient a etablir aucun lien nouveau. Isabelle ne parvenait pas a oublier l'origine de Catherine et Catherine ne pardonnait pas a Isabelle son orgueil de caste. De plus, elle lui en voulait d'avoir retenu Marie de Comborn aupres d'elle alors qu'Arnaud souhaitait la renvoyer a son frere. — Marie m'a tenu lieu de fille, durant les jours les plus noirs, avait-elle dit. Sa compagnie m'est bonne... Le regard qui accompagnait cette declaration laissait sous-entendre qu'aucune autre compagnie ne pour rait remplacer celle-la et Arnaud, qui ouvrait deja la bouche pour rappeler a sa mere qu'elle avait en Catherine une fille toute trouvee, l'avait refermee sans rien dire. A quoi bon aviver les antagonismes ? A force de vivre ensemble, les deux femmes finiraient peut-etre par s'apprecier. Arnaud croyait au pouvoir lenifiant du temps et de l'habitude... Malgre tout, Catherine eut volontiers accepte la cohabitation avec Isabelle, par respect pour son age et par tendresse pour son epoux, mais l'idee de vivre aupres de cette Marie de Comborn, toujours agressive, et dont elle sentait continuellement sur elle le regard surveillant, lui causait un malaise presque physique. Elle supportait de plus en plus mal la vue de la jeune fille et celle-ci, avec une clairvoyance maligne, s'en rendait parfaitement compte. Elle jouait mechamment de ce sentiment, prenant un malin plaisir a s'imposer et suivant Arnaud comme son ombre des qu'elle en avait la possibilite. Quand les dames eurent franchi la porte, basse et sculptee, du logis seigneurial, Marie se glissa pres de Catherine dont les yeux desenchantes allaient des voutes noires de suie aux dalles cassees ou disjointes tachees de graisse et truffees de traces boueuses qui reportaient assez loin dans le temps le dernier lavage. — Comment la noble dame trouve-t-elle son palais ? ronronna la jeune fille. Magnifique sans doute ! Apres la boutique puante d'un marchand, la pire taniere doit etre eblouissante. — Cela vous plait ? repliqua la jeune femme avec un sourire angelique, feignant de prendre son ennemie au mot. Vous n'etes guere difficile. Il est vrai que, dans la tour ruinee de votre frere, vous n'avez pas eu l'occasion de voir grand-chose. Ce logis est tout juste bon... pour un boucher ! C'est une taniere digne d'un Comborn. — Vous vous trompez, siffla Marie en dardant sur la jeune femme le feu dangereux de son regard, ce n'est pas une taniere... c'est un tombeau ! Un tombeau ? Quelle imagination morbide ! — Il n'y a la aucune imagination, seulement une certitude que j'espere vous faire partager. Un tombeau, je repete... votre tombeau ! Car, ma chere, vous n'en sortirez pas vivante ! Catherine sentit la colere l'envahir, mais se contint au prix d'un violent effort. Elle n’allait tout de meme pas donner a cette chipie le plaisir de voir qu'elle l'avait atteinte ? Un sourire sarcastique retroussa ses levres sur ses petites dents parfaites. — Et, bien entendu, c'est vous qui me ferez passer de vie a trepas ? Vous n'etes pas un peu fatiguee des menaces, des grandes phrases tragiques ? Quel dommage que le destin vous ait fait naitre dans un chateau ! Sur les treteaux de la foire Saint-Laurent, a Paris, vous auriez un enorme succes. Marie s'assura d'un coup d'?il circulaire que personne ne les ecoutait. Isabelle de Montsalvy et Sara se dirigeaient deja vers l'etage superieur, les hommes etaient ressortis dans la cour, elles etaient seules, apparemment, aupres de la rustique cheminee. — Riez, grinca la jeune fille, riez, ma belle ! Vous ne rirez pas toujours ! Bientot vous ne serez plus qu'une charogne pourrissante au fond de quelque trou et moi je serai dans le lit de votre epoux. — Le jour ou dame Catherine sera au fond d'un trou, fit une voix profonde qui semblait venir de la cheminee meme, le lit de messire Arnaud sera vide, car vous ne vivrez pas assez longtemps pour vous en approcher, Demoiselle ! Gauthier apparut, derriere le pilier de l'atre, les mains en avant, si formidable et menacant que Marie eut un mouvement de recul, vite reprime d'ailleurs. Sa petite tete se redressa et, la levre dedaigneuse, viperine, elle lanca : — Ah ! le chien de garde ! Il est toujours dans vos jupons, bien entendu, toujours pret a voler a votre secours. Je me demande comment Arnaud supporte cela, puisque vous pretendez qu'il vous aime. — Les sentiments de messire Arnaud ne sont pas en cause, ici, Demoiselle, coupa rudement le Normand. Depuis longtemps, je veille sur dame Catherine, et il le sait. Aussi, permettez qu'en chien de garde je parle : si vous touchez a Mme de Montsalvy, je vous tue, de ces mains-la ! Les enormes paumes du geant s'etalerent sous les yeux de Marie, assez impressionnantes pour que la jeune fille palit. Mais l'orgueil vint a son secours, la haine aussi. — Et... si j'allais dire a mon cousin que vous m'avez menacee ? Croyez-vous qu'il vous garderait ici encore longtemps? — Aussi longtemps que je voudrai ! coupa Catherine en se glissant entre les deux adversaires. Retenez ceci et ne l'oubliez plus... ma chere ! Si Arnaud est votre cousin, il est mon epoux. Et il m'aime, vous entendez, il m'aime, dussiez-vous en crever de rage et de jalousie ! Entre vous et moi il n'hesitera jamais ! Dites ce que vous voulez, faites ce que vous voulez, mais soyez en garde, autant que j'y serai moi-meme. Nous verrons bien qui gagnera. Viens, Gauthier, allons rejoindre les autres ! Catherine, avec un dedaigneux haussement d'epaules, se detourna de Marie et, la main appuyee sur le bras du Normand comme pour bien marquer sa solidarite avec lui, se dirigea a son tour vers l'escalier. — Mefiez-vous, dame Catherine, murmura Gauthier le visage soucieux, cette fille vous hait. Elle est capable de tout, meme du pire. — Alors, veille, mon ami, veille sur moi ! Sous ta garde, je n'ai jamais rien eu a craindre. Pourquoi commencerais-je aujourd'hui ? — Tout de meme, prenez garde ! Je veillerai, mais il est des moments ou je ne suis pas toujours aupres de vous. En attendant, je vais prevenir Sara. Face a cette vipere, nous ne serons pas trop de deux... Catherine ne repondit pas. Malgre la confiance qu'elle affichait, elle ne pouvait se defendre d'une secrete inquietude. Comme l'avait dit Gauthier, Marie etait de ces reptiles dont on ne peut jamais prevoir l'instant precis ou ils vont relever la tete pour frapper. Mais la jeune femme avait l'impression que, si elle montrait la peur sournoise qui l'etreignait, elle perdrait la moitie de ses moyens de defense. Tard dans la nuit, les soldats de Cadet Bernard travaillerent a rendre plus habitable l'antique palais vieux de deux siecles. Les chariots qui suivaient Bernard etaient, heureusement, bien fournis en tentures, couvertures, draps et tous objets indispensables a une vie confortable. La grande salle du premier etage et les trois chambres du second recurent un amenagement approximatif. Les enormes bois de lit, assez larges pour cinq personnes, recurent des couettes, des matelas et des oreillers ; les chambres recurent des tentures. Arnaud en prit une avec Catherine ; Isabelle de Montsalvy, Sara et le bebe prirent la seconde ; Marie et la vieille Donatienne qui n'avait pas voulu quitter ses maitres la troisieme. Cadet Bernard et ses chevaliers dresserent leurs trefs dans l'immense cour. Quant au vieux sire de Cabanes, il n'avait jamais habite le logis, preferant le donjon ou il avait ses habitudes. De la l'invraisemblable salete du lieu ou, seule, la salle du rez-de-chaussee servait aux hommes d'armes. Tout le reste etait a l'abandon. Mais quelques vigoureux hurlements de Bernard opererent des miracles, repondant en echo aux cris furieux d'Arnaud qui inspectait les defenses et le chemin de ronde. Heureusement, le bois ne manquait pas et, dans toutes les cheminees, on put allumer de grands feux. Quand Catherine, enfin, rejoignit son epoux dans la chambre, elle etait rompue de fatigue et plutot deprimee au moral. Elle alla s'asseoir sur l'etroite banquette de pierre, dans l'embrasure de la fenetre, et laissa son regard errer sur la cour ou brulaient encore les feux de cuisine des soldats. Les dernieres lueurs des brasiers eclairaient sinistrement les cadavres aux branches du chene, tranchant durement avec l'elegance des grandes tentes de soie ou de toile brodee qui abritaient les seigneurs. La jeune femme frissonna et resserra autour d'elle la grande etole de laine dont elle s'etait enveloppee. — Que fais-tu, Catherine ? dit Arnaud du fond du lit. Pourquoi ne viens-tu pas ? Elle ne repondit pas tout de suite. Son esprit comme son regard etaient hypnotises par le fayard aux pendus. Elle etait si lasse de ces horreurs qui, continuellement, se levaient sur ses pas ! Du sang ! Toujours du sang ! La sauvagerie des hommes effacait tout, jusqu'a la pure beaute de la nature. Pourquoi avait-il fallu qu'en arrivant dans ce lieu, ou elle avait espere trouver paix et bonheur, elle tombat d'abord sur ce rappel brutal de leur temps sans pitie ? Comment rever d'amour et de vie paisible a l'ombre d'un gibet ? — Ces pendus, dit-elle enfin, ne pourrait-on... Entre les rideaux a ramages du lit, la tete d'Arnaud surgit, puis son corps brun, aussi nu que la main, car il n'etait pas d'usage de porter quoi que ce fut pour dormir. Avec decision, il marcha vers sa femme, l'enleva de terre et revint s'abattre avec elle sous les rideaux du lit. — J'ai dit : viens, dame Catherine, et tu me dois obeissance ! Cesse de te tourmenter pour ces gens. Je les ferai mettre en terre demain pour te faire plaisir encore qu'ils n'en vaillent guere la peine : un petit cadeau de l'eveque de Saint-Flour, quelques-uns de ces _tuchins_1 dont il continue pieusement l'elevage 1 Le tuchinat avait ete, cinquante ans plus tot, une terrible revolte paysanne, nee de la misere affreuse qui devastait le pays. Le nom venait de tue-chiens, parce que les rebelles tuaient jusqu'aux chiens pour les devorer. L'eveque de Saint-Flour avait donne asile aux _tuchins_qui avaient tout un quartier de la ville. Sous forme larvee, le tuchinat subsista de longues annees en Auvergne. dans un bas quartier de sa ville. De temps en temps, il en lache une bande sur un chateau ou une cite qu'il convoite. Cela reussit rarement. On en prend toujours quelques-uns, on les branche et tout est dit jusqu'a la fois suivante. Heureusement, ces gens ne sont plus ce qu'ils etaient au temps de la grande revolte, encore qu'ils sachent faire bien du mal... Il se tut brusquement. Tout en parlant, il avait deshabille Catherine et denoue ses cheveux que, par jeu, il enroulait autour de son propre cou. Il faisait presque noir, derriere ce rempart de rideaux, et, d'un geste impatient, il ecarta un peu d'etoffe avant d'enfoncer ses mains dans l'epaisse chevelure qui brillait doucement avec des reflets chauds. Il emprisonna etroitement la tete de Catherine, l'approcha de son visage. — Je veux voir tes yeux, dit-il tendrement, ils palissent dans l'amour... ils deviennent alors presque clairs. — Ecoute, murmura Catherine, je voudrais te dire... — Chut ! Oublie tout cela ! N'y pense plus... Je t'aime ! Il n'y a plus rien que nous deux, toi et moi... Nous sommes seuls au milieu d'un monde vide. Bernard a raison quand il dit que tu es le plus precieux des tresors et, pourtant, il ne connait de ta beaute que ton visage, il ne sait rien des delices de ton corps. Je t'aime, Catherine, je t'aime a en mourir. Des larmes qu'elle ne put retenir perlerent aux cils de la jeune femme. — Mourir ? C'est moi qui suis condamnee a mourir. Marie m'a dit que je ne sortirai pas vivante d'ici, qu'elle me tuerait... Elle sentit les mains d'Arnaud se crisper sur sa tete, elle vit se froncer ses sourcils, mais, brusquement, il eclata de rire. — Je me demande laquelle de vous deux est la plus folle, de cette malheureuse qui dirait n'importe quoi pour t'empoisonner la vie, ou de toi qui crois comme parole d'Evangile tout ce qu'elle dit. Marie me connait trop bien pour rien tenter contre toi. — Pourtant, si tu l'avais entendue... — Allons, Catherine, cesse de deraisonner ! (La voix d'Arnaud s'etait faite dure, mais ses bras se nouaient autour de la taille de la jeune femme.) Je t'ai deja dit d'oublier tout cela ! Il n'y a qu'une realite au monde, toi et moi, nous deux, tu entends, rien que nous deux... Catherine ne repondit pas. Tous les deux ? A cote, Isabelle dormait aupres du berceau de Michel. Sara partageait aussi cette chambre car elle refusait d'abandonner l'enfant a la grand-mere et defendait ses prerogatives de berceuse avec bec et ongles. Elle comprenait qu'Isabelle ferait tout pour detacher l'enfant de sa mere et entendait bien se mettre en travers. Dans l'autre chambre, il y avait Marie, et Catherine songeait amerement que, dans l'une comme dans l'autre piece, quelqu'un revait de la depouiller : Isabelle de son fils, Marie de son epoux... Ou donc Arnaud prenait-il qu'ils n'etaient que deux ? — Ne t'evade pas de moi, gronda Arnaud contre son oreille, tu ne dois songer qu'a notre amour quand nous sommes ensemble... Il l'embrassa, mais, sous la bouche d'Arnaud, ses levres demeuraient froides et tremblantes. Elle ferma les yeux pour tenter de retenir des larmes qui roulaient sur ses joues. Arnaud jura entre ses dents puis, soudain furieux : — Eh bien, pleure ! J'arriverai bien a arracher ces idees stupides de ta tete folle ! Et, sans transition, il dechaina sur Catherine un tel ouragan de caresses et de baisers que Catherine, brutalisee, meurtrie mais emportee par un plaisir qui semblait ne jamais devoir atteindre son point culminant, delirant d'une passion si violente qu'elle lui arrachait des cris, ne songea plus qu'a subir la loi d'Arnaud. Quand, enfin, il la soumit completement, elle l'entendit murmurer, moqueur et tendre, sur le ton du triomphe : — Je t'avais bien dit que tu oublierais ces sottises ! Il la quitta soudain pour courir jusqu'a un dressoir dispose pres de la cheminee et qui supportait des gobelets et un flacon de vin. Aneantie, ecrasee de bienheureuse fatigue, Catherine entrouvrit des paupieres qui n'avaient jamais ete aussi lourdes. Son total epuisement fit rire le jeune homme. Il leva le flacon d'argent. — Tu veux un peu de vin ? J'ai une soif du diable ! Elle fit signe que non de la main, n'ayant meme pas le courage de parler. A travers ses cils rapproches, elle le vit emplir la coupe, la vider d'un trait, s'essuyer les levres de son bras nu. Elle allait refermer les yeux quand un bruit metallique la fit sursauter. La coupe avait roule a terre, mais Arnaud ne s'en souciait pas. Il s'etait approche du feu et semblait regarder quelque chose sur la face interne de son bras. Son immobilite absolue frappa Catherine qui se redressa sur les oreillers en desordre, vaguement inquiete. — Qu'y a-t-il ? Que regardes-tu ? Il ne repondit pas, ne bougea pas. Il y avait quelque chose de si effrayant dans cette inertie que Catherine cria. — Arnaud ! Qu'est-ce que tu as ? Il se retourna, laissa retomber son bras, sourit, mais c'etait un curieux sourire, un etirement machinal des levres qui etait presque une grimace. — Rien, ma mie ! Une buche a eclate et une brindille m'a brule au bras. Dors maintenant, tu en as besoin... Sa voix semblait venir de tres loin. D'un geste mecanique, il prit sur un escabeau une longue robe de drap vert ourlee de taupe, l'enfila, serrant la ceinture autour de ses reins. Catherine le regardait faire avec stupeur. — Mais enfin, ou vas-tu maintenant ? — Je veux m'assurer que tout va bien, que les sentinelles sont a leur place. Les hommes d'armes ont beaucoup bu, ce soir, et une surprise est toujours possible. Il s'approcha du lit, se pencha, prit une meche de cheveux qui pendait hors du lit et y posa ses levres avec ferveur. — Dors, mon ange, dors... je n'en ai pas pour longtemps. Cette ronde nocturne etait normale, apres tout, de la part du gouverneur de la forteresse. Et puis Catherine etait trop lasse pour se poser beaucoup de questions. Arnaud etait l'homme le plus imprevisible qui fut. Tandis qu'il s'eloignait sur la pointe des pieds apres avoir soigneusement ramene les couvertures sur les epaules de sa femme, elle ferma les yeux, deja envahie d'une delicieuse torpeur. Pourtant, avant de sombrer dans l'inconscience, elle eprouva encore une curieuse impression. Dormait-elle deja ou bien y avait- il, tout a l'heure, de l'angoisse et meme de la peur dans le regard qu'Arnaud avait pose sur elle ? A cet instant, son visage avait l'air cisele dans du granit, rien n'y vivait hormis ce regard, ce regard... Allons, c'etait une fumee sortie de son esprit epuise ! Catherine, un sourire aux levres, s'endormit profondement. La voix de Sara fredonnant une vieille cantilene eveilla Catherine. Elle aurait jure qu'il n'y avait que cinq minutes qu'elle dormait ; pourtant, il faisait grand jour. Elle sourit en voyant que Sara, assise au pied de son lit, dans l'attitude ou elle l'avait vue des centaines de fois quand elle etait petite fille, tenait Michel dans ses bras. C'etait pour le bebe qu'elle chantait, en souriant, et le bebe, ravi, agitait des menottes roses comme des coquillages. — Est-il si tard ? demanda Catherine en se dressant sur son seant. — Il est l'heure de nourrir ton fils ! Il a tres faim. Catherine tendit les bras pour recevoir l'enfant avec ce profond sentiment d'amour et de plenitude que lui donnait ce moment ou elle le nourrissait. La petite tete blonde se nicha contre elle et les petits doigts vinrent s'appuyer, bien ecartes, sur la rondeur ferme du sein qu'on lui offrait. Michel se mit a teter avec ardeur. Catherine eclata de rire. — Mais il devore, ma parole ! Regarde, Sara... Est-il-gourmand ! De l'enfant, sa pensee glissa au pere et elle demanda a Sara ou etait Arnaud. — Dehors. Le comte Bernard s'apprete a partir. Quand le petit aura fini, il faudra te depecher. Assise dans son lit, Catherine suivait Sara des yeux, s'etonnant de n'avoir pas encore remarque ce bizarre ; affaissement des epaules. Sara se voutait ? A cinquante ans a peine ? Et ce cerne violet autour des paupieres ? De la fatigue, peut-etre ? Sara se depensait continuellement pour Michel, pour Catherine. Pour le moment, elle ouvrait un coffre de cuir, en tirait des vetements divers et d'abord une dalmatique de velours violet doublee de satin gris. — Le comte Bernard a laisse plusieurs coffres.]1 Dans ces robes et ces manteaux d'homme, je pourrai te tailler quelques vetements. Tu n'as pas grand-chose a te mettre. — Les robes de Bruges et de Dijon sont loin, n'est-ce pas ? fit Catherine avec un mince sourire, et les parfums, et les bijoux... — Tu ne regrettes rien ? Vraiment rien ? Le sourire ebloui de Catherine alla de la tete duveteuse du petit garcon a l'ogive bleue de la fenetre au- dela de laquelle on entendait la voix d'Arnaud criant des ordres. — Que veux-tu que je regrette ? J'ai tout puisque je les ai tous les deux. C'est tellement plus important qu'un palais, des robes de brocart et des diamants. Tu sais... La phrase demeura en suspens. Sara, d'un geste rageur, s'essuyait les yeux a sa manche. Les prunelles de Catherine s'agrandirent de stupeur. — Tu pleures ? — Mais non... je ne pleure pas, fit Sara avec impatience. Il y a de la poussiere dans ces vetements. — Il y en a aussi dans ta voix... Tiens, il a fini ! Prends-le, je me leve ! fit-elle en remettant Michel aux bras de la bohemienne. Tout en se passant la figure et les mains a l'eau, en enfilant ses vetements, en nattant ses cheveux, Catherine observait Sara. La poussiere ? Certainement pas... Elle pleurait, ou plutot, elle avait pleure et il en restait quelque chose. Mais il etait aussi certain qu'elle ne voulait pas dire pourquoi. Au-dehors, le tintamarre d'une troupe nombreuse prete a s'ebranler se faisait entendre : cliquetis d'armes, sabots des chevaux grattant la terre, roulement des chariots a bagages, ordres brefs hurles a pleine voix, cris d'appel et rires. En s'approchant de la fenetre, Catherine vit que les tentes de soie avaient ete demontees et rangees dans les chars. Elle vit aussi qu'Arnaud avait tenu parole : les branches du vieux fayard ne portaient plus aucun fruit suspect. La cour etait pleine d'hommes d'armes qui attendaient calmement, l'arme au pied, que l'on partit. Les cavaliers etaient deja a cheval... Comme Catherine se penchait au rebord de pierre pour mieux respirer l'air vif du matin, pour sentir la caresse de ce soleil encore timide qui mettait une douceur sur la campagne, Arnaud et Bernard sortaient de la chapelle. Les deux hommes etaient tout armes, a l'exception des heaumes qu'ils portaient sous le bras. Ils se dirigerent vers leurs destriers que les ecuyers tenaient par la bride, se hisserent en selle. Arnaud, sans doute, voulait accompagner son ami un bout de chemin. Cadet Bernard allait enfoncer son casque sur sa tete quand il apercut Catherine a sa fenetre et dirigea son cheval vers elle. — Je ne voulais pas que l'on trouble votre sommeil, Catherine, cria-t-il, mais je suis heureux de vous revoir avant de partir. Ne m'oubliez pas tout a fait ! Je ferai tout pour que votre grace revienne eclairer bientot la cour de Charles VII. — Je ne vous oublierai pas, Messire ! Et je prierai pour le succes de vos armes. Sous ses caparacons rouge et argent, le destrier dansait avec des graces de demoiselle. Cadet Bernard s'inclina profondement sur sa selle, son regard souriant attache a Catherine qui, de sa fenetre, lui adressait une reverence. Puis le cheval volta et, au petit trot, Bernard d'Armagnac s'en alla prendre la tete de sa cavalerie. Arnaud le suivit, Fortunat qui desormais lui servait d'ecuyer sur les talons. En passant devant sa femme, il leva sa main gantee de fer noir et sourit. Mais l'etrange inquietude eprouvee la nuit precedente reprit Catherine. Le sourire d'Arnaud etait d'une affreuse tristesse et ses traits tires comme s'il n'avait pas ferme l'?il de la nuit. Pourtant, l'attention de Catherine se detacha subitement de son epoux. En face d'elle, presque a sa hauteur, un homme d'armes se tenait debout sur le chemin de ronde, appuye des deux mains a un fauchard etincelant. Le camail d'acier enchassait un large visage a la peau olivatre, aux petits yeux porcins qui semblaient gros comme des tetes d'epingle. L'homme riait mechamment en la regardant et Catherine, stupefaite, reconnut le sergent Escorneb?uf, le chef de l'escorte que Xaintrailles leur avait donnee a Bourges et qui avait disparu si mysterieusement de l'abbaye d'Aurillac apres avoir ete corrige par Arnaud. Instinctivement, elle se rejeta en arriere, dans l'ombre de sa chambre, appelant Sara aupres d'elle d'un geste. Elle lui designa l'homme qui n'avait pas ; bouge. — Regarde, dit-elle. Tu le reconnais ? Sara fronca les sourcils mais haussa les epaules. — Je sais depuis hier soir qu'il est ici. Je l'avais reconnu. Il parait qu'il est venu a Carlat tout droit en quittant Aurillac, et c'est normal, a ce que l'on dit, puisque c'est a la fois tout pres de la ville et la seule forteresse du maitre d'Escorneb?uf, le comte d'Armagnac. Il n'est donc pas etonnant de le voir ici. — Arnaud le sait ? — Oui. Il a un ?il auquel rien n'echappe. Mais Escorneb?uf lui a presente des excuses apres avoir demande au comte Bernard de plaider pour lui. Oh, j'ai bien vu que cela ne plaisait guere a messire Arnaud, mais il ne pouvait pas refuser. — Des excuses ! murmura Catherine sans perdre de vue l'immense sergent. Je n'y crois guere. Il suffisait de voir le sourire menacant du gros homme pour comprendre que ces excuses n'etaient qu'une ruse, cachant sans doute un profond desir de vengeance. — Moi non plus, fit Sara. Et il y a plus inquietant. Hier soir, j'ai vu Escorneb?uf pres de la chapelle. Il parlait avec ton amie Marie et la conversation etait animee, je t'assure. Mais, lorsqu'ils m'ont vue, ils se sont separes... — Etrange ! fit Catherine en tordant le bout d'une de ses nattes entre ses doigts. Comment pourraient-ils se connaitre ? Sara cracha par terre avec un degout non dissimule. — Cette fille est capable de tout, fit-elle. Tu sais, elle serait un peu sorciere que cela ne m'etonnerait pas. Elle aura devine en Escorneb?uf quelqu'un d'aussi malfaisant qu'elle-meme. La porte s'ouvrit, sans que personne y eut frappe. Isabelle de Montsalvy apparut, vetue de noir de la tete aux pieds. Un long manteau l'enveloppait du col aux talons et un escoffion de voile, noir aussi, donnait a son visage mince une hauteur impressionnante. Dans l'ombre de son manteau, on apercevait la figure de fouine de Marie. La mere d'Arnaud s'arreta au seuil et, sans meme un salut : — Venez-vous ? dit-elle. La messe va commencer... — Je viens, fit seulement Catherine. Elle prit un manteau a capuchon, s'en enveloppa, rabattit la capuche sur sa tete nue et suivit sa belle- mere apres avoir pose un baiser leger sur le front de Michel que Sara avait depose au creux des oreillers du grand lit. Le soleil etait a son declin lorsque Arnaud regagna le chateau. Avec Fortunat et la dizaine d'hommes qu'il avait emmenes, il avait battu les alentours pour s'assurer que rien de suspect ne s'y dissimulait. Ensuite, il s'etait arrete assez longuement au village de Carlat pour interroger les notables, examiner les reserves de vivres et aussi tenter d'insuffler un peu d'espoir a ces paysans decourages qui, depuis des annees, vivaient en alerte perpetuelle, prets a chaque instant a fuir ou ! a se battre. Deux choses frapperent Catherine quand Arnaud entra dans la grande salle, nettoyee a fond et jonchee de paille fraiche, ou la famille l'attendait pour souper : l'expression soucieuse de son visage et le fait qu'il n'avait pas ote son armure. Il lui parut plus pale encore que le matin. Tout de suite alarmee, elle courut a sa rencontre, tendant deja les bras pour l'etreindre, mais il la repoussa doucement. — Non, ne m'embrasse pas, ma mie ! Je suis sale et je me sens fievreux. Mes vieilles blessures me font souffrir. J'ai du prendre quelque refroidissement et tu ne dois pas, toi, risquer d'etre malade. — Que m'importe ? s'ecria Catherine furieuse de deviner derriere son dos le sourire satisfait de Marie. Arnaud sourit, leva la main pour la poser sur la tete de sa femme, mais retint son geste avant de l'achever. — Pense a ton fils. Tu le nourris encore, il a besoin d'une mere en parfaite sante. C'etait la logique, la sagesse meme, mais Catherine ne put se defendre d'un serrement de c?ur. Pourtant, elle constata qu'il presentait a sa mere des excuses analogues, s'inclinait seulement devant elle et devant Marie. Isabelle de Montsalvy examinait son fils avec une surprise nuancee d'inquietude. — Pourquoi encore arme ? Penses-tu souper avec cinquante livres de fer sur le dos ? — Non, ma mere. Je ne souperai pas... pas ici tout au moins. Je suis inquiet. Les paysans signalent d'etranges allees et venues, la nuit. On a vu des hommes s'approcher des murs exterieurs, d'autres meme, tenter l'escalade du roc. Il faut que j'apprenne a fond les ressources de ce chateau, que je connaisse aussi mes hommes. Je vais vivre avec eux quelques jours. J'ai deja ordonne qu'on me dresse un lit de camp dans la tour Saint-Jean, la plus avancee de l'eperon rocheux... Il se tourna vers Catherine. Pale et le c?ur gros, elle retenait par orgueil la plainte qui lui venait tout naturellement. Pourquoi voulait-il s'isoler d'elle, la priver de ce qui formait le plus clair de son bonheur : leurs merveilleuses heures d'intimite. — Il nous faut etre raisonnables, mon c?ur. Nous sommes en guerre et j'ai de lourdes responsabilites. — Si tu veux loger dans la tour Saint-Jean, pourquoi n'irais-je pas aussi ? — Parce qu'une femme n'a rien a faire dans un corps de garde ! coupa sechement la mere d'Arnaud. Il est temps que vous appreniez qu'une femme de guerrier doit, d'abord, apprendre a obeir ! — Une femme de guerrier doit-elle, necessairement, avoir un c?ur cuirasse de fer, doit-elle mettre une armure a son ame ? lanca Catherine deja revoltee. — Pourquoi non ? Les femmes de notre maison n'ont jamais faibli, meme quand c'etait difficile, surtout quand c'etait difficile ! Il est evident que vous n'avez pas ete elevee dans ces sentiments. Le dedain etait flagrant dans le ton de la vieille dame et Catherine, deja sensibilisee par sa deception, l'eprouva cruellement. Blessee, elle allait repliquer, mais Arnaud s'interposa. — Laissez-la, mere ! Si vous ne pouvez la comprendre, au moins ne le lui faites pas sentir ! Et toi, ma mie, tu seras courageuse parce qu'il le faut. Sara dormira pres de toi. Je ne veux pas que tu sois seule. Il s'eloignait deja avec un geste de la main et Catherine fit un effort sur elle-meme pour garder contenance malgre L'envie de pleurer qui montait. Ce soir, les choses reprenaient cet aspect absurde et inquietant qu'un instant elles avaient perdu. Cadet Bernard avait-il emporte aux sabots de son cheval la securite, la joie de vivre et l'insouciance ? Et les fantomes de la peur et du doute, ecartes pour un temps par son vigoureux bon sens, allaient-ils revenir ? Catherine eprouva une penible sensation d'etouffement. Les murs semblaient s'incliner vers elle pour l'ensevelir. Que faisait-elle dans cette salle etrangere, entre ces deux femmes hostiles ? Pourquoi Arnaud la laissait-il seule ? Ne savait-il pas que, sans lui, rien n'avait de gout, ni de couleur ? Chacune de ses absences durait le temps d'un hiver... La voix seche de sa belle-mere la rejoignit au fond de sa solitude. — Eh bien, soupons donc ! Rien ne sert d'attendre davantage. — Excusez-moi, fit Catherine, je n'ai pas faim. Je prefere rentrer chez moi. Mon absence ne vous sera certainement pas penible. Recevez mes souhaits de bonne nuit. Une rapide reverence et elle avait quitte la salle. Dans l'escalier, l'impression d'etouffement s'envola. Decidement, elle respirait mieux quand elle etait loin d'Isabelle et de Marie. Elle rassembla les plis lourds de sa robe pour monter plus vite, gravit presque en courant les dernieres marches et tomba dans les bras de Sara qui venait d'installer Michel pour la nuit. Tremblant a la fois de chagrin et de froid, elle s'accrocha au cou de sa vieille amie, cherchant instinctivement la chaleur d'un reconfort. S'il me laisse continuellement avec ces deux femmes, je n'y tiendrai pas, Sara, je ne pourrai jamais ! Je sens leur haine et leur dedain comme si c'etait quelque chose que l'on put toucher. Des demain, je verrai Arnaud, je lui dirai qu'il doit choisir, qu'il... — Tu te tiendras tranquille ! coupa Sara fermement. Tu devrais avoir honte de te conduire comme une gamine. Et pourquoi donc ? Parce que ton epoux a d'autres devoirs et ne peut passer son temps a roucouler aupres de toi ? Quel enfantillage ! C'est un homme, tu sais, et il doit mener sa vie d'homme. La tienne est de l'aider. Il y a des moments ou c'est difficile, terriblement difficile. Il faut avoir du courage. — Du courage, du courage ! maugrea Catherine. Est-ce qu'un jour viendra ou l'on cessera de m'en demander ? Je n'en ai plus, moi, du courage. — Mais si ! Maternellement, Sara fit asseoir la jeune femme desolee sur une banquette et passa son bras autour d'elle. La tete blonde vint se nicher tout naturellement contre son epaule. — Du courage, mon petit, il t'en faudra encore beaucoup, plus peut-etre que tu ne le crois, mais tu ne faibliras pas, parce que tu l'aimes... parce que tu es sa femme. Tandis que la main tendre de Sara caressait sa tete inclinee, Catherine ne vit pas que des larmes, de nouveau, emplissaient les yeux sombres de la zingara. Elle n'entendit pas la priere muette qui montait du c?ur de sa vieille amie, une priere passionnee pour que s'eloignat sans la toucher l'amere coupe de souffrance qui se preparait. — Noble dame, fit le soldat, essouffle d'avoir couru, messire Arnaud vous demande ! Vite... c'est tres urgent ! Il a besoin de vous... Il est malade ! — Malade ? Catherine jeta loin d'elle la quenouille de laine qu'elle filait aupres du berceau de Michel, pour occuper ses mains, se leva d'un bond. — Qu'a-t-il ? Ou est-il ? — Dans le donjon. Il inspectait les defenses du couronnement. Soudain, il s'est ecroule... Venez, Dame, venez vite ! Catherine ne s'attarda pas a poser d'autres questions. Jetant un dernier regard a son fils qui dormait et sans meme prendre le temps d'appeler Sara descendue aux cuisines, elle ramassa ses jupes et sortit en courant a la suite du soldat. En franchissant le seuil du logis, une rafale de vent la frappa de plein fouet, collant sa robe a ses jambes comme un drap mouille. La-bas, le donjon se dressait au centre de longues echarpes de brume que la tempete faisait tournoyer. Catherine se courba instinctivement pour lutter contre les bourrasques humides et, tete baissee, comme un petit taureau de combat, elle fonca a travers l'immense place d'armes. L'angoisse la portait en avant et, en meme temps, elle eprouvait une joie curieuse. Enfin il l'appelait ! Enfin, il avait besoin d'elle !... Depuis bientot une semaine qu'il avait elu domicile dans la tour Saint-Jean, elle l'avait a peine vu. Chaque matin et chaque soir, il venait au logis saluer sa femme, sa mere, mais ne les embrassait pas. Il souffrait de la gorge, disait-il, et toussait. Pour la meme raison, il refusait de toucher son fils. Inquiete, Catherine avait interroge Fortunat et ce qu'elle avait appris ne l'avait guere rassuree. Arnaud ne mangeait pratiquement rien et passait ses nuits debout, arpentant sa chambre durant des heures. — Ce pas regulier dans la nuit, c'est a devenir fou !... confessait Fortunat. Il y a, en monseigneur, un souci qu'il ne veut pas avouer. Plusieurs fois, Catherine avait essaye de s'isoler avec son epoux, mais elle avait constate avec douleur qu'il semblait la fuir, elle plus encore que les autres. La sauvegarde de Carlat et de ses habitants paraissait devenue le seul interet de sa vie : il s'y consacrait entierement, evitant, Catherine en avait une sorte de conscience, le logis ou les trois femmes menaient leurs vies opposees autour du berceau de Michel. Elles s'observaient, s'epiaient, guettant les faux pas ou les moments de depression pour s'en faire des armes. A cette escrime implacable, Marie etait passee maitresse tandis que Catherine s'y ecorchait. Elle souhaitait desesperement comprendre, saisir cette chose peut-etre infime qui lui echappait et qui eloignait d'elle son epoux. Mais, tout en courant a travers la cour balayee par ce vent du sud qui affolait les moutons, elle se disait que le soudain malaise d'Arnaud allait le lui livrer. Elle s'accrocherait si bien a lui qu'il lui faudrait dire enfin la verite ! Elle franchit la porte basse du donjon, puis se lanca a l'aveuglette dans l'escalier. Aucune torche ne brulait a l'interieur, contrairement a l'habitude, mais un aigre courant d'air mugissait. Le vent avait du eteindre les flammes en soufflant a travers les meurtrieres. Catherine s'appuya d'une main aux pierres humides, tatant du pied les marches usees. Peu a peu ses yeux s'habituaient a l'obscurite quasi totale de la vis de pierre, chichement eclairee de loin en loin par d'etroites fentes pratiquees dans l'epaisseur formidable des murs. Une etrange sensation de solitude etreignit Catherine. Il n'y avait aucun homme d'armes, aucun va-et-vient dans cet escalier, empli d'un vacarme terrible, tout en haut, comme si le tonnerre s'etait dechaine sur le couronnement meme de l'enorme tour. La-haut, quelque chose resonnait par a-coups, comme un gigantesque tambour. Catherine s'apercut que le soldat venu la prevenir avait disparu sans qu'elle sut ou il etait passe. Absorbee par ses inquietudes, elle n'avait pas pris garde a lui, mais il etait etrange que la maladie d'Arnaud ne dechainat pas plus d'agitation. Et cet escalier qui n'en finissait pas ! Courant toujours, elle depassa la porte de la premiere salle, continua de monter, mais le souffle lui manqua soudain. Le c?ur battant la charge, elle s'adossa un instant au mur gluant pour reprendre haleine. Tandis qu'elle cherchait a retrouver son souffle, son regard plongea instinctivement par la meurtriere qui s'ouvrait pres d'elle... Un sursaut la secoua. Elle colla son visage en sueur a la longue fente et poussa une exclamation de stupeur. La, en bas, sortant de la vieille commanderie, elle apercevait Arnaud, vetu et arme comme d'habitude. Il semblait en parfaite sante et soutenait, de la main, la marche hesitante du vieux sire de Cabanes. Catherine plissa les yeux pour mieux voir. Mais non, le doute n'etait pas possible : c'etait bien Arnaud ! Elle leva les yeux vers le sommet du donjon ou le tintamarre de tout a l'heure avait fait treve. Ce silence subit lui fit percevoir, nettement, la respiration lourde, bruyante de quelqu'un qui montait. Elle ne s'en inquieta pas tout de suite, passa un bras par la fente du mur et appela : — Arnaud ! Arnaud ! Elle etait trop loin, trop haut ! Montsalvy ne l'entendit pas. Sans meme tourner la tete, il s'eloigna vers la forge avec Cabanes. Haussant les epaules, Catherine commenca a redescendre, plongea dans une zone d'ombre. Dans sa hate, elle manqua une marche, se tordit un pied et retint un gemissement. Il lui fallut s'arreter un instant pour laisser a la douleur le temps de se calmer. C'est alors que, des tenebres de l'escalier, elle vit surgir le visage empourpre d'Escorneb?uf. Il montait lourdement, les mains en avant, les yeux fixes, secoue par un rire silencieux. Le sang de Catherine se glaca dans ses veines en meme temps que l'envahissait la brutale conscience d'un danger. Mais elle voulut payer d'audace. L'immense carcasse du Gascon obstruait completement l'etroit escalier et il ne semblait pas dispose a ceder la place. — Allons ! dit-elle durement, laissez-moi passer. Il ne repondit pas, continua de monter vers elle. Son souffle haletant faisait un bruit de forge qui emplissait les oreilles de la jeune femme. Ces yeux fixes, ce rire idiot et mechant ! Elle recula d'une marche. L'homme se pencha, tendit ses enormes mains pour la saisir... Une terreur folle l'envahit. Elle comprit soudain qu'elle etait seule, dans cette tour, livree a cette brute dont les intentions ne se lisaient que trop clairement. Avec un cri etrangle, elle se lanca en courant vers les hauteurs... Elle voulait gagner l'etage superieur, s'enfermer dans la grande piece ronde ou vivait Jean de Cabanes. Elle se souvenait de la porte massive, des verrous solides qu'elle y avait vus. Mais elle n'avait pas encore recupere suffisamment son souffle. Le c?ur cognait douloureusement contre ses cotes. Derriere elle, l'homme s'etait mis aussi a courir. Et il faisait noir dans cet escalier, si noir ! N'atteindrait-elle jamais la porte salvatrice ? Des larmes d'angoisse avaient jailli de ses yeux. Au-dessus de sa tete, la tour parut eclater. Il y eut un craquement enorme suivi d'un veritable hurlement. A quelques marches au-dessus de Catherine, la porte s'effondra dans un vacarme apocalyptique liberant un peu de jour. Et Catherine, qui allait se lancer dans la piece miraculeusement ouverte, se rejeta en arriere si durement que son epaule alla heurter le mur. Entre elle et la porte arrachee sur le seuil de laquelle Gauthier, fumant de rage et couvert de poussiere, venait de surgir, il y avait le vide... un vide noir, terrifiant... Une main criminelle avait ote les marches de bois amovibles que comportait l'acces de chaque etage d'un donjon. Ces marches etaient autant de pieges tendus a l'assaillant, autant de retard apporte dans sa montee vers le sommet. Emporte dans son elan, il ne trouvait plus rien sous ses pas, que les tenebres, et allait s'ecraser au fond d'une oubliette. Catherine comprit qu'en arrachant la porte, en faisant la lumiere, Gauthier l'avait sauvee. Un pas de plus et elle disparaissait dans le gouffre. Personne ne l'aurait retrouvee. Il suffisait de remettre les marches... Etranglee par la peur, saisie de vertige, incapable d'emettre un son, elle tendit une main de noyee vers le Normand, se rendit a peine compte de son aspect terrifiant. Le large visage etait convulse par une de ces fureurs meurtrieres qu'elle connaissait bien. Du sang coulait de son epaule sous le cuir arrache de sa tunique, et aussi de ses mains... — Ne bougez pas, dame Catherine ! souffla-t-il haletant. Je commence a comprendre pourquoi on m'a enferme la-dedans ! Juste a cet instant, Escorneb?uf apparut. Il etait tellement acharne a la poursuite de Catherine qu'il ne vit pas tout de suite le Normand. Avec un grognement de joie, il allait se jeter sur la jeune femme quand Gauthier tonna : — Cette fois, tu ne m'echapperas pas, truand ! Catherine n'eut pas le temps de se plaquer contre la muraille. D'un bond, Gauthier avait franchi le vide, la heurtant au passage. Elle recut un choc terrible, qui l'etourdit un moment, tandis que le geant tombait, de tout son poids, sur le Gascon qui chuta en arriere. Les deux hommes, emmeles, degringolerent l'escalier jusqu'au prochain palier. Le froid des pierres auxquelles elle s'agrippait ranima Catherine, au bord de l'evanouissement. Elle serra les dents, se redressa malgre la douleur qui courait le long de son dos. En se tenant au mur, les jambes flageolantes, elle descendit jusqu'a l'endroit ou avaient roule les deux hommes. Le combat continuait, sauvage, acharne. Escorneb?uf et Gauthier etaient si etroitement enlaces qu'il etait impossible de les distinguer nettement l'un de l'autre. C'etait un amoncellement spasmodique de bras et jambes d'ou s'echappaient des grondements de fauves. Sur l'etroit espace, ils roulaient et tantot c'etait le Normand, tantot c'etait le Gascon qui avait le dessus. Du c?ur haletant de Catherine montait une fervente priere. Elle souhaitait, eperdument, que Gauthier eut le dessus, bien sur, car sa defaite signifierait la mort, pour lui comme pour elle. Mais le Gascon etait de force sensiblement egale et la recente blessure a l'epaule du Normand le handicapait. D'autant plus qu'en arrachant, d'un effort surhumain, la massive porte de chene, il avait du rouvrir la plaie... Enfin, les combattants obstruaient le passage et Catherine n'avait aucun moyen d'aller chercher de l'aide. Elle songea soudain a appeler, cria : — A l'aide ! A moi ! — Taisez-vous ! haleta Gauthier. Le diable sait ce que votre appel peut amener ici ! J'en viendrai... bien a bout tout seul ! D'une brutale torsion de reins, il reussissait, en effet, a reprendre l'avantage. Il avait pu saisir son ennemi a la gorge et serrait malgre les coups de poing que l'autre faisait pleuvoir sur lui. Peu a peu, d'ailleurs, l'air manqua au Gascon. Sa bouche s'ouvrit, ses coups faiblirent et s'ajusterent mal. Gauthier serra plus fort et, soulevant la tete du Gascon, la frappa contre le sol. L'autre, enfin, rala. — Grace... Ne me tuez pas ! — Reponds d'abord a mes questions, je verrai apres. Qui m'a enferme dans la salle du haut ? — Moi ! On me l'avait demande. — Qui? — La demoiselle... Marie de Comborn ! — Tu la connaissais donc ? demanda Catherine qui reprenait sa presence d'esprit. Entre les mains de Gauthier, le visage d'Escorneb?uf etait couleur lie de vin. Il cherchait l'air comme un poisson hors de l'eau. Le Normand desserra ses pouces. Escorneb?uf respira deux ou trois fois. — Oui, dit-il enfin. J'ai servi, naguere, chez son frere, a Comborn, comme mercenaire. Elle m'a promis... un bijou de sa mere... et aussi de se donner a moi... si je vous tuais tous les deux ! — Alors, gronda Gauthier, les marches otees ? C'est moi aussi ! J'ai profite de ce que messire Arnaud et messire Jean inspectaient les defenses pour les enlever. Puis... j'ai envoye un homme d'armes prevenir dame Catherine. Quand je l'ai vue courir vers le donjon, je suis entre derriere elle. Je voulais... Non ! Pitie ! Les derniers mots avaient ete arraches par la crainte. Le visage de Gauthier etait devenu pourpre de fureur. Tous ses. traits s'etaient convulses et, sur sa gorge, le miserable sentait se resserrer la prise mortelle. — Tu voulais la pousser, n'est-ce pas ? Au cas ou, par miracle, elle aurait vu le trou... Escorneb?uf sentit sa mort dans la voix passionnee de son adversaire et, dans un geste presque enfantin, joignit les mains. Il ne pouvait plus parler. — Il a demande grace... commenca Catherine. Les yeux gris de Gauthier se tournerent vers elle avec une expression d'immense surprise. — Par Odin ! Vous avez de la pitie de reste ! Que dois-je en faire alors ? Catherine allait repondre, mais l'etonnement avait relache, sans qu'il s'en doutat, la prise du Normand. Escorneb?uf, bien qu'au bord de la syncope, s'en rendit compte. Son reflexe fut un reflexe desespere. Il donna un coup de reins ou il mit toutes ses forces, fit basculer Gauthier qui, desequilibre, roula de cote. En un clin d'?il, l'homme, a demi etrangle, sauta sur ses pieds et devala l'escalier. Il y eut le claquement de ses semelles sur les marches de pierre, puis le battement de la porte derriere lui. Gauthier, cependant, se relevait en grommelant : — Il m'a echappe ! Mais je vais le rattraper... Catherine le retint vivement. — Non... je t'en prie ! Laisse-le... Ne... ne me laisse pas seule ! J'ai... j'ai eu si peur ! Dans le jour avare, son visage avait l'air d'une fleur pale. Elle tremblait et le Normand l'entendit claquer des dents. Elle s'appuyait a lui, cherchant un refuge instinctif. La peur qu'elle avait eue produisait main- 3 tenant une reaction nerveuse. Les doigts de la jeune femme rencontrerent l'epaule blessee. Elle les retira vivement, poisses de sang, les regarda avec horreur. — Ta blessure... dit-elle. — Ce n'est rien ! Elle se refermera ! Laissez-moi vous porter ! Vous n'arriverez jamais a descendre ces maudites marches toute seule. Deja il l'enlevait de terre. Comme un enfant peureux, elle se blottit contre la poitrine du geant. — Tu m'as sauvee, soupira-t-elle. Cette fois encore, c'est a toi que je dois la vie. Il se mit a rire avec bonne humeur. — Je suis la pour ca, fit-il. Vous savez bien ce qu'a dit la Marie. Je suis votre chien de garde ! Catherine ne repondit rien. Mais une impulsion, dont elle chercha longtemps l'explication, la poussa a un geste irreflechi. Tandis qu'il commencait a descendre le dangereux escalier, elle noua soudain ses bras autour du cou solide et posa sa bouche contre celle du geant. Il s'arreta net et, d'abord, sous les levres de Catherine, ses levres a lui demeurerent inertes. Ce baiser inattendu le foudroyait. Mais ce ne fut qu'un tres court instant. Comme la jeune femme allait s'ecarter, il la ramena et lui rendit son baiser avec une passion qui la bouleversa. Ses levres charnues etaient chaudes et douces comme celles d'un enfant. Une emotion etrange s'empara de Catherine. Ce baiser avait une saveur inconnue pour elle. C'etait quelque chose de tendre ou l'ardeur de l'homme se temperait d'une devotion. Toute la fraicheur d'un premier amour y etait enclose et, dans les bras de Gauthier, Catherine evoqua soudain Landry, son ami d'enfance, qui s'etait fait moine par desespoir. Landry l'aimait de cette facon-la. En Gauthier, elle reconnaissait un etre de meme essence, de meme race qu'elle-meme. Il l'aimait sans orgueil mais totalement. Son amour devait etre aussi naturel que l'air des champs ou le vol d'un oiseau... Brusquement, il la reposa a terre, s'eloignant d'elle de quelques marches. Par la porte ouverte du donjon, elle vit son visage convulse d'une douleur qu'elle ne comprit pas. Il y avait de la souffrance dans les yeux gris du Normand, dans le son enroue de sa voix. — Ne recommencez jamais cela... par pitie ! Ne recommencez jamais ! — J'ai seulement voulu te dire merci, que tu saches combien... Il secoua sa grosse tete aux cheveux raides, fit le dos rond sous le cuir dechire de son justaucorps, se detourna. — Vous avez le pouvoir de me rendre fou et vous le savez trop bien. Il s'eloigna sous la bourrasque du vent qui redoublait. La pluie s'en melait, giflant Catherine. Elle le regarda s'en aller vers les ecuries, ses larges epaules voutees, et elle eut conscience de l'avoir blesse. Il n'avait pas compris le geste instinctif de Catherine ; d'ailleurs comment l'aurait-il pu puisqu'elle ne l'avait pas compris elle-meme ? Il avait du croire a une aumone accordee a son silencieux amour. Une strophe de l'etrange chanson qu'il aimait a chanter lui revint en memoire, cette ballade d'Harald le Vaillant venue du fond des siecles. _Mes vaisseaux sont l'effroi des peuples, j'ai creuse de larges sillons dans les mers et, cependant, une fille de Russie me dedaigne._ Gauthier etait bien proche d'elle, il appartenait, comme elle, a l'orgueilleux et patient peuple de France. Pourtant, parviendrait-elle un jour a le connaitre vraiment, ce fils des forets normandes ? Catherine, tout en songeant, revenait lentement vers le logis. La tete vide, la pensee a la derive, elle laissait la pluie mouiller son visage, s'abandonnant a sa violence comme pour se laver de ses doutes et de ses craintes. Qu'allait-elle faire, maintenant ? Trouver Arnaud, sans retard, l'obliger a l'entendre. Il fallait, s'il voulait vraiment la garder, que Marie de Comborn quittat Carlat avant le coucher du soleil. — Je ne vivrai pas un jour de plus aupres d'elle, repetait-elle entre ses dents. Il faut qu'il choisisse ! Un frisson retrospectif la prit en songeant a ce qui aurait pu etre. Sans Gauthier, a cette heure, elle ne serait qu'un corps broye, un amas de chair, de sang et d'os ecrases au fond d'un trou puant... Elle serra les poings, se mordit les levres. Ce qui avait manque ce jour-la pouvait reussir une autre fois. Elle avait echappe a la mort par miracle, mais demain ? Sous quelle forme la mort s'approcherait-elle sournoisement, dans l'ombre ? Une exclamation de colere franchit sa bouche humide. A quelques toises, devant elle, Marie sortait en courant du logis et, apres s'etre retournee pour voir si nul ne la suivait, se precipitait vers le coin de la cour ou etaient les etuves. Catherine prit son elan pour la suivre, mais elle se rappela soudain que, pour voler au secours d'Arnaud, elle avait laisse seul son petit Michel. Sans doute Sara etait-elle remontee pres de lui a moins que la grand-mere ne fut rentree du village ou elle etait allee distribuer des aumones. Mais mieux valait jeter un coup d'?il avant de poursuivre Marie. Prisonniere, comme elle l'etait elle-meme des murs de la forteresse, la fille ne lui echapperait pas. Avec un sourire charge de rancune, Catherine se dit qu'elle la retrouverait toujours... Elle monta rapidement a sa chambre, poussee par une hate soudaine de revoir l'enfant. Peut-etre aussi d'oter cette robe trempee de pluie qui plaquait desagreablement a son corps et genait ses mouvements. Elle entra dans sa chambre, se dirigea vers le berceau de chene et se figea soudain, le c?ur arrete. Le bebe n'etait plus visible. Une main criminelle avait remonte les couvertures jusque par-dessus sa tete. Plus aucun son ne sortait du petit lit... Le hurlement qui jaillit de la gorge de Catherine etait celui d'une bete. C'etait celui de la louve devant sa taniere desertee. Il resonna dans les grandes salles vides et alla secouer le vieux logis jusqu'en ses coins les plus recules. Il fit sursauter Sara dans la profonde cuisine, tressaillir les sentinelles de garde aux murailles, se signer le paysan qui livrait de la paille dans son grossier chariot de bois. La-haut dans la grande chambre, Catherine s'etait ruee sur le berceau, arrachait les couvertures, enlevait Michel. La figure de l'enfant etait bleue. La petite tete retomba en arriere, inerte... Catherine se laissa tomber a genoux. — Mon Dieu... Non ! Pas ca !... Pas ca ! Elle hoquetait, etranglee de douleur, couvrant de baisers convulsifs son enfant... Cette fois, c'etait la pire des choses ! L'atrocite de ce crime la submergeait sous l'horreur et sous une souffrance si abominable qu'elle ne pouvait la supporter... Elle cria encore, et encore... Sara entra en courant, vit la jeune femme ecroulee, l'enfant entre les mains, et le lui arracha. — Qu'est-il arrive ? — On l'a tue... On me l'a tue... mon tout-petit ! Quelqu'un l'a etouffe dans son lit !... Mon Dieu !... Oh ! mon Dieu ! Mais deja Sara ne l'ecoutait plus. Elle demaillotait le bebe, coupait les rubans qui attachaient les langes, denudait le petit corps sans plus de reactions, entre ses mains, qu'une poupee de son. Plusieurs fois, elle claqua sechement les fesses du bebe puis l'etendit sur le lit de sa mere, ouvrit la petite bouche et se mit a souffler dedans doucement, lentement... Catherine la regardait, les yeux ecarquilles, changee en statue. — Que... fais-tu ? articula-t-elle. — J'essaie de le ranimer. Jadis, j'ai vu souvent dans notre tribu des enfants qui naissaient avec, au cou, le lien de chair et qui avaient le meme aspect que ton fils. Les sages-femmes agissaient toujours ainsi... Elle se pencha de nouveau sur Michel. Les pieds de Catherine lui semblaient rives au sol. Elle etait incapable de faire un mouvement. Une seule chose vivait encore, en elle, hormis ce c?ur douloureux, c'etait son regard qui buvait chaque geste de Sara. Une masse noire s'interposa soudain devant ses yeux tandis que la voix colereuse d'Isabelle de Montsalvy s'ecriait : — Que faites-vous, espece de folle ? Que faites vous a mon petit-fils ? Elle secouait Sara par l'epaule. Alors, brusquement, Catherine ressuscita. Soulevee d'une immense fureur, elle sauta sur sa belle-mere, l'empoigna aux epaules et l'ecarta brutalement de Sara. Et, comme la vieille dame, la bouche ouverte, la considerait avec stupeur, elle cria, ses yeux violets fulgurant de rage : — Elle essaie de le sauver ! Et je vous ordonne de la laisser en paix ! On a tue mon fils, vous entendez, on me l'a tue... Je l'ai trouve etouffe sous ses couvertures qu'on avait ramenees sur sa tete ! Il est mort... tue par vous ! La grand-mere devint livide. Elle chancela, se retint au manteau de la cheminee. D'un seul coup, elle se courba, elle eut cent ans. En franchissant ses levres decolorees, sa voix n'etait qu'a peine un souffle. — Mort ?... Tue ? Elle repetait les mots terribles comme si elle ne les comprenait pas. Quand elle se tourna vers Catherine, tous les traits de son visage s'etaient effondres, ses yeux regardaient comme s'ils ne voyaient plus. — Qui l'a tue ? balbutia-t-elle. Pourquoi dites-vous que c'est moi... moi ? Tuer mon petit Michel. Mais vous etes folle! C'etait dit sans colere, presque calmement, une simple constatation. Et il y avait tant de douleur vraie dans ces quelques mots que Catherine sentit, elle aussi, le chagrin l'emporter sur la colere. Elle etait lasse, tout a coup, lasse a mourir. — Pardonnez-moi, murmura-t-elle. Si vous n'aviez pas retenu ici votre maudite Marie, contre la volonte d'Arnaud et contre la mienne, nous n'en serions pas la. C'est elle, la criminelle... — L'accusation etait venue d'elle-meme et la veracite de ses paroles frappait Catherine a mesure qu'elle les prononcait. Elle voyait encore Marie sortant, vivement, mais presque furtivement, du logis... Qui donc la haissait assez pour oser s'attaquer a son petit enfant, sinon la vipere de Comborn ? Mais, sur le visage d'Isabelle de Montsalvy, la stupefaction se melait a l'incredulite. Ce n'est pas possible ! Elle ne ferait pas une chose pareille. Vous la detestez parce qu'elle aime mon fils. Mais elle l'a toujours aime... et ce n'est pas de sa faute. Personne n'est maitre de son c?ur ! Catherine haussa les epaules. Courbee vers le lit, , Sara continuait a frictionner le bebe et a lui souffler dans la bouche. — Elle me hait au point de faire n'importe quoi. Elle a tente de me tuer, moi, il n'y a pas une heure ! JSans Gauthier je devrais etre au fond de l'oubliette du donjon, les reins casses. Elle ne ferait pas une chose pareille, dites-vous ? Elle ferait pire encore pour effacer jusqu'a mon souvenir de la surface de cette terre ; et de la memoire de mon seigneur. — Taisez-vous ! Je vous defends d'accuser Marie. Elle est de mon sang. Je l'ai presque elevee. — Felicitations ! fit Catherine amerement. Oh ! je n'ai jamais espere etre crue de vous ! Mais je vous jure que, ce soir, elle aura quitte cet endroit. Sinon ce sera moi ! Au fond, ajouta la jeune femme avec douleur, c'est ce que vous prefereriez, n'est-ce pas, maintenant que mon enfant... Le cri de Sara vint, comme une reponse. — Il vit ! Il respire ! Un meme mouvement jeta la mere et la grand-mere vers le grand lit. Entre les fortes mains de Sara, le bebe avait perdu sa tragique teinte bleutee. Sa bouche s'ouvrait comme celle d'un petit poisson tire de l'eau. Les membres s'agitaient faiblement. Par-dessus son epaule, Sara lanca vers Isabelle : — Faites chauffer les langes devant le feu ! Et la grand-mere obeit avec empressement. Ses yeux etaient pleins de larmes mais aussi pleins de lumiere. — Il vit ! balbutia-t-elle. Mon Dieu ! Soyez beni ! A genoux pres du lit, Catherine pleurait et riait tout a la fois. Michel reprenait conscience de plus en plus vite tandis que Sara continuait a lui administrer de petites tapes. Ce traitement finit sans doute par lui deplaire profondement car, brusquement, il devint rouge vif, ouvrit la bouche en grand et se mit a hurler avec conviction. Jamais musique ne parut plus belle a Catherine qui, assise sur ses talons, l'ecoutait extasiee tandis que Sara prenait vivement les langes chauds des mains d'Isabelle pour en envelopper le petit corps gigotant. Mais Catherine, au vol, attrapa l'une des mains de sa vieille amie et, l'appuyant contre son visage inonde de larmes, la couvrit de baisers. — Tu l'as sauve ! hoqueta-t-elle. Tu me l'as rendu ! Merci ! Oh, merci ! Sara enveloppa la jeune femme d'un regard charge de tendresse. Se penchant vivement, elle l'embrassa sur le front et retira sa main. — Allons ! Allons ! bougonna-t-elle. Ne pleurez plus ! C'est fini. Elle acheva rapidement d'emmailloter Michel puis l'offrit a sa mere. Catherine le prit dans ses bras avec un profond sentiment de bonheur. Il y avait une flamme chaude au milieu de son etre. C'etait comme si la vie s'etait retiree d'elle et revenait maintenant a grands flots brulants. Elle couvrit de baisers les soyeux cheveux blonds, mais, par-dessus la tete de l'enfant, son regard rencontra celui d'Isabelle. Elle se tenait debout de l'autre cote du lit, les bras ballants, et elle regardait la mere et l'enfant avec un air affame qui fit mal a Catherine. Elle etait trop heureuse pour n'etre pas genereuse. Elle tendit l'enfant avec un beau sourire. Tenez ! dit-elle gentiment. A vous ! Quelque chose s'emut dans le visage fige de la vieille dame. Elle avanca des mains chargees d'adoration et regarda Catherine bien en face. Sa bouche s'ouvrit mais aucun son ne vint. Elle eut un sourire tremblant puis, serrant le bebe sur son c?ur comme un tresor, elle alla lentement s'asseoir aupres de la cheminee. Catherine contempla un moment cette sombre madone en voiles noirs penchee sur un bambin blond qui gazouillait. Puis se detourna avec decision et, sans plus s'occuper d'Isabelle, arracha sa robe trempee qu'elle remplaca par une autre. C'etait la robe de lainage vert, aux rubans de velours noir, qu'elle avait portee le soir de son mariage. Quand elle l'eut ajustee, elle se recoiffa, lissa posement ses nattes, les roula en couronne autour de sa tete. Ensuite, elle prit t un manteau, s'en enveloppa. Sara, sans mot dire, la regardait faire. Quand Catherine fut prete, la gitane demanda : — Ou vas-tu ? — Regler mes comptes une bonne fois. Ce qui s'est passe aujourd'hui ne doit plus se reproduire. Sara laissa son regard glisser jusqu'a Isabelle, revint a Catherine et baissa la voix. — Avec qui veux-tu regler tes comptes ? Avec cette fille ? — Non. Il suffit de la chasser. C'est avec Arnaud que je veux m'expliquer. Il doit apprendre ce qui nous est arrive, a Michel et a moi. Je pense que, cette fois, il acceptera de m'entendre. A moins qu'il ne fuie encore devant moi comme il l'a fait tous ces jours. L'angoisse qui vibrait dans la voix de Catherine remua Sara. Elle prit la jeune femme aux epaules, la tint un instant contre elle en serrant si fort que Catherine sentit battre, a grands coups reguliers, le c?ur de sa fidele amie. Un court moment, elle appuya son front au creux de l'accueillante epaule, s'abandonna. — Je ne sais plus, Sara ! Que dois-je croire ? Que dois-je penser ? Il est devenu si bizarre, ces derniers temps. Que lui ai-je fait ? Pourquoi me fuit-il ? — Tu n'es pas la seule, il me semble. — Non. Mais c'est moi surtout qu'il fuit, je l'aime trop pour ne pas sentir cela au plus profond de ma chair. Et pourquoi, pourquoi ? Sara garda le silence quelques secondes. Par-dessus la tete de Catherine, son visage refletait une immense compassion. Ses levres s'appuyerent vivement sur la peau fine de la tempe. Puis elle soupira. — Peut-etre n'est-ce pas tellement toi qu'il fuit. Vois-tu, il arrive qu'un homme cherche a se fuir lui- i meme. C'est alors beaucoup plus grave ! Les etuves de Carlat etaient antiques et rudimentaires. Elles n'avaient rien de comparable avec les vastes salles, peintes et tendues de toiles brodees ou les habitants des palais de Bourgogne se baignaient dans ces cuves d'etain poli ou d'argent cisele. C'etait seulement une salle basse et voutee au centre de laquelle s'ouvrait une cuve de pierre. Aupres de la cuve un grand chaudron contenait l'eau qui chauffait a un trepied de fer dispose sous un trou d'aeration. Dans un autre coin, une simple planche de bois posee sur des treteaux servait de table de massage. Une rigole, creusee dans le sol et communiquant par un trou avec l'exterieur de la muraille, assurait la vidange. L'endroit etait tres obscur. On y descendait par trois marches taillees a meme le roc et seul un pot a feu enchasse dans un grillage de fer eclairait la piece. Lorsque Catherine y parvint, la porte etait entrouverte et la grosse fille, rouge et vigoureuse, qui remplissait les fonctions d'etuviste, se glissait tout juste au-dehors. Elle se trouva nez a nez avec la jeune femme, devint encore plus rouge. -- Ou vas-tu ? demanda Catherine. On m'a dit que mon epoux se baignait. A-t-il donc deja fini ? La fille, avec un coup d'?il inquiet a la porte, devint encore plus rouge. Avant de repondre, elle s'eloigna de quelques pas. — Non, noble dame ! Il est la, tout au contraire. — Alors ? La baigneuse baissa le nez. Ses gros doigts tordaient nerveusement son tablier bleu trempe d'eau. Elle regarda Catherine en dessous, puis, tres vite : — La demoiselle m'a donne une piece d'argent pour que je lui cede la place quand monseigneur se fait oindre d'huile. Elle... elle s'etait cachee derriere le gros pilier du fond. Le beau visage de Catherine rougit a son tour, mais de fureur, et la fille, apeuree, leva un bras d'un geste instinctif pour proteger sa tete contre les gifles eventuelles. La jeune femme se contenta de la chasser du doigt. — Va-t'en... et tiens ta langue ! Elle fila sans demander son reste. Demeuree seule, Catherine s'approcha de la porte entrebaillee. A l'interieur, aucun bruit ne se faisait entendre hormis celui de l'eau s'ecoulant de la cuve. Catherine jeta un coup d'?il. Ce qu'elle vit lui fit serrer les poings, mais, au prix d'un violent effort, elle se contint, s'obligea au silence. Elle voulait voir ce qui allait se passer. Arnaud etait etendu, a plat ventre, la tete enfouie dans ses bras croises. Debout aupres de lui, Marie versait sur son dos l'huile contenue dans une fiole de verre bleu, puis, lentement, commencait a enduire tout son corps. Il ne bougeait pas. Les mains etroites et brunes de la jeune fille suivaient devotieusement le contour des muscles qui, a la lumiere rougeatre du quinquet, prenaient un relief etrange. La peau luisait comme du satin brun. Et Catherine, hypnotisee, ne pouvait en detacher ses yeux. Elle avait une conscience aigue, presque douloureuse, de ces mains caressantes se promenant sur le corps d'Arnaud. Les flammes de la torche faisaient briller les gouttes de sueur sur le visage et le cou de Marie. La respiration de la jeune fille devenait courte, haletante. La passion sensuelle que lui inspirait l'homme etendu devant elle eclatait si crument que Catherine, labouree par la jalousie, grinca des dents. Elle vit Marie humecter du bout de la langue ses levres dessechees... Soudain, la jeune fille perdit la tete. Se penchant davantage, elle colla ses levres a l'epaule gauche d'Arnaud... Une flambee de fureur aveugle explosa dans la tete de Catherine a ce spectacle, la jeta en avant toutes griffes dehors. Arnaud, surpris, avait bondi, mais deja Catherine etait sur Marie, l'avait arrachee d'Arnaud et jetee a terre. Marie hurla, voulut se relever, mais Catherine se laissa tomber sur elle de tout son poids. Emportee par une frenesie primitive, venue du fond des ages, la jeune femme avait perdu tout controle d'elle-meme. Elle s'etait mise a marteler de ses petits poings le visage de sa rivale, visant les yeux, ou la gorge, cherchant a tuer. Une idee fixe possedait son cerveau surchauffe : detruire cette face insolente, eteindre ces yeux verts, ecraser la vipere une bonne fois. Mais Marie avait recupere et se defendait maintenant. La maigreur de la jeune fille cachait une force nerveuse reelle et, relevant ses jambes, elle parvint a donner un coup de genou si violent dans la poitrine de Catherine que celle-ci, le souffle coupe, dut lacher prise. D'un bond souple, Marie se releva, bondit a son tour sur elle... Arnaud, en se redressant, avait d'abord observe avec stupefaction les deux femmes engagees dans une lutte farouche. Il se ressaisit rapidement, attrapa une serviette de lin jetee sur la table, la noua autour de ses reins. Puis, empoignant d'abord Marie, qui avait pris le dessus, il la rejeta derriere lui sans la lacher, releva assez rudement Catherine, qu'il remit sur pied. La haine aveuglait tellement les deux furies qu'il dut employer toute sa force pour les maintenir eloignees l'une de l'autre, de toute la longueur de ses bras. — En voila assez ! hurla-t-il. Qu'est-ce qui vous prend ? Et d'abord, Marie, que fais-tu ici ? — Demande-le-lui ! ecuma Catherine. Cette trainee a achete le droit de te frotter d'huile a la baigneuse. Elle s'etait cachee ici pendant que tu te baignais... L'idee parut si baroque a Montsalvy qu'il se mit a rire. C'etait la premiere fois depuis deux semaines que Catherine l'entendait rire et cela accusait l'amaigrissement de son visage. Le rire d'ailleurs ne montait pas aux yeux qui demeuraient tristes et ternes. Malgre tout, cela fit a Catherine l'effet d'une injure. — Tu trouves cela drole ? Riras-tu encore quand tu sauras qu'aujourd'hui elle a tente de nous tuer, moi d'abord, puis Michel... Sans Gauthier, j'etais morte. Sans Sara, tu n'avais plus de fils. Arnaud blemit, mais, sans lui laisser le temps de repondre, Marie vociferait. — Si tu doutes encore que ta femme soit folle, voila qui doit t'eclairer ! Moi, j'ai tente de la tuer ? Je voudrais savoir comment ? — Soyez tranquille, je vais le dire... S'efforcant de retrouver un peu de calme, Catherine fit le recit de ce qui s'etait passe depuis que le soldat etait venu la chercher dans sa chambre, sans rien oublier. Quand elle mentionna les aveux d'Escorneb?uf, Marie haussa les epaules et ricana. — Cet homme a menti. Il aurait dit n'importe quoi pour sauver sa vie. Quant a l'affaire du donjon, vous feriez mieux de dire la verite. — Quelle verite ? cria Catherine. — Mais la seule, retorqua Marie avec un sourire plein de fiel : que vous aviez rendez-vous dans le donjon avec ce lourdaud. Tout le monde sait qu'il est votre amant ! Arnaud lacha Catherine pour agripper Marie a deux mains. Son visage etait devenu noir de fureur. — Ne repete pas ca, Marie, grinca-t-il, si tu ne veux pas que je t'etrangle ! — Etrangle-moi, qu'est-ce que ca changera ! Je sais bien que la verite n'a rien d'agreable. — Laisse-la-moi, vocifera Catherine hors d'elle. Je jure de lui faire rentrer ses mensonges dans la gorge, de l'etouffer avec ! Je vais... — Assez ! coupa Arnaud. J'entends qu'on m'obeisse ! Je saurai la verite sur cette affaire. Il faudra bien que ce miserable Escorneb?uf avoue la verite, fut-ce sous la torture. — Si tu veux la verite, jeta Catherine, mets Escorneb?uf a la question, mais n'oublie pas sa complice. Sur le chevalet, elle avouera ! — Et vous, glapit Marie. Si l'on vous y mettait... rien que pour savoir ce qui se passe dans votre chambre depuis que votre epoux delaisse votre lit ? La voix hysterique de la jeune fille avait monte, monte jusqu'a un eclat de rire tellement strident qu'il en etait insoutenable. A toute volee, Arnaud la gifla par deux fois, si violemment qu'elle alla rouler contre la cuve de pierre, dans une flaque d'eau. — Va-t'en ! gronda-t-il, les poings serres. Va-t'en si tu ne veux pas que je te tue ! Mais l'affaire n'est pas terminee, ne l'oublie pas ! Elle se releva peniblement, couverte de boue grasse, et tendit vers lui une main qui cherchait encore a s'agripper. Il la prit par un bras, lui fit gravir les trois marches et la jeta dehors sans plus de ceremonie. La lourde porte retomba en grondant derriere elle... Lentement, Arnaud redescendit vers Catherine qui s'etait assise sur le rebord de pierre de la cuve pour rajuster sa robe derangee par la bataille. Le traitement qu'Arnaud avait fait subir a Marie l'avait rasserenee et elle leva vers son mari un lumineux sourire. Elle avait pris un linge et l'avait trempe dans un seau plein d'eau froide pour tamponner une estafilade saignante que les ongles de son ennemie avaient faite a sa joue droite. Debout a quelques pas, l'air sombre, Arnaud l'observait, bras croises. — Que s'est-il passe avec Michel ? — Oh, mon amour... j'ai cru devenir folle ! Retenant avec peine les larmes qui lui venaient au souvenir des minutes d'agonie qu'elle avait vecues, elle raconta comment elle avait trouve l'enfant mourant et comment Sara l'avait sauve. L'evocation en etait si cruelle encore qu'avide d'un tendre refuge elle se leva, courut a son mari et voulut l'entourer de ses bras. Mais, la repoussant doucement d'une main, il s'ecarta. — Non ! Ne me touche pas ! Son elan brise, Catherine s'arreta comme foudroyee. Son visage petrifie, ses prunelles agrandies avaient l'expression stupefiee du soldat qu'une fleche fauche en pleine course et jette aux bras de la mort quand il pensait atteindre la gloire. Le recul d'Arnaud l'avait frappee au c?ur et, dans le terrible silence qui tombait, elle ecoutait mourir en elle l'echo des incroyables paroles. Pour s'en delivrer, elle repeta, incredule : — Tu as dit... « Ne me touche pas » ? De nouveau le silence ! Ecrasant, insoutenable ! Arnaud se detournait, reprenait ses vetements poses sur un escabeau, s'en revetait. Catherine suivait des yeux chacun de ses mouvements, attendant qu'il parlat, qu'il donnat une explication valable de son attitude... Mais il ne disait rien, pas un mot ! Il ne la regardait meme pas ! Alors, elle demanda, d'une toute petite voix : — Pourquoi ? Il ne repondit pas tout de suite. Tete baissee, un pied pose sur les marches, les mains accrochees a la ceinture de cuir de son justaucorps, il semblait reflechir. Enfin, il releva la tete. — Je ne peux pas te le dire... pas maintenant ! Tout ce qui s'est passe aujourd'hui est tellement incroyable. — Tu ne me crois pas ? — Je n'ai pas dit cela ! Simplement, j'ai besoin d'y penser ! Il faut que je sois seul pour cela. Catherine se raidit, redressa la tete dans un sursaut d'orgueil. Ou etait leur douce intimite, cette confiance absolue, si merveilleuse qu'ils avaient l'un dans l'autre ? A cette heure, il y avait, entre eux, un abime dont Catherine ne parvenait pas a sonder la profondeur, mais qu'elle pressentait terrifiant. Il lui parlait comme a une etrangere, il voulait reflechir « a tout cela... », a cette double tentative de meurtre qu'il eut du sanctionner aussitot par la plus violente rigueur ! Une amere vague de deception emplit la bouche de la jeune femme, mais elle se refusa a le montrer. — Et cette fille, Marie, que vas-tu en faire ? — A cela aussi il faut que je songe ! — Il faut que tu songes ? articula Catherine dedaigneusement. Fort bien, mais auparavant ecoute-moi : cette fille partira ce soir meme, sinon c'est moi qui m'en irai, avec mon enfant. — Ou irais-tu ? — C'est mon affaire ! Ou tu la chasses ou je pars ! Je ne vivrai pas un jour de plus sous le meme toit que cette meurtriere ! Arnaud fit un pas vers Catherine, vint au plein de la lumiere et l'aspect ravage de son visage, ses yeux de somnambule la frapperent. — Attends jusqu'a demain, je t'en supplie ! Demain seulement ! Demain, je parlerai, j'aurai pris ma decision. Rien qu'une seule nuit ! Il passait une main fievreuse sur son front ou perlait la sueur. Il semblait si egare tout a coup que Catherine oublia son orgueil. Tout son amour lui remonta aux levres. Elle tendit vers lui des mains qui suppliaient. — Je t'en prie, mon doux seigneur, reprends-toi ! Depuis des jours et des jours tu n'es plus toi-meme et moi il me semble vivre un mauvais reve. As-tu donc tout oublie ? Je suis Catherine, je suis ta femme, et je t'aime plus que tout au monde ! As-tu oublie notre amour, nos baisers... nos nuits de passion ? Cette derniere nuit ou je craignais pour ma vie et ou, dans tes bras, j'ai crie de plaisir... Il lui tourna le dos brusquement, comme s'il ne pouvait plus endurer sa vue, se boucha les oreilles de ses deux mains qui tremblaient. — Tais-toi, Catherine, tais-toi !... Et pour l'amour de Dieu, laisse-moi seul, toi aussi ! Demain, j'en jure mon honneur, je leverai toutes tes incertitudes... je prendrai une decision ! Je te le promets ! Mais jusque-la laisse-moi ! Les mains de Catherine retomberent, inertes, le long de sa robe. Elle se detourna, remonta vers la porte, l'ouvrit, puis, la main sur la barre d'ouverture : — Demain ? dit-elle d'une voix blanche. C'est bien, j'attendrai a demain. Tu me feras prevenir quand tu desireras me voir ! Mais pas plus tard, Arnaud ! Je n'attendrai pas un jour de plus ! Toute la nuit, Catherine, incapable de trouver meme un instant de sommeil, ecouta la tempete tournoyer autour des murs de la forteresse. Assise sur la pierre de l'atre, une couverture sur le dos, elle demeura la des heures, les jambes repliees sous elle, les mains nouees aux genoux, les yeux vides, regardant sans les voir les flammes que le vent couchait. L'ouragan faisait rage sur tout le pays, mais semblait s'acharner sur le roc seigneurial comme les vagues dechainees de l'ocean sur un vaisseau de haut bord. Parfois, entre les hurlements du vent, on entendait claquer un volet, craquer des branches ou s'envoler les lauzes d'un toit. Tous les demons de la terre et du ciel etaient laches cette nuit, mais Catherine se complaisait au milieu de cette tourmente correspondant si bien a celle, interieure, qui la ravageait. Dans sa poitrine, son c?ur criait d'angoisse et de chagrin. Elle se torturait a chercher une impossible reponse a toutes ces questions qu'elle se posait. De temps en temps, Sara, assise en face d'elle, l'entendait murmurer : — Pourquoi... mais pourquoi ? De lourdes larmes coulaient alors, silencieusement, le long des joues de La jeune femme et jusque sur le drap vert de sa robe. Puis elle retombait dans son mutisme. Ce desespoir muet avait quelque chose de si poignant que Sara voulut tenter de l'alleger. — Tu te martyrises en vain, Catherine, soupira-t-elle. Tu cherches en vain a comprendre l'incomprehensible. Pourquoi ne pas attendre calmement demain ? — Demain ? Et que m'apportera demain, sinon un peu plus de douleur ? Si, si, je le sais !... Je le sens la ! fit-elle, un doigt appuye sur son c?ur. Ce que je cherche a savoir, c'est ce qui s'est passe, pourquoi, si soudainement, Arnaud a change. Il m'aimait, j'en suis certaine. Oh ! Comme il m'aimait ! Et tout a coup il s'est detourne de moi comme si je lui etais devenue subitement etrangere. Nous n'etions qu'une seule chair, une seule ame... et maintenant ? — Maintenant, fit Sara placidement, tu laisses trotter ton imagination sans grande raison. Ton epoux t'a- t-il dit qu'il ne t'aimait plus ? — Il me le montre, c'est pire ! — En manquant d'etrangler cette Marie parce qu'elle a insinue des horreurs sur Gauthier et toi ? En faisant rechercher partout pour le pendre cette maudite canaille d'Escorneb?uf... qui, d'ailleurs, a encore trouve le moyen de disparaitre ? Si ce n'est pas de la jalousie... — Il a le sens de la propriete, c'est tout different ! Sara soupira, se leva et alla jusqu'a la fenetre. Un peu avant le couvre-feu, elle avait vu la dame de Montsalvy se rendre a la chapelle, sans doute pour une derniere priere. Il y avait de cela au moins trois heures et voila qu'elle apercevait la haute silhouette de la vieille dame. — Ta belle-mere sort seulement de la chapelle, dit- elle. Je me demande ce qu'elle a pu y faire tout ce temps. Oh ! Viens voir ! A contrec?ur, car elle ne se sentait l'envie de s'interesser a rien, Catherine vint rejoindre Sara, jeta un coup d'?il dans la cour. Le comportement d'Isabelle etait etrange. Elle zigzaguait comme une femme ivre. Le vent faisait claquer son grand manteau. Son voile s'envola, mais elle ne s'en soucia pas. Catherine la vit porter la main a sa tete comme si elle etait prise de vertige. En atteignant le mur du logis, le reflet du feu allume dans la salle de garde frappa le visage ride a travers les vitraux. Il etait bleme et les yeux etaient egares. Isabelle s'agrippa au mur, s'y appuya un instant. Ses mouvements saccades semblaient lui couter un effort terrible. — Tu devrais aller a son secours, dit Catherine. Elle doit etre malade. Mais, deja, la vieille dame avait disparu sous la porte. Un instant plus tard, dans la chambre voisine, on entendit craquer le lit. Puis il y eut l'echo de sanglots desesperes. Catherine et Sara, debout l'une en face de l'autre, ecoutaient interdites. — Va voir ! ordonna Catherine. Il se passe quelque chose... Sara sortit sans mot dire, revint peu apres. Sa physionomie etait sombre et des plis profonds se creusaient entre ses sourcils. Au regard interrogateur de Catherine, elle repondit en haussant les epaules : — Elle ne veut rien dire ! Je suppose que c'est la reaction a la peur qu'elle a eue tantot. Elle pensait trouver un apaisement quelconque a l'eglise, selon moi, et il n'en a rien ete. Elle parlait bas, ce qui permettait de ne rien perdre des bruits au-dela du mur. Dans sa chambre, Isabelle de Montsalvy pleurait toujours... Mais, brusquement, Catherine s'en desinteressa. La raison qui motivait ses larmes, apres tout, ne pouvait lui etre qu'etrangere. Chacun pour soi et Dieu pour tous ! Elle avait elle- meme bien assez de son propre chagrin. Lentement, elle retourna prendre sa place au coin de la cheminee. En passant, elle se pencha un instant sur le berceau de Michel. Le petit dormait comme un ange... Un peu de douceur penetra au c?ur de sa mere en meme temps que se levait un projet dans son ame. Si Arnaud refusait de l'entendre, s'il refusait d'eloigner cette Marie, elle partirait comme elle l'en avait menace. Elle retournerait chez elle, en Bourgogne ! En franchissant son esprit, le mot l'etonna. La Bourgogne ! Elle s'etait si etroitement integree a son epoux, elle avait si bien assimile ses pensees et ses haines que la Bourgogne etait devenue pour elle le pays ennemi... Pourtant, c'etait la que vivaient sa mere, sa s?ur, son oncle Mathieu. Elle ne les avait pas vus depuis trois ans et, tout a coup, ils lui manquaient cruellement. Dans ce chateau battu des vents, elle evoqua un instant la boutique de la rue du Griffon, a l'ombre des tours de Notre-Dame de Dijon, la maison des champs, blottie au creux des coteaux de Marsannay dans l'etalement fastueux des vignes, le ciel gris- bleu de Dijon ou les nuages fuyaient si vite vers la plaine de Saone, le ciel changeant de Bourgogne auquel Dijon lancait le herissement fantastique, noir, bleu ou dore, de ses toits, de ses tours, de ses fleches d'eglises. Catherine ferma les yeux, revit le doux visage blond de sa mere, la grosse figure rougeaude de l'oncle Mathieu sous son chaperon de travers, l'etroit profil pale de sa s?ur Loyse, la religieuse du couvent de Tart. Et sous ses paupieres closes, les larmes vinrent avec une envie soudaine, si aigue qu'elle etait douloureuse, de les revoir, de retrouver le tendre refuge des bras maternels. Que pensait a cette heure Jacquette Legoix, sans nouvelles de sa fille depuis si longtemps ? Elle devait prier et pleurer souvent... Derriere son ombre si tendrement evoquee, Catherine en vit surgir une autre, mince, haute et dure, la forme inflexible du duc Philippe. C'etait un homme juste, mais il avait tant d'orgueil ! Avait-il su empecher sa rancune d'homme delaisse de peser sur des innocents ? La jeune femme l'esperait, mais brulait tout a coup de le savoir... D'autres silhouettes encore apparaissaient, peuplant la nuit auvergnate, celles des amis chers : la grosse Ermengarde de Chateauvillain terrifiante et merveilleuse dans les robes pourpres qu'elle affectionnait, l'elegante tournure de Jacques de Roussay, le jeune capitaine des gardes qui avait aime Catherine si tendrement. Jean Van Eyck, le peintre qui ne se lassait jamais de la peindre, puis la silhouette fantastique, empanachee, surdoree, eblouissante, de son ami Jean de Saint-Remy devenu messire Toison d'Or, roi d'armes de Bourgogne. De l'ombre sortait maintenant une mince forme en robe de soie bleue, coiffee d'un enorme turban qui avait la grosseur et la couleur des belles citrouilles, deux yeux vifs au-dessus d'une barbe blanche comme neige, le plus cher ami de tous peut- etre, le petit medecin arabe Abou-al-Khayr... Il avait toujours dans ses larges manches quelque formule philosophique, quelque pensee poetique pour souligner chaque moment de l'existence. Que lui avait-il dit, a l'auberge de la route de Flandres, alors qu'elle sortait, meurtrie et desolee de cette premiere entrevue avec Arnaud ? Quelque chose qui l'avait frappee et qui devait encore etre valable aujourd'hui... Ah oui ! Il avait dit : « Le chemin de l'amour est seme de chair et de sang. Vous qui passez par la, relevez le pan de vos robes... » Seigneur ! Quel chemin avait ete plus difficile que celui de son amour ! Que de dechirures, que de sang ! Et aujourd'hui encore, quelle blessure nouvelle allait-elle recevoir des mains de cet homme pour lequel elle avait tout quitte, tout abandonne et qu'elle ne pouvait s'empecher d'adorer ? D'un geste las, Catherine ecarta la masse lourde et chaude de sa chevelure retombante, leva vers Sara, qui l'observait, des yeux tout brillants de larmes. — Sara, murmura-t-elle, je voudrais retourner chez nous ! Je voudrais revoir maman, et l'oncle Mathieu, et tous les autres... — Meme... le duc Philippe ? D'un elan, la jeune femme se laissa tomber a terre aupres de Sara, enfouit sa tete dans ses genoux et se mit a sangloter desesperement. Je ne sais pas ! Je ne sais plus !... Mais j'ai si mal, tu sais ! Je voudrais tant ne plus avoir mal, redevenir comme avant... comme avant ! Sara ne repondit pas. Elle ecoutait, contre elle et la-bas, au-dela de la porte de chene, ces sanglots separes qui, pourtant, semblaient se repondre : ceux de la mere, ceux de la femme. Toutes deux pleuraient pour le meme homme et Sara savait pourquoi. Elle savait que les larmes d'Isabelle motivaient celles de Catherine, elle connaissait le secret qu'Arnaud, une nuit, lui avait confie, mais qu'il lui avait fait jurer, sur le salut eternel de son ame, de ne reveler a quiconque. Si elle avait pu, en parlant, calmer la douleur de Catherine, certes avec quelle serenite se fut-elle parjuree, mais elle savait bien que cette douleur deviendrait desespoir. Mieux valait laisser les choses aller comme elles l'entendraient, en esperant qu'elles ne blesseraient pas trop cruellement son enfant cherie. — Mon Dieu, pria-t-elle silencieusement, mon Dieu qui etes toute justice et toute bonte, elle n'a jamais commis d'autre mal que d'aimer cet homme, de l'aimer par-dessus tout et tous, plus qu'elle-meme... plus que vous-meme ! Epargnez-la ! Le vent hurla, a cet instant precis, et s'engouffra dans la cheminee avec tant de violence que les flammes furent chassees presque jusqu'a Sara qui dut s'ecarter legerement. Son esprit superstitieux vit, dans cette fureur, une reponse a sa priere. Mauvais presage ! Elle se signa vivement, mais sans cesser de caresser, de l'autre main, la tete de la jeune femme prostree. Quand le jour, pale et frileux, eclaira l'immense paysage devaste, Fortunat vint gratter a la porte de Catherine. Sara ouvrit. Son bonnet a la main, le petit Gascon se faufila dans la chambre et s'avanca vers Catherine sur la pointe des pieds, comme s'il s'approchait d'un autel. Il n'avait pas du beaucoup dormir, lui non plus. Sous le hale, la peau de son visage avait des reflets gris, la bouche montrait un pli de lassitude et les paupieres retombaient sans cesse comme s'il n'avait plus la force de les tenir ouvertes. Il plia peniblement le genou devant Catherine. — Dame, fit-il, monseigneur m'envoie vous dire qu'il vous verra vers l'heure de tierce, apres la messe, et vous prie de lui faire savoir si cette heure vous convient. Le cote solennel du procede amena un sourire amer sur les levres de Catherine. Ainsi, ils en etaient la : a s'envoyer des messagers, a s'accorder des audiences ? Le faible espoir que les paroles de Sara avaient reveille en elle s'assoupissait de nouveau. — Pourquoi ne me conviendrait-elle pas ? Celle-la ou une autre... Ou dois-je rencontrer mon epoux ? Viendra-t-il jusqu'ici ? L'air gene de l'ecuyer n'echappa pas a la jeune femme. Il baissa le nez, tortilla son bonnet entre ses doigts. — Non. Il m'enverra vous chercher. Il y a, depuis l'aube, des mouvements suspects dans la campagne. Monseigneur ne quittera pas les defenses. Ce dialogue courtois et officiel eut le don d'exasperer Sara. Elle empoigna Fortunat par les epaules et le remit debout de force, puis elle le fit pivoter pour l'amener en face d'elle. Le visage crucifie de Catherine etait pour beaucoup dans sa violence. — Assez de ceremonies, mon garcon ! J'ai, moi, quelques questions a te poser. J'imagine que tu n'as guere quitte ton maitre depuis hier ? — En effet. — Qu'a-t-il fait depuis le moment ou il est sorti des etuves ? Il s'est rendu au corps de garde ou il a donne les instructions pour la nuit. Puis il est rentre chez lui et je lui ai servi un peu de venaison froide. Ensuite, il s'est rendu a la chapelle. Sa mere est venue le rejoindre. J'ignore ce qu'ils se sont dit, mais cela a dure longtemps. Sara approuva d'un signe puis : — Continue... Apres ? A-t-il cherche a voir la demoiselle de Comborn ? — Oui, repondit Fortunat qui, instinctivement, baissa la voix, jetant autour de lui des regards inquiets. Il m'a envoye la chercher, apres la chapelle. Elle dormait, j'ai du l'eveiller. Il s'est enferme avec elle et la non plus je ne sais pas ce qu'ils se sont dit... mais j'ai entendu crier ! — Crier ? Qui criait ? — La demoiselle ! Je ne comprenais pas, bien sur, mais j'ai compris, un moment plus tard quand la porte s'est ouverte et que monseigneur m'a appele. II... il tenait encore a la main un fouet a chiens dont il venait sans doute de se servir car la demoiselle etait tassee dans un coin. Ses vetements etaient dechires et elle tremblait comme une feuille. Monseigneur me l'a designee : « Enferme-la dans la tour Guillot, m'a-t-il dit. Donne-lui ce qu'il lui faut, mais qu'elle n'en sorte sous aucun pretexte. Tu mettras deux hommes a sa porte. Personne ne doit l'approcher... » Catherine et Sara echangerent un regard perplexe. Qu'Arnaud eut frappe Marie apres ce qui s'etait passe s'expliquait aisement, mais pourquoi cet emprisonnement alors que le plus simple etait encore de la hisser sur un cheval aux premiers feux de l'aurore et de la reexpedier sous escorte a Comborn ? — Decidement, il tient a la garder ! commenta aigrement Catherine. — Fortunat vient de dire qu'il y avait des mouvements suspects dans la vallee, se hata d'interrompre Sara. Messire Arnaud ne peut sans doute la renvoyer aujourd'hui, ni surtout se demunir de quelques hommes pour elle. Il n'a qu'a la renvoyer seule, s'ecria Catherine furieuse. Que de precautions pour une meurtriere ! Qu'elle s'en aille... a la grace du Diable et s'il lui arrive quelque chose, ce ne sera, apres tout, que justice ! L'ecuyer ecarta les bras en un geste d'impuissance. La colere de Catherine lui semblait legitime, mais il s'etait pris pour son maitre d'une admiration sans bornes et d'un devouement quasi religieux qui lui interdisaient toute critique meme legere. Il se contenta de s'incliner de nouveau, de repeter: «Apres la messe, vers l'heure de tierce... » puis disparut. Catherine s'etait mise a tourner en rond dans la piece, comme une bete en cage, maitrisant difficilement son irritation croissante. Elle eut aime pouvoir se livrer a quelque geste de violence, pouvoir, comme un homme, crier, hurler, injurier la terre et le ciel, etouffer sous les gemissements des autres les plaintes de son propre c?ur. Elle comprenait, brusquement, la volupte qu'il y a dans le mal quand la souffrance affole et se fait intolerable. — Je sais ! fit Sara qui, depuis bien longtemps, avait appris a lire dans sa pensee, mais les femmes n'ont droit qu'aux larmes ou au silence. Il est temps de nous occuper de ton fils. Ensuite, je t'aiderai a te preparer pour la messe. Autour d'elle, le chateau s'eveillait. Sur les murailles, les cris des sentinelles se repondaient d'une tour a l'autre, les portes des etables et des ecuries s'ouvraient en grincant, les valets s'interpellaient a grands cris. On sortait les chevaux pour les soigner, la basse-cour retentissait des cris de la volaille et des grosses plaisanteries des servantes. Dans la forge, le marechal-ferrant tapait deja sur son enclume et la cloche de la chapelle sonnait l'office de l'aube. Catherine aimait, ordinairement, ce tintamarre matinal, mais, ce matin, il l'irrita. Elle eut prefere un grand silence pour mieux entendre battre son c?ur. Apres avoir soigne Michel et l'avoir allaite, elle se fit apporter un cuveau plein d'eau bien chaude et s'y trempa tout entiere pour tenter de chasser la fatigue et la sensation de malaise qu'elle devait a sa nuit d'insomnie. Armee d'une brosse, Sara la frictionna jusqu'a ce que sa peau devint d'un beau rouge clair. Apres quelques instants de ce traitement, Catherine se sentit mieux, le corps plus detendu et l'esprit plus clair. Le courage aussi lui revenait avec l'instinct combatif, l'envie de sortir de ce marasme invraisemblable dans lequel elle s'enlisait. Avant d'en venir aux solutions extremes, avant de songer a tout abandonner pour rentrer chez elle, la jeune femme etait decidee a se battre jusqu'au bout ! Ce changement, Sara s'en rendit compte a la maniere dont Catherine redressa la tete pour y poser la coiffure de fine toile de lin blanche, brodee et tendue sur un petit hennin court et tronque, fait de grosse toile raide et empesee. Il y avait de la determination dans le mouvement du long cou flexible, dans l'eclair belliqueux des larges yeux sombres. — Voila qui est bien ! fit-elle avec un demi-sourire sans preciser s'il s'agissait des sentiments de Catherine ou de sa toilette. Va maintenant ! Moi, je reste ici avec le petit. Catherine saisit sa grande cape noire et s'en enveloppa comme la cloche de la chapelle sonnait le premier coup de la messe. Elle descendit l'escalier, traversa la salle des gardes ou Fortunat etait occupe a astiquer une longue epee tandis que deux archers s'evertuaient a ranimer un feu plus que languissant. Au seuil du logis elle s'arreta un instant pour humer l'air frais. La tempete avait cesse, laissant derriere elle un ciel bien net, d'un joli bleu doux. L'air avait des transparences de cristal et charriait des senteurs de bois mouille et d'herbe neuve. La cour, le vieux fayard aux branches tordues et tout l'immense paysage etaient laves de frais. Catherine s'impregna durant quelques secondes de tout ce renouveau, puis se dirigea lentement vers la chapelle. Elle jeta un regard a la tour Saint-Jean, muette et silencieuse, puis a la tour Guillot. Mais, la non plus, aucun signe de vie. Des servantes qui se rendaient aussi a la messe s'ecarterent pour la laisser passer et firent la reverence sur son passage. Elle reconnut parmi elles la grosse fille des etuves, mais s'eloigna sans la regarder. Dans la chapelle, il regnait une humidite et une odeur de cave. Les enormes moellons des murs suintaient l'eau qui rouillait les ferrures et laissait de longues trainees d'un noir verdatre sur le bois antique du vieux crucifix. Catherine frissonna en gagnant le banc seigneurial ou personne ne l'attendait. Le cure de Carlat, qui officiait ordinairement au chateau, commenca la messe des qu'elle fut arrivee. C'etait un petit vieillard fragile et timide qui se tenait voute le plus souvent et semblait toujours sous le coup de quelque terreur. Mais il avait de doux yeux compatissants et Catherine, qu'il avait deja entendue en confession, savait que son ame avait quelque chose d'angelique et debordait de pitie pour les malheureux humains accroches a leurs peches. Elle s'agenouilla, ouvrit le lourd missel aux ferrures d'argent pose devant elle et s'efforca de suivre le service divin. Mais son esprit etait ailleurs. Il tournait autour d'Arnaud invisible, de Marie prisonniere et aussi de sa belle-mere. Qu'est-ce qui retenait cette femme, pieuse jusqu'au fanatisme, d'assister a la messe ? Catherine croyait encore entendre dans son oreille les sanglots de la vieille dame. Ce n'etaient pas, comme l'avait suppose un peu gratuitement Sara, des larmes de soulagement, ou de reconnaissance, mais bien des sanglots de desespoir et de souffrance... Pourquoi ? L'impatience de se lancer dans le combat s'empara de la jeune femme et elle accueillit l'« _ite missa est »_avec un soupir de soulagement. Un dernier signe de croix, une derniere genuflexion, et Catherine tourna les talons. A pas rapides, elle sortit de la chapelle. Fortunat faisait les cent pas sous le porche. En apercevant la jeune femme, il vint a elle. — Monseigneur vous attend, dame Catherine... commenca-t-il, mais elle l'interrompit d'un geste sec. — Va devant, je te suis... Elle lui emboita le pas en silence. Il lui semblait qu'en parlant elle gaspillerait les forces accumulees depuis l'aube, depuis qu'elle savait devoir se preparer a cette entrevue. Tout en marchant, elle marmottait entre ses dents une priere, un peu incoherente peut- etre, mais si Dieu ne s'y retrouvait pas dans le pauvre c?ur humain, qui donc s'y retrouverait ? A la suite de Fortunat, Catherine traversa la cour, s'engagea dans l'etroit escalier de pierre sans rampe qui menait au chemin de ronde. Bientot l'on quitta le grand air de la cour pour le hourdis et l'interminable galerie couverte qui ourlait les courtines, suivait la courbe des tours et couronnait la forteresse d'un chemin de feu quand l'ennemi attaquait. C'est sur ce chemin qu'elle trouva Arnaud. Arme de toutes pieces, appuye au creneau, l'air sombre, il scrutait la vallee sur laquelle se dechiraient les brouillards du matin, revelant les creux, ouates de verdure tendre, les ruisseaux, les toits roussis ou fumaient les cheminees, les b?ufs roux fonce qui, deux par deux, s'en allaient au champ, unis sous le meme joug. Il etait seul et, tourne vers l'horizon, il ne bougea pas quand les pas de son ecuyer et ceux de la jeune femme firent resonner les planches epaisses du hourdage. Peut-etre etait-ce pour se donner un ultime instant de reflexion qu'il semblait ne rien entendre ? Peut-etre ne se sentait-il pas pret encore pour cette minute ou il lui faudrait lutter face a face contre son amour. Fortunat s'avanca, seul, murmura quelque chose tout bas. Alors, la statue de fer vetue se tourna lentement vers Catherine tandis que Fortunat s'esquivait. Sous la visiere relevee du heaume d'acier noir, la jeune femme vit luire les yeux sombres de son mari. Il la regardait sans rien dire. Elle appela a elle tout son courage et, pour briser ce silence qui s'eternisait, l'etouffait, elle dit, tres doucement : — Tu m'as demandee ? Me voici... Il ne fit pas un geste vers elle. Un pied appuye au creneau, il laissait le soleil arracher des eclats sinistres a sa funebre carapace et jouait avec une longue dague armoriee, timbree de son epervier heraldique, qu'il avait prise a sa ceinture. Soudain, il parut prendre son parti de quelque chose, releva la tete, se redressa et fit face a sa femme. — Je t'ai demande de venir pour te dire adieu ! Elle n'avait pas prevu cela et recula d'un pas. Dans la douce lumiere du voile blanc ses yeux se creuserent, sa bouche trembla d'angoisse. — Adieu ? Tu veux que je m'en aille ? Il eut un pale sourire, aussitot efface. — Non, Catherine. Tu dois rester ! C'est moi qui vais partir. Partir pour ne jamais plus revenir. J'ai voulu que tu le saches... — Tu veux partir ? Tu veux partir ?... Elle repetait ces paroles sans parvenir a leur donner un sens clair. Une invincible fatigue envahit tous ses membres et, cherchant instinctivement un appui, elle se laissa glisser, assise entre les enormes merlons. Enfin la signification claire de cette etrange declaration parvint a percer les brumes ou s'enfoncait son esprit. — Partir ! repeta-t-elle. Mais pourquoi ? Et pour aller ou ? II se detourna d'elle, reprit la contemplation du paysage, haussa les epaules. — Ou, je n'en sais encore rien... peut-etre vers la Provence ! Il y a la-bas, au bord d'une mer plus bleue que le ciel d'ete, des chateaux blancs entoures d'etranges fleurs ou il doit faire bon vivre. — Mais, si tu veux vivre la-bas, moi je veux bien ! Et si tu veux partir, partons. Je suis prete. De nouveau le douloureux sourire. Il baissa la tete, sa voix se fit plus sourde. Je sais que je vais te faire du mal, qu'il te faudra etre courageuse, Catherine. Mais je sais aussi que tu n'as jamais manque de courage et je pense que, lorsque deux etres se sont trompes, il vaut mieux avoir le courage d'en finir avant qu'il soit trop tard. Je ne veux pas t'emmener la-bas. C'est Marie que j'emmenerai ! Assommee, Catherine se laissa aller contre la pierre. Le visage baisse d'Arnaud etait crispe comme celui d'un martyr dans l'arene, mais il ne tournait pas les yeux et sa voix ne faiblissait pas. Il avait dit : « C'est Marie que j'emmenerai », calmement, froidement. C'etait la une decision murement pesee. — Marie ! articula Catherine. C'est Marie que tu veux emmener ? Mais pourquoi ? La reponse vint, immediate, foudroyante. — Je l'aime ! Et comme Catherine, ecrasee sous l'enormite de ces mots, ne reagissait pas, il poursuivit, d'une voix sourde : — Vois-tu, il arrive que l'on se trompe dans la vie. Marie et moi, nous nous connaissions depuis toujours et... je n'avais jamais pense a elle autrement que comme a une tres petite fille. Toi, tu m'as ebloui et je t'ai voulue, mais... quand nous sommes revenus, je l'ai revue et elle avait change. Nous sommes de la meme race, elle et moi, Catherine. C'est cela qu'il te faut comprendre. La furieuse poussee de colere qui s'enfla en elle ranima Catherine. Les mots affreux frappaient sa tete comme des coups de marteau. Ils n'etaient pas vrais, j ils ne pouvaient pas etre vrais ! D'ailleurs, ils sonnaient faux ! Elle se dressa, les poings serres. — Tu l'aimes, dis-tu ? Tu oses me dire cela a moi ? As-tu oublie tout ce qui nous a lies depuis dix ans... dix ans ! Etais-tu fou, ou bien ne savais-tu pas ce que tu disais ? Si c'est elle que tu aimes, en verite tu as une etrange facon d'aimer. A coups de fouet ? Il devint bleme et, sous la visiere relevee, les ombres de son visage parurent se creuser davantage. Les narines se pincerent et la bouche se serra au point de n'etre plus qu'un mince trait rouge. On frappe un chien qui a commis une faute et pourtant on l'aime ! Je t'ai dit que nous etions de meme race, elle et moi. Elle pouvait comprendre ce chatiment. Elle l'avait merite en me desobeissant. Je lui avais donne l'ordre de te laisser en paix. Catherine, alors, se mit a rire, a rire, a rire... Des eclats -durs, secs et metalliques qui, sous la longue galerie de bois, resonnerent etrangement. C'etait un rire nerveux qui faisait plus mal que des sanglots. — Ainsi... articula-t-elle au bout d'un instant, tenter de me tuer, essayer d'etouffer Michel, c'est seulement pour toi une desobeissance ? Si c'est cela, je pense en effet que vous etes tous deux de la meme race : vous n'avez pas de c?ur ! Rien ! Les pierres de ce mur, les loups que l'on entend hurler la nuit dans ces bois sont plus humains que vous. Tu veux partir ? A merveille, mon seigneur ! Pars ! Va-t'en cacher tes nouvelles amours... Moi, je retourne aux miennes ! Au prix de sa vie Catherine n'eut pu dire ce qui l'avait poussee a lancer cette affirmation, a moins que ce ne fut le desir de rendre coup pour coup, blessure pour blessure, souffrance pour souffrance. Avec une joie amere, elle constata que le coup avait porte : Arnaud avait chancele et s'etait adosse a la muraille. — Que veux-tu dire ? fit-il avec fureur, quelles amours ? — Celles que je n'aurais jamais du quitter : le duc Philippe. Je vais partir, moi aussi, Arnaud de Montsalvy, je vais rentrer chez moi, en Bourgogne, retrouver mes terres, mes chateaux, mes joyaux... — Et la reputation d'une femme perdue ? — Perdue ? (Elle eut un petit rire bref, infiniment douloureux.) Ne suis-je pas deja perdue ? Penses-tu que je vais demeurer ici, enfermee dans ce chateau croulant, a user ma jeunesse, ma beaute, a contempler le ciel, a prier aupres de ta mere, a m'occuper de bonnes ?uvres et a supplier le ciel de te ramener a moi quand tu en auras assez de ton sac d'os ? Non ! Si tu l'as cru, tu t'es trompe, Monseigneur ! Je vais repartir chez moi... et j'emmenerai mon fils. — Non ! La voix d'Arnaud avait porte si loin qu'une des sentinelles arpentant lourdement la tour voisine s'arreta, interdite, la lance en arret... cherchant d'ou venait ce cri. Plus bas, alors, mais avec une farouche determination, il reprit : — Non, Catherine. Tu ne partiras pas... Tu resteras ici, de gre ou de force ! — Pendant que tu t'en vas avec l'autre ? Tu es fou, je pense ? Je ne resterai pas une heure de plus. Avant que le soir tombe, j'aurai quitte ce chateau de malheur avec mes gens, avec Sara et Gauthier... et avec mon enfant ! Sa voix se fela sur le dernier mot. Elle imaginait deja ce depart, le pas des chevaux resonnant sur le sol dur, s'eloignant, et le chateau disparaissant dans le brouillard, dans le lointain, s'effacant comme un reve... un reve qui avait dure dix ans ! — Ainsi, ajouta-t-elle, tu n'auras pas a quitter ton poste, tu pourras demeurer ici, entre ta mere et cette... et tu ne seras pas oblige de forfaire a l'honneur ! — En quoi ? fit Arnaud sechement. — En abandonnant le chateau que t'a confie un ami. Tu devais garder Carlat... et il faut que tu l'aimes bien fort, cette fille, pour accepter a la fois de me traiter comme tu fais et de tout abandonner de ce qui fut ta vie de soldat. Si Catherine tremblait de tous ses membres en parlant, Arnaud, plus que jamais, semblait une statue d'acier. L'ombre du casque dissimulait suffisamment son visage pour que Catherine ne vit pas le desespoir qui habitait les yeux. Il recula de quelques pas pour etre encore moins visible. — Ecoute-moi, Catherine, dit-il, et sa voix semblait venir de tres loin. Que tu le veuilles ou non, tu es dame de Montsalvy, tu es la mere de mon fils et jamais un Montsalvy ne passera en Bourgogne. La fidelite est un devoir sacre. Sauf envers sa propre femme ! ricana douloureusement Catherine. Tu me laisserais repartir, peut- etre, s'il n'y avait que moi. Mais tu es assez lache pour te servir de mon enfant, pour m'obliger a demeurer ta captive, ta captive malgre moi, malgre tout, malgre ta trahison... Et tu veux que je demeure ici, seule, abandonnee de tous, dans un pays inconnu, au milieu des dangers, pour t'en aller au loin vivre je ne sais quel amour stupide... Soudain, la douleur l'emporta sur la colere. Elle courut a son epoux, entoura de ses bras le torse vetu de fer, posant sa joue brillante de larmes contre la froide et lisse surface de l'armure. — C'est un cauchemar, dis, c'est un mauvais reve dont je vais me reveiller ? Ou alors tu veux m'eprouver pour voir si je te suis reellement fidele ? Oui, c'est surement cela ? Cette fille t'a exaspere avec ses calomnies et tu as voulu savoir... Mais, tu sais, n'est-ce pas, tu sais que je t'aime ? Alors... par pitie, cesse de me torturer, cesse de me faire du mal... Tu vois bien que j'en meurs. Sans toi ma vie n'a plus de sens, je suis plus perdue qu'un enfant au c?ur de l'orage et de la nuit. Aie pitie de moi, reste avec moi !... nous nous sommes trop aimes pour qu'il n'en reste rien !... Sous sa tete, elle entendait battre le c?ur, prisonnier de sa carapace d'acier. Il battait vite, a grands coups lourds et puissants, mais trop rapides sans doute. Se pouvait-il que ce c?ur sur lequel, tant de fois, elle avait dormi, ne battit plus pour elle ?... La douleur dechirante de son c?ur a elle lui fit peur. Catherine voulut resserrer son etreinte, mais Arnaud, doucement, detachait les bras noues autour de lui, s'eloignait de quelques pas. A quoi bon tenter de reveiller ce qui n'est plus, Catherine ? Je n'y peux rien, et toi non plus... Nous n'etions pas faits l'un pour l'autre. Maintenant, ecoute mes paroles, ce sont les dernieres. Je n'abandonne pas cette forteresse. J'ai fait prevenir Bernard en lui demandant de me faire relever de mon commandement, d'envoyer d'urgence un capitaine... Des qu'il sera la... et il ne saurait tarder, je partirai. A toi, je laisse mon fils, mon nom, ma mere. — Tout ce qui te gene ! cria Catherine en qui la colere revenue se melait a une atroce deception. Mais tu ne pourras rien pour me retenir, ni toi ni tes pareils. A peine auras-tu tourne les talons que je partirai... et le nom de Montsalvy brillera bientot a l'armoriai de Bourgogne, tu m'entends, de Bourgogne ! J'apprendrai a Michel a hair les Armagnacs, j'en ferai, plus tard, un page du duc Philippe, un soldat de Bourgogne qui ne connaitra pas d'autre maitre que le grand-duc d'Occident ! — Je saurai bien t'en empecher, meme absent ! gronda Montsalvy. — Personne ne m'a jamais empechee de faire ce que j'avais envie de faire, pas meme Philippe de Bourgogne... et il etait plus fort que toi ! — Gardes ! Le mot claqua et soudain les deux epoux, dresses l'un en face de l'autre, ne furent plus que deux ennemis. Les sentinelles n'etaient pas loin. Deux d'entre elles accoururent. Arnaud leur designa la jeune femme qui, bleme et les dents serrees pour maitriser sa douleur et sa rage, se tenait adossee au creneau. — Conduisez Mme de Montsalvy dans sa chambre. Elle ne devra en sortir sous aucun pretexte. Faites bonne garde, c'est un ordre et vous m'en repondrez sur votre tete. Mettez deux hommes a sa porte, un autre dans la chambre meme. Si elle se rend chez ma mere, on devra la suivre, mais elle n'aura pas le droit d'aller ailleurs. Sa servante, Sara, aura libre acces aupres d'elle et aussi l'homme qui se nomme Gauthier. Allez maintenant ! Et priez messire de Cabanes de venir me parler. (Il se tourna vers Catherine.) Je suis navre, Madame, d'user ainsi de rigueur avec vous, mais vous m'y obligez... a moins que vous ne donniez votre parole de ne pas chercher a fuir ! Cette parole, je ne la donnerai jamais. Enfermez-moi, Messire, ce sera le digne couronnement de vos bienfaits envers moi. Tres droite, la tete haute, elle fit demi-tour et, sans ajouter un regard ou un mot, se dirigea vers l'escalier, ses gardes sur les talons. Tous ses mouvements etaient automatiques. Elle allait comme dans un songe, l'esprit enveloppe de brume, les yeux brulants et la tete lourde. Elle avait la curieuse impression d'etre un condamne a mort que l'on vient d'executer et qui, mort cependant, redescend les marches de son echafaud... L'immensite du desastre qui la frappait etait telle qu'elle ne parvenait pas a le mesurer totalement. Elle etait seulement accablee, hebetee... Plus tard quand ce bienheureux engourdissement prendrait fin, la souffrance, elle le savait, se reveillerait plus brulante. Pour l'instant, la colere, l'indignation, un vague degout s'y melaient et, en quelque sorte, l'adoucissaient. En franchissant le seuil de sa chambre, elle s'arreta. Sara, debout aupres du berceau de Michel, se retourna et, la voyant si pale dans le cadre de la porte, entre ces hommes d'armes assez embarrasses de leur personnage d'ailleurs, poussa un cri, courut a elle. — Catherine ! Par le sang du Christ... La jeune femme ouvrit la bouche pour dire quelque chose, tendit les bras dans un geste d'appel pitoyable... Une vague de chaleur montait a son cerveau, l'enflammait... Elle avait chaud, tout a coup... Tout brulait dans sa tete. Soudain, une douleur la vrilla et, avec un faible cri, elle s'ecroula aux pieds de Sara, tordue par une terrible crise nerveuse. Les yeux revulses, grincant des dents, une mousse legere au coin des levres, les bras et les jambes s'agitant spasmodiquement, elle se roula sur le dallage froid, a la grande terreur des hommes d'armes qui, oubliant leur mission, s'enfuirent en courant. Elle n'entendit pas le cri d'epouvante de Sara, elle ne vit pas Gauthier entrer comme une bombe dans la chambre, ni accourir les autres serviteurs du chateau... Elle etait aux prises avec une si terrible souffrance physique que la conscience s'en etait allee et que, du moins, la notion de son amour detruit etait pour le moment ecartee. C'etait peut-etre une forme de la misericorde divine, mais, en tentant de porter secours a Catherine, Sara sentait que le calvaire ne faisait seulement que commencer. Combien de temps Catherine flotta-t-elle dans le gouffre de l'inconscience, dans les eaux noires de l'angoisse et de la peur avec la folie guettant cette femme poussee aux dernieres limites de la desesperance ? Meme Sara, rivee au chevet de celle qui lui etait plus chere que sa propre vie, n'aurait pu le dire. La gitane se rappelait le soir terrible, le soir d'emeute ou Paris etait fou et ou Barnabe le Coquillart etait venu la chercher pour qu'elle vint donner ses soins a une enfant inconsciente. Elle revoyait le corps inerte, encore maigre, la petite tete pale sous la nappe fastueuse des cheveux fous, la tragique inconscience du regard... Elle avait lutte, pied a pied, nuit et jour, pour arracher l'enfant a la mort et a la folie. C'etait le soir ou Catherine avait tente de sauver Michel de Montsalvy et ou le pere de l'enfant avait paye de sa vie la folle generosite de sa fille. Est-ce que tout allait recommencer et fallait-il que Catherine fut menee aux portes de la mort le jour ou les Montsalvy entraient dans son existence comme le jour ou les Montsalvy s'arrachaient d'elle ? Et, maintenant, la jeune femme blessee au plus sensible, au plus profond resisterait- elle a l'effondrement de sa vie ? Cependant, Catherine, du fond des brumes de sa fievre, remontait parfois a la surface de la conscience. Elle reconnaissait Sara et aussi une haute forme noire, dressee contre la colonne de son lit, une forme noire qui ne disait jamais rien et qui pleurait en la regardant. Et c'etait cela qui l'etonnait le plus. Pourquoi donc la dame de Montsalvy pleurait-elle pres de son lit ? Etait- elle vraiment morte et allait-on la porter en terre ? L'idee lui en venait, apaisante et douce comme une gorgee d'eau fraiche. Et puis les demons reprenaient le dessus et Catherine sombrait de nouveau. En realite, cinq jours seulement coulerent, entre la scene cruelle du chemin de ronde et le moment ou Catherine reprit definitivement ses sens. Ses yeux s'ouvrirent sur une gloire de soleil et de ciel bleu qui a travers la fenetre ouverte emplissait la chambre. Une main s'appuya sur son front et les choses se retrouverent comme elles etaient chaque fois qu'elle revenait a la vie : Isabelle de Montsalvy etait debout au pied du lit, dans ses vetements noirs. — La fievre est tombee, dit au chevet la voix de Sara ou vibrait une joie. — Dieu en soit loue ! repondit la silhouette noire, qui se pencha sur le lit a son tour. Il se passa alors une chose invraisemblable, incomprehensible : Isabelle prit la main inerte de Catherine, abandonnee sur le drap, et la pressa contre ses levres. Puis elle se detourna et s'eloigna comme si elle craignait que sa vue ne blessat la malade. Un moment, Catherine aspira avec delices l'air tiede de sa chambre, laissa ses yeux s'emplir des eclats dores du soleil, ses oreilles du gazouillis de Michel qui, dans son berceau, saluait a sa maniere la beaute du jour et agitait ses menottes comme de minuscules oiseaux roses... Comme tout etait beau et doux !... Et puis, soudain, la notion des choses lui revint. Une vague amere de douleur emplit la jeune femme qui fit un effort desespere pour se redresser. Sara, aussitot, s'interposa : — Reste tranquille, tu es trop faible... — Arnaud!... balbutia-t-elle... Arnaud !... Ou est- il ? Oh... je me souviens, je me souviens de tout maintenant ! Il ne m'aime plus... il ne m'a jamais aimee... C'est l'autre qu'il aime... c'est l'autre ! Sa voix montait vers un diapason aigu et Isabelle de Montsalvy inquiete, craignant une rechute, se rapprocha. Elle prit la main diaphane qui maintenant battait l'air comme l'aile d'une colombe affolee. — Mon enfant, calmez-vous... Il ne faut pas penser, il ne faut pas parler. Il faut songer a vous, a votre fils. Mais Catherine s'agrippait a sa main, en tirait assez de force pour se redresser a demi. Dans la masse rutilante de ses cheveux denoues, son visage etroit se marquait de rouge fluide aux pommettes tandis que le regard prenait un eclat visionnaire. — Il est parti, n'est-ce pas ? Dites-le-moi, je vous en supplie. Il est parti ? Oh... et puis. (Elle lacha prise tout a coup, se laissa aller de nouveau sur les oreillers de lin.) Ne me repondez pas, ajouta-t-elle avec une poignante expression de douleur, je sais qu'il est parti ! Je le sens au vide qu'il y a la... Il est parti... avec elle ! — Oui, murmura Sara d'une voix lourde, il est parti hier. Catherine ne repondit pas. Elle s'efforcait de toutes ses faibles forces de retenir les sanglots qui montaient et qui, peut- etre, acheveraient de l'epuiser. Elle ferma les yeux. — Il y a trop de lumiere, Sara, murmura-t-elle. Cela me fait mal. Pourquoi donc le soleil brille-t-il ? Il est mon ennemi, lui aussi... Derriere l'ecran de ses paupieres baissees, elle retrouvait pourtant ce soleil. Elle le voyait eclairer la course de deux cavaliers qui, cote a cote, suivaient un chemin vert, tout brillant de lumiere, tout bruissant de chants d'oiseaux si nombreux que le pas des chevaux ne parvenait pas a les faire taire. Ce pas des chevaux, d'ailleurs, elle l'entendait... Il claquait sur le chemin, joyeusement, faisait voler les pierres dans la hate de la fuite... Les deux cavaliers s'en allaient loin, fuyaient comme des malfaiteurs pour cacher un bonheur vole et maudit. Et le pas des chevaux, les pierres du chemin, tout cela venait cogner dans la tete encore douloureuse de la jeune femme... Sara la vit croiser ses mains, devenues transparentes en ces quelques jours, serrer l'endroit du c?ur comme si elle voulait l'arracher de sa poitrine. Mais Sara ne pouvait pas savoir qu'un c?ur brise cela faisait si mal ! Le souffle de Catherine emplissait la chambre, fort et bruyant comme celui d'un coureur qui a fourni une longue etape a vive allure. Et Sara, desolee, l'entendit murmurer : — Je voudrais tant le revoir... rien qu'une fois ! Entendre encore sa voix, sentir... encore une fois ses levres sur ma joue et puis mourir ! Rien qu'une fois... Elle etait si faible, si miserable dans son humble priere, cette pauvre enfant aux prises avec une douleur trop forte pour elle que Sara se laissa tomber pres d'elle, l'enveloppa de ses bras et pressa sa joue contre la sienne. — Mon tout petit... Ne te torture plus ! Essaie de guerir, pour ton petit... pour moi aussi ! Qu'est-ce qu'elle deviendrait sans toi, ta vieille Sara ? Il y a encore tant de choses au monde, tant de joies possibles pour toi. La vie n'est pas finie. — Ma vie, c'etait lui... Jamais le respect de la parole donnee n'avait tant pese a Sara. Elle mourait d'envie de dire ce qu'elle avait vu, durant ces cinq jours et ces cinq nuits : cet homme ecrase de douleur qui etait demeure sans bouger, des heures durant, dans l'embrasure d'une fenetre, hors de vue de la malade, les yeux secs, les mains nouees, sans dormir, sans manger... tant que le danger n'etait pas ecarte. Et puis, quand enfin le mire venu d'Aurillac avait declare la jeune femme sauvee, Arnaud s'etait leve et, sans se retourner, avait quitte la chambre. Une heure apres, dans la gloire sanglante d'un crepuscule charge de vents a venir, il quittait le chateau, menant en bride un autre cheval sur lequel Marie de Comborn, etroitement voilee, avait pris place. Confiant Catherine a sa belle-mere, Sara etait allee sur la tour Noire pour les voir partir. Pas une seule fois, en descendant le raidillon, Arnaud ne s'etait retourne vers celle qu'il emmenait et qui, tete baissee, ressemblait bien plus a une captive qu'a une femme heureuse... Mais tout cela, Sara ne pouvait pas le dire parce qu'il ne fallait pas que tant de souffrances fussent inutiles. Longtemps, les deux femmes demeurerent serrees l'une contre l'autre, melant leurs larmes. Catherine trouvait un apaisement a pleurer ainsi. L'amertume se dissolvait un peu dans les larmes et la blessure s'endormait. La tendresse maternelle de Sara, elle aussi, avait d'etranges vertus lenitives. La tete appuyee contre son vaste giron, Catherine se sentait momentanement a l'abri, comme une petite barque de peche dematee par la tempete et qui, par miracle, trouve un havre. — Sara, dit Catherine au bout d'un moment, lorsque j'irai tout a fait bien, nous retournerons chez nous, a Dijon ! La gitane ne repondit pas. D'ailleurs, un bruit bizarre venait d'eclater dans la cour du chateau. Une etrange musique, stridente, aigrelette et insistante, quelque chose qui sentait le brouillard et la pluie. Cela ne ressemblait a rien, en fait de ligne melodique, de ce que Catherine avait entendu jusque-la. C'etait nasillard, guerrier. Cela ecorchait les nerfs et, pourtant, il y avait la-dedans une sorte de vitalite. Surprise, malgre elle, Catherine tendit l'oreille. — Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle. On dirait des cabrettes comme celle dont jouait le pauvre Etienne, a Montsalvy... Le nom passa difficilement. La voix de Catherine s'etrangla dessus. Sara alors, devinant ce qu'elle eprouvait, se hata de repondre : — Ce ne sont pas des cabrettes, mais cela y ressemble en effet. Les Ecossais qui jouent de cet instrument l'appellent cornemuse. C'est une sorte de sac de peau d'ou partent plusieurs tuyaux et les musiciens soufflent dedans. Leur musique est bizarre, mais l'on s'y fait plus qu'a leur aspect. Ils combattent jambes nues sous d'etranges jupes courtes et bariolees et leur air sauvage est terrifiant. —; Des Ecossais ? fit Catherine stupefaite. Il y a des Ecossais ici ? — Depuis deux jours, reprit Sara, le nouveau capitaine envoye par le comte Bernard est arrive avec une petite troupe de ces hommes. Il est de la-bas, lui aussi. A la cour du roi Charles, Catherine avait vu souvent de ces Ecossais venus servir la France a la suite des Stuart et du connetable de Buchant, predecesseur de Richemont... Arnaud les lui avait montres et il y en avait dans la suite de Jehanne la Pucelle. Mais, soudain, Catherine se desinteressa de ces gens. Penser a eux, c'etait encore penser a Arnaud, c'etait rappeler les doux souvenirs qui, maintenant, etaient d'autant plus cruels. Mais, comme Sara continuait a parler du nouveau maitre de Carlat, elle demanda pour en finir : — Comment s'appelle-t-il ? — Kennedy, repondit Sara. Messire Hugh Kennedy. Il a l'air sauvage lui aussi, mais c'est un vrai chevalier. En bas, l'aigre musique des cornemuses s'eloignait jusqu'a n'etre plus qu'une legere plainte. Une plainte qui, bientot, s'eteignit elle aussi. Le mal quitta Catherine aussi subitement qu'il s'etait empare d'elle. L'extreme fatigue lui avait facilite la route, le repos le vainquit. Deux jours apres avoir repris conscience claire, la malade put quitter son lit et prendre place au coin du feu, dans une vaste chaise abondamment garnie de coussins. Mais comme, pour la vetir, Sara lui offrait une robe couleur feuille morte, elle l'avait repoussee. — Non ! Desormais, je ne porterai plus que du noir. — Du noir ? Mais pourquoi ? Un pale sourire crispa plus qu'il ne detendit le pale visage de la jeune femme. — Je suis toujours la dame de Montsalvy, et, pourtant, je n'ai plus d'epoux. Je ne puis donc etre qu'en deuil. Donne-moi une robe noire. Sara ne repliqua pas. Elle alla chercher le vetement demande songeant a part elle que la beaute de Catherine n'eclatait jamais autant que dans des atours noirs. Et ce fut, vetue d'une robe de velours noir, coiffee de mousseline noire tombant d'un haut bourrelet du meme velours que la jeune femme attendit le nouveau gouverneur de Carlat. Elle l'avait fait demander, non pour satisfaire une quelconque curiosite, mais simplement pour lui poser quelques questions concernant sa situation personnelle. Le chagrin, pendant un moment, devait faire treve pour les realites de l'existence et, celles-la, Catherine etait trop habituee a les regarder en face pour les differer plus longtemps. D'ailleurs, il fallait, a tout prix, qu'elle fit quelque chose, qu'elle s'agitat d'une maniere ou d'une autre. Si elle devait demeurer dans ce chateau, inactive, a regarder couler le temps, elle savait bien qu'elle deviendrait folle. Lorsque Kennedy entra chez elle, elle se souvint de l'avoir deja vu a la cour de Charles VII, car il etait assez remarquable pour frapper une memoire, meme retive. Il etait presque aussi grand que Gauthier et roux comme lui, mais, alors que les cheveux du Normand etaient clairs avec des reflets de flamme, ceux de l'Ecossais avaient la couleur rouge fonce du bois de poirier. Le visage etait presque de la meme nuance, tanne comme une brique vieillie. Les traits etaient epais, mais leur expression habituelle etait la gaiete. Un nez legerement retrousse, une paire d'yeux d'un | bleu de lin achevaient de prevenir en faveur du personnage. Pourtant, quand il souriait, montrant de belles dents blanches, les levres se retroussaient de facon suffisamment menacante pour qu'on ne se fiat pas trop a sa bonne humeur. En fait, Hugh Kennedy, venu des hautes terres d'Ecosse avec James Stuart, comte de Buchan et connetable de France, etait un assez redoutable aventurier. Il avait combattu loyalement l'Anglais pour lequel il eprouvait une insurmontable repulsion et il continuait. Mais, apres la rudesse de ses montagnes, le pays de France, tout miserable qu'il fut, lui semblait une terre suffisamment delectable pour qu'il souhaitat s'y installer. Les Stuart possedaient, au nord de Bourges, le fief d'Aubigny, par don royal, et tous les autres Ecossais gravitaient autour. Ce qui valait aux bonnes gens des pays de Loire nombre d'incursions de Kennedy et de ses pareils, incursions dont ils se fussent aisement passes car cet ami de la France les malmenait aussi vigoureusement que l'envahisseur anglais. Tout cela, Catherine le savait et se le rememorait tandis que le nouveau gouverneur, avec assez de grace pour un homme aussi lourdement charpente, s'inclinait devant elle en balayant le dallage des plumes de heron de son bonnet plat. Il portait l'etrange costume de son pays : chausses collantes dont le joyeux quadrillage vert, rouge et noir se repetait sur la grande echarpe de laine qui barrait la cuirasse cabossee et s'attachait a l'epaule par une lourde plaque d'argent cisele. Un. pourpoint de buffle supportait cette cuirasse et drapait des epaules de taille respectable. Le ceinturon supportait une dague longue comme un glaive romain et un curieux sac fait de peau de chevre. En entrant chez Catherine, Kennedy avait depose dans un coin son arme traditionnelle, la claymore, cette gigantesque epee a deux mains dont le nom, hurle dans les batailles, servait de cri de ralliement. Malgre sa taille et son poids, Kennedy maniait sa claymore d'une seule main et avec une deconcertante aisance. — Je n'esperais pas, Madame, avoir, en venant ici, le bonheur "de revoir la plus belle dame de France, sinon je serais venu beaucoup plus vite. Il parlait un francais rapide, extraordinairement aise et presque sans accent. Sans doute y avait-il longtemps qu'il s'occupait des paysans de France ! Catherine ebaucha un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. — Merci du compliment, Seigneur. Pardonnez-moi de n'avoir pas reclame plus tot votre visite. Ma sante... — Je sais, Madame. Ne vous excusez pas. C'est moi qui suis heureux du privilege que vous voulez bien m'accorder. Doublement heureux puisque je constate que vous allez mieux. Mes hommes chanteront, ce soir, a la chapelle, un _Te Deum_en votre honneur. En l'ecoutant, Catherine reprenait un peu d'espoir. Elle avait craint de voir surgir une sorte de geolier implacable, mais les procedes de l'Ecossais semblaient annoncer qu'il n'userait pas de rigueur avec elle. Elle croisa ses doigts en les serrant tres fort, du geste qui lui etait familier, designa un siege a son visiteur, puis : — J'ignore, sire Kennedy, ce que vous ont dit le comte Bernard, en vous envoyant ici, et messire de Montsalvy en vous y accueillant, mais je voudrais savoir quelle doit etre ma vie a l'avenir ; suis-je prisonniere ? Sous leurs sourcils circonflexes, les yeux de Kennedy s'arrondirent comme deux billes bleues. — Prisonniere ? Pourquoi donc ? Votre epoux, que je connais depuis longtemps, m'a confie cette forteresse et vous-meme en me disant qu'il lui fallait s'absenter pour de longs mois. J'aurai donc, Madame, l'honneur de defendre Carlat et le bonheur de veiller sur vous. — Parfait ! dit Catherine. Puisque vous ne semblez, Messire, avoir en seule vue que ma satisfaction, je pense donc faire prochainement un petit voyage. Vous chargerez-vous de mes equipages ? Elle avait trouve, pour cette ultime question, un sourire charmant. Mais il n'eut pas sa contrepartie. Au contraire, Kennedy sembla perdre d'un seul coup toute sa joie de vivre. Les lignes de son visage tomberent et un gros sillon se creusa dans son front. — Gracieuse dame, dit-il avec un effort visible... C'est la seule chose que je ne puisse vous accorder. Sous aucun pretexte vous ne devez quitter Carlat... a moins que ce ne soit pour Montsalvy ou, dans ce cas, je devrai vous remettre aux mains du venerable pere abbe, avec deux hommes de confiance pour veiller sur vous. Les mains de Catherine se crisperent sur les accoudoirs sculptes de son fauteuil. Ses yeux lancerent des eclairs. — Savez-vous bien, Messire, ce que vous dites... et a qui vous le dites ? — A la femme d'un ami ! soupira l'Ecossais. Donc a quelqu'un qui, m'etant confie, m'est plus cher que ma propre famille. Meme si je dois, en gemissant, dechainer votre courroux, j'accomplirai le devoir que m'a impose Montsalvy et ne faillirai point a la parole donnee. Voyez-vous, votre epoux est mon frere d'armes... Encore ! L'irritation gonfla les minces narines de la jeune femme. Trouverait-elle toujours, devant elle, cette invraisemblable solidarite des hommes ? Ils se tenaient les uns les autres comme les doigts d'une seule main et rien, apparemment, ne pouvait rompre cette puissante magie. Une fois de plus, elle etait prisonniere et, cette fois, dans sa propre demeure. Il faudrait, sans doute, user de ruse... a moins que la force pure ? L'Ecossais etait vigoureux, mais de quel homme son fidele Normand ne viendrait-il pas a bout ? Avec infiniment de grace, Catherine se tourna sur son siege, appela Sara d'un geste de la main. — Va me chercher Gauthier, dit-elle avec une inquietante douceur. J'ai a lui parler. — Pardonnez-moi, Madame, repondit la gitane, mais Gauthier est parti chasser ce matin a l'aube. — Chasser ? Avec quelle permission ? Ce fut le gouverneur qui se chargea de la reponse. — Avec la mienne, gracieuse dame. En arrivant, l'autre soir, mes gens ont tue un ours. La femelle, folle de colere, etait lachee sur le pays et, deja, un homme a ete tue. Votre serviteur... un homme extraordinaire entre nous, m'a demande de le laisser mener seul la chasse. A l'entendre il sait comme personne tuer les ours. Et j'avoue que je le crois volontiers. Catherine soupira. La passion de Gauthier Malencontre pour la chasse, elle la connaissait bien. L'ancien forestier ne pouvait pas reperer, sous bois, la trace d'un animal quel qu'il fut sans se comporter comme un vieux cheval de bataille qui entend la trompette. Elle eprouva un peu d'humeur en songeant que, delivre des soucis de sa sante a elle, il n'avait rien trouve de mieux que s'en aller courir les grands chemins. — Eh bien, mais vous avez eu raison, Messire. Mon ecuyer est un homme des bois, il n'aime que le grand air, les grands espaces et c'est un remarquable chasseur. Souhaitons qu'il rencontre l'ourse... Elle tendit la main pour marquer que l'audience etait finie. Kennedy ne s'y trompa pas, prit cette main et y posa ses levres. — N'avez-vous plus rien a me demander ? Hormis vous laisser errer sur les routes sans surveillance, il j n'est rien que je sois pret a faire pour vous et... Il n'acheva pas. Poussee violemment de l'exterieur, la porte de la chambre venait de taper rudement contre le mur. Gauthier, sale a faire peur et rouge d'avoir trop couru, apparut au seuil, portant sur son epaule un etrange paquet. Catherine vit, pendant devant la poitrine du geant, de longs cheveux noirs, un visage verdatre aux yeux clos. Au seuil, le geant s'arreta un instant, regarda tour a tour Kennedy encore courbe et Catherine, si droite et si pale dans son fauteuil. Puis, remontant son fardeau sur son dos, il marcha droit a la jeune femme. Avant qu'elle ait pu seulement dire un mot, il avait fait glisser a terre, jusqu'a ses pieds, le cadavre de Marie de Comborn. — J'ai trouve ca pres du lit de la riviere, dit-il rudement, dans un fourre ou on aurait pu chercher longtemps. L'aurait fallu le plein ete et l'odeur de charogne pour qu'on ait l'idee d'y aller voir. Petrifiee, Catherine regardait les serpents de cheveux noirs qui se tordaient sur le dallage jusqu'a ses pantoufles de velours. Les yeux de Marie, fixes par la mort, etaient emplis a la fois d'horreur et de fureur. Elle etait morte comme elle avait vecu, en pleine colere, haissant le ciel et la terre sans doute. Sur son corsage, a l'endroit du c?ur, une grande tache brune avait seche. Kennedy, eberlue, regardait tantot le cadavre, tantot Gauthier qui se tenait aupres, jambes ecartees, bras croises, mais son sang-froid britannique reprit le dessus. — Euh ! fit-il pointant un doigt vers le corps. Il me semble que ce n'est pas l'ourse ? — C'etait une sorciere ! cracha le Normand. Que les Nornes infernales aient son esprit damne ! Mais Catherine se penchait sur son ennemie morte, examinait le visage ou la decomposition mettait des taches violettes, relevait les levres bleues sur les gencives. La mort pretait a Marie de Comborn un affreux visage devant lequel Catherine frissonna. Instinctivement, elle se signa et demeura la, a genoux, sans pouvoir ni se relever, ni faire un geste. Pourtant, elle regarda Gauthier. — Qui l'a tuee ? En as-tu une idee ? Pour toute reponse, il tira de sa tunique de cuir une dague a lame longue, encore tachee de sang seche, qu'il jeta sur les genoux de la jeune femme. — Elle avait ca dans la poitrine, dame Catherine. Celui qui a frappe savait qu'il faisait justice ! Sur le velours noir de sa robe, Catherine vit luire, a peine terni par trois nuits dans l'humidite des bois, l'epervier d'argent des Montsalvy. Ses yeux s'agrandirent. La derniere fois qu'elle avait vu cette arme, c'etait entre les doigts d'Arnaud, sur le chemin de ronde... il jouait avec en lui disant qu'il aimait sa cousine et voulait partir avec elle. Pourtant, Marie etait la, morte, et c'etait la dague des Montsalvy qui l'avait tuee ! — Arnaud !... souffla-t-elle. Je reve !... Cela ne peut pas etre lui ! — Si ! affirma Sara qui s'etait approchee. C'est lui qui l'a tuee, n'en doute pas. — Mais pourquoi ? Il m'a dit lui-meme qu'il l'aimait... Sara hocha la tete, prit des mains de Catherine la dague sanglante et la tourna un instant entre ses doigts bruns. — Non, dit-elle doucement, il ne l'a jamais aimee ! Il a voulu que tu le croies ! Mais sans doute lui faisait-elle trop horreur pour qu'il put longtemps supporter sa vue ! Il n'a pas eu le courage d'attendre plus longtemps ! Il a frappe. D'un bond, Catherine, ressuscitee, se redressa. Elle empoigna Sara aux epaules et, mue par une force secrete, se mit a la secouer avec violence. — Que m'as-tu cache ? Que savais-tu ? Que taisais-tu pendant que je mourais de desespoir ? Pourquoi cette comedie atroce qui m'a rendue folle ? Mais parle, parle ! Je saurai bien t'arracher les paroles de la gorge, meme si je dois... Malgre sa colere, elle s'arreta, realisant ce qu'elle avait failli dire et honteuse en proportion. Oui, elle avait failli menacer Sara, sa vieille Sara, sa plus fidele amie, de la torture ! Quelle folie allumait donc dans son sang le seul nom d'Arnaud pour la conduire ainsi aux limites de la sauvagerie ! Sara avait baisse la tete, comme une coupable. Fais ce que tu veux, murmura-t-elle. Je n'ai pas le droit de parler... J'ai jure sur la Madone et sur le salut de mon ame. — Et vous avez tenu parole, Sara... Merci ! Au son de cette voix nouvelle, Catherine poussa un cri et se retourna. Mais elle dut empoigner le dossier de son fauteuil pour ne pas s'ecrouler de tout son long. Au seuil de la porte, pale et mince dans ses vetements de daim noir, Arnaud de Montsalvy venait d'apparaitre... Le cri s'etrangla dans la gorge de sa femme. Elle croyait voir un spectre. Mais le spectre vivait... Il avancait, lentement, vers elle et, dans ses yeux sombres, il y avait tout l'amour d'autrefois. Jamais il ne l'avait regardee avec cette tendresse desesperee. — Toi ! souffla-t-elle. C'est toi ! Dieu m'a exaucee ! Il a permis que je te revoie ! Parce qu'il etait la, plus rien ne comptait pour elle, tout avait disparu : le decor de cette chambre ou elle avait agonise d'amour, Gauthier, l'Ecossais, Sara et meme la triste depouille de son ennemie. Il n'y avait plus que lui seul... lui, l'homme qu'elle aimait pardessus tout ! Qu'importaient les autres ? Elle allait s'elancer vers lui, les bras tendus, folle de bonheur comme elle avait failli devenir folle de chagrin, mais, cette fois encore, il l'arreta. — Non, mon amour... ne t'approche pas ! Tu ne dois plus me toucher, plus jamais. Messieurs, voulez- vous nous laisser ? Merci a vous de ce que vous avez fait. De nouveau, Kennedy balaya le sol de sa plume de heron, Gauthier mit un genou en terre, plantant son regard gris dans celui, si triste, de l'homme qu'en cette minute, enfin, il reconnaissait pour son seigneur. — Messire Arnaud, dit-il, vous avez fait justice ? Pardonnez-moi d'avoir doute de vous. Desormais, je suis votre serviteur ! — Merci, fit Montsalvy melancoliquement. Mais ton service sera bref. Et je regrette, mon camarade, de ne pouvoir, cette fois, te tendre la main. Kennedy et Gauthier sortirent. Sara quitta la piece pour retrouver Michel confie a sa grand-mere. Catherine et Arnaud demeurerent seuls, face a face. La jeune femme devorait des yeux son epoux. — Pourquoi, commenca-t-elle d'une voix etranglee, pourquoi dis-tu que je ne dois... plus jamais te toucher ? Et cette abominable comedie ? Pourquoi m'avoir fait croire a ton amour pour une femme que tu haissais, pourquoi m'avoir tant fait souffrir ? — Il fallait que je le fasse. Il fallait qu'a tout prix je te detache de moi. Je n'ai plus le droit de t'aimer, Catherine... et pourtant jamais je ne t'ai autant aimee. Elle ferma les yeux pour mieux gouter la divine musique de ces mots qu'elle avait bien cru ne plus jamais entendre. Dieu tout-puissant ! Dieu de misericorde ! Il l'aimait toujours ! Il brulait toujours de cette passion qui la devorait ellememe ! Mais pourquoi alors ces etranges paroles, pourquoi l'ecarter de lui si obstinement ? Ce mystere qui les enveloppait tous deux depuis de si longs jours, Catherine sentait bien qu'elle allait le percer, mais, maintenant, il lui faisait peur et elle tremblait au seuil comme aux abords d'un gouffre. — Tu n'as plus le droit de m'aimer ? repeta-t-elle peniblement. Mais qui pourrait t'en empecher ? — Le mal que je porte en moi, ma mie ! Le mal que j'aurais tant voulu te cacher parce que je craignais, par-dessus tout, de te faire horreur. Mais j'ai compris que je craignais plus encore ta haine, ton mepris. J'ai eu peur, si peur, que tu t'en ailles, que tu retournes vers l'autre ! Cela... te savoir dans ses mains, imaginer ton corps entre ses bras, ta bouche contre la sienne... cela, c'etait l'enfer ! Je ne pouvais pas l'endurer. Mieux valait revenir... mieux valait tout te dire ! — Mais quoi ? Pour l'amour de Dieu, pour l'amour de notre amour, Arnaud, parle ! Je peux tout endurer... tout plutot que te perdre. — Et pourtant, Catherine, tu m'as deja perdu ! C'est la mort que je porte et, mort, je le suis deja plus qu'a demi. — Mais que dis-tu ? Es-tu fou ? As-tu perdu l'esprit ? Mort ? Brusquement, il lui tourna le dos comme s'il ne pouvait plus supporter l'angoisse du tendre visage. — Mieux vaudrait pour moi l'etre tout a fait et Dieu m'eut fait grande misericorde s'il avait permis que je tombe, comme tant d'autres, dans la boue d'Azincourt ou sous les murs d'Orleans... Catherine, tendue comme une corde d'arc, cria : — Parle... par pitie ! Alors, il parla. Quatre mots, quatre mots terribles qui, durant des mois, allaient hanter les reves de Catherine, l'eveiller en sursaut baignee d'une sueur d'agonie et s'enfler encore aux echos vides d'une chambre deserte. — Je suis lepreux !... LEPREUX ! Puis il se retourna, la regarda, etouffa une exclamation de douleur. Jamais il ne lui avait vu ce visage de crucifiee. Elle avait ferme les yeux et de lourdes larmes roulaient lentement sur les joues pales. Debout, tres droite, les mains devant sa bouche, elle semblait ne se soutenir que par quelque prodige. Elle etait si fragile, si desarmee, qu'instinctivement il tendit les bras... les laissa retomber presque aussitot. Meme cette derniere joie, pleurer ensemble, l'un contre l'autre, leur etait refusee... Elle haletait doucement, a petits coups, comme la biche forcee qui n'a plus d'esperance. Il l'entendit murmurer : — Ce n'est... pas possible ! Pas possible ! Le cri d'un oiseau qui rayait le ciel d'un vol rapide vint meubler le silence, fit entrer dans cette chambre le souffle de la terre, l'appel de la realite. Catherine ouvrit les yeux et Arnaud, qui, ravage d'angoisse, avait guette le moment ou les douces prunelles violettes se poseraient de nouveau sur lui, sentit son c?ur fondre. Il n'y avait, dans leur profondeur chaude, ni degout, ni horreur... rien qu'un amour sans plus de limites que le grand ciel bleu. Les belles levres rondes s'entrouvrirent pour un sourire lumineux de tendresse. — Que m'importe ? dit-elle doucement. La mort nous a guettes, jour apres jour, depuis des annees, qu'importe la facon dont elle nous emportera? Ton mal sera le mien ; si tu es lepreux, je serai lepreuse, la ou tu iras, j'irai et quel que soit le destin qui nous attend, il sera le bienvenu s'il nous laisse ensemble ! Ensemble, Arnaud, toi et moi, pour toujours... reprouves, retranches du monde, maudits et frappes d'anatheme, mais ensemble ! Sa beaute, transfiguree par son amour, avait a cet instant pris un tel eclat qu'Arnaud, ebloui, ferma les yeux a son tour. Il ne la vit pas ouvrir les bras, courir a lui. C'est seulement quand elle fut tout contre lui, qu'elle glissa ses bras autour de son cou qu'il revint sur terre, voulut la repousser, mais elle tenait bon, lui imposant le supplice delicieux et terrible d'avoir, si pres des levres, le doux visage aime. — Ma douce, murmura-t-il d'une voix brisee, ce n'est pas possible ! S'il n'y avait au monde que toi et moi j'ouvrirais mes bras et, n'ecoutant que mon egoiste amour, je t'emporterais dans un lieu si ecarte, si desert que nul, jamais, ne nous y retrouverait. Mais il y a notre enfant. Michel ne peut demeurer seul au monde. — Il a sa grand-mere ! — Elle est agee, faible, solitaire elle aussi. Elle ne peut rien pour lui que pleurer sur son malheur. Catherine, c'est toi qui, maintenant, es la derniere des Montsalvy, leur unique espoir. Tu es brave, tu es forte... Tu sauras lutter pour ton fils, tu rebatiras Montsalvy. — Sans toi ? Je ne pourrai jamais ! Et toi, que deviendras-tu ? — Moi ? Il se detourna, fit quelques pas, alla jusqu'a la fenetre ouverte, regarda un instant la vallee ou eclatait le printemps, tendit le bras vers le sud. La-bas, dit-il, a mi-route entre ici et Montsalvy, les chanoines d'Aurillac ont eleve, jadis, une maladrerie ou vivent ceux qui sont desormais mes freres. Ils etaient nombreux, autrefois, ils ne sont plus que quelques-uns, gardes par un benedictin. C'est la que je vais aller. Une lourde peine emplit le c?ur de Catherine. — Toi, dans une leproserie ? Toi, avec... Elle n'ajouta pas : avec ton orgueil, ta violence, ta fierte de race, toi la vie meme, l'amant passionne de la guerre et des grands coups d'epee, condamne a la mort lente, la pire des morts ?... Mais la douleur de sa voix le disait. Arnaud le comprit et, tendrement, lui sourit. — Oui ! Du moins je respirerai le meme air que toi, je verrai, de loin et jusqu'au dernier souffle, les montagnes de mon pays, les arbres et le ciel que tu verras. Je serai mort pour toi, Catherine, mais peut- etre n'auras-tu plus envie de t'en aller... — Tu as pu croire que, maintenant... — Non. Je sais que tu resteras. Promets-moi d'etre pour Michel a la fois la mere et le pere, de vivre pour lui comme tu aurais vecu pour moi, dis, le promets- tu ? Aveuglee par les larmes, elle cacha sa figure dans ses mains pour ne plus voir, dans l'ogive de la fenetre, cette mince silhouette noire qui semblait, deja, ne plus appartenir a la terre. Des sanglots dechiraient sa poitrine, mais elle les retenait de toutes ses forces. — Je t'aime... balbutia-t-elle. Je t'aime, Arnaud. — Je t'aime, Catherine. Quand je ne serai plus qu'un monstre, qu'un dechet humain trop affreux pour affronter le regard des autres, je t'aimerai encore et le souvenir de notre amour, de sa lumiere, m'aidera. Je voulais m'en aller chercher la mort quelque part, en pays infidele, les armes a la main, mais, si c'est la volonte de Dieu, mieux vaut mourir ici, sur cette terre qui est mienne et a laquelle, un jour, je retournerai... Sa voix semblait venir de loin, elle s'affaiblissait. Catherine laissa tomber ses mains, ouvrit les yeux et poussa un cri angoisse : — Arnaud ! Mais il n'etait plus la. Silencieusement, il avait quitte la piece. Ce soir-la, il fallut que Sara s'enfermat avec Catherine dans sa chambre, que Gauthier se couchat en travers de la porte. La jeune femme, oubliant la resignation qu'Arnaud l'avait suppliee de garder, voulait courir a la suite de son epoux. Il etait alle chercher refuge chez le bon cure de Carlat, car la nouvelle s'etait repandue dans le village et dans le chateau comme une trainee de poudre, y semant la terreur. Le mal terrible avait frappe et chacun tremblait maintenant, des plus rudes soldats aux plus humbles bergers, cherchant a se rappeler quels contacts il avait pu avoir avec le reprouve. Une rumeur etait montee dans le soir, jusqu'aux murs du chateau. Les gens criaient, reclamant que le lepreux fut conduit sur l'heure a la maladrerie. Il avait fallu que le vieux cure se fachat, jurat qu'il s'en irait avec Arnaud si l'on tentait quoi que ce soit contre lui. La peur etait si grande que les paysans terrifies eussent ete capables de mettre le feu a toute maison qui l'eut recueilli. Seul, le presbytere, lieu sacre, pouvait echapper. Pour la premiere fois, le vieux Jean de Cabanes s'etait presente chez Catherine. Il s'etait incline avec respect devant la jeune femme en deuil et lui avait annonce que, le lendemain, l'homme contamine serait conduit, selon la loi, a la maladrerie de Calves apres l'ultime messe que, dans l'eglise du village, on dirait pour lui. Il voulait savoir si Mme de Montsalvy souhaitait assister a la cruelle ceremonie. — Vous n'en doutez pas, je pense ? avait repondu Catherine durement. Pour le revoir encore, pour etre avec lui, fut-ce un instant encore, elle serait allee jusqu'en enfer. Et maintenant, la nuit etait venue. Les gens de Carlat s'etaient barricades chez eux apres avoir marque d'une croix jaune la porte du presbytere. Les gardes etaient entasses dans le corps de garde, osant a peine surveiller les creneaux par peur, peut-etre, de voir se lever dans les tenebres la forme lugubre de la mort rouge. Les quelques sentinelles que les menaces de Kennedy avaient obligees de prendre leur garde grelottaient de peur aux creneaux. Debout a sa fenetre, les bras croises sur sa poitrine, Catherine regardait les ombres noires, cherchant a deviner, dans la seconde enceinte, la maison qui etait le dernier refuge d'Arnaud. Ses yeux etaient secs, son front brulait. Elle gardait maintenant un silence farouche. Assise dans un fauteuil, a quelques pas d'elle, Isabelle de Montsalvy gardait le meme silence. Les doigts pales de la vieille dame egrenaient un chapelet. Catherine, elle, ne pouvait plus prier. Dieu etait trop haut, trop loin pour que les miserables prieres humaines pussent l'atteindre. Il avait accorde a Catherine le souhait ne au plus fort de sa fievre : revoir le bien-aime, le toucher encore une fois. Mais de quel prix lui faisait-il payer cette faveur ? Elle avait tout compris, maintenant, de l'inexplicable. Sara lui avait dit comment, une nuit, Arnaud etait venu l'eveiller pour lui montrer, sur son bras nu, une large tache blanchatre et grumeleuse qu'elle avait regardee avec terreur. C'etait bien, comme il le craignait, une premiere trace de la maladie, le sceau maudit de la lepre. Elle dit encore comment le jeune homme lui avait fait jurer de garder le silence. Il voulait tenter de detacher Catherine de lui pour qu'elle put, plus tard, sans trop de regrets, s'en aller vers une autre vie. Mais il avait compte sans l'amour desespere de la jeune femme, sans sa propre passion. Son plan genereux avait echoue et maintenant Catherine savait... comme Isabelle avait su, elle, une autre nuit, dans la chapelle ! Quand elle tournait la tete vers la vieille dame, Catherine s'etonnait presque de trouver sur son visage ravage une douleur egale a la sienne. Une autre femme pouvait-elle donc souffrir autant qu'elle ?... Au fond de la nuit, une louve hurla. C'etait le temps des amours et la bete appelait son male. Catherine frissonna. Pour elle, c'en etait fini du temps des amours... Il ne lui resterait plus que le devoir, austere, rigide, la seule occupation d'un c?ur qui ne serait plus que cendres demain, quand... Elle vieillirait, comme cette femme qui pleurait sans larmes aupres d'elle, seule, toute sa vie attachee a l'enfant qui, un jour, s'en irait, jusqu'a ce que vint pour elle aussi le temps du repos. Soudain, une immense pitie l'envahit pour cette vieille femme qui, marche apres marche, avait gravi un affreux calvaire et n'en avait pas encore atteint la croix. Il y avait eu l'epoux mourant quand elle etait encore jeune, puis la mort atroce de Michel, le plus tendre et le plus doux de ses fils, son prefere. Et, maintenant, cette chose abominable ! Les rides creusees dans ce visage las y inscrivaient chacune de ses souffrances. Un c?ur de femme pouvait-il, sans se briser tout a fait, sans perdre le courage de battre encore, endurer tant de douleurs ? Doucement, elle descendit vers Isabelle, posa une main timide sur son epaule. Les yeux decolores, rougis de larmes se leverent sur elle, pitoyables. Catherine avala sa salive, forca sa voix, enrouee soudain, a sortir, mais ce ne fut qu'un murmure : — Il vous reste Michel, fit-elle tout bas... et moi, si vous le voulez. Je ne sais pas dire ces choses et je n'ignore pas que vous ne m'avez jamais aimee. Pourtant... moi, je suis prete a vous donner tout le respect, toute la tendresse que je ne pourrai plus lui donner, a lui... Elle avait presume de ses forces. Son chagrin eclata. S'agenouillant devant la vieille dame, elle enfouit sa tete dans ses genoux... crispant ses doigts sur la robe noire. Mais, deja, Isabelle de Montsalvy l'avait enveloppee de ses bras, serree contre elle. Bouleversee, Catherine sentit des larmes, chaudes et pressees, couler sur son front. — Ma fille ! balbutia la vieille dame. Tu seras ma fille ! Elles demeurerent un long moment embrassees, rapprochees par leur commun malheur comme aucune joie, aucune vie de gloire et d'orgueil n'aurait su le faire. Ils etaient loin, cette nuit, les dedains d'Isabelle pour l'humble boutique de Gaucher Legoix ! La douleur de la mere, celle de la femme s'unissaient pour n'en plus former qu'une seule, dechirante, mais les larmes mises en commun emportaient toutes les barrieres et trempaient deja le ciment d'une tendresse profonde. La louve, dans les lointains du bois, hurla encore. Les bras d'Isabelle se serrerent plus etroitement autour des epaules de Catherine qui s'etait mise a trembler. — Les loups ! souffla Catherine douloureusement. N'y a-t-il au monde que les loups qui aient le droit d'aimer ? Les Ecossais de Kennedy et les quelques soldats de la garnison, ranges face a face le long de la pente qui menait du chateau au village, formaient une haie rigide. La brise legere agitait les plumes des bonnets, les plaids barioles des etrangers. Le soleil deja haut arrachait des eclairs aux cuirasses, aux armes. Et tout cela eut pu composer le decor d'une fete, mais les visages tendus etaient graves et, en bas, dans le clocher a peigne de granit gris, les cloches de Carlat sonnaient en glas. En franchissant le seuil du chateau, a pied, soutenant d'un bras la mere d'Arnaud, Catherine se raidit. Pour ces ultimes instants ou elle pourrait le voir encore, elle voulait etre brave. Il fallait qu'il fut fier d'elle, celui qui, en quittant le monde, laissait a ses faibles epaules une charge si lourde. Courageusement, elle releva son petit menton, serra les dents pour qu'il ne tremblat pas. Isabelle, epuisee, a bout de forces, trebucha. Elle la retint d'une main ferme. — Courage, ma mere, chuchota-t-elle... Il faut en avoir... pour lui ! La vieille dame fit un effort heroique, serra plus fort le bras de Catherine et se redressa. Les deux silhouettes noires s'avancerent dans le glorieux soleil du matin sous lequel fumaient les campagnes et chantaient les oiseaux, inconscients du drame qui se jouait. Derriere les deux femmes, Kennedy, appuye sur sa grande epee, le vieux Cabanes etayant sur une lance ses mauvaises jambes, venaient, puis Gauthier et Sara. Tous ces visages etaient de pierre. Pas un son ne se faisait entendre. On eut pu entendre cogner les c?urs entre les lugubres battements de la cloche. Seul, Fortunat etait absent. Le pauvre garcon n'avait pu supporter l'idee d'assister a ce qui allait venir. Il s'etait enferme, pour y pleurer, dans une salle basse. A mesure qu'elle approchait de l'eglise, Catherine distinguait la masse confuse des paysans. Ils se tenaient serres peureusement les uns contre les autres, a distance respectueuse de la sainte maison qui, pour cette heure, etait impure. Il faudrait, tout a l'heure, bruler de l'encens, repandre l'eau sainte pour laver le saint lieu de la presence du lepreux. Mais tous, les hommes comme les femmes, les enfants comme les vieillards, etaient a genoux dans la poussiere, tete basse, chantant a voix contenue les cantiques de la mort. Cela faisait un bourdonnement lugubre, le contrepoint de cette cloche funebre qui ne cessait pas. — Mon Dieu ! murmura Isabelle. Mon Dieu, donnez-moi la force ! Sous le voile epais, semblable au sien, qui couvrait le visage de la pauvre mere, Catherine devina les larmes, lutta pour retenir les siennes. Elle hata le pas pour franchir les dernieres toises de la pente, contourna l'eglise, passa le vieux porche. Elle n'avait pas eu un regard pour les paysans agenouilles. Avec leur terreur, ils lui repugnaient et soulevaient en meme temps sa colere. Elle ne voulait pas les voir et eux regardaient par en dessous cette femme, que l'on disait si belle, et qui semblait trainer, dans les plis de sa robe noire, toute la douleur du monde. L'eglise n'etait pas grande, mais elle parut a Catherine un long tunnel au fond duquel brillaient des lumieres jaunes. Des chandelles brulaient a l'autel ou le vieux cure, sous la chasuble noire des funerailles, attendait debout, le dos tourne au tabernacle. Devant lui, au bas des marches, un homme vetu de noir etait agenouille. Le c?ur de Catherine manqua un battement, puis se mit a cogner comme un fou. Elle prit dans sa main les mains jointes d'Isabelle, les serra si fort que la vieille dame gemit. Lentement, elle la guida vers le banc des seigneurs, l'y fit asseoir, mais se redressa, s'obligeant a regarder l'homme a genoux. Arnaud eut-il conscience du poids de ce regard accroche a lui ? Il se detourna legerement. Catherine, les levres tremblantes, entrevit son profil fier. Allait-il se retourner completement, la regarder ? Non... Il ramenait son regard vers l'autel. Sans doute refusait-il de laisser son courage s'amollir. — Mon amour !... balbutia tout bas Catherine... Mon pauvre amour ! La voix cassee du pretre s'elevait maintenant, frele et pitoyable, tandis que le sacristain, un paysan bleme aux gestes maladroits, disposait deux cierges de chaque cote d'Arnaud. — _Requiem aeternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis..._ Comme dans un songe affreux, Catherine suivit sans voir, ecouta sans entendre, se derouler cette messe de funerailles d'un mort vivant. Tout a l'heure, Arnaud de Montsalvy aurait cesse d'exister aussi surement que si la main du bourreau avait tranche sa tete. Il ne serait plus qu'un inconnu cloitre dans une ladrerie, un etre encore vivant mais sans nom, sans humanite, un peu de chair souffrante derriere des portes qui ne s'ouvriraient plus pour lui. Et elle... elle serait veuve ! Un mouvement de revolte s'empara d'elle. Elle eut envie de se ruer, tout a coup, au milieu de cette messe sacrilege, d'arracher cet homme qu'elle adorait a toutes ces mains peureuses comme, jadis, elle avait tente d'arracher Michel, son frere, a la populace parisienne. Oui, c'etait cela... courir a lui, prendre sa main, fuir ! Mais il n'y avait plus l'astuce joyeuse de Landry, ni le solide bon sens de Barnabe. Personne ne l'aiderait, personne ne comprendrait... Gauthier peut-etre ?... Mais le geant etait reste au-dehors de l'eglise ou il n'entrait jamais et ces paysans formaient une masse compacte. Jamais Arnaud et elle ne pourraient franchir ce mur vivants... D'ailleurs, accepterait-il de la suivre, lui qui avait mis tout son amour a la proteger de lui- meme ? La conscience de sa faiblesse faillit abattre le courage de Catherine. Des larmes brulantes monterent a ses yeux. D'un geste enfantin, elle etendit une de ses mains devant elle, la regarda avec horreur, comme pour lui reprocher sa faiblesse. Des mains qui n'avaient pas su retenir l'amour, qui n'avaient pas su deviner, sur le corps de l'homme aime, les symptomes du mal terrible, contracte sans doute dans l'infecte geole ou l'avait tenu La Tremoille. La Tremoille ! L'epaisse silhouette du gros chambellan evoquee dans cette eglise perdue alluma en Catherine la soif de vengeance. Elle ne savait pas combien de temps elle resisterait a sa douleur d'amour, mais cet homme, qui etait cause de tous leurs malheurs, qui les avait poursuivis d'une haine implacable et stupide, celui-la, il faudrait qu'il paie, qu'il paie tres cher pour que Montsalvy puisse revivre, pour qu'un avenir ensoleille s'ouvrit devant Michel et pour qu'elle-meme put enfin mourir apaisee. —- Je te jure, fit-elle entre ses dents serrees, je jure de te venger ! Devant Dieu qui m'entend, j'en fais le serment solennel ! La messe etait finie. Le pretre maintenant disait l'absoute. Les nuages de l'encens entouraient l'homme agenouille qui, deja, pour tous, avait cesse de vivre. Puis l'eau sainte tomba sur lui et la derniere benediction. Et, soudain, le c?ur de Catherine tressaillit de souffrance. La voix d'Arnaud s'elevait sous la voute noircie. Il chantait et c'etait le chant de sa propre mort. — Aie pitie de moi, Seigneur, dans ta grande bonte ! En ta misericorde immense, efface mon forfait. Lave-moi, lave-moi encore de mon iniquite, purifie- moi de mon peche, car je connais ma faute, et mon peche, toujours, est devant moi ! Detourne ta face de mes fautes et que tressaillent les os que tu as brises... Jamais encore elle ne l'avait entendu chanter. Sa voix, grave et profonde, avait une beaute poignante qui bouleversait l'ame. C'etait l'adieu desespere a la vie d'un homme qui l'aimait passionnement... Les oreilles de Catherine s'emplirent d'un bourdonnement d'orage. Une nausee lui monta aux levres. Elle sentit qu'elle allait s'evanouir et se cramponna au banc de bois grossier, si mal equarri qu'une echarde penetra dans son doigt. La douleur la ranima... Aupres d'elle, la mere sanglotait sans retenue, ecroulee des deux genoux a meme la pierre du sol. Catherine ne voyait plus clair. Les larmes doublaient le voile noir, brouillant tout. Elle devina plus qu'elle ne la vit la silhouette d'Arnaud qui s'etait leve et qui, chantant toujours, s'avancait maintenant, seul vers la sortie. Alors, elle arracha son voile, offrant a l'homme qui s'en allait son visage nu et ruisselant comme un dernier cadeau, un visage dont aucune meche doree n'adoucissait le masque douloureux. Seule, la fleche noire du hennin couronnait l'ovale mince et pur. Fascine, malgre lui, par ces yeux trop grands, ce visage trop nu, Arnaud s'arreta. Le chant mourut sur ses levres. Son regard ardent plongea, une derniere fois, dans les beaux yeux noyes, mais il ne dit rien. Il etait si pres d'elle que Catherine l'entendit respirer fortement... Il fit un pas, il allait passer devant elle. Alors, elle denoua ce qu'elle avait apporte depuis le chateau, serre dans un voile. Sur le pauvre dallage disjoint de l'eglise, un flot d'or vivant se repandit, coula brillant, soyeux, jusqu'aux pieds d'Arnaud : la chevelure de Catherine, l'eblouissante parure dont elle avait ete si fiere, qu'un prince avait celebree et que lui-meme avait tant aimee... Quand l'aube de ce jour de malheur s'etait levee, elle l'avait tranchee, impitoyablement, avec la dague meme qui avait tue Marie de Comborn. Arnaud blemit et chancela. Une larme roula le long de sa joue creusee, se perdit dans le daim noir de son pourpoint. Il ferma les yeux et Catherine crut qu'il allait tomber. Mais non !... Lentement, il mit un genou en terre, ramassa a pleines mains la masse de cheveux dores, puis, la serrant contre son c?ur comme un tresor, il se releva et marcha sans se retourner vers l'ogive lumineuse de la porte. Quand il apparut au jour, le soleil fit etinceler la moisson d'amour qu'il emportait. Saisis de terreur, les paysans reculerent encore, mais il ne les voyait pas. Un sourire aux levres, les yeux leves vers le ciel bleu, il ne voyait meme pas, au detour du chemin, le moine en robe brune qui l'attendait, portant le camail rouge et la robe grise marquee d'un c?ur rouge et aussi la crecelle qui allaient etre les vetements du lepreux et tout son equipement guerrier. Plus d'epees scintillantes, plus d'habits somptueux, rien que cette livree de misere et cette crecelle qui signalait, de loin, l'approche des reprouves. Les cloches de l'eglise s'etaient remises a sonner le glas... Oubliant Isabelle, Catherine s'etait trainee plus qu'elle n'avait marche jusqu'au porche, s'y agrippait... Ses jambes tremblaient, elle les sentait flechir, mais une main vigoureuse la remit debout. — Tenez bon, dame Catherine ! fit la voix enrouee de Gauthier... Pas devant ces gens ! Mais elle non plus ne voyait rien, que la silhouette noire de l'homme qui s'en allait, du soleil plein les mains. Sur le rempart, pour etouffer le son sinistre des cloches, une trompette sonna et, aussitot, tout au long du rocher, les cornemuses entamerent un chant triste et lent ou, pourtant, resonnaient encore les rumeurs de la guerre. C'etait le dernier adieu de Kennedy a son compagnon d'armes. La-bas, Arnaud avait rejoint le moine. L'appel des cornemuses le fit se retourner une derniere fois. Il regarda le village, le chateau sur son eperon orgueilleux, puis le visage gris et pitoyable du benedictin. — Adieu la vie !... murmura-t-il, adieu l'amour !... — Mon -fils, dit doucement le moine, songez a Dieu !... Mais pour lui aussi, Dieu etait trop loin. Une fureur desesperee s'empara d'Arnaud. Sa voix s'enfla, si fort que l'echo la renvoya aux quatre horizons de la vallee. — Adieu, Catherine ! cria-t-il. Cette voix... la voix de son amour, pouvait-elle, l'epouse solitaire, la laisser sans reponse ? La meme revolte supreme qui avait arrache cette plainte immense a la gorge d'Arnaud passa dans l'ame de Catherine. Elle s'arracha des mains de Gauthier, s'elanca sur le chemin rocailleux, tendant follement les bras vers celui que le moine emmenait. — Non ! hurla-t-elle. Pas adieu !... Pas adieu ! Elle buta contre une pierre, tomba a genoux dans la poussiere, les bras toujours tendus. Mais le moine et le lepreux avaient franchi le tournant du sentier... Le chemin etait vide. JULIETTE BENZONI PAR JULIETTE BENZONI J'ai failli naitre sous la tour Eiffel, ma mere ayant tout juste eu le temps avant l'evenement de quitter le Champs- de-Mars pour regagner l'avenue de La Bourdonnais ou mes parents habitaient alors, mais c'est a Saint-Germain-des-Pres que s'est passee toute mon enfance, dans la maison ou vecurent Merimee, Corot et Ampere, en face de celle ou mourut Oscar Wilde. Le fantome de Canterville et la Venus d'Ille sont pour moi des amis de jeunesse, mais j'ai toujours prefere les enormes chahuts des etudiants des Beaux-arts qui envahissaient la rue en moyenne une fois par jour. Nos voisins s'appelaient Dunoyer de Segonzac, Louis Jouvet, le marechal Lyautey, la marquise de La Fayette et les Duncan, une etonnante tribu hippie avant la lettre qui adoptait les modes Peaux-Rouges dans l'espoir de retrouver la purete grecque. Quant a ma famille, elle se composait normalement de mon pere, un industriel, ma mere, bridgeuse acharnee, ma jeune s?ur, sans qualification precise, et mon grand-pere, redoutable septuagenaire a moustaches fleurant la pipe et le cognac. C'etait un vieux mecreant nourri au lait de Jaures et qui avait dans ses jeunes annees, hume avec delices la poudre des canons de la Commune. A cause de cela, il etait plutot mal vu de la famille, et aussi, parce qu'il entretenait sournoisement une « creature ». Laquelle gourgandine avait d'ailleurs le mauvais gout de se prenommer « Juliette » ! Le souvenir que je garde de mon grand-pere est un souvenir en chapeau melon. Il ne le quittait pratiquement jamais et je crois bien qu'on l'a enterre avec. J'avais aussi une grand-mere maternelle, habituellement cantonnee a Reims, cite royale d'ou elle sortait le moins possible. Elle n'en sortit meme plus du tout et renonca finalement a toute visite dans la capitale car un matin de juin, se rendant a la messe de 6 heures a Saint-Germain-des-Pres, elle rencontra, rue Bonaparte, un individu peint en vert, chaudement vetu d'une timbale attachee a la taille par une ficelle et d'une paire de paillons a Champagne en guise de pantoufles, rentrant tant bien que mal du bal des Quat'zarts, point culminant des etudes aux Beaux-arts et grande soiree artistique, annuelle et tres deshabillee, des futurs peintres, sculpteurs et architectes francais. Ma grand-mere avait alors boucle sa valise et disparu definitivement de l'horizon parisien. Le choix de mes etablissements scolaires marqua, chez mes parents, une double et contradictoire tendance a un snobisme invetere uni a une tentative de democratie parfaitement hypocrite. On me mit d'abord au « cours » elegant des demoiselles Desir, institution des plus collet monte, malgre son patronyme surprenant, et frequentee par les jeunes s?urs de la comtesse de Paris. Malheureusement, le cours nomme Desir ne me reussit pas. Habituee a devorer tout ce qui me tombait sous la main dans la bibliotheque familiale, j'avais lu, a neuf ans, _Notre-Dame de Paris,_et m'en etais vantee en toute innocence. Fut-ce a cause des gambades d'Esmeralda ou des machinations libidineuses de Claude Frollo, toujours est-il que l'evenement causa un aussi gros scandale que si je m'etais declaree abonnee a _la Vie parisienne._On m'en retira donc pour m'introduire au lycee Fenelon dans des classes bondees comme le metro a 6 heures du soir (c'etait le debut de l'enseignement gratuit). J'y fis ce que je pus, c'est-a-dire pas grand-chose. Fort heureusement, le retentissant proces en Cour d'Assises d'une ancienne eleve du lycee (l'affaire Violette Noziere) donna si fort a penser a ma famille qu'elle me parachuta toute affaire cessante dans une maison plus calme et tout de meme mieux frequentee ; l'aristocratique college d'Hulst, rue de Varenne ou je devais rester jusqu'a ce que baccalaureat s'ensuive. J'y pris l'horreur des mathematiques, la passion de l'histoire et des lettres, le gout de l'amitie et un leger penchant pour la politique grace auquel, dans les annees 1936-1937, je me retrouvai plusieurs fois au commissariat de police du quartier pour laceration d'affiches sur la voie publique. De la, je passai a l'Institut catholique ou j'entamai nonchalamment une licence. La guerre vint mettre un terme a ma _dolce vita_personnelle. Mon pere en mourut. Quant a moi, apres un passage meteorique comme auxiliaire a la Prefecture de la Seine ou je fis surtout connaissance avec la magnifique bibliotheque cachee sous les toits de l'Hotel de Ville, je me retrouvai mariee a un medecin de Dijon, le docteur Maurice Gallois, enfouie jusqu'au cou dans la bonne societe bourguignonne et bientot mere de deux enfants. Tandis que mon epoux partageait son temps entre ses malades et les differents maquis de la region pour effectuer des missions n'ayant avec la medecine que d'assez lointains rapports, je passai des heures dans les bibliotheques, etudiant l'histoire de la Bourgogne au Moyen Age. C'est au cours de ces etudes que je decouvris la legende de l'ordre de la Toison d'Or qui devait, plus tard, donner naissance a la serie des _Catherine._ Quelques annees apres la Liberation, je perdis mon mari disparu en quelques minutes d'une crise d'angine de poitrine. J'avais trente ans et il me fallait envisager de travailler si je voulais pouvoir elever mes enfants comme je le souhaitais et conserver un certain niveau de vie. Mais, dans une ville de province, passer du statut de femme dite « du monde » a celui de travailleur salarie, est un exploit difficile et plutot mal vu. Mon mari avait de la famille au Maroc. Je m'y rendis et entrai a la redaction publicitaire d'un poste de radio : Radio-Internationale. Ce n'etait pas une situation extraordinaire. Le Maroc, d'ailleurs, vivait les derniers jours du protectorat et il etait difficile de s'y creer une situation stable. Mais j'y fis la connaissance d'un officier, le capitaine Benzoni et l'epousai quelques semaines avant son depart pour l'Indochine ou il devait rejoindre, a Hue, le 6e Regiment de Spahis marocains. Mais, a cause de l'incertitude des lendemains marocains, mon mari souhaitait me voir demeurer a Paris, aupres de ma famille tandis qu'il s'eloignerait. C'est alors que je me lancai dans le journalisme. Depuis toujours, j'avais ete fascinee par ce metier, et a quinze ans, j'avais emis le desir de m'y consacrer, mais mon pere m'avait decouragee alleguant une foule de pretextes mais evitant prudemment le seul reel : le journalisme etait mal porte chez les jeunes filles, a une certaine epoque et dans un certain milieu. Je travaillai simultanement pour _l'Histoire pour tous,_pour le _Journal du Dimanche,_qui etait le septieme jour de _France-Soir_et pour _Confidences_ou j'ecrivis de nombreux articles historiques (je les ecris toujours d'ailleurs, ce sont les _Confidences de l'Histoire)._J'y ajoutai, par la suite, un courrier de l'Histoire qui me valut de bons moments et d'autres moins bons. Qui dira jamais la grande detresse de l'historien aux prises avec une meute avide de connaitre ses ancetres ? Mon courrier debordait, et deborde toujours, de lettres de ce type. « Je m'appelle Bidule mais une vieille tante m'a dit que l'un de mes ancetres qui etait noble a supprime (ou vendu, ou cede ou bazarde n'importe comment...) la particule et le titre a la Revolution. Pouvez-vous m'aider a les retrouver ?... » Ah ! cette Revolution, avec ses emigres, ses cachettes, sa clandestinite ! Elle est le grand recours d'une foule de republicains bon teint auxquels elle permet de rever qu'ils ont eu des ancetres « nes » dont les talons rouges foulaient hardiment les parquets de Versailles. Quant a moi, je dois faire face quotidiennement a une foule assoiffee d'honneurs enfuis et de chateaux ecroules. Pendant que je faisais mes premieres armes dans le journalisme de salon (je frequentais beaucoup les artistes, les ecrivains et les vedettes de cinema) et dans la petite histoire, celles de la France tournaient mal en Extreme-Orient et l'Indochine me rendait mon mari en fort mauvais etat mais ayant tout de meme echappe de justesse au piege de Dien- Bien-Phu. Il fallut un an pour lui rendre la sante, apres quoi, il put reintegrer le ministere des Armees comme ingenieur d'armement, poste qu'il occupe toujours. En meme temps, il se lancait dans la politique locale au service du general de Gaulle. Ce n'etait pas une nouveaute : depuis qu'il avait rejoint, a Londres, les F.F.L. puis, plus tard, au Tchad, la 2e D.B. il etait un fidele du General. President de nombreuses societes, il est actuellement maire- adjoint de notre ville de Saint-Mande. Quant a moi, une grande emission televisee me fit mieux connaitre et decida un editeur, le mien, a me demander un roman historique. Ce fut _II suffit d'un amour..._le premier de la serie _Catherine._Depuis, je n'ai pas cesse d'en ecrire et c'est, je pense, une maladie qui ne me quittera pas de sitot. Ce que j'appellerai l'« aventure Catherine » a commence d'une drole de facon. Je sortais tout juste des projecteurs de la television ou je m'etais vaillamment battue pour la plus grande gloire de la Renaissance italienne et je commencais mes series d'articles historiques, lorsque je fus convoquee, un beau matin, par le secretaire general de l'agence de presse OPERA MUNDI, Gerald Gauthier, au siege social de ladite agence. Introduite dans l'immense salle de conferences qui avait ete jadis la salle de bal d'un hotel particulier ducal, j'ai ete confrontee avec un monsieur jeune et dynamique qui, apres les compliments d'usage, m'a demande si je n'aurais pas, dans un coin, une bonne idee de roman historique. Me souvenant de mes lectures bourguignonnes, j'ai dit qu'effectivement j'avais ca dans mes fontes... et j'ai vu mon interlocuteur quitter, alors, son siege et disparaitre en courant comme s'il etait poursuivi. Pensant que la seance etait terminee, j'allais, un peu decue, prendre le meme chemin plus calmement quand je l'ai vu revenir, titubant sous le poids d'une demi-douzaine de gigantesques in-folio noirs. Derriere lui, une secretaire essoufflee en vehiculait trois autres. Le tout a atterri tant bien que mal sur une grande table. — Vous voyez ca ? m'a dit Gerald Gauthier dans un grand geste dramatique, ce sont les « press-books » d'Angelique. Je vous en promets autant, meme gloire et meme succes. Et maintenant, au travail ! En rentrant chez moi, je n'etais pas tellement convaincue. Je pensais que ce Gauthier-la avait du voir le jour quelque part du cote de Marseille et que j'avais certainement bien moins de chances qu'il ne le pretendait, d'atteindre a la gloire internationale. Neanmoins, comme j'avais envie d'ecrire cette histoire, je commencai laborieusement a noircir des pages et des pages. Gauthier supervisait la chose avec une attention feroce. Je devais lui soumettre ma « ponte » tous les deux jours et il ne laissait meme pas passer une virgule mal placee. J'en etais a peu pres au tiers du roman et je revais d'un petit sejour au bagne pour me reposer quand ledit Gauthier me telephona. Avec un admirable sang-froid il m'annonca, comme si c'eut ete la chose du monde la plus naturelle, que _France-Soir_achetait ce roman encore embryonnaire... et que j'avais deux mois pour en arriver au mot « fin ». J'ai eu quelque peine a realiser... mais c'es t alors seulement que j'ai compris ce que signifiait, pour Gerald Gauthier, le mot « travailler ». Je suis sortie de l'epreuve extenuee, videe, lessivee, imbibee de cafe jusqu'a la moelle et fumee comme un jambon de Bayonne a force de cigarettes. Mais le roman etait fini (les deux premiers tomes tout au moins), _France-Soir_le lancait et dix editeurs etrangers l'avaient deja achete. Nous avions gagne la partie. Depuis, le succes a ete grandissant. _Catherine_compte cinq tomes (et a la demande generale des editeurs, j'en entame un sixieme). _Marianne_en compte trois et le quatrieme est en route, les editeurs se montent presque aux deux douzaines et les lecteurs se comptent par millions. Personnellement, je n'arrive pas a comprendre comment la vie d'une petite bourgeoise de Paris du XVE siecle peut passionner au meme degre une fermiere du Wyoming, un Turc de Cappadoce, un pecheur islandais, des foules moldo-vala- ques, serbo-croates, slovenes ou israeliennes au meme titre que plusieurs millions de Francais, mais le fait est qu'elle les passionne et qu'ils en redemandent. Quant a moi, je commence seulement a comprendre que j'ai atteint le succes et que les predictions farfelues de l'homme aux in-folio noirs n'etaient pas des galejades... Ma vie presente n'a rien de tumultueux. Je suis une femme paisible, mais je cultive toujours la double passion du passe et des voyages qui, l'une poussant l'autre, me font faire des centaines et meme des milliers de kilometres, afin de visiter les ruines d'un chateau ou de fouiller les archives d'une prefecture. Je crois aux fantomes et je crois aussi que les vieilles pierres conservent quelques emanations des ames qui les ont habitees. Ainsi, il ne m'est pas possible de construire un livre, ni d'en rendre l'atmosphere si je n'ai respire l'air des differents sites de l'action, observe le paysage, le visage des habitants et la couleur du ciel. Je voyage donc beaucoup, mais le reste du temps, je vis dans une charmante vieille maison Napoleon III, l'un des derniers petits hotels particuliers de cette epoque s'elevant encore dans la peripherie immediate de Paris. J'y cultive des roses et j'y vis tranquille au milieu de livres innombrables et d'une famille qui me tient a c?ur. Je fais de la peinture, de la tapisserie, de la cuisine aussi, comme toute Francaise qui se respecte. Mes grandes reussites sont la poule au pot, chere au roi Henri IV, les cailles aux raisins, le brochet au beurre blanc, le gigot aux herbes qui est le plat prefere de mon editeur, une foule de gateaux, les plats au fromage, les que nelles de saumon... et le beefsteak aux frites ! Quant a mes vacances, je les passe en Corse, pays d'origine de mon mari, a faire du bateau, de la natation et a bouquiner eperdument au soleil les romans policiers que je n'ai pas eu le temps de lire en hiver... En fait, je suis une femme sans histoires qui a definitivement choisi celle des autres ! Читайте больше книг на сайте онлайн-библиотеки mir-knigi.org